Max MiUler, Lon^uo^ of 1^ leol o( Wat^ V édit, p. W
dificatrices et distinctes des mots auxquels elles sont ajoutées ^ »
Une tradition, encore aujourd'hui courante parmi les Turcs nomades, place le berceau de la race un peu au nord du plateau de Pamir, dans une des vallées de TAltai. Cette yallée était à l'origine enclose de tous côtés par de hautes montagnes riches en fer : un incendie, en fondant les roches ferrugineuses, détruisit la barrière qui la séparait du reste du monde, et permit aux premiers hommes de quitter leur prison. Une partie de la nation s'éleva vers l'ouest et se répandit jusqu'aux extrémités de l'Europe, où les Basques sont peut-être ses derniers représentants. Le reste descendit vers le sud, occupa les plaines de la Bactriane, franchit la grande chaîne de l'Indou-Koush , et s'établit d'abord à la lisière du plateau de l'Iran. Au pied même de la montagne, le pays est bien boisé et bien arrosé; mais à mesure qu'on avance vers l'intérieur, les rivières diminuent de volume. Elles finissent par se perdre dans les sables, à l'exception de deux ou trois qui vont se jeter au grand lac Hamoun. Sauf la bande de terre qui court le long de leurs rives, le reste du pays n'est qu'un vaste désert salé, dont le sol est formé tantôt de gravier, tantôt d'un sable fin et mouvant que le vent soulève en immenses vagues longitudinales, tantôt d'une argile durcie et cuite au soleil. La masse de la nation s'établit sur le plateau de l'Iran, surtout dans la partie occidentale, à laquelle on a donné plus tard le nom de Médie. Plusieurs tribus allèrent vers l'ouest en Atropatène, en Arménie et jusqu'en Asie Mineure. D'autres poussèrent droit au sud et vinrent se fixer au pied du plateau de l'Iran, dans les plaines de la Susiane et sur les bords du Tigre et de TEuphrate.
Le Tigre et l'Euphrate prennent leur source en Arménie au mont Niphatès (Keleschin-Dagh), la plus élevée des chaînes parallèles cjui courent entre le Pont-Euxin et
ï. Max Mùller, Ihid., p. 90. Cf. H. Rawllason, On the ethnie Af/inities of ihe nations of Western Asia, dans THérodote de G .Rawlinson. ^•édit.,t.I, p. 529-530.
136 CHAPITRK IV.
la Mésopotamie, Ja seule qui atteigne en maint endroit la limite des neiges éternelles *. Us coulent d*abord parallèlement Tun à l'autre, TEuphrate de Test à Touesl, jusqu'à Malaiiyeh^ le Tigre « vers Test dans la direction de TAssyrie*. » Au delà de Malaliyeh^ TEuphrate tourne brusquement au sud-ouest, se fraye un passage à travers le Taurus, comme s'il voulait aller rejoindre la Méditerranée*, puis incline vers le sud-est, dans la direction du golfe Persique. Au débouché des montagnes, le Tigre tourne immédiatement au sud et se rapproche graduellement de l'Euphrate : à la hauteur de Bagdad, les deux fleuves ne sont plus séparés l'un de l'autre que par quelques lieues d'un terrain bas et uni *. Toutefois ils ne se mêlent pas encore : après avoir couru presque parallèlement l'espace de vingt à trente milles, ils s'écartent de nouveau pour ne se rejoindre qu'à près de quatre-vingts lieues plus bas, former le Schattr-el-Arah et se jeter dans le golfe Persique. Dans la partie moyenne de son cours TEuphrate reçoit sur la gauche de nombreux affluents, le Balikh^ et le Khahour^ qui lui apportent les eaux du mont Masios"^. Depuis sa jonction avec le Khohour jusqu'à son embouchure il n'a plus aucun tributaire. Le Tigre, au contraire, est grossi sur la gauche par les eaux du Kentritès^, ]e Zab supérieur et le Zab inférieur, le Gyndès^, Aussi les deux fleuves sont-ils navigables de bonne heure, l'Euphrate k Soumeisat^^y le Tigre près de ^ossoul : au moment de la fonte des neiges, vers le commencement ou le milieu d'avril, ils grossissent outre mesure, débordent et ne rentrent dans leur lit qu'en juin, au temps des plus fortes chaleurs **.
1. G. Rawlinson, The fine great Monarchies ^ 1. 1, p. 6. — 2. Genèse, U, 14. — 3. « Occidentem petit, ni Taurus obstet, ia nostra maria venturus. » Pomponius Mêla, De silu Orbis, III, 8. — 4. G. Rawlinson, 7^ five great Monarchies, t. I, p. 7.-5. Ancien Bilichos, — 6. Ancien Ahorras ou Chaborras, — 7. Strabon, XI, xii, $ 4; xiv, § 2. Aujourd'hui le Karadjah'Dagh, — 8. Xénophon, Anabase, IV, m, $ 1. Aujourd'hui BitliS'Khau — 9. Aujourd'hui Diyaleh. — 10. L'ancienne Samosate. — U. Layard^ Nineveh and Babylon, p, 297; G. Rawlinson, The five
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LA GHALDEE. 137
Le bassin du Tigre et de TEuphrate n'avait pas à toutes les époques l'aspect qu'il présente aujourd'hui. Au commencement de notre période géologique, les deux fleuves couraient l'espace d'environ cinq degrés dans une grande plaine ondulée, de formation secondaire, sillonnée par les quelques cours d'eau qui descendent du mont Masios*. C'est uà territoire fertile au bord des rivières et dans les endroits où jaillissent des sources, stérile et nu partout ailleurs*. L'extrémité méridionale de cette plaine formait jadis le rivage de la mer, et les deux fleuves se jetaient à quelque vingt lieues l'un de l'autre, dans un golfe qui prolongeait le golfe Persique de nos jours, et s'étendait à l'est jusqu'aux derniers contre-forts des monts de l'Iran, à l'ouest
i'usqu'au pied des hauteurs sablonneuses qui marquent la imite du plateau d'Arabie. Toute la partie inférieure de la vallée n'est qu'un terrain de formation relativement 4nodeme, créé par les alluvions du Tigre, de TEuphrate et des rivières comme VAdhem, le GyndèSy le Khoaspès, qui, après avoir été longtemps indépendants et avoir contribué à combler la mer dans laquelle ils se jetaient, ont fini par devenir de simples affluents du Tigre. Aujourd'hui encore, le Delta du Schait-el-Arah avance rapidement, et l'accroissement du rivage monte à près d'un mille anglais par soixante-dix ans * ; dans les temps anciens, le progrès des terres était plus sensible et devait s'élever à environ un mille par trente ans*. Il est donc probable qu'au moment où les colons descendirent dans la vallée, le golfe Persique pénétrait à quarante ou quarante-cinq lieues plus haut qu'il ne fait aujourd'hui * ; le Tigre et l'Euphrate se
$f€(U Monarehiex, t. I, p. 1 M 3. Le témoignage des modernes est contraire au témoignage d'Hérodote^ d'après lequel « la rivière ne se répand ipts d'elle-même, comme en Egypte, sur les terres ensemencées, mais y •est répandue au moyen de machines. » {Hérodote, I, 193.) — 1. G. Raw- .Bnson, Ibid., t. I, p. 3-4. — 2. G. Rawlinson, /Wd., t. 1, p. 182. — 2. Loftus, Chaldœa aiid Susiana, p. 282. — 4. H. Rawlinson, dans le Journal ofthe Geographical Society , vol. XXVII, p. 186. —5. Loftus, dans le Journal of the Geographical Sociely, vol. XXVI, p. 14^; G. Rawlinson^ The fixe great Monarchies, t. T, p. 4-5.
jetaient dans la mer à quelque distance Tun de l'autre et ne confondirent leurs eaux que plusieurs siècles plus tard. La région des alluyions, et surtout la partie de cette région qui confine aux rives du golfe Persique, servit d'asile aux premiers colons. C'était une immense plaine basse dont aucun accident de terrain ne rompait la monotonie. L*Euphrate, mal encaissé dans ses rives, lançaitV droite et à gauche des branches, dont les unes allaient rejoindre le Tigre, et les autres se perdaient dans des marais. Une partie du sol, toujours privée d'êau, se durcissait aux rayons d'un soleil brûlant : une autre partie disparaissait
f presque en entier sous les monceaux de sable qu'apporte e vent du désert ; le reste n'était qu'une lagune empestée, encombrée de joncs énormes, dont la hauteur varie entre douze et quinze pieds *. Pour faire de ce pays désolé un des plus riches, sinon le plus riche pays de l'univers, il fallait régler le cours des eaux, répartir équitablement au moyen de canaux et de digues l'inondation qui tendait à se porter sur certains points de préférence à certains autres : ce fut l'œuvre que durent entreprendre les premiers colons de la Ghaldée.
Le pays , même en cet état , était loin de manquer de ressources. Il renferme peu d'espèces d'arbres uti* les, « car il ne possède ni le figuier, ni la vigne, ni l'olivier*; » en revanche, il porte naturellement le froment ' et le dattier. « Le sol y est si favorable aux céréales, qu'elles y rendent habituellement deux cents pour un, et, dans les terres d'une qualité exceptionnelle, trois cents. Les feuilles du blé et de l'orge y sont larges de quatre doigts. Quant au millet et au sésame, qui pour la grandeur deviennent là de véritables arbres, je ne dirai pas leur hauteur, bien que je la connaisse par expérience, sachant bien qu'auprès de ceux qui n'ont pas été en terre babylonienne, ce que je dis des productions ne rencontrera qu'incrédu-
] . Tous les traits de ce tableau sont empruntés à Tétat moderne de la contrée, mais s*appliquent fort bien au passé. Cf. Loftus, Susicma and Chaldseay p. 14 sqq. — 2. Hérodote, I, 193. — 3. Bcrose, Fragm»^ I, édit. Lenormant, p. 6.
LA GHALDÉE. 189
lité. On ne se sert nullement d'huile d'olive, mais on extrait de l'huile du sésame*. » — « Le palmier fournit à tous les autres besoins de la population. On en tire une sorte de pain, du vin, du vinaigre, du miel, des gâteaux et toute espèce de tissus ; les forgerons se servent de ses noyaux en guise de charbon ; ces mêmes noyaux concassés et macérés servent de nourriture aux bœufs et aux moutons qu'on engraisse. On dit qu'il y a une chanson perse qui énumère trois cent soixante usages différents du palmier *. » Les poissons abondent dans les rivières et les marais, surtout le barbeau et la carpe : ils entrent encore pour beaucoup dans l'alimentation des habitants modernes de ladhaldée*. Dès le temps de leur arrivée aux bords de l'Euphrate, les Touraniens étaient constitués en corps de nation, pos^ sédaient l'écriture ^, les principales industries nécessaires à l'humanité, une législation et une religion complète. Leur écriture était à l'origine purement hiéroglyphique comme ûelle de l'Egypte. Qiaque signe était l'image de la chose même qu'on voulait représenter ou de l'objet matériel qui paraissait offrir le plus d'analogie avec l'idée abstraite qu'il s'agissait d'exprimer. Ainsi pour marquer ridée de dieu on prenait l'étoile à huit pointes; pour rendre celle du roi, on employait l'abeille ^^. La maladresse du graveur et de l'écrivain altéra ces deux signes et leur substitua des équivalents plus ou moins informe» : i.$f^ et «-f- à l'étoile, 3<alII]III^ ^^m^ et t:^^ à Tabeille. L'image primitive s'altéra de plus en plus, si bien qu'il devint impossible de retrouver dans l'ensemble de traits ou de clous qui forme un groupe, le type que ces traits avaient représenté. Par bonheur, au moment où s'accomplit cette modification, l'on n'avait déjà plus besoin pour lire le caractère de reconnaître l'objet dont il avait été la figure. Le signe de l'étoile >X^ rap-
1. Hérodote, I, 193; cf. Théophrasle, Hi$t. Ptonl., VIII, 7, et Pline, y. N,, XVIII, 17, 45. — 2. Strabon, XVI, i, ht; cf. Théophraste, Hùt, PlarU,, II, 2, et Pline, H. N., XIII, 4. — 3. Layard, Nincveh and Babykm, p. 567. — 4. Cela a été prouvé par M. Oppert.
pelait aux yeux Tidée de dieu, et Tidéo de dieu éveillait dans l'esprit du lecteur le mot qui répond à cette idée, an. Aussi «*$l|^, tout en conservant le sens symbolique de r/ieu, devint le représentant de la syllabe an dans une foule de mots qui n'ont aucun rapport avec la divinité. En groupant ensemble plusieurs signes, on obtint des expressions de mots dont le son se composait en partie de la prononciation d'un signe, en partie de la prononciation d'un autre signe. )f représente trois gouttes d'eau, signifie eaUj se lit a; joint au signe •-^| qui représente l'étoile, signifie t/ieu, se lit an ; il forme un groupe |f •-*-f , a + an, AAN, qui veut dire pluie, de système, assez simple d'apparence, présente de graves inconvénients. Nombre de signes hiéroglyphiques peuvent avoir plusieurs valeurs et dans la langue parlée se lire de plusieurs manières différentes. •— • rend les idées de finirj vieillir, achever, mourir^ otwnry sang, cadavre , et se lit, selon l'idée qu'il rend, be, BAT, TiL, KHOUR, DUS : en un mot c'est un polyphone. Entre tous ces sens et toutes ces prononciations dissemblables, le lecteur choisissait, d'après la marche générale de la phrase et la position du signe, le sens et la lecture qui loi paraissaient le mieux convenir. L'obscurité résultant de cette polyphonie était telle, que les Assyriens et les Babyloniens eux-mêmes s'y perdaient quelquefois. « Nous n'en voulons pour preuve que le nombre des fragments de syllabaires et de vocabulaires grammaticaux tracés sur des tablettes d'argile, et destinés à révéler les arcanes du système graphique national, qu'on a trouvés en telle abondance dans les ruines de Ninive. Une bonne moitié de ce que nous possédons de monuments de l'écriture cunéiforme se compose de guide-ânes qui peuvent nous servir à déchiffrer l'autre moitié, et que nous' consultons exactement comme le faisaient il y a deux mille cinq cents ans les étudiants de l'antique pays d'Assour *. » Parmi ces hiéroglyphes on trouve déjà des signes spé-
1. Fr. Lenormant, Essai sur la propagation de l'alphabet phénicien, t. r, p. 48.
LA CHALDEE. 141
eiaux pour désigner les métaux usuels et les métaux précieux, Tor et Targent, le fer, le cuivre et ses alliages divers. Les Touraniens vivant au milieu des gisements de rAllaï, où les minerais et les métaux à peu près purs se rencontraient presque à fleur de terre, apprirent bien vite Fart du mineur, du fondeur et de Torfévre : ils Timplantèrent en Chaldée. Les plus vieilles tombes de ce pays renferment des objets en or, en bronze et en fer, couteaux, hachettes, faux, bracelets, boucles d'oreilles ciselées*. «A côté se trouvent encore, et concurremment employés, des instruments et des armes en silex taillé et poli, têtes de flèches, haches et marteaux. Le métal le plus répandu est le bronze ; c'est en bronze que sont tous les instruments métalliques. Quant au fer, il est plus rare et semble avoir encore le caractère d'un métal précieux par la difficulté de la production ; au lieu d'en faire des outils, on en forme des bracelets et autres parures grossières *. » Des autres industries, comme le tissage, il ne nous est rien resté. La constitution politique et la législation nous sont presque entièrement inconnues. Le seul fragment que nous possédions de l'ancien droit touranien traite des liens et des devoirs de la famille. Il nous prouve que la femme jouissait de droits et d'honneurs assez grands. Même en puissance de mari, elle pouvait avoir une propriété personnelle. Le mari qui reniait sa femme devait lui donner en guise d'indemnité une demimine d'argent. Le fils qui reniait sa mère était « exclu de la terre et de l'eau ». Le fils qui disait à son père : « Tu n'es pas mon père, » était condamné à rétracter sa parole et payait l'amende. Par contre , la femme qui reniait son mari était jetée au fleuve ; le père et la mère qui refusaient de reconnaître leur enfant étaient passibles de la prison *.
Les Touraniens de Ghaldée se représentaient la terre comme une barque renversée et creuse par-dessous *, non pas une de ces barques oblongues en usage parmi nous,
1. G. RawlinsoD, The five great Monarchies, t. I, p. 98-99. —2. Fr. Lenormant, Les premières ciailisations, t. I, p. 118-119. — 3. J. Oppert, dans le Journal asiatique, V* série, t. I, p. 371 sqq.; Fr. Lenormant, la magie Oies les Chaldéens, p. 310-312. — 4. Diodore de Sicile, II, 39.
mais cette espèce d'auge entièrement ronde que le» basreliefs nouB montrent si souvent, et dont les tribus du ba» Euphrato se servent encore aujourd'hui. Dans le creux inférieur était caché Tabîme (ge), séjour des ténèbres et de la mort. Sur les pentes de la surface convexe s'étendait la terro proprement dite (ki), enveloppée de tous côtés par le fleuve Océan (zouab) : la Ghaldée était regardée comme le contre du monde. Bien loin au delà du Tigre se dressait la montagne d'Orient (KhoursaJ^kourra), qui unissait le ciel à la terre. Le ciel (anna) avait la forme d'une vaste calotte hémisphérique dont la partie inférieure reposait sur les extrémités de la barque terrestre, au delà du fleuve Océan. Le iirmament, « déployé au-dessus de la terre ainsi qu'une couverture, » tournait comme sur un pivot autour de la montagne d'Orient et entraînait dans sa course perpétuelle les étoiles fixes [moul] dont sa voûte était semée. Entre ciel et terre circulaient d'abord les sept planètes (/otifra^), sortes de grands animaux doués de vie, puis les nuages, les venta, la foudre, la pluie. La terre reposait sur l'abîme, le ciel sur la terre : l'imagination des premiers Chaldéens n'allait pas jusqu'à se demander sur quoi reposait l'abtme.
Cet univers en trois parties était peuplé d'une foule d'êtres et de races diverses, les unes renfermées, comme les hommes et les animaux, dans une petite portion du grand tout, les autres répandues indistinctement à travers les régions du monde, comme les esprits et les dieux. Les esprits (zi) sont la personnification des forces bonnes, mauvaises, ou indifférentes de la nature : ils font le bien et le mal à leur gré, règlent l'ordre et la marche des corps célestes, partant des saisons, soufflent le vent et versent la pluie, germent le grain et lèvent la moisson, vivifient^u tuent ce cpii a vie. Les dieux (an^ dingir, dimir) sont des esprits de haut rang qui président aux grandes divisions du monde ou aux grands phénomènes de la nature. A chacune des trois régions de l'univers commande un dieu suprême : Anna dans le ciel, Ea sur la terre et Moulgé au fond de l'abtme. Anna, l'esprit du ciel, était à la fois le corps et l'âme du ciel, le ciel matériel et l'intelligence qui régit la matière
LA GHALDÉB. 143
céleste. Ea, Tetprit de la terre (zi-ftt-a), règne sur la surface terrestre et sur Tatmosphère, mais sa demeure favorite est le fleuve Océan; aussi lui donne-t-on parfois pour mère une déesse Riah, « le fluide, l'eau par excellenee. » Lui-même est appelé souvent « le grand poisson de l'Océan, le poisson sublime » : il parcourt son empire sur un vais* seau symbolique manœuvré* par les dieux ses enfants, comme chez les Égyptiens la barque solaire par les formes de Râ. Sa compagne Damkina ou Davkina est la personnification de la terre : le dieu s'étend sur elle, la féconde, et de leurs embrassements naissent les eaux matérielles cpii font tout verdir. Moulgé et sa forme féminine Nmgé vivent dans l'abîme infernal et reçoivent les âmes humaines au sortir de la vie. Transportées au delà du fleuve étemel, les âmes arrivent au pied de la grande montagtie d'Occident, derrière laquelle se couche le soleil, et pénètrent dans a le pays immuable (Koumovdé) », dans « la région d'où l'on ne revient pas, la demeure où l'on entre sans en sortir, le chemin qu'on descend sans jamais rebrousser, la demeure où Ton entre toujours plus avant, la prison, le lieu où l'on n'a que la poussière pour sa faim et la boue pour aliment, où l'on ne voit plus la lumière et où l'on erre dans les ténèbres, où les ombres, comme des oiseaux, remplissent la voûte. )» Il n'y a là ni récompense pour les justes, ni ohàtimeut pour les impies : la rémunération du bien et du mal commence et finit sur la terre. Pourtant dans un des recoins de l'abtme est cachée une source de vie que les génies infernaux dissimulent (avec un soin jaloux à la vue des mânes : seuls les dieux peuvent en ouvrir l'accès et renvoyer sur la terre l'âme qu'ils ont abreuvée de ses eaux. Au-dessous des grands dieux s'agitait un peuple innombrable de dieux et d'esprits toujours en lutte les uns contre les autres. Le dieu du soleil diurne, Oudy « fait évanouir les mensonges, dissipe les mauvaises influences et déjoue les complots méchants. » — « Soleil, dans le plus profond des deux, tu brilles; tu ouvres les verrous qui ferment les deux élevés, tu ouvres la porte du ciel. Soleil, vers la superfide de la terre, tu tournes ta face ; soleil^ tu étends au-
dessus de la superficie de la terre, comme une couverture t rimmensité des cieux. » Le feu [Izbav ou bilgi), supérieur au soleil même, est « le pontife suprême à la surface de la terre », soit qu'il brûle dans la flamme du sacrifice , soit qu'il brille au foyer domestique. « Je suis la flamme d'or, la grande, la flamme qui jaillit des roseaux secs, Tinsignc élevé des dieux, la flamme de cuivre, la protectrice qui darde ses langues ardentes ; je suis le messager de SUikmoulou-khi, » Silik-moulovr-khi^ « celui qui dispose le bien pour les hommes, » est le fils d'Ea, l'intermédiaire entre son père divin et l'humanité souffrante. C'est par lui qu'Ea fait connaître ses décrets aux hommes et aux dieux et révèle le grand nom, le nom mystérieux qui met les démons en fuite. « Devant sa grêle, qui se soustrait? Sa volonté est un décret sublime que tu établis dans k ciel et sur la terre.... Seigneur, tu es sublime : qui t'égale?»
Les démons et les mauvais esprits sortent de Tenfer. Us se glissent partout et se dissimulent sous toutes les formes pour nuire aux bons esprits et aux hommes. Les uns ont rang de demi-dieux et sont connus sous les noms de iiiaSy combattants, lamina, colosses ; les autres sont rangés hiérarchiquement par classes de sept, les alal, destructeurs, les ielal, guerriers, les maskini ou tendeurs d'embûches, (c qui se cachent au plus profond de l'abîme et dans les on- ^trailles de la terre, ni mâles ni femelles, n'ayant pas d'épouses et ne produisant pas d'enfants. » CSertains d'entre eux s'attaquent à l'ordre général de la nature et s'efforcent d« bouleverser l'univers. D'autres se mêlent aux hommes pour le mal : <c de maison en maison ils pénètrent ; dans les portes comme des serpents ils se glissent. Ils empêchent l'épouse d'être fécondée par l'époux; ils ravissent l'enfant sur les genoux de l'homme ; ils font fuir la femme libre de la demeure où elle a enfanté;... ils font fuir le fils de la maison du père. » Us vivaient de préférence dans les lieux déserts et n'en sortaient que pour assaillir les hommes et les animaux. Ils s'introduisaient dans les corps et y faisaient naître les maladies. La peste (nanitar) et la fièvre [idpa], le fantôme, le spectre, le vampire, les in-
cubes et les succubes étaient autant d'êtres distincts appartenant à cette engeance redoutable. Sans cesse en butte à leurs attaques, Thomme se tronvait sur la terre comme un voyageur égaré dans une terre inconnue, au milieu de tribus sauvages. Pour se défendre, il devait se ménager des alliés parmi lesVlicux et les esprits, se munir d'armes offensives ou défensives contre les démons, en un mot avoir recours à la magie. Le culte touranien est en effet une véritable magie où les hymnes à la divinité prenaient tous plus ou moins la tournure d'incantations et où le prêtre est moins un prêtre qu'un sorcier * .
A côté des Touraniens, les monuments nous font connaître une autre race, de tempérament et de tendances fort différentes, la race de Koush. Les Koushites avaient la taille petite, le corps élancé et bien fait, la chevelure abondante, souvent frisée, mais jamais crépue comme celle du nègre ; le teint foncé , variant du brun clair au noir; les traits réguliers, parfois délicats; le front droit, étroit, suffisamment élevé; le nez long, mince et fin, d'une saillie moins accusée que le nez d'un arien; seule la bouche était défectueuse, munie de lèvres épaisses et charnues*. La tradition place leur berceau en Bactriane, au pays de Koush qu'arrose le Gihon*. Quelques-unes de leurs tribus s'établirent sur les bords de l'Amou-Daria et du Syi'-Daria, au pied de la montagne qui sépare les plaines de la Boukharie du plateau de l'Iran et qui porte encore le nom d'Hindou-Koush*. D'autres pénétrèrent jusqu en Asie Mineure, s'il faut en croire les légei^des qui font des Gares et de leurs congénères un rameau de la race koushite'; plusieurs descendirent le long de l'Indus et se répandirent dans le Décan. Les plus hardies, traversant la
1. Tout cet exposé est emprunté au travail de M. Fr. Lenormant sur U Magie chez les Chaldéens et les origines accadiennes, in-8*, Paris, 1874. — 2. Pritchard, Physical hislory of Mankind, t. II, p. 44. — 3. Genèse^, u, 13. — 4. Obry, op. d(., p. 103-125; d'Eckstein, dans fÀihtnsnSk {rançaiSj 22 avril, 27 mai, 19 août 1854; De quelques légendee brahmaniques^ dans le Journal asiatique de 1850. — 5. D'Eckstein, les Cares dans VatUiquité.
HIfT. AlfC. 10
146 CHAHTRE IV.
Perse et TArabie, poussèrent jusqu'au détroit de Bab-el- Mandeb, le franchirent et se fixèrent sur les bords du Nil Bleu, où leur postérité, «Koush la vile, « fut pendant des siècles Tennemie acharnée des Égyptiens. Les Koushites paraissent avoir eu de bonne heure le goût de la mer. «Depuis les bouches de l'Indus, les côtes du Gatoch, du Guzerate, du Goncanct du Malabar; depuis les rivages de la Gédrosie, de la Caramanie, de la Perside, ainsi que par tous les contours du golfe Persique, il y a une série d'exploits mythologiques qui remontent à eux comme à leur principe. Ils longent les côtes de TArabie jusqu'aux rives de l'Afrique éthiopienne, où ils s'étendent vers la région de Sofala ; ils pénètrent par le détroit de Bab-el- Mandcb et s'avancent jusqu'à l'extrémité du golfe Êlanitique. Leur activité franchit ces bornes. Nous pouvons les suivre sur la route de la Méditerranée, depuis le Delta de l'Egypte jusqu'à Joppé sur les rivages de la Palestine*. » Ainsi du Gange au Nil, de la mer de Grèce à la mer des Indes s'étendit Koush, la plus importante peut-être des râpes primitives dont l'humanité ait gardé souvenir. Sa renommée et son pouvoir, bien affaiblis pourtant aux siècles où les tribus helléniques naissaient à la vie de l'histoire, pénétrèrent jusqu'en Grèce; les poètes mirent enscèneMemnon*,le fondateur de Suse', l'allié de Priam, et le vieil Homère célébra les Éthiopiens, les plus sages et les plus lointains des hommes, dont les uns habitent au soleil levant, les autres au soleil couchant*.
Les Koushites parlaient une langue apparentée de trèsprès à l'hébreu, à l'arabe et aux autres idiomes sémitiques. L'explication la plus simple de ce phénomène est celle qui verrait dans les Koushites et dans les Sémites, non pas des
1. D'Eckstein dans VAihenœum français, 22 avril 1854. — 2. Hésiode, Théogonie j 984 ; Pindare, Néméennes, III, 62-64 -, Eschyle dans Strabon, XV, 3, §2.— 3. Hérodote, V, 54; Diodore de Sicile, II, 2ÎL § 3. — 4. AlÔiouot^, Tot àix^à îeÔaîatat, l^r^aTOi àvÔoôv, 01 »xfev 6vero|&<vov 'TTcepCovoç, ol d'&viovTo;. Odyssée, I^ 23,24. Éphore) entendait ce passage de la division des Éthiopiens en Ethiopiens d'Afrique et en Ëthiopiens d'Asie {Fragm., 38) ; quoi qu'en dise Strabon, Teiplication d'Ëphore csl la vraie.
races entièrement distinctes, mais les deux parties d'une même race civilisées à des époques différentes. Les Koushites, « cette branche ancienne de la famille sémitique, partie la première du berceau commun, la première aussi parmi cette foule de hordes longtemps nomades, se fixa, puis s'éleva à la civilisation, pour devenir à ses frères demeurés pasteurs un objet d'envie et d'exécration tout à la fois*. » Aussi bien les plus anciennes traditions des Sémites nous montrent-elles les peuples de cette race établis sur les confins de laChaldée. Ils arrivaient de TOrient, et descendaient de ce plateau central d'où sont sorties toutes les races nobles de l'ancien monde; ils apportaient avec eux le souvenir de leur patrie transoxienne et du grand déluge qui les en avait chassés. D'abord cantonnés en Arménie, au pied de l'Ararat, entre le cours supérieur du Tigre, de l'Euphrate et du Kyros*, ils se répandirent vers le sud, au pays d'Arphaxad*, en Mésopotamie, et de là plus tard en Syrie. Plusieurs de leurs tribus poussèrent jusqu'en Chaldée, et ajoutèrent aux deux éléments que renfermait déjà ce pays un troisième élément moins important que les deux autres. Les unes se fondirent bientôt avec les Koushites, dont elles parlaient la langue ; les autres, après s'être maintenues un temps plus ou moins long, finirent par quitter la Ghaldée et par aller chercher au loin un sol plus favorable à leurs goûts nomades.
Trois des principaux peuples Koushites se fixèrent dans les alentours du golfe Pcrsiquc. Le premier, appelé Kossécns ou Kissiens par les auteurs classiques, s'établit dans la région montueuse qui s'étend à l'orient du Tigre*. Le second s'échelonna le long du Tigre et de l'Euphrate
1. Creutzer et Guigniaut, Religions de Vantiquité, t. II, 3* partie, p. 822. — 2. Amos, IX, 17; Gesenius, Thesaunu, s. v. Kir; Knœbel, Die tœlkertafel der Genetis, p. 150, sqq ; Renan, Bistoire des langues sémitimies, p. 29 sqq. — 3. Arph-Kasdim, Awr-Katdim, litt. : t Frontière ém Ghaldéens. » Michaclis, Spicilegiumf II, p. 75 ; Gesenius, Thésaurus. — 4. Hérodote appelle la Susiano Kiaenri y^ (V. 49) ou x«»>pTi (T. 52; VI, 119) et ses habitants Kîwoi (III, 92 ; VII, 62-86-210); d'autres ont la forme Ko^aaia et KoGcaîoi (cf. Arricn, Indica, 40, b).
inférieurs, où il forma plus tard Télément prépondérant de la population chaldéenne. Le troisième vint habiter les rives méridionales du golfe Persique qu'il quitta plus tard pour aller s'installer aux bords de la Méditerranée. Ce ne fut pas d'abord sur le continent même, ce fut dans les petites îles de la côte que les Koushites élevèrent leurs sanctuaires les plus vénérés, sans doute pour les mettre à l'abri d'un coup de main et les soustraire aux chances d'une invasion. Les gens de la troisième tribu, qui furent plus tard les ancêtres des Phéniciens, avaient occupé les Bahréïn, et surtout deux d'entre elles, qu'ils appelèrent Tsour et Arad*. Une autre île sacrée, Dilmoun ou Dilvoun, était située à quelque distance de l'embouchure du Tigre, sur la côte susienne*. C'est dans ces retraites inviolables que s'organisèrent à loisir les premiers collèges sacerdotaux où s'élabora la civilisatiiTn à la fois religieuse et scientifique des populations koushites. En astronomie, on leur doif l'invention du zodiaque et de ses douze divisions en trois cent soixante parties ou degrés, dont chacun se subdivisait en soixante minutes, la répartition du jour naturel ou nycthémère en douze heures équinoxiales formées chacune de deux heures ordinaires. Les Grecs trouvèrent, dit-on, à Babylone, des séries d'observations notées sur tablettes d'argile cuite et remontant à une fort haute antiquité'. Les fouilles modernes nous ont livré les fragments d'un ouvrage de mathématiques où sont enregistrés les carrés des nombres fractionnaires ^ 2 jusqu'à {^ 2
Au fond des religions koushites comme au fond de toutes les religions, nous retrouvons un dieu à la fois un et multiple : un, parce que la matière émane de lui et qu'il se confond avec la matière ; multiple parce que chacun des
1. Tyros et Arados, Strabon, 1. XVI, p. 766. D'après Pline, Vf, 32, rîle se nommait Tylos. Cf. Androsthènes dans ïhéophraste. De catis. plant. t Uf bf 5. — 2. Fr. Lcnormant^ Estai iur un document mmthéma' tique chMéeny ip. 123-145; cf. Eseai de commentaire, p. 230-222. — 3. Epigènes dans Pline, VU, 05. — 4. Fr. Lenormant, Essai sur un do~ cument m^Uhématique chaldéetij Paris, 1868, in-8*.
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actes qu'il accomplit en lui-même sur la matière est considéré comme produit par un être distinct et porte un nom spécial. Au début ces êtres distincts ne sont pas encore groupés et distribués selon une hiérarchie régulière ; ils coexistent sans être subordonnés, et chacun d'eux est adoré de préférence à tous les autres dans une ville ou par un peuple, Anou dans Ouroukh, Bel à Nipour, Sin à Our, Mardouk à Babylone. Anou, Bel, Sin, Mardouk ne sont qu'une substance unique, et pourtant la substance unique dont ils sont les noms possède double essence : elle réunit en une même personne les deux principes nécessaires de toute génération, le principe mâle et le principe femelle. Chaque dieu se dédouble en une déesse correspondante, Anou et Sin en la déesse Nana, Bel en Bêlit, Mardouk en Zarpanit. Les êtres divins ne se conçoivent plus isolément, mais par couples, et chacun des couples qu'ils forment n'est qu'une expression du dieu primordial unique, malgré le dédoublement de sa nature, comme il est unique malgré la multiplicité de ses noms. L'ordre de préséance de ces couples divins se règle au hasard de la politique; celle des villes qui exerce l'hégémonie sur les autres villes chaldéennes impose son dieu aux autres dieux. Sin a le pas au temps de la suprématie d'Our ; Samas au temps de la suprématie de Larsam. Ce fut seulement deux mille ans avant notre ère, sous Sargon I*', roi d'Agané, et sous son fils Naramsin, que les prêtres, travaillant sur le vieux fonds des traditions , essayèrent d'établir un système régulier où les émanations de la divinité, au lieu d'être toutes placées sur le même rang, furent subordonnées les unes aux autres. Ils réussirent à former une religion officielle qui remplaça les cultes locaux et régna désormais sur toute la Chaldée*.
Au sommet de la hiérarchie trône le dieu suprême, Ilou, qu'à Ninive on nomme plus tard Assour. Du dieu suprême émana le chaos primordial, la matière encore sans forme et dans laquelle toutes les formes sont confondues. La