LIVRE II
L'ASIE ANTÉRIEURE AVANT ET PENDANT LE TEMPS DE LA DOMINATION ÉGYPTIENNE.
LA CHALDSE.
Les populations pHmitivos de la Cbaldée. •<- Histoire fabuleuse de la Chaldée; le déluge; les premiers rois historiques. — L'invasion cananéenne et les Pasteurs en Egypte.
!.€• p^pvlaÉlMiS prtMtttTes de la ChAldée.
Au nord et à Test de TËgypte, sur Timmense étendue de territoire comprise entre la Méditerranée, la mer Noire, le Caucase, la Caspienne, Tlndus et les mers qui baignent les côtes méridionales de TAsie, s^agitaient confusément des nations d'origine diverse, pour la plupart inconnues aux premiers pharaons. Séparée d'elles par le désert et par la mer, TËgypte n'avait pris jusqu'alors aucune part à leurs révolutions : tout au plus avait^elle établi des colonies minières sur le revers du Sinaï et fondé quelques forteresses afin de protéger les colons. Pour le reste, une muraille élevée en travers de l'isthme et garnie de postes fortifiés lui servait de barrière contre les Asiatiques et lui permettait de suivre à l'abri des invasions du Nord le cours de ses destinées.
Quelques-unes de ces nations sans nom encore et sans histoire appartenaient sans doute aux races primitives qui couvraient le sol à des époques si reculées, qu'il appartient
au seul géologue d'en rechercher la durée. Mais le plus grand nombre d'entre elles se rattachaient à des races plus nobles et plus fortes, distinctes de langue, de mœurs et de tendances, unies cependant par un fonds commun de traditions. Toutes gardaient, mêlé aux vagues légendes de leur enfance, le souvenir d'une première patrie où leurs ancêtres avaient vécu avant de se disperser. C'était une haute montagne ou plutôt un immense plateau, carré de figure, et si élevé qu'il était comme suspendu entre terre et ciel. Du milieu jaillissait un grand fleuve, qui se divisait bientôt en quatre bras ou canaux et se répandait sur les quatre régions environnantes. Là était le nombril du monde et le berceau de l'humanité. Les peuples cantonnés entre la Méditerranée et le Tigre se rappelaient que ce pays légendaire s'étendait vers l'orient; les peuples de l'Iran et de l'Inde croyaient le trouver dans la direction du nord. Les modernes ont réussi à en déterminer le site plus exactement que n'avaient fait les anciens. Ils l'ont placé dans les monts Bolor (Belourtagh), à peu près vers l'endroit où cette chaîne se réunit à l'Himalaya, sur le plateau de Pamir.
Là en effet, et là seulement, se trouve un pays qui satisfasse aux données géographiques conservées aux livres sacrés de l'Asie. Du plateau de Pamir, ou plutôt du massif montagneux dont ce plateau est le centre, s'échappent quatre grands cours d'eau, l'Indus, l'Helmend, l'Oxus et l'Iaxarte, qui s'écoulent dans les directions les plus diverses et répondent assez bien aux quatre fleuves de la tradition. Malgré quelques oasis au long des rivières et dans les vallées, le pays est pauvre et plus propre à nourrir des tribus nomades que des nations civilisées. Pourtant les peuples qui l'avaient habité, cédant sans doute au penchant qui porte les hommes à chercher un âge d'or dans le passé, en firent un jardin sans pareil, un lieu de délices (Éden) où leurs pères avaient vécu dans un état d'innocence et de bonheur parfaits. Chassés de ce paradis terrestre en punition de leur désobéissance aux ordres du Créateur, et condamnés désormais au travail, ils s'établirent au pied de la mon-
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tagne sainte et en peuplèrent les alentours. Dix patriarches ou dix rois se succédèrent à leur tête; mais les crimes des hommes excitèrent la colère de Dieu et amenèrent de nouveaux désastres. La race entière périt dans un déluge, sauf une famille choisie du Très-Haut pour perpé.tuer l'espèce et repeupler T univers. Ces traditions, communes à la plupart des nations orientales, nous montrent sous une forme légendaire tout ce qu'elles savaient de rhumanité primitive détruite par le déluge asiatique. Les tribus échappées à la mort emportèrent avec elles la géographie de leur patrie ancienne et l'appliquèrent chacune à sa patrie nouvelle. Les unes, arrivées à l'occident de la Caspienne, placèrent leur Éden sur le mont Ararat, au milieu des pics neigeux de l'Arménie, et substituèrent à deux des quatre fleuves primordiaux les deux fleuves qui traversent la Mésopotamie, le Tigre et l'Euphrate. Les autres transportèrent la montagne sacrée sur les bords mêmes de la Caspienne et jusqu'en Phrygie, à l'Albordj et au Bérécynthe*.
La tradition antique rapportait qu'avant l'avènement des grandes nations conquérantes, l'Asie entière fut pendant quinze siècles aux mains des Scythes*. Les Scythes, « les plus anciens des hommes, » appartenaient au moins en partie à ces peuples de race touranienne qui, des marais de la Finlande aux bords de l'Amour, habitent encore aujourd'hui le nord de l'Europe et de l'Asie. La race touranienne telle que nous la connaissons aujourd'hui ne présente pas un type unique : elle paraît être une race mixte formée par le mélange de la race blanche et de la race jaune. Certaines tribus ont tous les caractères distinctifs des nations blanches; certaines autres en arrivent à se confondre entièrement avec les nations jaunes : entre ces
1. Voir, sur les traditions relatives au paradis terrestre, Touvrage d'Obry : Sur le berceau de Vespèce humaine sdon les Indiens, les Persans et Us Hébreux, et le résumé de M. Renan, Histoire générale des langues sémitiques, 3« édit., 1 1, p. 476-490. — 2. Justin, 1. II, ch. m. Les chronogri^bes chrétiens donnaient à cette période le nom de £xvOt9pi6c. Cf. Jean Malala, Chronogr., p. 25-26; E^phan., Adv. Hœres., l, 5-7.
deux extrêmes on observe des variétés nombreuses qui nous font passer sans secousse et par gradations successives du type le plus parfait de TEuropéen au type le plus parfait du Chinois. Néanmoins Tunité originaire de la famille à laquelle appartiennent tous ces peuples d'aspect différent est prouvée par la parenté des idiomes qu'ils parlent. Le touranien est plutôt un stage qu'une forme définie du langage : il est à la fois plus simple, plus grossier, moins travaillé que n'importe lequel des dialectes ariens ou sémitiques aujourd'hui connus. Ses différents rameaux ne possèdent pas en commun un vocabulaire étendu, et n'ont point partout uniformité de particules grammaticales. « Les substantifs les plus nécessaires, père^ mère y fils^ fille ^ disparaissent souvent et sont remplacés par des synonymes dans les différentes branches de cette famille : on trouve des mots communs à toutes, mais non pas avec la même constance et la même régularité que dans les dialectes ariens et sémitiques. Les noms de nombre et les pronoms touraniens se ramènent à une seule origine ; mais ici encore la ténacité de ces dialectes nomades ne saurait se comparer à la ténacité des langues politiques de l'Asie et de l'Europe : les racines communes découvertes dans les idiomes nomades les plus éloignés sont pour la plupart de forme et de caractère beaucoup plus généraux que les racines des trésors ariens et sémitiques*. » Les langues touraniennes ont plutôt communauté d'instincts et de tendances que communauté de formes positives. Elles indiquent toutes les catégories possibles du langage et marquent toutes les relations possibles de mots à mots au moyen de particules invariables qui viennent s^agglutiner aux racines, sans jamais s'altérer elles-mêmes ni les altérer. « Leurs déclinaisons et leurs conjugaisons peuvent encore se décomposer en toutes leurs parties constituantes; et, bien que les terminaisons n'aient pas toujours retenu leur valeur de mots indépendants, on sent encore que ce sont des syllabes mo-