‹ Histoire ancienne des peuples de l'Orient (volume 5)Chapitre 82 sur 96 · Hérodote, I, 103. — ?. Idem · texte numérisé non relu

Hérodote, I, 103. — ?. Idem

peuples, Troyens, Lyciens, Gares, avaient diminué ou même disparu complètement sous Teffort de races nouvelles venues du continent européen. Au nord, les tribus thraces n'avaient pas cessé de franchir le Bosphore ; elles avaient refoulé les indigènes et s'étaient établies en Bithynie. Depuis le onzième siècle, les colons grecs avaient afflué dans la partie du pays qui fait face à l'Hellade ; les Éoliens dans Tancienne Troade, à Tembouchure de THermos, à Lesbos, dans les villes de Mitylène, de Kymè, d'Elœa, de Magnésie; les Ioniens à Chios, à Samos et, sur la côte, à Phocée, à Smyrne, à Téos, à Golophon, à Éphèse, à Priène, à Milet ; les Doriens à Rhodes, à Carpathos, à Gos et sur les grandes presqu'îles de la Garie. La plupart de leurs villes, devenues métropoles à leur tour, avaient couvert de colonies les côtes de la Gilicie et de la Lycie au sud, celles du Pont-Euxin au nord *. Par position et par intérêt elles étaient en lutte constante avec la plupart des peuples de l'intérieur. Garions, Thraces et Lydiens.

Depuis l'émigration en Italie des Tourshas, des Shardanes et des autres « peuples de la mer », la Lydie avait changé deux fois de dynastie. Vers Ja fin du treizième siècle *, les Atyades avaient été remplacés par une famille d'Héraclides dont le fondateur, Agron, possède une généalogie plus mythique encore que sa personne. Il descendait d'Hercule et d'une esclave de lardanos par AlkflRos, Bêlos et Ninos. Les deux premiers noms nous reportent vers la Grèce et les deux derniers vers l'Assyrie, sans qu'il soit possible de soupçonner quels motifs ont pu déterminer les premiers chronographes lydiens à donner le grec Alkaeos pour père à l'Assyrien Bêlos. Quelques écrivains d'époque postérieure rattachèrent l'établissement de la dynastie nouvelle à une prétendue domination des premiers rois de Ninive sur l'Asie Mineure. Gtésias rangeait la Lydie au nombre dés provinces soumises au fabuleux Ninos, et con-

1. Voir au volume de cette collection consacré à V Histoire grecque le récit détaillé de la colonisation des Grecs en Asie Mineure. — 2. Vers 1239, d'après les indications d'Hérodole (T, 7). Les monuments assyriens prouvent qu'il faut abaisser cette date d'une vingtaine d'années au moins.

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sidérait l'apparition soudaine de Memnon le Roushite, au siège de Troie, comme un secours envoyé par le roi d'Assyrie à son vassal Priam*. On a conclu de ces indications qu'Agron était un fils de Ninos, placé par son père sur le trône de Lydie *, que son nom , rapproché de l'Assyrien Agroun, signifiait le fugitif et marquait un prince chassé du pays d'Assour par une révolution. « Les appellations qu'Hérodote présente comme celles des trois ancêtres d'Agron, Bêlos, Alkaeos, Héraklès, sont précisément la traduction du nom et du titre de l'Hercule assyro-chaldéen, surnommé SaradaUj « le fort, le puissant, » et quelquefois assimilé à Bel, Bel-Adar-Samdan. Le fondateur de la dynastie des Héraclides de Lydie se révèle donc clairement, dans les traditions recueillies par le père de l'histoire, comme un prince assyrien et fugitif, issu d'une famille qui regardait le dieu Adar comme son auteur ou son protecteur spécial. Si nous nous reportons maintenant aux annales assyriennes, nous y voyons que, juste vers l'an 1200, régnait à Ninive le véritable fondateur de .la puissance de cette monarchie, appelé Adarpalassar. « Adar protège son fils ; » des descendants de ce prince étaient, on le voit par le sens de son nom, trèsnaturellement appelés en grec Héraclides. Agron, « le fugitif, » nous semble, en conséquence, devoir être regardé comme un fils d'Adarpalassar, un frère puîné d'Assourdayan, qui, par suite d'événements à nous inconnus, probablement d'une compétition avec son frère, se retira en Lydie et s'y empara du pouvoir*. » Tout cela est plus ingénieux que solide: mieux vaut regarder la généalogie d'Agron comme l'invention d'un historien désireux de rattacher les rois de Lydie aux héros les plus célèbres de la Grèce et de l'Orient *.

L'histoire de la seconde dynastie est aussi peu connue que celle de la première. Agron eut pour successeurs vingt

1. Ctésias, Frag.y 2, 18, édit. C. Mùller — 2. Volney, Recherches sur Vhùtoire, 1. 1, p. 419. — 3. Fr. Lenormant, Histoire, t. II, p. 384-385 ; Essai de comvMrUaire sur les fragmerUs cosmogoniques de Bérost, p. 145-147. —4. Cf. Rawlinson, Herodotus, t. I, p. 291-293.

i;ORIEXT AU TEMPS DE L'EMPIRE MÈDE. 481

et un rois, chacun fils du précédent et dont les règnes réunis forment un total de cinq cents ans^ Les noms de la plupart d'entre eux sont perdus, et ce qu'on nous dit des autres nous transporte en pleine légende. Kamblês était si Yorace qu'une nuit, pendant son sommeil, il dévora la reine ^; la femme de Mêlés donna naissance à un lion '. Le récit de l'expédition, en Palestine, d'un général lydien qui aurait fondé Ascalon sous le règne d'Alkimos *, peut être un souvenir eflacé des migrations tyrrhéniennes et semble montrer que, longtemps encore après le temps des peu-

f)les de la mer, les Lydiens allaient faire la course sur es côtes d'Egypte et de Syrie. Vers 700 ', les Héraclides furent renversés à leur tour : Gygès, fils de Daskylos, assassina le roi Candaulo et s'empara de la royauté. Son histoire devint bientôt pour les Grecs un sujet de roman sur lequel leur fantaisie s'exerça sans contrôle. Hérodote contait déjà, d'après le poète Archiloque, que le roi Candaule, affolé par la beauté de sa femme, la montra nue à Gygès : la reine, outrée de ce qu'elle considérait comme un affront, força le favori à tuer son mattre, puis lui donna sa main et la couronne •. Le récit de Platon est plus merveilleux encore. Après un orage terrible, un berger du roi de Lydie aperçoit une fente dans le sol et y descend. Il y trouve un grand cheval de cuivre à moitié brisé, et dans les flancs du cheval le cadavre d'un géant, qui porte au doigt une bague d'or. Il s'aperçoit que la bague peut le rendre invisible à volonté, se rend à la cour, séduit la reine, assassine le roi et le remplace'. D'après une troisième légende, il ne tue le roi et ne monte sur le trône que pour accomplir un oracle •. Le changement de dynastie ne se fit pas sans lutte. Les partisans des Héraclides prirent les

1. Hérodote, I, 7. — 2. Athénée, X, 8, probablement d'après Xan- Ibos de Lydie. — 3. Hérodote, I^ 84.-4. Xanlhos dans Etienne do Byzance, s. v, 'A<ncâXa>v. — 5. 724 d*après la chronologie ordinaire fondée sur les calculs d'Hérodote. Les monuments assvriens prouvent que Gygès vivait encore entre 666 et 660, et nous forcent d'abaisser le chiffre traditionnel. — 6. Hérodote, I, 8-13. — 7. Platon, République, H, 3. —8. Nicolas de Damas, dans MQller, Fragm, Hist. Grœc, t. m, p. 380-386, peut-ôtre d'après Xanthos de Lydi#.

IHST. ANC. 'M

armes et se préparèrent à soutenir la cause des souverains légitimes. Gygès, soutenu par des mercenaires cariens, préféra s'en rapporter à la décision de l'oracle de Delphes, et cette décision lui fut favorable. « Dès qu'il fut fermement assis sur le trône, il envoya à Delphes des présents considéraLles, comme en font foi les offrandes en argent qu'il plaça 4ans le sanctuaire. Outre cet argent, il donna un grand nombre de vases en or, parmi lesquels les phis remarquables sont les gobelets, au nombre de siic, et du poids de trente talents, qui sont déposés dans le trésor corinthien *. »

Lee Lydiens avaient toujours été une race vaillante et belliqueuse, riche en hommes et en chevaux : Gygès les poussa à la conquête. De ses guerres 4 l'intérieur on ne sait rien, si ce n'est qu'il réunit à son empire la Troade entière, et probablement quelques cantons de la Phrygie*. Les colonies grecques occupaient la côte et lui barraient le chemin de la mer : il se tourna contre elles, envahit le territoire des Ioniens, mit le siège devant Milet et Smyme sans succès, prit Colophon^ Ici encore la légende s'est mêlée à Thistoire pour étendre son autorité et donner une cause extraordinaire à ses succès. On conta qu'il avait pour favori un jeune homme d'une beauté merveilleuse, nommé Magnés, et cpie les Magnésiens défigurèrent au point de le rendre méconnaissable : il vint assiéger la place et ne se retira qu'après en avoir châtié les habitants *. Rien ne prouve que le roi de Lydie ait jamais réussi à prendre une ville grecque autre que Colophon.

Son règne se termina par un désastre. Pressé des Kimmériens, il avait reçu en rêve Tordre de rendre hommage au roi d'Assyrie Assour-ban-èiabal, dont les premiers succès remplissaient de bruit le monde oriental. Aussitôt après la victoire il se repentit de sa démarche et envoya demander secours aux Égyptiens révoltés. Assour-ban-habal lâcha les Kimmériens contre lui. Gygès fut tué au cours

1. Hérodote, I, 13-14. ^ 2. Strabon, 1. XIII, î. -^ 3. Hérodote, 1, 14. — 4. Nicolas de Damas, dans les Fragm. HUt, Grox., t. 111.

de Tinvasion et son corps laissé sans sépulture*, la Lydie entière dévastée, Sardes prise, à l'exception de la citadelle, qui tint bon (560) *. Ardys, fils de Gygès, parvint à leur recouvrer la plus grande partie du territoire perdu et s'agrandit aux dépens des villes grecques*. Ses deux successeurs, Sadyattès (637-625) et Alyattès (625-568), continuèrent la politique traditionnelle de leur race et s'attaquèrent de préférence à Milet. Après de longues luttes sans résultat, Alyattès, désespérant de réduire la ville par la force, essaya de la faire tomber par la famine. « Cihaque été, dèg que les fruits et les moissons commençaient à mûrir, il partait li la tête de son armée, qu'il faisait marcher et camper au son des instruments. Arrivé sur le territoire des Milésiens, il détruisait entièrement les récoltes et les fruits, et se retirait ensuite. » De guerre lasse, il finit par traiter, se rejeta sur d'autres villes moins fortes, enleva Smyrne *, et il venait de rétablir la suzeraineté des Lydiens jusqu'à la rive gauche de l'Halys, quand les Mèdes parurent sur la rive opposée. L'Asie Mineure était trop riche et trop fertile pour ne pas exciter la convoitise de Ryaxarès : il ckercba et tp»wva sans peine un prétexte pour l'envahir. Un corps de Scythes nomades, qu'il avait à son service, le quitta soudain et se réfugia auprès d'Alyattès : il les réclama comme transfuges, n'obtint pas leur extradition et déclara la guerre. Elle durait depuis six ans à succès égal, et les deux armées, après plusieurs batailles indécises, venaient do se rencontrer une fois encore, lorsqu'au milieu du combat le soleil s'éclipsa soudain. Elles se séparèrent sur-le-champ, et la crainte superstitieuse dont les remplit le phénomène leur inspira le désir de

1. Cf. Smith, History ofÀsturhanipal, p. 64-68, 71-75. — 2.|Hérodote, I, 15. Je considère la mention d'Hérodote comme se rapportant i la grande kivasion où périt Gygës^ et non pas à une invasion postérieure. <Cf. Fr. Lenormant, Lettres assyriologiques, 1" série, 1. 1 p. 79.) — 3. Hérodote, I, 15, attribue quarante-neuf ans de règne à Ardys; Eusèbe lui en donne trente-huit Dans Tétat actuel de la science, il n'est guère possible de le faire régner plus de vingt-trois ans, de 660 ou 659 à 637. — 4. Hérodote, I, 16-25.

la paix. Deiix des principaux chefs, Syennésis de Gilicie , allié du roi lydien, et Nabou-nahid (Labynètos), commandant du contingent babylonien qui servait dans Tarmée de Kyaxarès, proposèrent un armistice et finirent par décider les rivaux à s'accommoder. L'Halys resta la limite officielle des deux royaumes : pour consolider l'alliance, Alyattès donna sa fille Aryènis en mariage à Astyagès, fils do Kyaxarès. Selon Tusage du temps, les deux princes, après s'être prêté l'un à l'autre le serment d'amitié, scellèrent le contrat en se piquant mutuellement le bras et en buvant le sang qui coulait de la blessure (610)'. Kyaxarès renonça bientôt après à la guerre, et passa dans une paix profonde les derniers temps de sa vie : il mourut en 596. A son avènement, la race mède, partagée en petites tribus indépendantes, était à la merci de qui voulait l'avoir : à sa mort, l'empire mède s'étendait du désert d'Iran à la rive orientale de l'Halys, et présidait aux destinées de l'Asie Antérieure.

Imlallle de Karkémisli.

Après de longs siècles de luttes intestines et de guerres contre l'Assyrie, la Chaldée se trouvait enfin réunie aux mains d'un seul maître. La chute de Ninive et l'amitié de la Médie lui assuraient la possession indisputée du bassin de l'Euphrate et de la Syrie : Nabou-pal-oussour jouit, quinze années durant, de sa nouvelle fortune, sans attaquer aucune des nations voisines et sans être attaqué d'elles. S'il prit part aux luttes de Kyaxarès contre les Lydiens, ce fut

1. Hérodote, I, 73-74. La date de 610, admise par la plupart des hisloriens (cf. Grote, Uistory of Greece, t. II, p. 418; Rawlioson, Herodotvsj 1. I, p. 302-30^, et The five great Monarchies, t. II, p. 409-413), a été rejeté 0 par d'autres, qui ont préféré voir dans Téclipse mentionnée par Hérodote celle de 597 (Fr. Lenormant, Histoire j t. II, p. 3ô3), ou celle du 28 mai 585 (Bosanquet, Fall of Nineveh, p. Ih). Clcéron (de Divin., I, SC), Pline {H, N., II, 12), Eusèbe {Chrm. Can., II, p. 331), placent la guerre sous le règne d'Àstyagès.

seulement pour rester fidèle à vses engagements : son intervention au moment opportun décida de la paix et donna aux nations de l'Asie Antérieure un demi-siècle de tranquillité.

Vers la fin de ses jours, un danger imprévu le menaça. Depuis l'expulsion des Assyriens, l'Egypte avait passé par des fortunes diverses. Les petits rois qui se la partageaient, à peine échappés à la domination d'Assour-banhabal, étaient retombés sous le joug de l'Ethiopie. Un des successeurs d'Ourdamani, Nouat-Méiamoun, décidé par un songe qui lui promettait la royauté du midi et du nord, avait, dès les premiers jours de son règne, envahi la Thébaïde. A Thèbes même et dans les environs, où les descendants éthiopiens des grands-prêtres d'Ammon avaient toujours conservé un parti puissant, il n'avait rencontré aucune résistance. Sur son passage, les « riverains de Touest et de Test se réjouirent en grand joie, disant : « Va en paix! Sois en paix! Rends la vie à TEgypte! Re- « lève les temples qui tombent en ruine, redresse les sta- « tues et les images des divinités! Rétablis les fondations « faites aux dieux et aux déesses, les offrandes pour les « mânes! Remets le prêtre à sa place pour satisfaire à <c toutes les cérémonies du culte. » Il battit les troupes des rois confédérés sous les murs de Memphis, enleva la ville et s'enfonça dans le Delta à la poursuite des vaincus. Ils n'osèrent plus l'attendre en rase campagne, s'enfermèrent dans leurs places fortes et le réduisirent à commencer une guerre <Je sièges interminable. Impatienté de cette résistance, il rentra à Memphis et ne savait comment sortir à son honneur de cette difficile entreprise, quand les chefs égyptiens Je tirèrent d'embarras par leur soumission inattendue. Le plus puissant d'entre eux, Paqrour de Pasoupti, celui-là même qui avait été tour à tour l'allié et le rival de Néko, les amena rendre hommage au conquérant. « Ils dirent : « Accorde-nous les souffles de vie, car il ne « peut plus vivre, celui qui te méconnaît! Nous te serons « comme les gens qui sont sous toi, ainsi que tu l'as dé- « claré dès le début, le jour même où tu devins roi! »

Le cœur de Sa Majesté fut rempli de joie quand elle entendit ee discours : elle leur ût donner des pains, de la bière, toutes sortes de bonnes choses. » Après avoir passé quelques jours à Mejnphis auprès de leur nouveau suzerain, ils dirent : « Pourquoi restons-nous ici, ô prince a notre maître? » Sa Majesté leur répondit : «Pourquoi?» Ils dirent : « Laisse-nous aller dans nos villes, que nous (c donnions des ordres à nos gens et que nous t^apportions « nos tributs I » Us revinrent quelques semaines après, et Nouat-Méïamoun rentra dans son royaume chargé de butin*.» Son autorité sur le nord ne dura probablement que le temps de son séjour à Memphis : elle continua de s'exercer trois années au moins en Thébaïde ', puis disparut on ne sait comment \

Tout vaincu qu'il était, Paqrour n'en demeurait pas moins le plus puissant des princes du Delta : aussitôt après le départ des Éthiopiens, les Saïtes commencèrent à lui disputer la primauté. Psamétik P', fils de Néko, avait hérité le génie entreprenant de son père. Tant que les Assyriens lui avaient été utiles, il les avait soutenus : le jour où leur domination parut chanceler, il les abandonna sans scrupule. L'ambition le jeta dans toutes sortes d'aventures où plus tard la légende se donna carrière. En ce tempslà, disait-on, l'Egypte était partagée entre douze princes confédérés ; mais un oracle avait prédit qu'elle finirait par appartenir entière à celui qui ferait une libation au dieu Ptah dans une coupe d'airain. Un jour qu'ils étaient réunis dans le temple de Memphis, le grand prêtre leur présenta les coupes d'or dont ils avaient accoutumé de se servir; mais il se trompa sur le nombre, et Psamétik n'en eut point. Afin de ne pas différer le sacrifice, le roi

1. UêTieXit, MonumenU divers, i,l, pi. VII-VIII; Haspero, La stèle du songe, dans la Retue archéologique, 1868, t. I, et dans les Records of the Past, t. IV; de Rougé, dans les Mélanges d'Archéologie égyptienne et assyrienne, t. I, p. 89-91. — 2. Lepsius, Catalogue du Musée de Berlin j p. 45, n** 223, 224. — 3. Nouat-Méïamoun est le dernier des quatre princes élhiopiens qui,, d'après Diodore, I, 44, avaient régné sur YÉ-

de Saïs prit le casque d'aîram qu*îl avait sur la tête et s'en servit comme d*un vase à libations. Les autres s*en aperçurent, se rappelèrent l'oracle et exilèrent le coupable dans les marais du Delta, avec défense de jamais en sortir. L'oracle de Bouto , qu'il envoya consulter secrètement, afin de savoir ce qu'il pouvait attendre des dieux, lui répondit que la vengeance viendrait de la mer, le jour où les hommes d'airain en sortiraient. II crut d'abord que les prêtres se jouaient de lui ; mais, peu de temps après, des pirates cariens et ioniens, jetés à la côte, descendirent à terre revêtus de leurs cuirasses. L'Égyptien qui en apporta la nouvelle n'avait jamais vu auparavant un soldat armé de toutes pièces : il raconta que des hommes d'airain, sortis de la mer, pillaient la campagne. Psamétik reconnut aussitôt que l'oracle était accompli : il courut à la rencontre des étrangers, les enrôla à son service et renversa les onze rois *. Un casque d'airain et un oracle Tavaient détrôné; un autre oracle et des hommes d'airain le rétablirent sur le trône.

En écartant le merveilleux de ce récit, on doit conclure que Psamétik avait repris les projets ambitieux de sa famille. Vaincu une première fois par une coalition des chefs du Delta, et contraint de se réfugier dans les marais, il avait enrôlé des bandes de mercenaires ioniens et cariens qui étaient venus chercher fortune en Egypte. Ce secours imprévu lui permit de reprendre la campagne. Les princes confédérés, battus près de Momemphis, furent détrônés ou réduits à la condition do sujets *. La Thébaïde, qui depuis longtemps déjà ne pesait plus d'aucun poids dans les destinées du pays, se soumit sans résistance. Shabak en avait jadis confié le gouvernement à sa sœur Ameniritis, et celleci prit pour mari un certain Piankhi dont nous avons quelques monuments. De cette union était née une fille, Sha-

1. Hérodote, II, 147-152. Selon Polyea, S/rot, l. VlI, g 3, Torade avait dit à Tementhès, un des douze, de se méfier des coqs, Psamétik apprit que les Cariens avaient les premiers mis des aigrettes sur leurs casques, et prit à sa solde un grand nombre de Cariens qui lui assuré rent la victoire. — 2. Diodore, 1,66.

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pentep , en qui s'incarua le droit héréditaire des vieilles dynasties. Psamétik épousa cette princesse, qui devait être au moins aussi âg6e que lui , et ce mariage donna à son autorité le caractère de légitimité qui lui manquait. Jusqu'alors il n'avait été qu'un usurpateur heureux : il fut désormais le seul roi légal'. On ne sait pas exactement en quelle année cet événement s'accomplit. Psamétik faisait remonter son avènement of6ciel à la mort de Tahraqa (666). L^expulsion des Assyriens, la dernière conquête éthiopienne, les guerres contre les petits princes, remplirent au moins une dizaine d'années. Ce fut en 656 au plus tôt, et d'après la tradition grecque en 65P, qu'il resta seul maître du pays situé entre la première cataracte et les côtes de la Méditerranée. Le hut que ses ancêtres avaient poursuivi sans défaillance depuis un siècle était enfin atteint.

La dynastie saïte fut la dernière des grandes dynasties nationales. Elle trouva l'Egypte dans un état déplorable de misère et d'abandon. Toutes les grandes villes avaient plus ou moins souffert ; Mempbis avait été assiégée et pillée à plusieurs reprises, Thèbes saccagée et brûlée deux fois par les Assyriens ; de Syène à Tanis il n'y avait pas une bourgade qui n'eût,été maltraitée par l'une ou l'autre des invasions. Les canaux et les routes, réparés sous Shabak, avaient été négligés depuis sa défaite; les campagnes avaient été dévastées et la population décimée périodiquement. Des ruines de la vieille Egypte Psamétik fit sortir une Egypte nouvelle. Il rétablit les canaux et les routes, rendit la tranquillité aux campagnes, favorisa le développement de la population. Ses soins se portèrent sur les travaux nécessaires à l'achèvement et à la restauration des édifices sacrés. A Memphis, il construisit les propylées du temple de Ptah, qui sont à l'orient et au midi*, et bâtit la

1. E. de Rougé, Notice de quelques textes hiéroglyphiques récemment publiés par Jf. GreenSf p. 36-52; J. de Rougé, Élude sur les textes géo^ graphiques du temple d*Edfou, p. 59-63. ^ 2. Diodore fait durer la dodécarchie quinze années après la retraite des Éthiopiens (I, 66). — S. Hérodote, II, 160; Diodore, I, 67.

grande cour où Ton nourrissait le bœuf Apis*. A Thèbes, il fit relever le» parties du temple de Kamak détruites pendant Tinvasion assyrienne. La vallée du Nil devint comme un vaste atelier, où Ton travailla avec une activité sans égale. Les arts, encouragés par le roi lui-même et par les hauts fonctionnaires, ne tardèrent pas à refleurir. La peinture et la gravure des hiéroglyphes prirent une finesse admirable; les belles statues et les bas-reliefs se multiplièrent de toutes parts. L'art saïte est caractérisé par une élégance un peu sèche, par une grande entente du détail, par une habileté merveilleuse dans Fart d'assouplir les matières les plus rebelles au ciseau. Les proportions du corps s'amincissent et s'allongent; les membres sont rendus avec plus de souplesse et de vérité. Ce n'est plus le style large et quelque peu réaliste des époques memphites ; ce n'est pas le style grandiose et souvent rude des monuments de Ramsès II : c'est un art doux et pur, plein de finesse et de chasteté *.

Ce ne fut pas seulement dans les arts que Tavénement de la vingt-sixième dynastie marqua une véritable renais- «ance : la politique extérieure redevint ce qu'elle avait été au temps des grands rois, large et intelligente. L'Egypte n*était plus comme autrefois entourée de petits États ; au sud et au nord-est, elle touchait à deux grands empires conquérants, l'Ethiopie et l'Assyrie ; même à l'est, la fondation de Cyrène par les Grecs (entre 648 et 625 av. J. C.) venait de donner quelque consistance aux populations flottantes de la Libye. Il s'agissait avant tout de mettre en état de défense les points vulnérables du pays, les débouchés de la route de Syrie à l'est, les environs du lac Maréotis à l'ouest, et au sud ceux de la première cataracte. Contre les Assyriens, il fortifia Daphné, près de l'ancienne forteresse de Tsal. De fortes garnisons, établies près d'Abou et de Maréa, mirent la Thébaïde et les régions

I. Hérodote, II, 160.— 2. Voyez au musée du Louvre la reproduction en plâtre de la statue de la reine Àmeniritis; les statues A, 83, 84, 86, 88, 91, 93, 94; les sarcophages D, 8, 9, 10; le naosD,29 ; les stèles d*Apis, S. 2240, 2243, 2244, 2259, et le beau lion de Sérapéum.

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orientales du Delta à Tabri des Libyens et des Éthiopiens*. Ce point gagné, il passa de la défensive à rofifensivc. De ses campagnes en Nubie nous ne saurions rien, si quelque mercenaire grec ne s'était avisé do graver son nom* et celui de ses chefs sur la jambe d'un des colosses qui décorent la façade du temple dlbsamboul *. Les Égyptiens remontèrent le Nil jusqu'à Kerkis, dans le voisinage de la seconde cataracte, et restèrent maîtres de cette portion du pays, qu'on appela plus tard le Dodécaschène^. En Syrie, les expéditions ne furent pas poussées bien loin : Psamétik borna sagement son ambition à la conquête de la Philistie. Hérodote raconte qu'il employa vingt-neuf ans au siège d'Ashdod : c'est là une de ces exagérations dont sont prodigues les historiens grecs. Peut-être les interprètes d'Hérodote lui dirent-ils que la prise d'Ashdod tombait en l'an XXIX de Psamétik P', soit en 627. Si cette hypothèse pouvait être tenue pour vraisemblable, la guerre de Syrie aurait eu lieu dans le temps où les Assyriens, serrés de près par les Mèdes, ne pouvaient déjà plus protéger ceux de ses sujets qui se trouvaient à l'extrême occident de l'empire. Quelques années auparavant, les Kimmériens avaient menacé l'Egypte* : Psamétik acheta la retraite des barbares à force de présents ', et sauva par quelques sacrifices d'argent son peuple, qu'il n'était plus en état de défendre par les armes.

Un désastre imprévu venait en effet de frapper le pays. A l'imitation des grands Pharaons d'autrefois, Psamétik avait essayé d'attirer les étrangers en Egypte. Après la chute de Samarie et les guerres de Saryoukin, un grand nombre de Juifs et de Syriens s'étaient réfugiés dans

1. Hérodote, II, 30. — 2. Corpus InscriptUmum Grxearum, n» 51^6; Lepsius, Denkm. VI, pi. XGVIII-XCIX. Quelques soldats phénicieas ou syriens suivirent Tezemple de leurs camarades grecs et gravèrent à côté des inscriptions analogues. (Cf. Halévy, Mélanges d'épigraphie et cTarchéologie sémétiques, p. 89-96.) — 3. Ce nom signifie le pays des « douze schènes », parce que d'Éléphantine à sa frontière méridionale on comptait environ douze schènes, soit trente lieues communes de vingt-cinq au degré. Cf. Hérodote, II, p. 29; Ptolémée, IV, 5. — 4. Hérodote, II, 157. — 5. Idem, I, 105; cf. Slrabon, 1. XV, 1.

le Delta. A côté de ces populations sémitiques toujours croissantes il voulut placer des tribus de race différente. Il concéda des terres le long de la branche pélusiaque aux Carions et aux Ioniens, dont les services lui avaient été si utiles*. Des colons milésiens, encouragés par cet exemple, vinrent aborder avec trente navires à l'entrée de la branche bolbitine, et y fondèrent un comptoir fortifié qu'ils nommèrent le Camp rfesM/dsiens*. D'autres bandes d'émigrants vinrent successivement renforcer ces premiers établissements. Le roi leur confia des enfants du pays pour apprendre parfaitement la langue grecque et servir d'interprètes ^ L'histoire ne dit pas si les Grecs confièrent à leurs hôtes des enfants pour apprendre la langue égyptienne; mais le fait en lui-même est peu probable. Les Grecs ont toujours montré peu de goût pour l'étude des langues étrangères *. Le nombre des interprètes s'accrut rapidement, à mesure que les relations de commerce et d'amitié devinrent plus fréquentes ; ils finirent par former dans les villes du Delta une véritable classe, dont la fonction unique était de servir d'intermédiaire entre les deux peuples'. En mettant ses sujets en contact avec une nation active, industrieuse, entreprenante, pleine de sève et de jeunesse, Psamétik espérait sans doute se faire bien venir d'eux. Il se trompait ; l'Egypte avait trop souffert depuis deux siècles des étrangers de toute nature pour être disposée à les bien accueillir sur sou territoire, même quand ils se présentaient comme alliés. Peut-être aurait-elle toléré des peuples qu'elle connaissait depuis longtemps, des Phéniciens, des Juifs, même des Assyriens : elle ne voulut pas accepter les Grecs. Les Grecs, frappés d'étonnement à la vue de cette civilisation si grande encore et si imposante dans sa décadence, s'énamourèrent de TÉgypte : ils voulurent rattacher à ses dieux l'origine de leurs dieux, à ses

1. Hérodote, II, 154. —2. MiXïiaMov Teîxo;. Strabon, 1. XVII, 1. — 3« Hérodote, II, 154. — 4. Letronne, Mémoire sur la eimlisation égyptienne depuis Varrivée des Grées sous Psammitichus j%uqWà la conquête d^AUxandre, dans les Mélanges d'érudition et de critique historique, p. 164-166. — 5. Hérodote, II, 164.

races royales la généalogie de leurs familles héroiqpies. Mille légendes se formèrent dans les marines du Delta sur le roi Danaos et sur son exil en Grèce après une révolte contre son frère Armaïs*, sur les migrations de Kékrops et sur l'identité d'Athênê avec la Neit de Saïs*, sur la lutte d'Hercule contre le tyran Busiris, sur le séjour d'Hélène et de Ménélas à la cour du roi Protée *. L'Egypte devint une école où les grands hommes de la Grèce, Solon, Pythagore, Eudoxe, Platon, allèrent étudier les principes de la sagesse et des sciences. En retour de tant de respect, elle ne rendit aux Grecs que méfiance et mépris. Le Grec fut pour l'Égyptien de vieille race un être impur à côté duquel on ne pouvait vivre sans se souiller. Les gens des classes inférieures refusaient de manger avec lui, d'employer son couteau ou sa marmite *. Les gens des hautes classes le traitaient comme un enfant sans passé et sans expérience, dont les ancêtres n'étaient que des barbares quelques siècles auparavant".

Sourde au début , l'hostilité des indigènes contre les étrangers en vint bientôt à se manifester ouvertement. Psamétik avait comblé de faveurs les Ioniens et les Gariens qui avaient aidé à le faire roi : il en avait fait sa garde du corps et leur avait confié le poste d'honneur à l'aile droite de l'armée; au titre de garde du corps était attachée une haute paye considérable *. Quand les Mashouash et les troupes indigènes se virent enlever par les nouveaux venus les avantages qui leur avaient été réservés jusqu'alors, ils commencèrent à murmurer. Une circonstance fâcheuse mit le comble à leur mécontentement: les garnisons établies à Daphnéj à Maréa et dans l'île d'Abou, ne furent pas relevées une seule fois dans l'espace de trois ans. Los soldats résolurent d'en finir, et comme une tentative de révolte leur parut présenter peu de chances de succès, ils

1. Manéthon, édit. Unger, p. 158, 195-198.— 2. Diodore, I, 14; Eustathe, In Dionys., p. 56 ; Suidas, in. IIpopLYjô. — 3. /d., lï, 112-121 ; Cf. Odyssée, IV, 82 sqq. ; Clém. d'Alex., Strom,, I, p. 326, a. —4. Hérodote, II, 41. — 5. On sait Tapostrophe d'un prêtre égyptien à Platon. — 6. Hérodote, II, 168.

prirent le parti de s'exiler. Deux cent quarante mille d'entre eux s'assemblèrent avec armes et bagages et se mirent en route pour l'Ethiopie. Psamétik, averti trop tard de leur projet, se lança à leur poursuite avec une poignée de monde, les atteignit et les supplia de ne pas abandonner les dieux de leur pays, leurs femmes et leurs enfants. L'un d'eux lui répondit avec un geste brutal que partout où ils iraient ils seraient sûrs de se procurer des enfants et des femmes. Le roi de Napata accueillit avec joie ce renfort imprévu : il les prit à son service et leur accorda la permission de conquérir pour son compte un territoire occupé par ses ennemis. Ils s'établirent dans la presqu'île que forment, à partir de leur réunion, le Bahr-el-Azrek et le Bahr-el-Abyad, et y formèrent un peuple considérable. En souvenir de l'insulte qui leur avait été faite, ils s'appelèrent eux-mêmes les Asrnakh^ les gens à la gauche du roi'. Les voyageurs grecs leur donnèrent tour à tour les noms à' Automoles et de Seyribrites, qu'ils 'conservèrent jusque vers les premiers siècles de notre ère*.

Cette désertion en masse au moment où l'Egypte avait plus que jamais besoin de toutes ses forces porta un coup cruel aux ambitions de Psamétik. Il vit la ruine de Ninivc sans pouvoir en profiter. Après avoir usé la plus grande partie de sa vie à rendre la paix au pays, il employa les années qui lui restaient à lui refaire une armée et à lui donner une flotte. Il mourut en 61 1 et fut enterré à Saïs % laissant pour successeur un fils déjà âgé et qui portait comme son grand-père le nom de Néko. Néko II fut un roi énergique, taillé sur le modèle des grands Pharaons et à qui il ne manqua, pour égaler la gloire des Thotmès et des Séti, que des ressources semblables aux leurs. L'armée reconstituée par son père était forte et bien commandée ; il porta tous ses soins à la formation d'une marine militaire qui permît à l'Egypte de dominer à la fois sur la mer Rougo et sur

1. Cf. de Horrack, dans la i2eim« archéologique , 1864. - 2. Hérodote, II, 30; Diodore, I, 67; Ératosthène dans Slrabon, . XVII, 2; Pline, 1. VI, 30; Ptolémée, lY, 7. — 3. Hérodote, II, 169; Strabon, 1. 2CV, 1.

la Méditerranée. Des ingénieurs grecs lui construisirent des chantiers maritimes et remplacèrent le vieux matériel par une flotte de trirèmes *. En même temps, il songeait à rétablir le canal des deux mers, abandonné et ensablé depuis les dernières années de la vingtième dynastie. La tradition contait qu^après avoir perdu cent vingt mille hommes dans cette entreprise il Tavait abandonnée sur la foi d'un ora^ cle : on lui avait prédit qu'il travaillait pour les Barbares*. Déçu de ce côté, il tourna son activité vers un autre objet. Les expéditions des Tyriens et des Carthaginois avaient fait connaître, le long de la côte d'Afrique, des pays riches en or, en ivoire, en bois précieux et en produits de toute sorte, mais la politique jalouse des deux peuples empêchait les autres nations d'arriver à travers la Méditerranée jusque dans ces régions lointaines. Néko ordonna aux matelots phéniciens de sa flotte d'aller les chercher en partant du golfe Arabique et de rentrer en Egypte par les Colonnes d'Hercule. L'entreprise, hardie en tout temps, était des plus périlleuses pour les petits vaisseaux deî'épocjue; les marins devaient toujours se tenir en vue des côtes, et les côtes d'Afrique sont d'une navigation difficile. Les Phéniciens ne se laissèrent pas rebuter aux dangers de Taventurc et se lancèrent bravement dans l'inconnu. Pendant plusieurs mois ils marchèrent vers le sud, la droite au continent qui s'allongeait devant eux, la gauche à l'orient. Vers l'automne, ils débarquèrent sur la plage la plus proche, semèrent le blé dont ils s'étaient munis et attendirent que le grain fût mur : aussitôt après la moisson, ils reprirent la mer. Le souvenir précis de leurs observations et de leuirs découvertes se perdit bientôt : on sait seulement qu'arrivés à un certain endroit ils virent avec stupeur que le soleil sembla modifier son cours et ne cessa plus de se lever à leur droite. Ils avaient doublé la pointe méridionale de l'Afrique et commençaient à remonter vers le nord. La

1. Hérodote, II, 159. — 2. Id,, ibid,, 158. Cf. Diodore» I, 33. Le chiffre de cent vingt mille hommes est évidemment exagéré ; dans une entreprise pareille, le creasement du canal d'Alexandrie, Mébémet-Ali ne perdit que dix mille hommes.

troifiième année, ils franchirent les Colonnes d'Hercule et rentrèrent au port. Leur voyage n'ouvrit aucune voie nouvelle au commerce; il demeura comme un fait curieux, mais sans résultat. Les prêtres égyptiens le racontèrent à Hérodote, et Hérodote lui-même nous Fa/taconté sans trop y croire*. 1

Le règne de Néko ne se passa pas tout entier dans des entreprises pacifiques; la vieillesse de Nabou-pal-oussour invitait à l'attaquer. Au printemps de 608, Néko quitta Memphis et pénétra en Asie. Une fois de plus les armées égyptiennes s'acheminèrent le long de la route traditionnelle qui les avidt autrefoifl menées jusqu'à l'Euphrate. Elles avaient déjà dépassé Ashdod et comptaient pénétrer sans combat dans la vallée du Jourdain et du Natsana, lorsque au débouché des gorges du Garmel elles rencontrèrent les avant -postes d'une armée ennemie. C'était celle de Joshiah. Avant d'entrer en campagne, Néko lui avait fait dire de rester tranquille dans Jérusalem : par scrupule de conscience, le roi juif essaya de barrer le chemin à l'adversaire de son suzerain. La bataille se livra près de Mageddo, à l'endroit même où, dix siècles auparavant, Thotmès III avait vaincu les Syriens confédérés *. Les Juifs ne tinrent pas devant le choc de l'armée égyptienne : Joshiah fut tué, et Néko, sans plus s'inquiéter de ce que devenait le royaume de Juda, poussa droit vers le nord. U revit l'antique Kadesh *, parut sous les murs de Karkémish et ne s'arrêta qu'à TEuphrate. Après avoir placé des garnisons égyptiennes dans les postes importants, ils redescendit vers le sud et s'arrêta quelque temps à Riblah, près d'Hamath, pour y recevoir ITiommage des petits princes syriens. Il y apprit que les Juifs, sans

1. Hérodote, H, 42. — 2. II Bow, xini, 29-30 ; II Chroniques^ xxxv, 30-34; Hérodote, II, 159, nomme par erreur Magdôlos la ville où se livra la l>ataille. — 3. Kadesh avait perdu toute son importance ; elle aivait probablement changé de nom et n'était plus connue que dans la tnutition éj^ptienne. Hérodote la confond avec Gaza, dont U entendit parler en Egypte sous le nom de Katatotiy KaxcUou: de là le nom de Kdt^uTcc qu'il lui donne et qu'il applique également à Gaza.

attendre ses ordres, avaient proclamé roi Jehoakhaz, fils de Joshiah. Il le manda à Riblah^ le déposa après trois mois de règne et le remplaça par son frère Èliakim, auquel il imposa le nom de Jehoïakin : la Judée fut frappée d'une amende de cent talents d'argent et d'un talent d'or*. De retour en Egypte, il voulut récompenser les services des mercenaires grecs qui l'avaient servi dans cette campagne, et fit consacrer dans le temple d'Apollon Branchides, à Milet, la cuirasse qu'il avait portée*. Après cinq siècles de faiblesse et de discorde, TÉgypte se trouvait une fois encore maîtresse de la Syrie \

Sa domination ne dura que trois ans, pendant lesquels le vieux Nabou-pal-oussour, engagé dans la guerre de Lydie, ne songea pas à engager la lutte. Enfin, vers 605, il résolut de tenter un efiTort pour recouvrer les provinces perdues, et envoya son fils Nabou-koudour-oussour * contre Néko : la bataille décisive s'engagea sur les bords de l'Euphrate, non loin de Karkémish*. Les Égyptiens furent complètement battus et n'essayèrent même pas une seconde fois la fortune des armes. Nabou-koudour-oussour rentra en possession de tout le territoire, reçut en passant la soumission de Jehoïakin et des petits rois indigènes, et allait passer en Egypte, quand la mort de son père l'arrêta dans sa marche. D craignit qu'un compétiteur ne s'élevât en Chaldée pendant son absence, conclut avec Néko un traité et partit en toute hâte. Son impatience d'arriver ne put s'accommoder aux longueurs de la route ordinaire par Karkémish et la Mésopotamie : il se lança à travers le désert d'Arabie avec une légère escorte, et entra dans Babylone au moment où on l'y attendait le moins*.

1. II JRoM, xxm, 30-35; II Chroniques, xxxvi, 1-5. — 2. Hérodote, II, 159. — 3. Le seul monument égyptien que nous ayons des conquêtes de Neko est un gros scarabée du Musée de Boulaq publié dans Mariette, Monuments divers, t. I , pi. 48, c. — 4. Le nom de ce prince est écrit d'ordinaire Nabuchodonosor, Nabucadnezzar, par suite d'une coofuaioii entre le 1 r et le 2 n. Les Septante transcrivent Nabucodorossor, et les textes originaux nous donnent la forme pleine Nabou-koudour-oussour, « Nabo, protège la couronne. » — 5. Jérémie, xlvi, 2 ; Josèphe, Antiq. Jud,, X, 7. — 6. Bérose, Fragm. 11, dans Josèphe, Anliq., X, 1 1,

Ii^eoii^lre eliaUléeM et le BieMde •rIeMtal depuis Im bataille de KarkénUaii Jv««v'à U eiivle de Femi^lre Mède.

Il trouva tout en ordre. Les prêtres avaient pris la direction des affaires et gardé le trône à l'héritier légitime : il n'eut qu'à paraître pour se faire acclamer et obéir*. Son règne fut long et prospère. De même que Kyaxarès avait été le héros de l'empire mède, Nabou-koudour-oussour II fut le héros de Tempire chaldéen. Sans lui, Babylone n'aurait eu dans l'histoire autre renom que d'une ville de commerce et d'industrie ; grâce à lui, elle fut connue de tout rOrient pour ses victoires et sa puissance.

On sait que Nabou-koudour-oussour fit la guerre longtemps et avec bonheur, mais aucune inscription ne nous a révélé le détail et l'étendue de ses entreprises. Du côté du nord et de l'est, son alliance avec la Médie le mit à l'abri de toute attaque sérieuse ; il n'engagea avec les rois d'Ourarti que des hostilités sans importance*. A l'ouest et au sud, la paix de son empire fut troublée souvent et ses succès furent mêlés de revers. Il avait de ce côté une position analogue à celle où les rois d'Assyrie s'étaient trouvés moins d'un siècle auparavant. L'expérience des dernières années avait prouvé que le dernier but où tendait l'ambition des conquérants asiatiques était la possession de Memphis et de Thèbes, voire de l'Ethiopie : comme Saryoukin et Sin-akhè-irib , Nabou-koudour-oussour maître de la Syrie était un danger perpétuel pour l'existence de l'Egypte. Les Pharaons des dynasties précédentes avaient essayé do s'abriter derrière les États syriens, et la politique de Shabak avait consisté à maintenir la barrière de royaumes qui s'élevait entre lui et l'Assyrie. Damas et Samarie tombées, il ne restait plus à Pharaon d'autre ressource que de se faire conquérant et de s'emparer, s'il le pouvait, de la côte phé-

l. Bérose, Fragm, U, dans Josèphe, ÀrUiq, Jud,, 1. X, c. 11. — 2. Fr. Lenormant^ Lettres assyriologiques, !'• série, 1. 1, p. 156-158. HIST. ANC^ 32

498 CHAPITRE XU.

nicienne. Psamétik I*' avait commencé cette œuvre par la prise d'Athdod. Néko II avait paru l'achever après la bataille de Mageddo. La défaite de Karkémish avait tout renversé, mais en prouvant la justesse de vue des hommes d'État égyptiens. Si la bataille perdue par Néko Tavait été entre Péluse et Gaza, c'en eût été fait de TÉgypte* : livrée sur les bords de TEuphrate, elle donnait au vaincu le temps de mettre la vallée an Nil en état de défense. Malgré son insuccès, Néko ne perdit pas courage. U appartenait à une race persévérante, qui avait mis un siècle à gagner la couronne et ne l'avait conquise qu'à force de patience et d'obstination. Il refit sa flotte et son armée en silence, comptant sur l'esprit remuant des Phéniciens et des Juifs pour trouver une occasion de prendre sa revanche.

Depuis ses luttes désastreuses contre l'Assyrie, la Phénicie avait conservé une haine profonde pour tous ceux de ses maîtres qui lui venaient de l'e^. U en était do même de la plupart des États syriens qui avaient encore un semblant d'indépendance, Ammon, Moab, les Nabatéens, le royaume de Juda. Néko exploita habilement ces haineg ; quatre ans après sa défaite, il décida Jehoïakin à se révolter contre les Ghaldéens. Nabou-koudour-oussour se rendit sur les lieux, de sa personne, et comprima le mouvement avant que l'Egypte eût le temps d'intervenir; Jehoïakin rentra dans le devoir*. Trois ans plus tard, il se souleva de nouveau, toujours à Tiustigation de Néko. Cette fois Nabou-koudour-oussour ne prit pas la direction des opérations militaires. Il se contenta d'envoyer un de ses généraux avec les contingents d'Ammon et de Moab, toujours prêts à oublier leur haine contre le Ghaldéen, lorsqu'il s'agissait de satisfaire leur haine contre le Juif. Jehoïakin mourut pendant le siège de Jérusalem et fut remplacé par son fils, un jeune homme de dix-huit ans qui prit le nom do Jékoniah ou Jehoïakin II. Ce prince ne régna pas longtemps. Au moment même qu'il montait

1. On le vit ]»iQn plus tard, lors do la guerre entre PsamétUL III et Rambysès. — 2. II Rois, xxiv, 1.

sur le trône, Nabou-koudour-oiissour arrivait au camp ennemi. Sa présence précipita le dénoûment ; trois mois après, Jéhoïa^in II se rendit à discrétion. Le vainqueur épargna Jérusalem. Il se contenta d'enlever ce qui restait des trésors du temple et d'exiler le roi en Chaldée avec toute sa famille. L'armée juive fut réduite en esclavage, la population ouvrière transportée à Babylone, où on l'employa aux grandes constructions ; le demeurant fut remis au dernier fils de Joshiah, Mattaniah, alors âgé de vingt et un ans (597). Mattaniah, comme ses prédécesseurs, changea de nom en changeant de condition : il se fit appeler Ze^ dekiah *.

Deux ans après, Néko mourut sans avoir rencontré l'occasion qu'il cherchait (595) *, et son fils Psamétik II n'eut pas le temps de rien entreprendre contre l'Asie. Vers 591, une attaque du roi de Napata l'appela en Ethiopie, d'où il ne revint que pour mourir (589) *. Pendant cet intervalle, la Syrie, tranquille en apparence, n'avait cessé de s'agiter sourdement; les partis, qui ne voyaient le salut de la patrie que dans une alliance étroite avec l'Egypte, s'étaient relevés du coup dont les avait frappés l'échec de Néko et de Jéhoïakin. A Jérusalem, le courant qui portait les esprits vers l'Egypte devint si fort que Zedékiah, créature de Nabou-koudour-oussour, s'y laissa entraîner. Dès le commencement de son règne, il assembla des envoyés de Tyr et de Sidon, d'Ammon et de Moab, pour délibérer avec eux sur la meilleure manière d'abattre la puissance du Chaldéen. Cette réunion ne produisit rien, soit par l'influence du prophète Jérémiah qui s'était donné la tâche de décourager ses compatriotes, soit plutôt par le sentiment que les confédérés avaient de leur impuissance *. L'avènement d'Ouhabrâ au trône d'Egypte leur rendit confiance. On le

1. II Rois, XXIV ; Il Chroniques, xxxvi, 5-11. Cf. Jérémie» xxiv, XXV, XXVI, XXXV, XXXVI, etc. — 2. ManéUion (édit. Unger, p. 280) attribue six années de règne à Néko, et Hérodote, II, 1 , seize. Deux Flèies de Florence et de Leyde confirment ce dernier chiffre (Leemans, Lettre à Koteîliniy p. 125-132). — 3. Hérodote, IJ, 160. — ^. Jérémie, xxvnxxvnu

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savait entreprenant, ambitieux, préparé de longue main aux chances d'une guerre : Tyr et la Phénicie, Jérusalem et les pays situés au delà du Jourdain, se soulevèrent d'un commun accord. Nabou-koudour-oussour, accouru au premier bruit de la révolte, et placé entre trois adversaires, hésita un moment. « U s'arrête au carrefour des chemins pour consulter l'avenir; il décoche les flèches divinatoires, interroge les Téraphim, inspecte le foie des victimes*. » Son indécision" ne fut pas de longue durée. Juda était le nœud de la coalition ; son territoire reliait les confédérés de la côte à ceux du désert, les forces de l'Egypte à celles de la Syrie méridionale. Tandis qu'une armée ravageait la Phénicie et commençait le blocus de Tyr, le roi de Babylone se jeta sur la Judée avec le gros de ses troupes. Zédékiah n'osa l'attendre en rase campagne et se renferma dans Jérusalem. Cette fois Nabou-koudour-oussour était résolu d'en finir avec les Juifs ; il ravagea leur pays à loisir, livra les habitants des campagnes à la merci des Philistins et des Edomites, et ne parut devant la capitale qu'après avoir tout mis à feu et à sang *. Il commençait déjà à la serrer de près quand il apprit qu'Ouhabrâ venait de déboucher dans le sud de la Palestine avec une armée considérable. U leva aussitôt le siège et courut à la rencontre de ce nouvel ennemi '. On ne sait pas exactement ce qui se passa en cette occurrence : selon les uns, le roi d'Egypte se retira sans combattre*; selon d'autres, il accepta la bataille et fut vaincu'. Nabou-koudour-oussour reparut sous les murs de Jérusalem plus menaçant que jamais. La chute de la ville n'était plus qu'une question de temps, et la résistance ne pouvait plus servir qu'à irriter le vainqueur. Les Juifs ne s'en défendirent pas moins avec l'obstination héroïque et malheureusement aussi avec l'esprit de discorde dont ils devaient plus tard donner tant de preuves. Tandis que Jérémie et les prophètes ne cessaient de prêcher la sou-

1. Éxékiel, XXI, 26. — 2. Jêrémiahf xxxiv, 7. — 3. Idem, xxxvn, 5, 11.-4. Cf. le passage dans Jérémiah, xxxvii, 7 : « Voici, Tarmée de Pharaon, qui est sortie à votre secours, va retourner en son pays d*Égypte. » — h. Josèphe, Ant, Jud.^ X, 10.

mission % Zédékiah et ses conseillers se montraient décidés à tenir jusqu'à la dernière extrémité. La famine se joignit bientôt aux ravages de la guerre et des maladies : il n'y avait plus de pain, et l'on ne parlait pas encore de se rendre. Enfin, après un an et demi de souffrances, ce la onzième année de Zédékiah, au quatrième mois, le neuvième jour du mois, il y eut une brèche faite au mur de la ville. — Et tous les principaux capitaines du roi de Babylone y entrèrent et se portèrent à la porte du milieu. » Zédékiah essaya de s'enfuir au delà du Jourdain : pris dans la plaine de Jéricho, il fut conduit à Riblah, où Nabou-koudour-oussour tenait cour plénière. Le roi de Babylone traita le vaincu comme les gens de sa race étaient accoutumés de traiter leurs vassaux rebelles : il fit égorger ses fils et tous les magistrats de Juda en sa présence, puis commanda qu'on lui crevât les yeux et qu'on l'envoyât à Babylone chargé de doubles chaînes. La ville fut démolie et brûlée sous les yeux de Nabou-sar-adan, un des grands officiers de la couronne que Nabou-koudour-oussour délégua à cet effet. Les soldats, les prêtres, les scribes, tous les gens de haute classe furent transportés en Chaldée et dispersés dans différentes villes. H ne resta plus au pays que le petit peuple des campagnes, à qui le vainqueur donna les vignes et les champs des riches. L'œuvre de destruction accomplie, les Ghaldéens se retirèrent, laissant le gouvernement de la nouvelle province à un ami de Jérémiah, nommé Guédaliah*.

Guédaliah ne vécut pas longtemps : il fut assassiné à Mitspah, avec les troupes juives et chaldéennes qui le soutenaient, par Ismaël, fils de Nataniah, de la race de David'. Ismaél fut attaqué à son tour par Jokhanan, fils de Kareah,

1. cf. les paroles de Jérémiah à Zédékiah : ■ Si tu sors volontairement pour aller vers les principaux du roi de Babylone, ta vie te sera con* servée » (xxxvm, 17), et celles des généraux de Zédékiah au sujet de Jérémiah : « Il rend lâches les mains des hommes de guerre qui restent dans la ville, et les mains de tout le peuple en leur disant de telles paroles.» (xxxviii, 4.) — 2. Jérémiah, xxxix; II ilow, xxv, 1-24; II Chfon.j'xxxvi, 13-21. — 3. Jérémiah, xl-xli, 1-4.

et contraint de s'enfuir presque seul chez les Ammonites*. Les Juifs, qui avaient vengé Guédaliah et battu Ismaêl, craignirent à leur tour que la colère de Nabou-koudouroussour ne retombât sur eux ; ils s'enfuirent en Egypte, entraînant le prophète Jérémiah et une partie du peuple '. Ouhabrâ leur donna des terres près de Daphné, d'où ils se répandirent à Migdol, à Memphis et jusque dans la Thébaïde*. Même après cette catastrophe, la mesure des maux de Juda ne fut pas comble. En 581, les débris de la population s'allièrent aux Moabites et tentèrent la fortune des armes. Une nouvelle défaite, suivie d'un nouvel exil, acheva la ruine du pays. Jérémiah assista de loin à ce désastre, et pleura Tanéantissement de sa race. « La Judée a été emmenée captive, tant elle est affligée et tant est grande sa servitude ; elle demeure maintenant parmi les nations et ne trouve point de repos. — Les chemins vers Sion mènent deuil, parce que personne ne vient plus aux fêtes; ses portes sont béantes, ses sacrificateurs sanglotent, ses vierges sont accablées de tristesse; — ses enfants vont en captivité par devant l'ennemi. — 0 Jahveh, tu demeures éternellement et ton trône dure d'âge en âge ! — Pourquoi nous oublierais-tu à jamais? Pourquoi nous délaisserais-tu à toujours? — Ramène-nous à toi, que nous nous convertissions; renouvelle nos jours comme ils étaient autrefois*. »

La défaite des peuples situés au delà du Jourdain suivit de près le désastre de la Judée. Ammon , Moab et les Nabatéens furent rudement châtiés de leur révolte •; TArabie subit à son tour le choc de l'invasion. Gomme les rois assyriens ses prédécesseurs, Nabou-koudour-oussour se sentait attiré par le renom &buleux de richesse dont jouissaient les régions lointaines du Yémen : les trésors accumulés par le commerce dans cet entrepôt du monde oriental excitèrent sa convoitise. Laissant de côté les

1, Jérémiahf xtî, 11-15. — 2.ïd., xu, 17-18; xuij — 3, Id., xuiixuf, 1. — 4. Lamentations, i, 3-5; v, 19-21. — 5. Jérémiah, XLvm, xLix; Josèphe^ 1. X, ch. zi.

populations éparses sur le plateau du Nedjed, il porta ses efforts sur le Hedjâz et sur les autres parties du pays où passait la grande route des caravanes. Les traditions arabes disent qu'après avoir battu et dispersé, près du bourg de Dhât-îrk, les Djorhom Jectanides, qui voulaient lui barrer le chemin de la Kaâbah, il arriva aux frontières du Yémen occidental. La fatigue de son armée l'empêcha de pousser plus loin : il revint sur ses pas. emmenant avec lui une foule de captifs et deux tribus entières, celles d'Hadhourâ et d'Ouabar, qu'il établit en Chaldée. Ce fut une grande razzia plutôt qu'une expédition régulière : il n'en retira d'autre profit qu'un butin considérable et une suzeraineté nominale bientôt perdue. Les Arabes n'oublièrent pas le conquérant qui les avait si rudement frappés : Bokhtnassar devint pour eux un héros légendaire auquel se rattachaient mille souvenirs héroïques ou fabuleux * .

De tous les peuples qui s'étaient alliés en 589, Tyr et l'Egypte restaient seuls debout. Tyr, à l'abri derrière les murailles de son île, commandait la mer et bravait les efforts des Ghaldéens. Après treize années d'efforts infructueux, ils se résignèrent à traiter avec le roi Ithobaal III, qui avait conduit la défense^ (674); Nabou-koudour-oussour fut libre désormais de se tourner contre TÉgypte. Une tentative des Ghaldéens contre ce pays était attendue depuis longtemps : dès le lendemain de la défaite de Néko il ne s'était guère passé d'année où les prophètes juifs ne l'eussent décrite comme prochaine. Jérémiah l'avait plusieurs fois

1. Caus8inde Percevais Histoire des Arabes , U I, p. 81-99. —2. Mé^ nandre dans Josèphe, Cont, Àpionem, X> 21, et Clément d'Alexandrie, Stromata, I, 21, § 127. La plupart des auteurs ecclésiastiques ont soutenu que Tyr avait été prise par Nabou-koudour-oussour, contre le témoignage formel des annales phéniciennes et des historiens grecs (Jérôme, Comment, in Bxech.^ «. ixvi, xxix ; Op. omnia^ t. III, p. 875, 908 ; Cyrille d'Alexandrie, Comment, in Jesaiam, 23, Op. omnia, t. II, édit. Aubert). Le Chaldéen, disent-ils, avait rattaché l'Ile au continent par le moyen d'une digue analogue à celle que construisit plus tard Alexandre. Encore au onzième siècle de notre ère^ la tradition locale voulait qu'il n'eût pas réussi dans son entreprise (Guillaume de Tyr, Hist., XIII, 4).

prédite sans se laisser décourager par le néant de ses prédictions* : en apprenant la reddition de Tyr, Ézékiel l'annonça de nouveau. « Ainsi a dit le Seigneur Jahveh : « Je ferai périr « le peuple d'Egypte par la puissance du roi de Babylone. « — Lui, et son peuple avec lui, les plus terribles d'entre te les nations, seront amenés pour ruiner le pays, et ils *c dégaineront contre TÉgyptien, et ils joncheront la terre « de morts. — Or je mettrai les canaux à sec, et je livrerai « le pays aux mains des ennemis ; je désolerai le pays et « tout ce qui s'y trouve par la main des étrangers. Moi, « Jahveh, j'ai parlé ainsi. » -Ainsi a dit le Seigneur Jahveh : « Je détruirai aussi les idoles, j'anéantirai les faux dieux « de Memphis, et il n'y aura plus de prince qui soit du « pays d'Egypte, et je répandrai la terreur au pays d'È- « gypte. — Je désolerai la Thébaïde, j'incendierai Tanis, « et j'exercerai des jugements ilans Thèbes; — et je répan- •< drai ma fureur sur Péluse, qui est la force d'Egypte, et « j'exterminerai la multitude qui est à Thèbes. — Quand u je mettrai le feu en Egypte, Péluse sera grièvement tourte mentée et Thèbes sera rompue par diverses brèches, et il e< n'y aura à Memphis que détresse en plein jour. — La « jeunesse d'On et de Bubaste tombera par l'épée, ou s'en « ira en captivité; — et le jour faudra dans Dapbné, lors- « que je romprai les portes de l'Egypte et que l'orgueil de e< sa force sera abattu ; une nuée la couvrira, et ses villes te iront en captivité*. »

S'il fallait en croire Josèphe, la prédiction du prophète aurait reçu son entier accomphsscment : Nabou-koudouroussour aurait envahi l'Egypte, battu et tué Oubabrâ, dévasté le pays, puis installé un gouverneur sur sa nouvelle conquête, et serait retourné en Ghaldée, emmenant avec lui les Juifs qu'il avait trouvés établis dans le Delta ^ Les récits égyptiens ne nous permettent pas d'admettre l'authenticité de cette tradition; ils prouvent au contraire que Nabou-koudour-oussour subit un échec sérieux.

\, Jérémiah, ix, 25-26; xun, 8-13; xLix, 30; xlvi. — 2. ÉzékUlf xxx, 10-18. —3. Josèphe, Ànt,Jud,,X, 11.

La flotte d'Quhabrâ, équipée par des Grecs, battit la flotte phénicienne au service des Ghaldéens ; son armée de terre enleva Sidon d'assaut et força les autres villes k se rendre sans résistance *. Toute la côte syrienne tomba aux mains des Egyptiens sans que Nabou-koudour-oussour pût rien faire pour la leur disputer ou la leur reprendre. Les garnisons de Pharaon occupèrent Gebel et s'y construisirent, en [pierre du pays, un temple dont les explorations récentes ont mis les ruines au jour*. Par un coup de fortune Ouhabrâ venait d'atteindre le but que ses ancêtres avaient poursuivi vainement pendant un demi-siècle : il put s'intituler « le plus heureux des rois qui avaient vécu auparavant, » et s'imagina, dans son orgueil, que « les dieux eux-mêmes seraient incapables de lui nuire*. »

Ce fut la dernière guerre de Nabou-koudour-oussour, la dernière du moins dont l'histoire ait gardé la trace. Au temps où elle se termina^, le roi de Ghaldée était déjà vieux et devait songer à toute autre chose qu'aux armes. Il est probable que son ambition se borna désormais à poursuivre et à terminer les grands travaux de construction qui rendirent son nom fameux dans l'antiquité . Pendant le siècle qui avait précédé la chute de Ninive, Babylone avait cruellement souffert des Assyriens. Elle avait été saccagée deux fois par Sin-akhè-irib et Assour-ban-habal, sans compter les sièges et les pillages partiels qu'elle avait subis au cours de ses révoltes perpétuelles. Nabou-pal-oussour avait déjà commencé l'œuvre de réparation; il semble l'avoir menée au nom d'une de ses femmes qui, par un hasard

1. Hérodote, II, 161 ; Diodore, I, 68.-2. E. Renan, Mission de PhéniciCf et le Mémoire de M. de Rougé sur les débris égyptiens trouvés en Phénicie par M. Renan. — 3. Hérode, H, 161. Pour toute Thistoire de la guerre contre Tyr et l'Egypte, j'ai adopté les conclusions de Movers. Die Phcmixier, t. II, P" theil, p. 426-428. — 4. La guerre d*Ouhabrà contre la Phénicie ne put avoir lieu tant que le siège de Tyr durait encore, c'est-à-dire de 588 à 575. D'autre part, Ouhabrâ ne règne que dix-neuf ans, de 569 à 589 (Manéthon, édlt. Unger, p. 281-283). La guerre de Phénicie doit donc se placer entre 674, date de la soumission de Tyr par les Ghaldéens, et 569, date de la révolte d'Amasis.

étrange, porte dans la tradition classique le nom égyptien de Nitôkris*. 11 rétablit les canaux qui unissaient le Tigre à TEuphrate au-dessus de Babylone, répara les grands réservoirs où les rois des vieilles dynasties avaient reçu pendant Tinondation et emmagasiné les eaux de TEuphrate, reconstruisit le pont qui mettait en communication les deux moitiés de la ville. Il employa aux travaux les nombreux captifs syriens, juifs, égyptiens, arabes, qu*il s'était procurés dans ses guerres. Le grand mur de Babylone fut édifié à nouveau, ainsi que le grand temple de Xcbo à Barsip; le réservoir de Sippar , le canal royal, une partie au moins du lac Pallacopas, furent creusés; Kouti, Sipar, Barsip, Babel, sortirent de leurs ruines. Infatigable dans ses entreprises, Nabou-koudour-oussour fut pour la Chaldée ce que Ramsès II avait jadis été pour l'Egypte, le roi constructeur par excellence. Il travailla sans relâche à toutes les cités et à tous les temples : il n'y a pas autour de Babylone un endroit où Ton ne trouve son nom et la trace de sa merveilleuse activité *.

Le successeur de Nabou-koudour-oussour, Avil-Mardouk (Evil-Mérodach), fut assassiné, après deux ans de règne (559), par son beau-frère Nirgal-sar-oussour (Neriglissor), qui lui-même mourut en 556, laissant pour successeur un enfant du nom de Bel-labar-iskoun (Laborosoarkhod). Neuf mois après son avènement, Bel-labar-iskoun fut mis à mort et remplacé par Nabou-nahid ' . La maison de Nabou-koudour-oussour s'éteignit avec lui, et l'imagination populaire, étonnée d'une chute si rapide après tant de grandeur, vit dans cet événement la main de Dieu. La tra-

1. Hérodote, I, 185; Oppert, Rapport adressé au ministre de Ttnstruetion publique, p. 16; Fr. Lenormant, Histoire^ X. II, p. 216-218. — 2. Oppert, Inscription de Nahuchodonosor sur les merveiUes de Baby^ lonCy in-12, Reims, 1866; cf. G. Rawlinson, The fine gréai Monarchies, t. III, p. 55-58; J. Menant, Babylone et la Chaldée, p. 196-248. — 3. Bérose, 1. III, dans Josèphe, C. Àp. I, 21, et dans Eusèbe, Prœp, Bvang,^ IX, 40-41; Fr. Lenormant, Histoire, t. II, p. 239-241; cf. G. Rawlinson, The five great Monarchies, t. III, p. 62-64. La variante touranienne du nom de Nabou-nahid est Na]}OU-imtouk, d'où semble provenir la variante grecque de No^owiqSoxo;.

dition nationale racontait que, vers la fin de ses jours, Nabou-koudour-oussour, saisi de Tesprit prophétique, était monté sur le toit de son palais et avait prédit aux Ghaldéens la ruine prochaine de leur empire *. La légende juive, implacable pour le prince qui avait renversé Jérusalem et détruit le temple, disait qu*enivré de sa gloire il s'était cru régal de Dieu et avait été changé en bête par la colère de Jahveh. Pendant sept ans il vécut dans les champs, se nourrissant d'herbes comme les bestiaux, puis reprit sa forme première et rentra en possession de la royauté*.

Si pendant toute la durée de son règne Nabou-koudouroussour n'était pas entré en lutte avec son voisin de Médie, cela tenait surtout au caractère du prince qui régnait alors à Ecbatane. Azi-dahak*, que les Grecs ont nommé Astyagès, fils de Kyaxarès, n'avait pas été élevé, comme son père, pour la vie des champs de bataille. Sauf une guerre contre les Cadusiens *, qui se termina par la soumission de ce peuple, il n'entreprit aucune expédition. Il vécut dans le faste d'une cour orientale, entouré de gardes et d'eunuques, sans autre passe-temps que la chasse dans les parcs de ses palais ou sur les confins du désert'. Bien que marié plusieurs fois, il n'avait pas d'enfant mâle, et la couronne devait passer après lui à sa fille Mandanê, ou aux enfants de sa fille. Mandanê, donnée à l'un des vassaux de son père, Kambouzia I" (Kambysès), roi des Perses, en avait eu Kourous (Kyros), qui était élevé à la cour d'Ecbatane, partie comme petit-fils du suzerain, partie comme otage *• Kyros ne tarda pas à reconnaître combien l'humeur pacifique d'Astyagès avait affaibli la constitution militaire des Aryens de Médie et les faisait impuissants sous leur apparence de force et de grandeur. U forma le dessein hardi de se révolter contre son grand-père, et de

L Bérose et Àbydène dans Eusèbe, Praep. Evang.y IX, 41. — 2< Daniel, IV. — 3. Fr. Lenormant, Lettres cusyriologiques, !'• série, t. I, p. 97-99. — 4. Nicolas de Damas, édit. C. Mûlier; Moïse de Kboren (I^ 23-29) lui attribue de longues guerres avec un monarque arménien du nom de Tigrane. — 5. Cf. Rawlinson, The five great Monarchies, t. II, p. 415-47. — 6. Hérodote, I, 107-199; Xénophon, Kyrop., 1, 1, etc.

substituer à l'empire des Mèdes Tempire du peuple dont lui-même était issu, les Perses*.

Dès les premiers temps de rinvasion aryenne, les Perses avaient occupé les pays à l'ouest de TÉlam. Ils avaient soumis sans peine les rares tribus touraniennes et kousbites qui l'habitaient, et s'étaient établies sur le versant méridional du plateau iranien et sur les rives du golfe Persique. La Perse proprement dite s'étend depuis l'embouchure de rOroalis (Tab) à l'ouest jusque vers l'embouchure du détroit d'Ormuzd. La région qui borde la côte est formée de bancs d'argile et de sable rangés parallèlement : elle est stérile et mal arrosée. Le reste du pays est coupé par plusieurs chaînes de montagnes qui vont, s' élevant toujours, de la mer au plateau : il est infécond par places, surtout au nord et à l'est, mais boisé en maint endroit et fertile en céréales. Quelques rivières seulement, l'Oroatis (Tab), l'Araxês (Bendamir) et le Kyros (Kourab) rompent les barrières de montagnes qui les séparent de la côte et parviennent jusqu'à la mer : la plupart des cours d'eau n'ont pas d'écoulement et forment, au fond des vallées, des lacs plus ou moins étendus, selon les saisons. Les tribus des Perses partagèrent leur conquête en plusieurs districts : la Paraetakênê et la Mardiênê, dans la région des montagnes ; la Taokênê, au long de la côte, et la Karmanie, vers l'orient. Ils s'y bâtirent quelques gros villages, Ormnzd, Sisidôna, Agrostana, Taôkê, sur la mer; dans l'intérieur, Karmana et les deux capitales Persépolis et Pasargades. Ils y vécurent dans l'obscurité, d'abord indépendants, puis, à partir de Phraortès, ou plutôt de Kyaxarès, soumis aux Mèdes. Ils prenaient leurs rois dans la famille d'un certain Akhamanish (Akhêmênês), qui avait été leur chef au moment de l'invasion ; Akhamanish avait eu pour successeur Téispa (Têispês) et Téispa Kambouzia (Kambysès). Abrités par leur éloignement contre la corruption des mœurs babyloniennes, ils avaient conservé plus de simplicité et d'énergie que les Mèdes : Kyros, qui le

1. Cf. Rawlinson, The five great Monarchies, U II, p. 418-99.

savait, décida son père à courir les chances d'une révolte. Il s'édiappa de la cour, dispersa une troupe envoyée à sa poursuite et rentra en Perse. Battu dans une première bataille et son père tué, il finit par rester vainqueur et par faire Astyagès prisonnier : son roi captif, la Médie ne résista [plus et se livra tout entière au vainqueur. Ce fut un changement de dynastie plutôt qu'une conquête étrangère. Astyagès et ses prédécesseurs avaient été rois des Mèdes et des Perses, Kyros et ses successeurs furent rois des Perses et des Mèdes *.

1. Cf. RawlinsoD, The five great Monarchies, t. II, 422-426; t. III,

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