‹ Histoire ancienne des peuples de l'OrientChapitre 2 sur 215 · CHAPITRE 1 L’EGYPTE PRIMITIVE · texte numérisé non relu

CHAPITRE 1 L’EGYPTE PRIMITIVE

Le Nil et L’Égypte. — Origine des Égyptiens; les nomes. — L’Égypte avant l’histoire; les dieux et les dynasties divines. — Ménès et les dynasties thinites

Le Nil et PÉgypte.

Le premier des voyageurs qui ait visité l’Égypte, le premier du moins qui nous ait laissé le récit de son voyage, Hérodote d’Halicarnasse, a résumé l’impression que produisit sur lui cette contrée merveilleuse en une seule phrase, souvent citée ; « L’Égypte est un don du Nil1. » L’Égypte n’est qu’une bande de terre végétale tendue à travers le désert, une oasis allongée aux bords de la rivière et sans cesse approvisionnée par elle de l'humidité nécessaire à la végétation. Il faut l’avoir vue au moment de l’étiage, un mois avant le solstice d’été, pour se figurer ce qu’elle deviendrait si quelque accident la privait de son fleuve nourricier. « Le Nil s’est

1. Hérodote, II, vii, qui remprunta probablement à Hécatée de Milet.

BIST. ANC. DF. l’orient. —

MASPERO

resserré entre ses rives au point d'être réduit à la moitié de sa largeur habituelle, et ses eaux troublées, limoneuses, stagnantes, semblent à peine couler dans une direction quelconque. Des bancs plats ou des masses abruptes d’une boue noire, cuite et recuite au soleil, forment les deux berges. Au delà, tout n’est plus que poudre et que stérilité, car c’est à peine si le khamsin, le vent chargé de sable qui dure quarante jours, a cessé de souffler. Le tronc et les branches des arbres apparaissent çà et là à travers l’atmosphère terreuse, aveuglante, enflammée, mais les feuilles sont tellement engluées de poussière, qu’à faible distance on ne peut plus les distinguer du désert qui les environne. C’est seulement à force d’arrosages pénibles et laborieux qu’on parvient à entretenir quelque semblant de verdure dans les jardins du Pacha. Enfin, — et c’est le premier indice qui annonce la fin de cette saison terrible, — le vent du nord, l’Étésien des Grecs, se lève et se met à souffler avec violence, parfois même avec furie, pendant tout le jour. Grâce à lui, le feuillage des bosquets dont la Basse Égypte est parsemée se débarrasse de la poussière et recouvre sa couleur verte. Les ardeurs dévorantes du soleil, alors au plus haut de sa course, sont aussi fort à propos amoindries par le vent qui règne, ce mois-là et les trois suivants, sur tout le pays d’Égypte.

« Bientôt un changement se produit dans le fleuve. On signale au nilomètre du Caire une hausse d’un pouce ou deux ; les eaux perdent le peu de limpidité et de fraîcheur qui en faisaient, hier encore, une boisson délicieuse. Elles prennent la teinte verte, gluante et terne de l’eau saumâtre entre les tropiques, sans que filtre au monde ait réussi jusqu’à ce jour à les débarrasser de la pulpe nauséabonde et malsaine qui cause cette altération. Le phénomène du Nil vert provient, à ce qu’on dit, des vastes nappes dormaqtes que le débordement annuel abandonne sur les larges plaines sablonneuses du Soudan, au sud de la Nubie. Après avoir croupi six mois et plus sous le soleil des tropiques, elles sont balayées par l’inondalion nouvelle et elles rejoignent le lit du fleuve. 11 est, heureux que ce phénomène dure rarement plus de trois ou quatre jours, car. si court que soit ce

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temps, les malheureux contraints de s’abreuver au Nil, lorsqu’il est dans cet état, éprouvent des douleurs de vessie insupportables. Aussi les habitants des villes ont-ils la prévoyance d’approvisionner d’eau leurs réservoirs et leurs citernes.

« Dès lors la rivière augmente rapidement de volume et elle se trouble par degrés. Il s’écoule pourtant dix ou douze jours avant l’apparition du dernier et du plus extraordinaire phénomène que présente le Nil. J’essayerai de décrire les premières sensations qu’il me fit éprouver. C’était à la fin d’une nuit longue et accablante, à mon juger du moins ; au moment où je me levai du divan sur lequel j’avais tenté vainement de dormir, à bord de notre baleau que le calme avait arrêté au large de Benisoüef, ville de la Haute Égypte, le soleil montrait tout juste le bord supérieur de son disque au-dessus de la chaîne Arabique. Je fus étonné de voir qu’à l’instant où ses rayons vinrent frapper l’eau, un reflet d’un rouge profond se produisit sur-le-champ. L’intensité du ton ne cessa de s’accroître avec l’intensité de la lumière : avant même que le disque se fût dégagé complètement des collines, le Nil offrait l’aspect d’une nappe de sang. Soupçonnant quelque illusion, je me levai à la hâte, et, me penchant par-dessus le bordage, ce que je vis me confirma dans ma première impression. La masse entière des eaux était opaque, d’un rouge sombre, et plus semblable à du sang qu’à toute autre matière avec laquelle j’aurais pu la comparer. En même temps, je m’aperçus que la rivière avait haussé de plusieurs pouces pendant la nuit, et les Arabes vinrent m’expliquer que c’était là le Nil rouge. La rougeur et l’opacité de l’eau sont soumises à des variations constantes, tant qu’elle reste dans cette condition extraordinaire. A de certains jours, quand la crue n’a pas dépassé un pouce ou deux, les eaux redeviennent à demi transparentes, sans perdre toutefois cette teinte d’un rouge sombre dont j’ai parlé. Il n’y a point là de mélange nuisible, comme au temps du Nil vert : l’eau n’est jamais plus saine, plus délicieuse, plus rafraîchissante que pendant l’inondation. Il y a des jours où la crue est plus rapide, et, par suite, où la quantité de limon charrié dépasse, dans la Haute Égypte, la

quantité entraînée par toute autre rivière à moi connue : même, en plus d’une occasion, j’ai pu m’apercevoir que cette masse opposait un obstacle sensible à la rapidité du courant. Un verre d’eau, que je puisai alors et que je laissai reposer pour un peu de temps, fournit les résultats suivants : la partie supérieure du liquide resta parfaitement opaque et couleur de sang, tandis qu’un précipité de boue noire remplissait environ le quart du verre. Une portion considérable de ce limon est déposée avant que la crue atteigne la Moyenne et la Basse Égypte, où je n’ai jamais vu l’eau du Nil en cet état.

« Il n’y a peut-être pas, dans tout le domaine de la nature, un spectacle plus gai que le spectacle présenté par la crue du Nil. Jour après jour et nuit après nuit, le courant troublé roule et s’avance majestueusement par delà les sables altérés des immenses solitudes. Presque d’heure en heure, tandis que nous remontions lentement, poussés par le vent du nord, nous entendions le fracas produit par la chute de quelque digue de boue; nous voyions, au mouvement de toute la nature animée vers le lieu où le bruit venait de retentir, que le Nil avait franchi un nouvel obstacle et que ses eaux bondissantes allaient répandre la vie et la joie au milieu d’un autre désert. Des impressions que j’ai reçues, il y en a peu dont le souvenir me laisse autant de plaisir que l’impression causée par la vue du Nil, à la première invasion de son débordement annuel dans l’un des grands canaux. Toute la nature en crie de joie. Hommes, enfants, troupeaux de buffles, gambadent dans ses eaux rafraîchissantes, les larges vagues entraînent des bancs de poissons dont l’écaille lance des éclairs d’argent, tandis que des oiseaux de toute plume s’assemblent en nuées au-dessus. Ut cette fête de la nature n’est pas restreinte aux ordres les plus élevés de la création. Au moment où le sable devient humide à l’approche des eaux fécondantes, il s’anime littéralement et grouille de millions d’insectes. L’inondation gagne Memphis ou le Caire quelques jours avant le solstice d’été : elle atteint sa plus grande hauteur et elle commence à décliner aux environs de notre équinoxe d’automne. A peu près au moment de notre solstice d’hiver, le Nil est redescendu entre ses rives et il a

Une ville de la Haute-É^yp e, Sioat, pe i !ant l’inondation.

endossé sa livrée bleu clair. Les semailles ont été faites durant cet intervalle et elles s’achèvent vers le moment que l’inondation finit. Le printemps est suivi sur-le-champ par la moisson, et la récolte est rentrée d’ordinaire avant le lever du khamsin ou vent de sable. L’Année d’Égypte se partage donc naturellement en trois saisons : quatre mois de semailles et de croissance, qui correspondent approximativement à nos mois de novembre, décembre, janvier et février ; quatre mois de récolte, qu’on peut de même indiquer, d’une manière vague, en les comparant aux mois de notre calendrier qui sont compris entre mars et juin inclusivement ; les quatre mois ou lunes de l’inondation complètent le cycle de l’année égyptienne1. »

Les Égyptiens ne connaissaient pas la source de leur fleuve. Vainement leurs armées victorieuses l’avaient longé pendant des semaines et des mois, à la poursuite des tribus noires ou koushites : toujours elles l’avaient trouvé aussi large, aussi plein, aussi puissant d’allures qu’il était dans leur patrie. C’était moins un fleuve qu’une mer, et mer était le nom qu’ils lui donnaient2. Les prêtres n’étaient pas en peine d’expliquer son origine. Il descendait du ciel; il était l’image en cette terre des eaux d’en haut, sur lesquelles flottaient les barques des dieux ; il naissait entre Éléphantine et Philæ, parmi les rochers de la cataracte, dans deux gouffres insondables qu’on appelait les Qarati3. Ses inondations n’étaient pas un phénomène naturel : elles étaient produites par les larmes d’Isis et elles devaient leur vertu à cette provenance divine. A ces légendes dévotes s’ajoutaient mille histoires merveilleuses qui avaient cours parmi le peuple. On contait que des matelots se rendant aux mines de Pharaon avaient fini, à force de remonter le courant, par déboucher dans la mer inconnue qui baignait le pays de Pouanît : de même les marchands arabes du moyen âge croyaient qu’on pouvait aller par eau d’Égypte au pays des Zindjes et dans l’océan Indien4. Cette mer était semée d’îles

1. Obsurn, The Monumental Dis tory of Egypt , t. I. p. 9-14. — I. Ainsi dans le Conte des Deux frères , où il est toujours appelé iaumâ , tVJm, la mer. — 3. Hérodote, II, xxvm. — 4. Quatremère, Mémoires

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mystérieuses, semblables à ees îles enchantées que les marins portugais et bretons apercevaient parfois dans les lointains de l’horizon et qui s’évanouissaient quand on voulait en approcher. Elles étaient peuplées par des êtres fantastiques, quelquefois cruels aux naufragés, quelquefois bienveillants. Quiconque en sortait n’y pouvait plus rentrer ; elles se résolvaient en flots et elles disparaissaient au sein des ondes1.

Jadis toute la région de l’Égypte aujourd’hui connue sous

le nom de Delta était recouverte par la mer : la Méditerranée baignait de ses vagues le pied du plateau sablonneux que dominent les grandes Pyramides, et le Nil se terminait un peu au nord de l’emplacement où la ville de Memphis fleurit plus tard. A la longue, les matières terreuses qu’il amène avec lui des montagnes d’Abyssinie se déposèrent en bancs de boue sur les bas-fonds de la côte et comblèrent une partie

géographiques sur l'Égypte et sur quelques contrée» voisines , t. II, p. 181-182, d’après Maçoudi. — 1. Cf. le conte découvert en 1880 par M. Golénischetf; Maspero, les Coules populaires de l’Egypte ancienne , p. lxx-lxxix, p. 137-148.

dugolfe; elles s’étalèrent en larges plaines marécageuses, entrecoupées d’étangs, à travers lesquelles les eaux durent se frayer passage. Consolidés par les apports marins, ces terrains nouveaux constituèrent un premier Delta, dont la pointe atteignait un peu au-dessous de Memphis et les extrémités près de quinze lieues plus bas, dans les parages d’Athribis. Puis, le fleuve continuant son travail et les alluvions gagnant toujours, la chaîne des dunes qui bordait au nord ce premier Delta vit la mer se retirer peu à peu vers le Nord et se trouva délaissée dans l’intérieur des terres, où ses restes indiquent encore par endroits la direction du littoral ancien : dès les commencements de la période historique, le Nil avait projeté ses embouchures en avant de la ligne normale des rivages environnants. Près du village antique de Kerkasore, il se divisait en trois branches : la Pélusiaque tournait au N.-E. et se terminait aux confins du désert de Syrie ; la Canopique se dirigeait vers le N.-O. en baignant les derniers versants du désert Libyque; la Sébennvtique,’ poussant dans le prolongement de la vallée, courait presque droit au Nord et coupait le Delta en son milieu1. Ces trois grands bras étaient unis l’un à l’autre par un lacis de canaux naturels et artificiels, dont quelques-uns tombaient directement dans la mer et portaient le nombre des bouches du Nil à sept2, et même à quatorze3, selon les époques. La plaine triangulaire qu’ils enfermaient, et dont chaque portion avait été charriée grain à grain du fond de l’Afrique, compte aujourd’hui environ 25 000 kilomètres carrés de superficie et elle croît chaque année.

Les prêtres, qui savaient par tradition l’état primitif de leur patrie, croyaient pouvoir déterminer avec certitude l’espace de temps qui avait suffi au fleuve pour accomplir son travail. Ils racontaient à Hérodote que Ménès, le premier des rois de race humaine, avait trouvé l’Égypte presque entière plongée sous les eaux : la mer pénétrait jusqu’au delà de l’emplacement de Memphis, en pleine Heptanomide, et le reste du pays, moins le nome de Thèbes, n’était qu’un marais

1. Hérodote, II, xvn. — 2. Hérodote, II, xvu; Skylax, Peripl., § 106; Strahoii, XVII. — 3. Pline, Hist., nat V. 10.

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malsain1. Ils se trompaient étrangement dans leur appréciation. Le Nil, soumis à des débordements annuels, abandonne la plus grande partie des matières qu’il entraîne sur les campagnes riveraines, et s’appauvrit de plus en plus à mesure quii avance; il n’arrive à la mer que dépouillé du gros de ses alluvions. C’est à peine si les plages basses qui sont en voie de formation au débouché des branches Canopique et Sébennytique s’accroissent, bon an mal an, l’une de quatorze hectares, l’autre de seize; c’est une moyenne d’un mètre de progrès annuel pour tout le front du Delta. En s’appuyant sur ces données, on a pu calculer que, dans les conditions acluelles, il aurait fallu environ sept cent quarante- siècles au Nil pour combler son estuaire. Sans accepter aucunemënt ce chiffre dont l’exagération paraît évidente, car la marche progressive des boues était plus rapide autrefois qu’elle ne l’est aujourd’hui dans ces contrées, on n’en sera pas moins forcé de conclure que les prêtres ne soupçonnaient guère l’âge réel de la contrée. Le Delta existait depuis longtemps

rement terminé à l’époque où la race égyptienne posa pour la première fois le pied dans la vallée qui devint sa demeure.

Le Nil n’a pas seulement créé le sol de l’Égypte, il en a déterminé l’aspect général et le genre de ses productions. Une vallée, qui est sortie tout entière du sein des eaux et qui est chaque année envahie de nouveau par elles, ne peut nourrir qu’un nombre assez restreint d’espèces végétales. Le sycomore et plusieurs sortes d’acacias et de mimosas y prospèrent; le grenadier, le tamarin, l’abricotier, le figuier ornaient les jardins, et la présence du perséa sur les monuments de la douzième dynastie nous prouve que Diodore commit une erreur en attribuant au Perse Cambyse le mérite d’avoir le premier introduit cet arbre2. Deux espèces de palmiers, le dattier et le doûm3, viennent presque sans culture; mais aucune de nos grandes essences européennes ne s’est acclimatée dans la partie fréquentée par les anciens. D’autre

1. Hérodote, II, iv. — 2. Diodore, I, 34. — 3. Sur une troisième espèce fort rare, mentionnée dans quelques documents, cf. Loret, Recueil de travaux relatifs à la Philologie et à V Archéologie égyptiennes et assyriennes, t. III, p. 21 sqq.

part, les plantes aquatiques s’y développaient avec un luxe de végétation extraordinaire, et lui donnaient un aspect caractéristique. On ne les rencontrait pas, en général, au long des berges, où la profondeur de l’eau et la force du courant ne leur permettraient guère de croître en paix; mais les canaux, les étangs, les mares que l’inondation laisse derrière elle, en étaient littéralement encombrés. Deux espèces surtout, le papyrus et le lotus, sont célèbres en Europe à cause du rôle qu’elles jouent dans l’histoire, la religion, la littérature sacrée ou profane de l’Égypte. Le papyrus se plaisait dans les eaux paresseuses du Delta et il devint l’emblème mystique de cette région; le lotus au contraire fut choisi pour symbole de la Thébaïde. Les anciens confondaient sous ce nom des individus appartenant à trois espèces de nymphéas différentes. Deux d’entre elles, le lotus blanc et le lotus bleu, portent des fruits assez semblables pour la forme à ceux du pavot ; leurs capsules renferment de petites graines de la taille d’un grain de . millet. La troisième espèce, le ISyynphæa nelumbo ou nénufar rose, est décrite fort exactement par Le lotus. Hérodote. « Elle produit un fruit

porté sur une tige différente de celle qui porte la fleur et qui sort de la racine meme : il est semblable pour la forme aux gâteaux de cire des abeilles », ou, plus prosaïquement, à une pomme d’arrosoir. Il est percé, à la partie supérieure, de vingt ou trente cavités dont chacune contient une graine « de la grosseur d’un noyau d’olive, bonne à manger fraîche ou desséchée1 ». C’est là ce que les anciens appelaient la fève d’Égypte2. « On cueille également, ajoute l’historien, les pousses annuelles du papyrus. Après les avoir arrachées dans les marais, on en coupe la tête, qu’on rejette, et ce qui reste est à peu près de

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