AU TEMPS DE DARIUS
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et le général. Les satrapes étaient choisis par le roi. Qs pouvaient être pris dans n'importe quelle classe de la nation, parmi les pauvres comme parmi les riches, parmi les gens de race étrangère comme parmi les Perses * : mais l'usage s'établit de ne confier les satrapies importantes qu'à des personnages alliés par le sang ou par un mariage à la famille royale. Us n'étaient pas nommés pour un espace de temps déterminé, mais restaient en charge aussi longtemps qu'il plaisait au souverain les y maintenir. Us exerçaient le pouvoir civil dans toute sa plénitude, avaient des palais, des parcs ou paradis, une cour, des gardes du corps, des harems bien fournis, répartissaient l'impôt à leur guise, administraient la justice, possédaient le droit de vie et de mort en matière civile et criminelle. Us avaient auprès d'eux un secrétaire royal ; ce personnage, chargé ostensiblement du service de la chancellerie, n'était en réalité qu'un espion occupé à surveiller tous les actes et toutes les démarches de son chef pour en rendre compte à qui de droit. Les soldats perses, les troupes indigènes et les mercenaires cantonnés dans la province, étaient sous la main d'un général, souvent ennemi du satrape et du secrétaire. Ces trois pouvoirs rivaux se balançaient et se tenaient mutuellement en échec, de manière à rendre une révolte, sinon impossible, au moins difficile. Qs étaient en rapports perpétuels avec la cour par des services de courriers, régulièrement établis, qui transportaient leurs dépêches d'un bout de l'empire à l'autre en quelques semaines. Pour surcroît de précautions, le roi envoyait chaque année dans les provinces des officiers qu'on nommait ses yeiLX et ses oi^eilleSy parce qu'ils étaient chargés de voir et d'entendre pour lui ce qui se passait sur les parties les plus reculées de son territoire. Us paraissaient à l'improviste, examinaient l'état des choses, réformaient certains détails d'administration, réprimandaient et suspendaient au besoin le satrape : ils étaient accompagnés d'un
1. Hérodote, IX, 107, connaît au moins un satrape grec, Xénagoras d'Halicarnasse.
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corps de trôupos qui appuyait leurs décisions et donnait à leurs conseils une autorité qu'ils n'auraient peut-être pas eue sans cela. Un rapport défavorable de ces officiers, une désobéissance légère, même le simple soupçon d'une désobéissance, suffisaient à perdre un satrape ; quelquefois on le déposait, souvent on le condamnait à mort sans procès, et on laissait aux gens de sa suite le soin de son exécution. Un courrier arrivait à l'improviste, remettait aux gardes Tordre de tuer leur chef, et les gardes obéissaient Bur simple vue du firman royal.
Cette réforme administrative ne plut pas aux Perses : ils se vengèrent par des railleries de l'obéissance à laquelle Darios prétendait les plier. Kyros, disaient-ils, avait été un père, Kambysès un maître : Darios n'était qu'un cabaretier affamé de gain*. La division de l'empire avait eu un but Enancier autant et plus encore qu'un but politique : répartir, lever, verser l'impôt, était le grand devoir des satrapes. La Perse propre fut dispensée de charge régulière : ses habitants étaient seulement tenus de faire un cadeau au roi toutes et quantesfois ils traversaient leur pays. Le cadeau était proportionné à la fortune de l'individu; ce pouvait n'être qu'un bœuf ou un mouton, même un peu de lait on de fromage, quelques dattes, une poignée de farine ou des légumes'. Les autres provinces furent frappées, en raison de leur étendue et de leur richesse, d'un tribut payable partie en argent, partie en nature. Le revenu en argent s'élevait à 1460 talents euboîques, ce qui fait en poids 82 799 866 fmncs, et en tenant compte de la valeur relative de l'argent aux différentes époques, environ 663 000 000 de francs. Afin de rendre les payements moins difficiles, Darios mil en circulation une monnaie d'or et d'argent à laquelle on a donné son nom. Les dariques portent au droit une figure de roi armée de l'arc ou de la javeline : elles sont épaisses, irrégulières, grossières de
\LÏM 6x1 éxaiiToXeve iitvTa ta npàY|Mtxa.... (Hérodote, III, 89). — 2. Hérodote, III, 97j Elien, Var. Hist., I, 31.
LA CONQUÊTE PBRSE. 547
frappe. Tout l'argent brut qu'on recevait était coulé dans des vases de terre et conservé dans les trésors royaux, d'où il ne sortait que pour être monnayé selon les besoins ou le caprice du moment. L'impôt en nature n'était pas moins considérable. L'Egypte fournissait le blé nécessaire aux 120 000 hommes qui l'occupaient militaire* ment *« Les Mèdes donnaient chaque année 100 000 moutons,. 4000 mulets, 3000 chevaux; les Arméniens, 30 000 {)oulains'; les gens de Babylone, 500 jeunes eunuques; a Cilicic, 366 chevaux blancs, un pour chaque jour de l'année*. Les taxes royales n'avaient rien d'exagéré, mais elles ne sauraient donner la mesure des charges que supportait chaque province. Les satrapes ne recevaient aucun traitement de l^Êtat : ils vivaient sur le pays avec leur suite et se faisaient payer largement par les indigènes. Le seul gouvernement de Babylone rendait chaque jour à son
})0S8esseur une pleine artabe d'argent* : l'Egypte, llnde, a Médie, la Syrie, ne devaient pas rapporter beaucoup moins, et les provinces les plus pauvres n'étaient pas les moins lourdement frappées. Les satrapes coûtaient à entretenir au moins autant que le roi.
Avec tous ses défauts, ce système était de beaucoup préférable à celui qu'on avait employé jusqu'alors dans tout rOrient. Il assurait au souverain un budget régulier, mettait les provinces sous sa main, et rendait les révoltes nationales fort difficiles. La mort de chaque roi ne fut pas suivie comme autrefois de soulèvements dont la compression remplissait une bonne partie du règne suivant. Darios n'eut pas seulement la gloire d*organiser l'empire perse : il trouva une forme de gouvernement qui servit désormais de type aux grands États orientaux. Sa renommée d'organisateur a même nui à sa gloire militaire : on a trop souvent oublié qu'il avait agrandi ses domaines dans le temps qu'il en réglait l'administration. A force de victoires, les
1. Hérodcfle, flî,«l. —t. Strabon, 1. X!, ÎS, 14. -- 3. HéWMiolc, lU, 91; VI, 42. — 4. îd., I, 192. Cela fait par an, on poids, prti 4e 2 600 000 francs de notre monnaie.
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Perses en étaient arrivés à ne plus trouver d'issues que dans deux directions opposées, à l'est vers l'Inde, à l'ouest vers la Grèce. Partout ailleurs ils étaient arrêtés par des mers ou par des obstacles presque infranchissables aux lourdes armées de l'époque, au nord : la mer Noire, le Caucase, la Caspienne, les steppes de la Tartane ; au sud, la mer Erythrée, le plateau sablonneux de l'Arabie, le désert d'Afrique. Un moment, vers 512, on put croire qu'ils allaient se jeter à l'est*. Du haut des montagnes qui bornent l'Iran, ils dominaient au loin les immenses plaines de l'Heptahendou (Pendjab). Darios envahit ce pays, y conquit des territoires étendus, dont il forma une satrapie nouvelle, celle de l'Inde, puis, renonçant à pousser plus loin vers le Gange, fit reconnaître les régions du sud. Une flotte construite à Peukéla et placée sous les ordres d'un amiral grec, Skylax de Karyanda, descendit l'Indos jusqu'à son embouchure et soumit sur son passage les tribus qui bordaient les deux rives du fleuve. Parvenue à la mer, elle cingla vers le couchant et releva en moins de trente mois les côtes de la Gédrosie et de l'Arabie.
Une fois engagés dans l'Inde, les Perses auraient pu y fournir sans grand péril une carrière brillante et lucrative. Je ne sais quelle circonstance les empêcha de poursuivre leurs premiers succès et ramena leur attention sur les pays de l'Occident. Darios forma le dessein de soumettre les Grecs d'Europe. Mais, avant de se lancer dans cette expédition, la prudence lui commandait de conquérir ou du moins d'efi"rayer les peuples qui auraient pu inquiéter sa marche : il attaqua les Scythes. Une première expédition, commandée par Ariaramnès, satrape de Cappadoce, franchit le Pont-Euxin, débarqua sur la côte opposée quelques milliers d'hommes et ramena des prisonniers qui fournirent aux généraux perses toutes les informations dont ils avaient besoin. Darios', renseigné
1. La satrapie de l'Inde n*est pas nommée dans rinscription de Béhistoun, mais se trouve sur les listes de Persépolis et de Nach-i- Roustem. L'expédition de Darios doit donc se placer entre olo et 512-— 2. Ctésias, Persica, § 16.
par eux, franchit le Bosphore avec huit cent mille hommes , soumit la côte orientale de la Thrace et passa le Danube sur un pont de bateaux construit par les grecs d'Ionie (508). Les Scythes n'acceptèrent point la bataille qu'il leur offrait : ils détruisirent les fourrages, comblèrent les puits, emmenèrent le bétail et se retirèrent dans l'intérieur, le laissant aux prises avec la famine et les difficultés du terrain. L'intendance perse avait pris ses précautions et rassemblé toutes les provisions nécessaires : deux mois durant, Darios parcourut les steppes de l'Ister au Tanaïs. Il pénétra au cœur même de la Russie, brûla les villages, saccagea tout ce qu'il rencontra, puis revint vers le sud sans autre perte que celle de quelques malades. Pendant son absence, les Barbares avaient engagé les Grecs à détruire le pont de bateaux et à retourner chacun dans sa ville. Miltiades d'Athènes, tyran de Ghersonèse, voulait qu'on suivît leur conseil : Histiœos de Milet s'y opposa, et son avis prévalut*. Darios, revenu sain et sauf, rentra en Asie, après avoir laissé à Mégabyzos une armée de quatre-vingt mille hommes qui soumit l'une après l'autre les tribus indigènes et les villes grecques de la Thrace et força le roi de Macédoine à se reconnaître tributaire (506). L'expédition de Scythie est considérée d'ordinaire comme un caprice de despote : en fait, ce fut une entreprise bien conçue et bien menée. Elle valut à la Perse une province nouvelle, la province de Thrace, et, ce qui valait mieux, elle assura à l'empire la tranquillité. Les Scythes terrifiés se gardèrent bien de Tinquiéter et en respectèrent désormais les frontières. Darios, assuré de ce côté, fut libre de poursuivre ses projets de conquête sur rOccident.
La Thrace et la Macédoine soumises d'une part, les Grecs de la Cyrénaïque réduits de l'autre (506), les Perses se trouvaient mis directement en contact avec la Grèce propre. L'invasion qu'ils méditaient fut prévenue par une révolte de la Grèce d'Asie. Il n'entre pas dans le plan de