De Jside et Osiridef c. 2Î
PÉRIODE MEMPHITfi. 81
nèrent à la période de 1460 =1461 qui ramenait cette coïncidence merveilleuse le nom de période sothiaque.
De la littérature mathématique de Tépoque, nous ne connaissons rien. Les monuments nous prouvent cependant que dès le temps des pyramides la géométrie devait être fort avancée : sinon la géométrie théorique, au moins la géométrie pratique, celle qui sert à mesurer les surfaces et à calculer le volume des corps solides. Les architectes qui ont bâti les pyramides et les grands tombeaux de Saq-qarah étaient nécessairement des géomètres fort estimables. Malheureusement nous n'avons plus rien des livres dans lesquels ils enregistraient leurs doctrines : le seul traité de géométrie qui nous soit parvenu est postérieur de deux mille ans au moins à l'âge des pyramides, et nous donne l'état de la science pour les temps relativement modernes de la dix-neuvième dynastie.
Pour nous figurer ce que pouvait être la médecine égyptienne, nous n'en sommes pas réduits à de simples inductions. Outre un traité dont l'invention était attribuée au règne de Ghéops et qui n'a pas encore été publié, nous possédons un livre trouvé sous le roi Hesep-ti et complété sous le roi Send de la deuxième dynastie ' . Le manuscrit qui nous l'a conservé remonte seulement à la dix-neuvième dynastie ; il est assez probable que l'ouvrage lui-même avait dû se modifier depuis les jours du roi Send au fur et à mesure que la science faisait des progrès. Tel qu'il nous est parvenu, il renferme un grand nombre de recettes qui remontaient à un temps immémorial. L'ancienneté de son origine le maintenait*en grand honneur dans les écoles, et il faisait sans doute partie de cette bibliothèque médicale du templt d'Imhotep, à Memphis, qui existait encore au temps de empereurs romains et fournissait des remèdes aux médecins grecs '.
L'Egypte est naturellement un pays fort sain. « Les
1. Brugscb^dans VAllgemeine Monatschriftfûr Wissentchaft und literëimr, 1S53, p. 44-56; et dans le Recueil de monuments égyptiens, t. II, p. 101-120, et pL LXXXY-CVII; Chabas, Mélanges égyptologiques, l- série, p. 5&-79. — 2. Galieo, 4$ Compos, medie. sec. yen., 1. V^ c. 2.
HÎST. ARC. 6
Égyptiens, disait Hérodote, sont les mieux portants de tous les mortels. » Ils n'en étaient que plus attentifs à soigner leur santé, « Chaque mois, trois jours de suite, ils provoquent des évacuations au moyen de vomitifs et de clystères; car ils pensent que toutes les maladies de Thomme viennent des aliments '.»•—« La médecine chez eux est par* tagée : chaque médecin s'occupe d'une seule espèce de maladie et non de plusieurs. Les médecins en tous lieux abondent, les uns pour les yeux, les autres pour la tôte, d'autres pour les dents, d'autres pour le ventre, d'autres pour les maux internes ^. » Il ne semble pas que cette division dont parle Hérodote a été aussi absolue que l'historien a bien voulu le dire. Le même individu pouvait traiter toutes les maladies en général; seulement, pour les maux d'yeux et pour quelques autres affections, il y avait comme chez nous des spécialistes que Ton consultait de préférence aux praticiens ordinaires. Si leur nombre paraissait considérable à l'historien grec, cela tient à la constitution médicale d'un pays où les ophthalmies et les maladies intestinales, par exemple, sont encore aujourd'hui plus fréquentes que partout en Europe.
La médecine théorique ne parait pas avoir fait de grands progrès en Egypte, bien que les pratiques de la momification eussent dû fournir aux médecins l'occasion d'étudier à loisir l'intérieur du corps humain. Une sorte de crainte religieuse ne leur permettait pas plus qu'aux médecins chrétiens du moyen âge de mettre en pièces, dans un but de pure science, le cadavre qui devait reprendre vie un jour. Leur horreur pour tjuiconque rompait l'intégrité du corps humain était si grande, que Tembaumeur chargé de pratiquer les incisions réglementaires était l'objet de l'exécration universelle. Toutes les fois qu'il venait d'exercer son métier, les assistants le poursuivaient à coups de pierres et l'auraient assommé sur place s'il ne s'était enfui à toutes jambes. De plus, les règlements médicaux n'étaient pas de nature à eijcoùrager les recher-
h ftéro4ote, li^ 77, ^ ?. «érocjQte, II, 8^, 1 .
ches Bcientificpies. Les médecins devaient traiter le ma» lade d'après les règles posées dans certains livres d'origine réputée divine. S'ils s'écartaient des prescriptions sacrées, c'était à leurs risques et périls : en cas de mort du patient, ils étaient convaincus d'homicide volontaire et punis comme assassins ^
Le seul point que nous connaissions de leurs doctrines est la théorie des esprits vitaux. Le corps renfermait un certain nombre de vaisseaux qui charriaient des esprits vivifiants. « La tête a trente-deux vaisseaux qui amènent des souffles à son intérieur ; ils transmettent les souffles à toutes les parties du corps. Il y a deux vaisseaux aux seins qui conduisent la chaleur au fondement.... Il y a deux vaisseaux de l'occiput, deux du sinciput, deux à la nuque, deux aux paupières, deux aux narines, deux à Toreill» droite par lesquels entrent les souffles de la vie; il y en a deux de l'oreille gauche, par lesquels entrent les souffles'. » Les souffles dont il est question dans ce passage sont appelés ailleurs c< les bons souffles, les souffles délicieux du Nord. » Ils pénétraient dans les veines et les artères, se mêlaient au sang qui les entraînait par tout le corps, faisaient mouvoir l'animal et le portaient pour ainsi dire. Au moment de la mort, << ils se retirent avec l'âme, a le sang se coagule, les veines et les artères se vident et a ranimai périt*. »
Les maladies dont il est question au Papyrus de Berlir^ ne sont pas toujours faciles à reconnaître. Ce sont, autant qu'on peut on juger, des varices ou des ulcères aux jambes, une aorte d'érésypèle, le « ver », et enfin « la maladie divine mortelle », le divinus morbus des Latins, Tépilepsie. Un traité supplémentaire traite de quelques questions relatives à la conception et à l'accouchement. La diagnose est donnée dans plusieurs cas et permettrait peut-être à un médecin de reconnaître la nature de l'af-
1. IMedore de Sicile, I, 82. — 2. Papyrus médical iê BerUn, pi. XV, l 5; pi. XVÎ, 1. 3. Cf. CUab^, Jfél. égypt., I, p. 63-64, — 3. ^(fmandef(é4itP»rthey),}^.
fection. Voici celle d'une sorte d'inflammation : « Lourdeur au ventre; le col du cœur malade; au cœur, inflammation, battements accélérés. Les vêtements pèsent sur le malade; beaucoup de vêtements ne le réchauffent pas. Soifs nocturnes. Le goût pervers, comme celui d'un homme qui a mangé des fruits de sycomore. Chairs amorties comme celles d'un homme qui se trouve mal. S'il va à la selle, son ventre est enflammé et refuse de s'exonérer*. »
Les médicaments indiqués sont de quatre sortes : pommades, potions, cataplasmes et clystèrcs. Ils sont composés chacun d'un assez grand nombre de substances empruntées à tous les règnes de la nature. On y trouve citées plus de cinquante espèces de végétaux, depuis des herbes et des broussailles jusqu'à des arbres, tels que le cèdre dont la sciure et les copeaux passaient pour avoir des propriétés lénitives, le sycomore et maints autres dont nous ne comprenons plus les noms antiques. Viennent ensuite des substances minérales, le sulfate de cuivre (?), le sel, le nitre , la pierre memphite (aner sopd) qui, appliquée sur des parties malades ou lacérées, avait, dit-on, des vertus anesthésiques. La chair vive, le cœur, le foie, le fiel, le sang frais et desséché de divers animaux, le poil et la corne de cerf, jouaient un grand rôle dans la confection de certains onguents souverains contre les inflammations. Les ingrédients constitutifs de chaque remède étaient piles ensemble ; puis bouillis et passés au linge, avaient d'ordinaire pour véhicule l'eau pure; mais souvent on les mélangeait avec des liquides d'espèces variées, la bière [haq)^ la bière douce [haq notsem) ou tisane d'orge, le lait de vache et de chèvre, l'huile d*olive verte et Thuile d'olive épurée [baq notsem), on même, comme dans la médecine de • Molière, l'urine humaine ou animale. Le tout, sucré de miel, se prenait chaud matin et soir.
Mais les maladies n'avaient pas toujours une origine naturelle. Elles étaient souvent produites par des esprits
1. Pmpyrus de Berlin, pi. XIII, 1. 3-6. Cf. Brugsch, /. I., p. 112-113.
malfaisants qui entraient dans le corps de Thomme et trahissaient leur présence par des désordres plus ou moins graves. En traitant les effets extérieurs, on parvenait tout au plus à soulager le patient. Pour arriver à la guérison complète, il fallait supprimer la cause première de la maladie en éloignant par des prières l'esprit possesseur. Aussi une ordonnance de médecin se composait-elle de deux parties : d'une formule magique et d'une formule médicale. Voici une conjuration destinée à corroborer Faction d'un vomitif : « 0 démon qui loges dans le ventre d'un tel fils d'une telle, [ô toi] dont le père est nommé Celui qui abat les têtes, dont le nom est Mort, dont le nom est Mâle de la Mort, dont le nom est Maudit pour Tétemité * ! » Pour guérir le mal de tête on n'avait qu'à dire : « Le devant [de la tête] est aux chacals divins, le derrière [de la tête] est un pourceau de Râ. Place-les sur un brasier; quand l'humeur qui en sortira aura atteint le ciel, il en tombera une goutte de sang sur la terre. Ces paroles devront être répétées quatre fois*. » Si ce galimatias ne guérissait pas le malade, au moins le débarrassaitil des terreurs superstitieuses dont il était assailli. Le médecin, après avoir calmé de la sorte l'esprit du patient, pouvait essayer sur le corps l'efficacité des remèdes traditionnels. L'invocation magique passait pour anéantir la cause mystérieuse; le traitement combattait les manifestations visibles du mal.
Le Papyrus donné par M. Prisse à la Bibliothèque nationale de Paris renferme les seuls fragments qui nous restent de la philosophie primitive des Egyptiens '. Il fut écrit sans doute sous l'un des premiers règnes de la douzième dynastie, et renferme les œuvres de deux auteurs dont l'un vivait sous la troisième, l'autre sous la
1. Papynu de Leyde, I, 348, verso; pi. XIII, 1. 5-6. Cf. Pleyte , Études éayptologiques, t. I, p. 145-146. — 2. Id., pi. IV, 1. 9-10. Cf. Pleyte, Études, t. I, p. 61-62. — 3. Ce Papyrus a été publié à Paris, en 1847, chez Franck, in-folio; il a été analysé par M. Chabas, dans la Revue ewckéologique, V' série, t. XIV, p. 1 sqq., et traduit en anglais par M. Heatb, en allemand par M. Lauth.
cinquième : ce n'est donc pas sans raison qu'on Ta nommé le plus ancien livre du monde. Incomplet au début, il contient d'abord la fin d'un traité de morale composé par un certain Kaqimna à Tavénement du Pharaon Snewrou. Venait ensuite un ouvrage aujourd'hui pei-du. : un des possesseurs antiques du Papyrus Tavait fait effacer afin de lui substituer un autre morceau qui n'a jamais été écrit. Les quinze dernières pages sont remplies par un opuscule déjà célèbre dans la science sous le nom d'/n^ Sitructions de Ptahhotep,
Ce Ptahhotep était fils d'un roi de la cinquième dynastie. Il était sans doute assez âgé à l'époque où il écrivit son livre, car il entre en matières par un portrait peu flatté de la vieillesse. « Le nomarque Ptahhotep dit : 0 Hanhan ", seigneur du grand âge, quand la vieillesse se produit, l'impuissance arrive et la faiblesse [enfantine] vient à nouveau. Le vieillard reste couché, souffrant, chaque jour ; les deux yeux se rapetissent, les deux oreilles s'amoindrissent, la force s'use : plus de repos du cœur. La bouche se tait : elle ne parle plus. Le cœur s'obscurcit : il ne se rappelle plus hier. Lee os souffrent à leur tour. Le bon tourne en mauvais : le goût s'en va tout à fait. La vieillesse rend un homme misérable en toutes choses : le nez se bouche, il ne respire plus. C'est fatigue égale de se tenir debout ou de s'asseoir. Dans la condition où je suis que fera un autre vieillard? Lui dirai -je les paroles de ceux qui ont écouté l'histoire des temps antérieurs, celles que les dieux eux-mêmes ont écoutées? Agis selon elles, repoussant le mal des êtres intelligents; attaque les maudits (?) ! » La Sainteté de ce Dieu * a dit : « Instruis-le dans les paroles du passé, et il fera l'étonnement des enfants des grands ; ce qu'on entendra près de lui, pénétrera, car ce sera justesse de cœur. Ce qu'il dira ne donnera jamais de satiété *. » Comme on voit, c'est afin de montrer aux vieil-
1. C'est le nom d'un dieu, peut-être d*Osiris. — 2, C'est le dieu Hanhan qui répond à Tinyocation de Ptahhotep. — 3. Papyrus Prisse, pi. IV, Ll; pl.V,l. 7.
krds le moyen de «e rendre utiles que Ptahhotep prend le calame en main. Il veut leur enseigner la sagesse des ancêtres, afin qu'ils puissent l'enseigner à leur tour aux jeunes gens et maintenir la vertu dans le monde.
Il ne faut pas s'attendre à trouver dans cette œuvre une grande profondeur de conception. Les analyses savantes, les distinctions raffinées, les abstractions métaphysiques n'étaient pas de mode à l'époque de Ptahhotep. On négli* geail les idées spéculatives pour les faits positifs, la théorie pour la pratique : on observait l'homme, ses passions, ses habitudes, ses tentatives, ses défaillances, non pas afin de construire à ses dépens un système de philosophie nou** veau, mais afin de réformer ce que sa nature a d'impar-» fait en soi, et de montrer à l'âme le chemin de l'éternité glorieuse. Aussi Ptahhotep ne se met-il pas en frais d'inventions et de déductions. Il donne les réflexions et les conseils qui lui viennent à l'esprit, tels qu'ils lui vieur nent, sans les grouper et sans en tirer la moindre conclu^ sion d'ensemble. La science est utile pour arriver à la connaissance du bien : il recommande la science. La douceur envers les subalternes est nécessaire au salut : il fait l'éloge de la douceur. Le tout est entremêlé de conseils sur la conduite à tenir dans les diverses circonstances de la vie, quand on se trouve devant un homme impérieux^ quand on va dans le monde, quand on prend femme. t< Si tu es sage , munis bien ta maison ; aime ta femme sans querelles, nourris-la, pare-la, c'est le luxe de ses membres. Parfume-la, réjouis-la, le temps que tu vis : c'est un bien qui doit être digne de son possesseur. Ne sois pas brutaP. »' Analyser en détail un tel ouvrage est impossible : le traduire entièrement, plus impossible encore, La nature du sujet, Tétrangeté de certains préceptes^ la tournure du style, tout concourt à dérouter l'étudiant et à l'égarer dans ses recherches. Dès les temps les plus reculés, la morale a été considérée comme une science bonne et louable en elle-même, mais tellement rebattue