Juges, Uj
298 CHAPITRE VH.
Testament*. » La chronologie résultant des récits juxtaposés est artificielle et presque sans valeur pour Thistoire ; elle ne tendrait à rien moins qu'à placer un intervalle de cinq siècles entre la sortie d'Egypte et Tavénoment d^ la royauté juive. Les données de la chronologie égyptienne nous ont forcé de diminuer considérablement ce chiffre. Huit années durant, Eousan-Bishataîm , roi de la Syrie du Nord, opprima le pays entier; après quoi Othniel, neveu de Kaleb, délivra ses compatriotes, et fut le premier juge, le premier du moias dont on ait mention. Bientôt après, Éhoud le Benjaminite et Samgar fils d'Anath affranchirent les tribus méridionales de la domination dos Moabites et des Philistins, sans réussir à remettre Tordre en Israël '. Au nord, vers les sources du Jourdain, les Gananéens contraignirent les tribus de la Galilée à payer tribut à Jabin, roi d'Hazor. Or, « en ce temps-là, Déborah, prophétesse, femme de Lappidoth, jugeait Israël. Et Déborah se tenait sous un palmier, entre Rama et Béthel , en la montagne d'Êphraïm, et les enfants dlsraël montaient vers elle pour être jugés. » Elle appela aux armes Barak, le Naphtalite^ fils d'Abinoam, et convoqua les douze tribus contre les Cananéens. Juda et Siméon, Dan et Asher, une partie des gens de Ruben et tous ceux de Gilead, ne répondirent pas à son appel ; Zébulonet Naphtali attaquèrent Sisera, général de Jabin, auprès du mont Thabor et le bat* tirent. Barak poursuivit les chariots jusqu'à Aroseth des nations, et toute l'armée de Sisera fut passée au fil de l'éée ; il n'en demeura pas un seul. Et Sisera s'enfuit à pied ans la tente de Jael,femmed'Héber,Kénite,qui le tua pendant son sommeil en lui enfonçant un clou dans la tempe. La guerre, si bien commencée, continua avec le secours d'Éphraïm, d'Issashar et de Benjamin : « la puissance des enfants d'Israël s'avança et se renforça de plus en plus contre Jabin, roi de Canaan, jusqu'à ce qu'ils l'eurent exterminé. » La victoire inspira à Déborah un cantique
1. Th. Nœldeke, Histoire littéraire de Vancien Testament, trad.Soury et H. Derenbourg, p. 62. — 2. Juges, m.
di
d'actions de grâces qu'on peut ranger parmi les plus beaux de la littérature hébraïque. « Bénissez Jahveh de ce qu'il a fait de telles vengeances en Israël ^ et de ce que le peuple a été porté de bonne volonté. — Vous, rois, écoutez; vous, princes, prêtez Toreille; moi, je chanterai à Jahveh, je psalmodierai à Jahveh, le Dieu d'Israël. — .... Aux jours de Samgar, fils d'Anath, aux jours do Jael, les grands chemins n'étaient plus battus, et ceux qui allaient par les chemins allaient par des routes détournées. — Les villes non murées n'étaient plus habitées en Israël; elles n'étaient point habitées, jusqu'à ce que je me sois levée, moi Déborah, jusqu'à ce que je me sois levée pour être mère en Israël. — Eveille-toi, éveille-toi, Déborah; éveilletoi, éveille-toi. Lève-toi, Barak, et emmène en captivité ceux que tu as faits captifs, fils d'Abinoam. — .... Bénie sois-tu par-dessus toutes les femmes, Jael, femme d'Héber, Kénite : bénie sois-tu par-dessus toutes les femmes qui se tiennent dans les tentes I — II a demandé de l'eau, elle lui a donné du lait; elle lui a présenté de la crème dans la coupe des magnifiques. — Elle a étendu sa main gauche vers le clou et sa main droite vers le marteau des ouvriers; elle a frappé Sisera et lui a fendu la tête; elle a transpercé et traversé ses tempes. — Il s'est affaissé entre les pieds de Jael ; il est tombé, il s'est affaissé entre les pieds de Jael ; il s'est affaissé, il est tombé, et au lieu où il s'est affaissé, il gît tout défiguré. — Cependant la mère de Sisera regardait par la fenêtre et s'écriait en regardant à travers les treillis : « Pourquoi son char tarde-t-il tant « à venir? Pourquoi ses chariots vont-ils si lentement? w — Et les plus sages de ses dames lui ont répondu, et elle aussi se répondait à soi-même : « N'ont-ils pas à trouver « et à partager le butin, une, deux jeunes filles par tête, « le butin des étoffes bariolées et peintes qui est pour <c Sisera? 3» -^ Qu'ainsi périssent tous tes ennemis, ô Jahveh; et que ceuxqui t'aiment soient comme le soleil quand il sort en sa force*. »
La victoire de Barak avait délivré les peuples du Nord ; ceux du Sud, qui n'avaient pris aucune part à la lutte, eurent bientôt affaire aux petits princes du désert d'Arabie. « Quand Israël avait semé, Madian montait avec Amalek et les Orientaux, et ils montaient contre lui ; — et faisant un camp contre eux, ils ravageaient les fruits du pays jusqu'à Gaza, et ne laissaient rien de reste en Israël, ni vivres, ni menu bétail, ni bœufs, ni ânes. — Car eux et leurs troupeaux montaient, et ils venaient, avec leurs tentes, en aussi grand nombre que les sauterelles, tellement qu'eux et leurs chameaux étaient sans nombre, et ils venaient au pays pour le ravager. » Un homme de la tribu de Manassé, Jéroubaal, qui est aussi Gédéon, sauva Israël. A la tête de quelques hommes résolus, il surprit les Madianites pendant la nuit et les mit en pleine déroute : les fugitifs furent achevés, au passage du Jourdain, par les gens d'Êphraïm. Le succès fut si grand qu'on proposa au vainqueur de lui donner le titre de roi pour lui et pour ses enfants ; mais il leur répondit : « Je ne dominerai point sur vous, ni mon fils ne dominera survous ; Jahveh dominera sur vous.» Gédéon se faisait de son Dieu une idée assez étrange, s'il est vrai que pour mieux l'honorer il ait fondu, avec l'or du butin, une idole qu'il établit à Ophra, dans sa maison ; aussi l'auteur du livre des Juges a-t-il soin d'ajouter que cette idole « devint un piège pour Gédéon et pour sa maison ». L'un des soixante-dix fils du héros, Abimelek, fit égorger tous ses frères à Sichem, et se proclama roi; il périt au bout de trois ans dans une révolte. L'anarchie qu'il avait essayé de combattre recommença plus forte que jamais* et livra Israël sans défense aux entreprises des Philistins.
Il y a longtemps déjà qu'on a reconnu l'origine étrangère des Philistins. « Une hypothèse très-vraisemblable, adoptée par les meilleurs exégètes et ethnographes, les fait venir de Crète*. Le nom seul de Plischti ('AXXo^uXoi) indique
1, Juges, ra-ix. — 2. Hitzig. UrgescMchU und Mythologie der Philistœer, p. 14 sqq. ; Gesenius, Thésaurus, aux mots Caphtor, Crethi,
une origine étrangère ou de longues migrations, et rappelle celui des Pélasges, Plusieurs fois ils sont appelés dans les écrivains hébreux Crethi^^ mot où Ton ne peut se refuser à reconnaître le nom de Cretois. Ailleurs ^, ce mot paraît .s'échanger contre celui de Cari (Gariens?), pour désigner la garde du corps des rois de Juda : on sait que les Gariens étaient alliés aux Grétois, et jouaient' comme eux dans l'antiquité le rôle de mercenaires. Les traditions hébraïques sont du moins unanimes pour faire venir les Philistins de Tîle de Gaphtor *, mot vague qui, comme les noms de Kittim^ de T/mrsis et à!Ophir^ n'offrait aux Hébreux d'autre idée que celle d'un pays maritime et lointain. Le mot Caphthor, il est vrai, correspond assez bien à celui de Kupros. Mais quand on voit les Hébreux désigner en général toutes les îles et les côtes de la Méditerranée par Kittim (nom propre de la ville de Kittium^ dans l'île de Ghypre) et Tharsis (la colonie phénicienne de Ta^ptesse en Espagne), on admet facilement qu'ils aient pu appliquer le nom de l'île de Ghypre à bien d'autres îles, et en particulier à la Grète. Etienne de Byzance' nous présente la ville de Gaza comme une colonie Cretoise*. » Les monuments égyptiens confirment cette hypothèse et nous donnent la date de la migration phili^tine. Les Philistins faisaient partie des tribus qui envahirent l'Egypte au temps de Ramsès IH. Battus par ce prince, ils préférèrent entrer à son service plutôt que de retourner dans leur patrie loin-
etc; Ewald, Geschichte des Volks Israël, I, p. 325 sqq., 2'édit.; Ber- Iheau, Zur Geschichte der Israeliten, p. 188 sqq.; Movers, Die Phceni- %ier, I, p. 3-4, îO, 27-29, 33 sqq., 663 ; Tucb, Commentar ûher die GencsiSj p. 243; Lengerke, Kenaan^ I, p. 193 sqq.; Knobel, Die VœU kertafel die Genesis, p. 215 sqq; Munk, Palestine, p. 82 sqq. — 1. 1 Sam., XXX, 14; Sophon,, ii, 5; Éséch., xxv, 16.— 2. II Sam., XX, 23; II, Rois, xi, 4, 19. — 3. Ewald, Geschichte, I, 285; Winer, Bibl. J{ealw.,&Ti. Krethi und Plethi ; Bcrtheau, Zur Geschichte, p. 307, 312 sqq. —4. Le chapitre x, 14, de la Genèse semble les faire venir d'Egypte ou du pays des Ccksluhim, mais il est probable qu'il y a en cet endroit une transposition et qu'il faut placer les mots.... et les Caphtorim après Cculuhim. — 5. Aux mots ràZ^a et Mivà>a. — 6. E. Renan, Histoire générale des langues sémitiques, k* édit., t. I, p. 53-65.
taine et obtinrent de lui la permission de s'établir sur la côte méridionale de la Syrie'.
Le territoire qui leur fut concédé à Tangle de la Syrie et du désert s'étendait du torrent d'Egypte aux environs do Joppé. On y trouvait jusqu'à cinq villes considérables, Gaza, Ascalon, Ashdod, Ekron et Gath, qui toutes commandaient les débouchés de la Palestine et les abords de Tisthme. Aussi les Pharaons avaient-ils cherché dès longtemps à s'assurer la possession du pays. Thotmès III, Séli I", Ramsès II avaient entretenu des garnisons sémitiques à Gaza *. Ramsès III introduisit une tribu étrange re sur la fidélité de laquelle il pensait pouvoir compter. Les Philistins trouvèrent la campagne et les bourgs ouverts dont elle était semée occupés par les Awim,qui n'offrirent aucune résistance. Ils prirent possession des cinq villes et s'unirent par des alliances répétées à la population primitive, dont ils adoptèrent la langue et la religion : Marna de Gaza et les dieux-poissons d'Ascalon, Dagon et Derkéto, devinrent leurs dieux. La race qui résulta de ce mélange se divisa naturellement en deux classes : une classe populaire, formée surtout des familles authochtones, et une aristocratie militaire, descendue des colons de Ramsès III. A leur entrée dans la Palestine, les Israélites, intéressés à ne pas attirer sur eux la colère des Égyptiens, n'eurent garde d'attaquer les Philistins, vassaux directs des Pharaons. Ils l'eussent fait, qu'ils n'auraient pas réussi : Gaza, Ashdod, Ascalon, Ekron et Gath, attribuées pour le principe à Juda, ne furent jamais soumises. Les Enakim, chassés des environs d'Hébron, et les Amorrhéens, dépossédés de leurs montagnes, trouvèrent un asile assuré sous les murs d'Ekron, d'Ashdod et de Gath. L'arrivée de
1. M. Chabas conteste cette opinion, Éliuies sur i' antiquité historique, 1'* édition, p. 292-296 ; Recherches sur V histoire de la dix-neuvième dynastie, p. 99- loi i; cf. à ce sujet Maspero dans la Revue critique, 1873, t. II, p. 84-85 et Fr. Lenormant, Histoire ancienne, Vî, p. 207-208. — 2. Voir au Papyrus Anastasi III, verso, pi. v-vi, la liste des che& sémites en garnison à Gaza, sous Ménephtah I*% un demi-siècle à peu près avant Tarrivée^ des Philistins. Cf. Chabas, Recherches sur VhU' toire de la XII* dynastie, p. 95-99.
ces fugitifs accrut le nombre des Philistins et ne contribua pas peu à rafTermissement de leur puissance. Les cinq « villes sœurs » devinrent bientôt les capitales de cinq principautés unies par un lien de fédération très-4troit. Gaza exerçait d'ordinaire une sorte d'hégémonie justifiée par l'importance militaire et commerciale de sa position : venaient ensuite par rang d'influence Ashdod, AscaJon, Gath et Ekron. Chacune d'elles était gouvernée par un chef militaire ou Seren; à Gath, dont la population était mêlée plus fortement qu'ailleurs d'éléments cananéens, le Seren était héréditaire et portait le titre de roi [melek] . Les cinq Samim se réunissaient en conseil pour délibérer des affaires et pour offrir les sacrifices au nom de la confédération : ils faisaient la guerre en commun, chacun à la tête du contigent de la cité dont il était chef. Leur principale force consistait en chars montés par la noblesse et en archers dont l'adresse était proverbiale en Israël *.
Quand les rois-prêtres durent renoncer même à la domination nominale que les Égyptiens exerçaient encore sur la Syrie, les Philistins avaient déjà fait l'essai de leur puissance sur les nations voisines. Leur première tentative contre Israël, repoussée par Samgar, paraît avoir été insignifiante : ils préféraient encore le métier de pirates à la guerre de terre. Leurs vaisseaux, partis d'Ascalon ou de Maïoumas, le port de Gaza, écumaient les mers et couraient sus aux Phéniciens. Leur audace s'accrut tellement, qu'une de leurs flottes, commandée par le chef d'Ascalon, attaqua Sidon, battit Tescadre sidonienne et prit la ville *. Cet échec porta un coup mortel à la domination des Sidoniens. L'aristocratie se réfugia à Tyr, où elle pensait trouver un asile sûr contre les entreprises des pirates : Sidon perdit son rang de capitale et disparut de la ,scène pendant plusieurs siècles. Sa chute fut pour les Israélites des petites tribus du Nord un événement heureux : elle les délivra des Phéniciens et leur assura la paix pendant un
1. Sur les Philistins consulter l'excellente monographie de Starke, Gaxa und die PhUistwische Kûste, léna, 1852. — 2t Justin, 1. XVIII, ch. u. Cfr. Movers, Die Phœnijiier, t. H, !••' Theil, p. 3t5^]7.
demi-siècle. « Tolah, fils de Pouah, fils de Dodo, homme d'Issashar, fut suscité pour délivrer Israël; et il habitait àSamir dans la montagne d'Éphraïm. — Il jugea Israël pendant vingt-trois ans ; puis il mourut et fut enseveli à Samir. Après lui fut suscité Jaïr, Galaadite, qui jugea Israël vingt-deux ans; — et il eut trente fils, qui montaient sur trente ânons, et qui avaient trente villes, qu'on appelle les villes de Jaïr jusques à ce jour, lesquelles sont au pays de Gilead * .»
Au sud, les Philistins ne tardèrent pas à devenir menaçants. Tandis que les Ammonites et les Amorrhéens envahissaient la Pérée, ils attaquaient Dan, Siméon et Juda. Jephtah de Gilead, qui avait commencé par exercer le métier de brigand au pays deTob, battit successivement les Amorrhéens et les Ammonites. On dit que pour obtenir la victoire il promit à l'Éternel de lui offrir en holocauste tout ce qui sortirait de sa maison au-devant de lui quand il reviendrait en paix du pays des enfants d'Ammon. « Gomme il venait à Mitspah en sa maison, voici, sa fille qui était seule et unique, sans qu'il eût d'autre fils ou fille, sortit audevant de lui avec tambours et flûtes. — Et il arriva qu'aussitôt qu'il l'eut aperçue, il déchira ses vêtements et dit : Ah ! ma fille, tu m'as entièrement abaissé, et tu es du nombre de ceux qui me troublent; car j'ai ouvert ma bouche à Jahveh, et je ne m'en pourrai point rétracter. — Et elle répondit : Mon père, as-tu ouvert ta bouche à Jahveh, faismoi selon ce qui est sorti de ta bouche; puisque Jahveh l'a vengé de tes ennemis, les enfants d'Ammon. — Toutefois elle dit à son père : Que ceci me soit accordé : Laissemoi pour deux mois, afin que je m'en aille et que je descende par les montagnes, et que je pleure ma virginité, moi et mes compagnes. — Et il dit : Va. Et il la laissa aller pour deux mois. Elle s'en alla donc avec ses compagnes et pleura sa virginité dans les montagnes. — Et au bout de deux mois elle retourna vers son père, et il lui fit selon le vœu qu'il avait voué. Çt ee fut une coutume en Israël, —