CHINOIS
§ 19. Si peu propres que soient les Chinois par leur nature à nous introduire dans la vie historique, à laquelle ils n’ont eux-mêmes aucune part, c’est à bon droit qu’ils sont placés à l’entrée , d’abord parce que, en général, le développement de la race humaine a suivi le cours journalier du soleil, en sorte que, selon toute vraisemblance, les peuples de l’extrême Orient sont sortis les premiers de l’état de demi-sauvagerie des peuples primitifs, et ensuite, parce que les Chinois, à cause de leur caractère typique et de leur immobilisme ne pourraient figurer dans le torrent rapide de l’histoire universelle. Ils restent dans le vestibule pour disparaître à jamais après une courte inspection de leur nature.
Dans l’empire incommensurable de la Chine, dominé actuellement par la race Mandchoue, existe de temps immémorial un peuple d’origine mongole
quî possède, depuis des milliers d’années, la même culture et les mêmes institutions. On ne sait pourtant pas grand’chose de positif sur l’histoire des Chinois, parce qu’ils font remonter leurs dynasties h une antiquité fabuleuse et défigurent tous les événements pour en tirer une satisfaction d’amour-propre. On ne peut admettre comme certains que les récits des voyageurs européens sur la situation et les institutions de la Chine. Après une époque primitive et fabuleuse, ü laquelle appartenaient les célèbres législateurs et organisateurs Fo-hi, Yao, Schun et Yn, l’empereur Wuwang fonda la dynastie Tsche-u, qui occupale trône jusqu’au milieu du in® siècle avant J.-C. Comme cette maison dégénérait et menaçait l’Empire céleste d’une dissolution générale, l’énergique mais violent Schihoang-ti (vers 230) restaura l’ancien despotisme impérial et fit en même temps anéantir les livres sacrés que Confucius avait compulsés d’après les anciennes sources et traditions, en sorte que, par la suite, ils durent être recomposés de mémoire et à l’aide de fragments isolés qui avaient été conservés. Ce fut l’œuvre de la dynastie Ilan (de 206 à 263 après J.-C.) sous laquelle l’empire chinois arriva à son plus haut degré de puissance et d’extension. Dans le vu® siècle de l’ère chrétienne, la Chine eut une dernière floraison sous Tai-tsong qui fut aimé et célébré par le peuple, h cause de sa vertu et de sa sagesse. Après l’extinction de sa maison, la dynastie Tang commença au x e siècle l’époque de décadence. — L’histoire chinoise présente un spectacle peu récréatif : la nomenclature
sèche de circonstances extérieures d’une fatigante uniformité, la représentation de révoltes, de changements de dynasties et de crimes de cour, ne sont relevées par aucune poésie, animées par aucun élément populaire, échauffées par aucun intérêt humain. C’est pourquoi il règne dans toute cette histoire un ton plaintif. — Le peuple et l’empire chinois ont | les dehors d'une nation qui se meut dans des formes d’état réglées et qui est douée d’une haute civili- | salion apparente; mais cette civilisation souvent trop prisée n’effleure que la surface, et elle est restée sans la moindre influence sur le reste du monde, parce qu’elle n’était pas la conséquence d’une force créatrice intrinsèque et d’une activité intellectuelle, mais la suite d’un long exercice extérieur et d’une étude machinale. En Chine tout est ordonné et réglé par des lois, des formes et des habitudes; la liberté et l’indépendance, sources de toute civilisation réelle, sont des trésors inconnus; c’est pourquoi aussi aucun progrès ne se manifeste. Ce manque de développement ascendant est dû en partie au caractère tenace du peuple qui est attaché îi ces traditions et û ccs usages, en partie à l’absence de commerce avec les autres peuples auxquels l’accès du pays est obstinément interdit et rendu difficile par les montagnes, la mer et la haute muraille chinoise que Schi-hoang-ti fit élever au milieu du 111 e siècle pour s’opposer aux invasions des peuples nomades du Nord, en partie enfin au mode de gouvernement despotique -patriarcal. Car l’empereur investi d’un pouvoir sans limites et honoré comme
un dieu sous le nom de « fils du ciel, » aussi bien que la classe aristocratique des lettrés ( mandarins ) partagée en neuf degrés, maintenaient le peuple, traité avec un grand mépris et une grande dureté, dans le respect des traditions et lui interdisaient toute nouveauté. Comme les Chinois ne pouvaient de la sorte faire aucun usage des expériences des nations étrangères, ils restèrent fort en arrière des autres peuples, malgré la connaissance précoce qu’ils eurent de la boussole, de la poudre à canon et d’une espèce d’imprimerie, et malgré leur assiduité et leur activité merveilleuses ; leur industrie même ne peut soutenir de comparaison avec celle des peuples occidentaux, quoiqu’elle fût renommée dès la plus haute antiquité pour la tisseranderie et la sculpture en bois, pour la fabrication de la porcelaine fine et du papier à écrire, etc. L’agriculture, qui est placée sous la protection immédiate de l’empereur, tellement que celui-ci cultive et laboure lui-même une partie de terre déterminée, est l’occupation la plus ancienne et la plus considérée, et forme l’élément d’ordre et de moralisation dans l’organisation chinoise. Par l’introduction et l’entretien de l’agriculture, les pays conquis furent rattachés d’une manière pacifique à l’empire chinois plus étroitement qu’ils n’auraient pu l’être par des moyens violents. Outre l’agriculture dont la situation florissante se manifeste dans les vastes champs de blé et de riz et les nombreux jardins, la culture du thé et la fabrication de la soie sont l’orgueil de la nation et les sources d’énormes revenus. De même
que l’empereur passe pour le protecteur et le promoteur de l’agriculture, de même la sollicitude de l’impératrice s’étend particulièrement sur la culture de la soie. Les Chinois ont devancé les autres peuples dans la fabrication des tissus de soie et des étoffes de laine. Mais en dépit de toute leur civilisation extérieure, de toute leur habileté machinale et de toute leur finesse intellectuelle, les Chinois ne forment qu’une branche desséchée de l’arbre de vie de l’histoire des peuples, une momie embaumée, couverte d’hiéroglyphes et entortillée de soie. — Leur éducation ne se propose point de développer les facultés de l’esprit pour constituer une pensée indépendante, mais seulement d’enseigner ce qu’ont fait et su leurs devanciers ; c’est pourquoi l’on n’éveille que la raison et le savoir-vivre pratique et l’on n’exerce que la mémoire, tandis que l’imagination , la poésie, toutes les inspirations et tous les sentiments élevés restent sans soin et sans culture. Chaque science, chaque affaire publique est exposée en maximes que l’on apprend par cœur ; chacun est examiné, le guerrier comme le fonctionnaire civil et le juge. De même que les employés forment une hiérarchie étroitement articulée et fondée sur l’obéissance et Insubordination, de même les grandes et les petites villes, les bourgs et les villages de l’immense empire peuplé outre mesure et couvert de localités sans nombre, ont entre eux un ordre de rang déterminé , en sorte que toute vie communale indépendante est bannie et que l’état maintenu dans une centralisation rigoureuse, régi par un méca-
nisme bureaucratique et surveillé par une armée d’inspecteurs, ressemble à une machine dont les rouages s’engrènent les uns dans les autres. Cette éducation, celte manière de vivre et ce système de gouvernement ont rendu les Chinois lâches et impuissants ; peuple servile et rampant, sans vigueur, sans dignité, sans essor intellectuel, ils sont pourtant pénétrés d’une aveugle infatuation d’eux-mêmes et d’un mépris superbe envers les autres peuples. Leur langue qui ne consiste pas en lettres, mais en certains signes qui expriment une idée déterminée, est si difficile et si incommode, qu’il faut beaucoup d’années pour apprendre seulement à la lire. Les Chinois honorent, comme fondateur de leur littérature, aussi bien que de leur religion intimement liée h leur organisation patriarcale, le sage Confucius (Kong-fu-tse, 550-479) qui assembla et coordonna les anciennes doctrines, histoires et traditions et donna par là de la fixité et de la fermeté à la coutume indécise.
Les doctrines de Confucius sont consignées en quatre livres sacrés (Kings) en partie composés par lui-même, en partie compilés d’ouvrages anciens, de traditions et de coutumes; ces livres qui sont en grande vénération parmi les Chinois comprennent : 1) Y-Kirtg, dont le contenu est philosophique; 2) Li-King, livre des rites et cérémonies; 3) Schi-King, livre de cantiques; collection de vieux chants nationaux pleins de grâce, de dignité et de beauté; 4) Schu-King , le livre fondamental des lois, des mœurs et de la politique. Ces Kings, et surtout le dernier, contiennent, outre l’histoire qui remonte à un passé fabuleux et les préceptes religieux, des principes sur l’art do
gouverner et sur le droit public, et des enseignements pour la vie civile, consistant en règles de prudence, en apophtegmes, etc. La religion, qui n’apparaît chez les Chinois que comme conscience de la communauté publique dans laquelle l’individu a la conservation de lui-même comme membre du tout, consiste en une foule de cérémonies et de pratiques superstitieuses et en préceptes moraux et philosophiques. Les Chinois n’ont pas de mot ou de signe propre pour représenter un être immatériel d’essence divine. Leur religion est un simple système de morale qui peut être ramené au principe de la soumission illimitée des enfants à leurs parents, des femmes à leurs maris, des sujets A leurs princes.
Toutefois, dans l’intuition du ciel ( Thien ) existe l’idée de Dieu, l’idée de l’unité absolue, de l’ordre universel. Ce principe supérieur, ce résumé de l’ordre éternel de la nature, de la raison et de toutes les lois, est considéré comme unité concrète dans l’empereur. Il est le fils du ciel, le représentant de Dieu sur la terre, il a pour mission de maintenir les lois. — La langue particulière aux Chinois n’a point de grammaire’ véritable; car les déclinaisons et les conjugaisons, à l’aide desquelles les autres langues peuvent exprimer un si grand -nombre de rapports, leur sont étrangères; les relations réciproques des mots ne peuvent être déterminées et indiquées que par leur position et à l’aide de particules. Tout le trésor linguistique des Chinois se compose de 450 monosyllabes qui, au moyen de quatre intonations différentes, forment 1203 vocables. Avec un nombre si restreint d’expressions, le même mot, prononcé exactement de la même manière, ne peut manquer d’avoir différentes significations, et les mots les plus en usage expriment de 30 jusqu’à 40 idées.
INDOUS
§ 20. Les Ariens. Dans le Thibet, aux sources du Dsjihun (Amu, Oxus) et du Gihun (Sihon, Jaxartes) habitait dans les temps les plus reculés un peuple nomade bien conformé et susceptible de culture, qui donnait lui-même la dénomination de « les Excellents, » Arja (Ariens) à ses.clievaux et à ses troupeaux de bœufs. Lorsque les Ariens, eédant il la soif de migration inhérente à tous les peuples pasteurs, quittèrent leur patrie, une partie d’entre eux s’établirent dans les provinces situées au nord des monts Hindukhu et appelées par les anciens Sogdiane, Bactriane, Hyrcanie et Arachosie; les autres s’avancèrent davantage, traversèrent les défilés sud-ouest de la montagne et s’emparèrent du pays riche et fertile qu’arrose Y Indus (Sindhu). Les premiers, appelés aussi Iraniens, ou, selon le langage sacré, peuple de Zend, fondèrent un système religieux (§8) que leur empruntèrent ensuite leurs
dominateurs les Môdes et les Perses; désignés par les autres peuples de l’antiquité sous le nom d’iNdiens ou d’Indous , d’après le nom de leur fleuve principal, ils furent les fondateurs de ces formes d’état et de ces formes judiciaires particulières, de cette remarquable littérature sanscrite, que nous admirons encore aujourd’hui dans ses restes et dans ses traditions. La population primitive, race brune aux mœurs rudes et sauvages, fut en partie détruite ou repoussée dans les forets par les envahisseurs ariens, en partie assujettie et réduite à l’esclavage. — Les Arja habitèrent le pays des cinq fleuves jusqu’au fleuve sacré Sarasvati, à partir de leur immigration sur le territoire l’Indus qui doit être placée dans le 111 e siècle avant notre ère, jusque dans le xv e siècle. Partagés en un grand nombre de tribus , sous la conduite d’anciens, de chefs de famille et de rois, ils menèrent une vie pastorale et champêtre; ils adoraient le dieu du soleil Indra, le dieu de l’espace céleste, Varunas et les autres puissances physiques, par des hymnes et des sacrifices (Sonia) et raffermissaient la vigueur virile par des luttes de tribu à tribu. Les plus anciennes parties des Véius contiennent encore quelques-unes des hymnes et quelques-unes des invocations que l’on chantait aux fêtes des dieux et aux banquets des morts et qui ont été conservés et transmis par la tradition orale. La séparation des castes n’était pas encore connue; chaque père de famille pouvait s’approcher des dieux par des prières et des offrandes ; les sacrifices solennels que les rois oflraieut pour leur tribu
étaient accomplis seulement par certaines familles sacerdotales privilégiées et fort estimées des princes. Dans leur extension progressive vers le sud, iis semblent déjà avoir atteint au xiv e et au xm e siècle les embouchures de l’Indus et noué des relations commerciales sur les côtes méridionales avec les Égyptiens et les Phéniciens. Car le pays d 'Ophir, d’où les navigateurs phéniciens tiraient des pierres précieuses et de l’or, des singes et des paons, du sandal et de l’ivoire, était situé vers le bas Indus (Àbhira).
Les Védas. On reconnaît cet état patriarcal avec le culte naïf de la nature dans les hymnes de la plus ancienne partie des Fédas, le Rigveda, assemblage de saints cantiques dans lesquels les ancêtres des Indous qui habitaient aux bords des cinq fleuves, prient pour leur prospérité et celle de leurs troupeaux, saluent le lever de l’aurore, célèbrent la lutte du dieu qui porte la foudre (Indra) contre la puissance des ténèbres, et exaltent le secours céleste qui les a sauvés dans leurs combats. Ces chants sont rangés d’après les familles de chanteurs à qui on les attribue ; ils n’ont, pas tous un caractère religieux, plusieurs appartiennent à la poésie mondaine et même à la poésie badine. Le Rhigvcda aussi bien que les trois livres suivants, ont été par la suite fort étendus par les prêtres et rangés en trois grandes divisions : le Sam- Alla, collection de cantiques et de prières ; le Brahmana qui contient les plus anciennes prescriptions rituelles, définitions philologiques, légendes, etc., et le Sulra, dans lequel sont îonsignés les dogmes les plus importants, les instructions religieuses et les préceptes pour les sacrifices. Le deuxième et le troisième livre, le Samaaveda et le Jadschur (Jajur) vedet renferment des hymnes, des sentences et des formules religieuses à l’usage du culte divin , et enfin, la collection la plus récente
Y A lhar va veda peut être considéré comme un complément du Bigvcda; il se compose principalement de sentences destinées à préserver des effets pernicieux de la colère divine, de la maladie et des animaux nuisibles, des imprécations contre de méchants ennemis, des invocations de forces salutaires, etc. Les Yédas sont composés dans une langue sacrée, langue morte aujourd’hui, le sanscrit, idiome parfait par la richesse des mots, l’euphonie et la construction, qui fut de bonne heure l’objet d’études grammaticales dans les écoles des Brahmanes. Les déclinaisons et les conjugaisons de la langue sanscrite sont plus perfectionnées, plus riches et plus variées que celles de la langue grecque, et leurs règles d’harmonie, de construction et de liaison des mots attestent une étonnante habileté philologique. Il existe une analogie remarquable entre un grand nombre de mots et de formes de mots de la langue indienne et ceux de la langue grecque, de la langue romaine et d’autres langues. Cette analogie s’étend presque à toutes les racines et à tout l’organisme grammatical.
§ 21. Les Ariens aux bords du Gance. A) Age héroïque. La conquête du pays bas aux bords du Jamouna et du Gange forma un second degré de développement; elle commença vers le XIV e siècle avant notre ère et fonda une période d’héroïsme, pleine de hauts faits guerriers, dont le souvenir s’est conservé dans les plus anciennes légendes de l’épopée nationale, du Mahabharata et du Ramayana, et dans les noms de quelques princes et de quelques familles souveraines. Dans l’étroit pays où le Saravasti sacré forme une limite séparative entre la région de l’Indus et celle du Gange, des combats sanglants furent livrés pendant des siècles avant
que les Ariens parvinssent à la possession durable de la contrée bénie. Ce ne fut pas seulement la population noire primitive qui, après une violente résistance, dut céder â la force des armes et fut en partie exterminée, en partie assujettie ou contrainte de se retirer sur les montagnes ou dans les forêts; les expéditions postérieures des Ariens repoussèrent aussi vers l’Orient les étrangers qui étaient arrivés auparavant et les chassèrent des résidences dont ils s’étaient péniblement emparés. Ces guerres de conquête eurent pour conséquence une transformation complète des mœurs et des habitudes. Au lieu de petits démêlés et de coups de main pour enlever des troupeaux ou des pâturages, de grandes expéditions furent entreprises, des batailles furent livrées , de hardis faits d’armes accomplis ; les chefs de tribus devinrent des chefs d’armées escortés d’une noblesse militaire, les cantiques religieux des Védas furent remplacés par des chants guerriers et héroïques, qui constituèrent dans la suite des temps l’épopée de l’Inde. En même temps, l'assujettissement des anciens habitants servit de fondement à la séparation rigoureuse des castes. Après la conquête du pays, les tribus ariennes fondèrent plusieurs royaumes. Les Matsjas, les Çourasenas et le peuple pasteur des Jadavas armés de massues, s’établirent aux bords du Jamouna et bâti- , rent les villes d 'Indraprastha et de Mathoura; entre le Jamouna et le Gange se fixèrent les Pantschalas et la race héroïque des Kourous dans la ville royale d'Haslinapoura; plus à l’orient, les Koçalas habi-
tèrent autour de la splendide capitale à' Ayodhya; Varanasi (Benarès) fut le siège des Kaçis ; les Magadhas et les Videhas s’établirent sur le Gange inférieur. Patalipoutra (Palibothra) située à l’endroit où la Çona afflue dans le Gange, devint plus tard très célèbre par sa magnificence et sa culture de l’ancienne civilisation indoue.
L’épopée indoee. C’est de ce temps de la conquête que découlent les légendes héroïques et les chants de guerre qui forment le noyau et la substance des deux grandes épopées, le 'Mahabharata et le llumayana. Après avoir été longtemps transmis et répandus par la tradition orale, ils furent enfin mis en ordre et colligés, le Mahabharata par Vyasa, le Ramayana par Valmiki , qui, l’un et l’autre, appartiennent comme Homère au règne du mythe. Mais comme chaque génération a ajouté des compléments et des intercalations et s’est efforcée d’accommoder la poésie traditionnelle scion l’esprit, le degré de développement et l’intuition religieuse de son époque, non seulement l’épopée indienne est devenue une masse informe par son extension démesurément accrue et par ses épisodes et ses éléments de siècles différents , mais elle a encore subi beaucoup d’altérations de langue, de forme et de narration et a été fréquemment défigurée dans son essence la plus intime. Le caractère originel, guerrier et héroïque, fut remplacé, entre les mains de3 Brahmanes, par des points de vue religieux et sacerdotaux ; et l’œuvre s’étendit à l’infini par l’interpolation de doctrines religieuses et morales. Dans le Mahabharata, le récit de la • grande guerre » est interrompu par le célèbre entretien Bhagavad-Ghita (chant divin), dans lequel Crischna donne à Ardschouna des instructions théologiques sur les questions profondes de la philosophie religieuse, pendant dix-huit chants, en présence des deux armées qui sont aux prises. Beaucoup d’autres épisodes et de traditions
INDOUS
indiennes, comme par exemple, l’histoire de N a! a et Damayanti, l’histoire idyllique du fidèle Savitri, etc. , ont été entrelacés dans le Mahabharata, dont le sujet principal est » le dit de la grande guerre » ou la lutte entre les deux races parentes de héros, les Kourous et les Pandavas. Dourjodhana, roi d’Hastinapoura,le chei des Kourous, avait partagé d’abord le royaume avec les fils de Pandou, ses parents, parmi lesquels on remarque «/ oudhischthira et Ardschouna. Mais en jouant aux dés contre Dourjodhana, J oudhischthira perd son royaume et tous ses trésors; les fils de Pandou se retirent alors dans la forêt, où ils promettent de rester treize ans. Séduits par le rusé Crischna — qui plus tard fut particulièrement célébré sous le nom de « l’acheteur de vaches « (Govinda) et dont la poésie, moitié lyrique, moitié dramatique , Gita Govinda qui appartient à une époque postérieure , rappelle les exploits ainsi que les amourettes avec des bergères — les Pandavas rompent cependant leur serment et commencent contre les Kourous la grande guerre à laquelle prennent bientôt part toutes les tribus ariennes. Les Kourous, parmi lesquels ressortent surtout le vieillard héroïque Bhisehma et la poétique figure de Cama, ont d’abord l’avanlage ; mais à la fin leurs adversaires sont vainqueurs par l’artifice et la perfidie de Crischna qui conduit le char d’Ardschouna. — Tandis que les chants les plus anciens du Mahabharata respirent un esprit belliqueux et exaltent les héros » qui ne se sont jamais retournés dans le combat et qui tombent blessés à la poitrine, « les vertus passives de la fidélité, de l’obéissance, de l’amour filial ou conjugal, occupent la première place danS le Ramayana. Rama est un modèle de vertu , dans lequel la morale indienne trouve son expression la plus complète; les hauts faits chevaleresques sont relevés et consacrés en lui par la piété, le sentiment du devoir, la résignation dans le malheur ; c’est pourquoi il est évident que les traditions héroïques du Ramayana appartiennent à un temps postérieur. Rama, le vertueux fils du roi d’Ayodhya, est frustré de ses droits au trône par la ruse do sa belle-mère;
IHSTOIKE ANCIENNE.
il se retire dans la forêt avec son épouse Sita qui ne veut pas l’abandonner. Là, il combat contre les esprits géants (Rakschasas) et les démons du midi, et excite ainsi la colère du puissant roi des géants Ravana de Lanka (Ceylan). Pour se venger, celui-ci enlève Sita dans son ile. Rama, pour reconquérir son épouse, s’allie aux singes ou hommes des bois , par lesquels, aussi bien que par les Rakschasas qui troublent les œuvres pieuses des pénitents , il faut entendre les sauvages tribus de la population primitive du Dekhan. Soutenu par le roi des singes Hanouman, Rama passe à Ceylan sur un pont construit en roches de corail et délivre sa fidèle Sita. Dans l’intervalle , les quatorze années de bannissement sont écoulées, et Rama retourne à Ayodhya où il gouverne avec tant de bonheur et de sagesse que son règne fonde un âge d’or. — De même que dans le Mahabharata la conquête de la plaine du Gange forme le motif historique , dans le Rmayana, c’est l’expansion des Ariens vers la péninsule méridionale. Car il est à peine douteux que ce soient là d’anciennes traditions et d’anciens souvenirs des premiers essais de colonisation du Dekhan et des violents combats qui s’y rattachent avec les sauvages habitants autochthones , et que la première extension pacifique de la religion et des coutumes ariennes et le fondement des villes et des royaumes futurs, résultent des saints pénitents et des sages qui secondèrent l’expédition de Rama et instituèrent par la suite des lieux de pèlerinage aux endroits où son pied s’était posé. Sita signifie tillon et Rama porte- charrue ; ainsi l’allégorie devient transparente.
B) Les Ariens sous la domination des Brahmanes. Ces guerres de conquête semblent avoir ébranlé et brisé la force nationale des Indous. Aussi ne fut-il pas difficile à la classe des prêtres, après que la tranquillité fut rétablie, de déposséder la classe affaiblie des guerriers du rang qu’elle avait occupé
PF.UPLES OniEXTAUX. — IX'DOÜS. 85
jusque-là, surtout que le climat énervant et Ja grande fertilité des bords du Jamouna et du Gange disposaient à uné existence tranquille, livrée à la contemplation religieuse et aux occupations pacifiques, plutôt qu’ils ne favorisaient une surexcitation guerrière et une vie de lutte. Ces circonstances, jointes à la nature passive du peuple, sollicitaient les Brahmanes à tenter de courber sous une loi sacerdotale toute la vie intérieure et extérieure de la nation. Ils remplacèrent l’ancienne religion de la nature parla doctrine panthéiste de l’émanation qui considère Brahma comme l’àme du monde (§ 8). Ils arrêtèrent le libre essor du peuple par une étroite disposition de castes, dans laquelle fis s’assignèrent la première place, et enchaînèrent l’activité de la vie par d’innombrables prescriptions cérémonielles et rituelles, par des sacrifices et tles purifications sans fin ; au moyen de la doctrine inquiétante de la régénération et des punitions de l’enfer, ils prêtèrent à la vie terrestre une couleur sombre, et étouffèrent toute énergie et toute exaltation joyeuse; ils représentèrent un ascétisme ténébreux plein de pénitences et de macérations, une mortification de la chair et des désirs sensuels par l’absorption dans un être divin imaginaire, comme la voie la plus sûre pour affranchir l’àme des liens du corps et la ramener, après ses épreuves terrestres, dans sa céleste patrie. En même temps, ils appliquèrent leur esprit à un savant formalisme et à des subtilités scolastiques, en vue de régler et de gouverner la nouvelle conception.
Castes. D’après les Yédas, il y a trois castes pures : les Brahmanes sortis de la bouche, les Kschatryas (guerriers) sortis des bras, et les Vaisyas, (laboureurs, commerçants et industriels) sortis des pieds de Brahma. Ces trois castes peuvent lire les livres sacrés et participer aux sacrifices; elles sont nées deux fois, c’est à dire régénérées. La quatrième caste, celle des Soudras, se compose des habitants primitifs qui ont été assujettis et qui parlent une langue entièrement différente, mais qui appartiennent au cercle de vie et de croyance brahmanique; elle est servile et méprisée. Elle est exclue de la communauté religieuse et ne reçoit point la consécratiou des régénérés par la ceinture sacrée. C’est de cette caste que sortent les domestiques ; à présent elle est devenue dans l’Inde la caste qui s’occupe réellement d’industrie et d’agriculture. Les Brahmanes sont sacrés et inviolables ; on ne peut leur infliger de punition corporelle pour aucun crime, tandis qu’une offense qui leur a été faite n’est jamais effacée et reçoit les plus cruels châtiments dans le temps et dans l’éternité. Am Brahmane appartient la garde de la religion, la lecture et l’interprétation des Védas, la direction des sacrifices, des prières et des purifications, l’administration de la justice, la culture des sciences et des arts, le conseil des rois, et dans toutes ces fonctions, il doit être un modèle de sagesse, de droiture et de moralité. C’est pourquoi il peut prétendre au même respect que la divinité.
Les Kschatryas , auxquels appartenaient les rois, formaient la noblesse militaire; la défense du pays et le maniement des armes leur étaient confiés. En possession de grands biens et richement payés par les rois, pourvus d’armes et de munitions, ils menaient une vie exempte de soucis et égayée par les exercices militaires, la chasse et les chansons de guerre. A l’opposé des Vaisyas roturiers, les prêtres et les guerriers formaient les deux premières classes. — Outre ces castes pures, reposant sur une descendance régulière dans un mariage de condition égale, il existait des castes mêlées et impures, dans lesquelles on comp-
tait les rejetons des habitants primitifs de l'Inde qui restèrent inaccessibles à la culture brahmanique , aussi bien que les enfants d’alliances matrimoniales illicites; le nombre s’en accrut tellement dans la suite des temps, qu’aujourd’hui plus de quarante castes héréditaires subsistent côte à côte : la plus vile et la plus rebutée était celle des Tchandalas dont l’occupation consistait à emporter la charogne et à exécuter les criminels. Les Tchandalas, plus connus sous le nom de Parias, étaient en butte à un mépris général, Ils ne pouvaient jamais demeurer dans des villes, dans des bourgs ou des villages ni dans le voisinage de ceux-ci; ce qu’ils touchaient était réputé impur, jusqu’à l’eau même sur laquelle leur ombre s’étaient étendue; quiconque les regardait seulement se tenait pour souillé. Lorsqu’ils se montraient sur des grands chemins, si des brahmanes ou seulement des gens de leur suite venaient à passer, ils étaient poursuivis, dispersés, tués comme des bêtes sauvages, afin qu’on ne respirât pas le même air qu’eux. On suppose que nos bohémiens ou égyptiens descendent d’eux. Si d’un côté cette séparation absolue en classes et en fonctions héréditaires eut pour conséquence le maintien des particularités nationales et l’élévation de l’agriculture, de l’autre elle favorisa la servilité du peuple et l’oppression des classes inférieures par les classes supérieures.
C) État politique et judiciaire de l’Inde. Les Brahmanes ne soumirent pas à leurs lois la vie religieuse seulemeut et le domaine de la foi, auxquels ils donnèrent une empreinte spiritualiste particulière • ils cherchèrent aussi à renfermer dans le cercle de leur intuition la vie politique et civile dans tous ses modes d’expression et à la régler au moyen de leurs prescriptions. A cette fin, ils érigèrent un code qui procédait prétendûment de Manou
et reposait sur une inspiration divine; ce livre devait être valable pour tous les États de l’Inde et, à l’aide de peines sévères et d’un rigoureux despotisme royal fondé sur l’autorité de la police, tenir le peuple dans l’obéissance et la soumission. Le code de Manou attribuait aux rois, qui appartenaient à la caste des guerriers, la puissance la plus étendue; en retour du secours qu’ils prêtaient au despotisme, les Brahmanes obtinrent alors des privilèges de toute nature : leurs biens étaient exempts d’impôts, ils formaient le conseil du roi et guidaient ses résolutions pour le gouvernement et pour l’administration de la justice. — La nation indienne ne fut jamais unie par un lien commun, mais de même que les castes isolées vivaient ensemble sans intérêts généraux, de même le royaume se divisa en une foule d’Ëlats plus ou moins grands, sans cohésion extérieure. Les royaumes particuliers à leur tour consistèrent en une quantité de villes et de villages qui n’étaient plus ou moins réunis que pour les impôts et la surveillance. Les impositions étaient si lourdes qu’elles devinrent bientôt des extorsions. Non seulement on prélevait un droit considérable sur les produits du sol et les matières premières, mais le commerce et l’échange étaient frappés de taxes et de péages, et les artisans et journaliers étaient obligés de travailler pour rien un jour par mois. Il existait en outre des capitations et des dons qu’on appelait gratuits. Ces institutions politiques et sociales étaient peu propres à diriger les regards du peuple indien vers la vie publique; il se détour-
INDOUS
naît de la réalité désolante dans laquelle un sombre despotisme, joint à l’élévation des charges, à la brutalité et à l’arbitraire des fonctionnaires, anéantissait toute jouissance de la vie, surveillait tout élan de l’esprit, et il cherchait le bonheur et le salut dans le domaine de la foi et de l’imagination, dans le monde des fantaisies et des rêves.
Code de Manou. Le code de Manou que l’on représente tantôt comme le premier homme, tantôt comme le premier roi, tantôt comme le premier sage ou le premier prêtre, contient : 1) les préceptes des Védas; 2) les » coutumes des biens, » c’est à dire le droit traditionnel et les anciennes coutumes juridiques des provinces particulières et notamment du pays sacré aux bords du Jamouna ; 3 ) les sentences et les doctrines des prêtres et des sages du passé. Le livre s’ouvre par un récit de la création, il traite de l’éducation, puis des règles du mariage, des devoirs domestiques, des jeûnes et des purifications, du culte, du gouvernement et de la législation, de l’administration de la justice ; il s’occupe ensuite du commerce, des castes mélces, des pénitences et des expiations, et il se ferme par la migration des âmes et la vie après la mort. Il est divisé en douze livres; les lois seules sont écrites en vers. Dans sa forme actuelle, il appartient au vu* siècle avant J.-C. — Les lois de Manou comparent les rois aux dieux. * Brahma créa le roi, en prenant des parties de la substance des huit gardiens du monde, que le roi réunit en sa personne. Comme Indra, le brillant firmament, le roi surpasse en éclat tous les mortels ; comme Indra verse pendant quatre mois de l’eau du ciel, il inondera son peuple de bienfaits. Comme Sourya, le dieu du soleil, le roi darde des rayons dans tous les yeux et dans tous les cœurs, personne ne peut le regarder en face; comme Sourya, durant huit mois, tire par ses rayons l’humidité de la terre, le roi tirera de scs
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sujets des impôts légitimes. Comme Vayou (le vent) vole autour de la terre et de toutes les créatures et les pénètre, la puissance du roi pénétrera partout. Comme Yama dans le monde souterrain, le roi est le maître de la justice; comme Yama, quand le temps est venu, juge scs amis et ses ennemis, ceux qui l’honorent et ceux qui le méprisent, le roi jugera ses sujets. Comme Yarouna, le dieu qui borne le monde, saisit à la fin et retient les coupables, le roi tiendra les criminels prisonniers. Comme Agni, le roi est le feu sacré ; il détruira au feu de sa colère tous les transgresseurs, des familles entières avec leurs biens et leurs troupes, et sera inexorable envers ses ministres. Comme les hommes se réjouissent à l’aspect du dieu de la lune (Tschandra) ils se réjouiront à la vue du bon souverain ; comme Kouvera répand le superflu, le regard favorable du roi dispense des biens. »
D) Brahmanisme et Bouddhisme. Dans leur existence paisible et uniforme aux bords du Gange, les Brahmanes se livrèrent de plus en plus aux spéculations sur les rapports entre le monde et Brahma. Ils séparèrent l’esprit et la matière, le corps et l’âme, et en attribuant au surnaturel seul une existence réelle, en assignant comme tâche à la vie l’absorption en Brahma, ils tombèrent dans des doctrines fantasques et dans des rêveries sur le néant du monde des phénomènes et le divin torrent de vie qui remplissait tout. Ils mirent une contemplation passive et une placide méditation bien au dessus de l’emploi des facultés physiques et intellectuelles pour le bien de l’humanité, et, dans leur orgueil présomptueux, ils s’abstinrent de tout commerce avec les classes inférieures du- peuple. C’est par l’observance servile de
commandements, de prescriptions et de règles innombrables, sur tous les accidents de la vie, par des pénitences et des mortifications, par une confiance dans les œuvres extérieures de sainteté sans tension d’esprit et sans élévation morale, par des purifications, par l’abstinence de viande (car selon la doctrine de la transmigration des âmes, les âmes humaines pouvaient aussi habiter dans les animaux) par la mortification de la sensualité et des désirs charnels, que les Brahmanes cherchèrent à résoudre le problème de la vie et à participer au repos éternel dans le sein de Brahma. Ainsi, il arriva que, sur les bords du Gange, les Indous devinrent complètement étrangers à la vie réelle et active, et vécurent dans un monde imaginaire avec le ciel pour patrie. Les spéculations des Brahmanes avaient enfin atteint une hauteur qui menaçait de détruire toute vie pratique, lorsque Bouddha « le réveillé, » un fils de roi de Kapilavastou sur l’un des versants de l’Himalaya, devint le fondateur d’une nouvelle doctrine qui prit bientôt une grande extension et influa puissamment sur les idées de l’Orient. Bouddha porta un coup décisif au système du monde des Brahmanes, en niant Brahma et tous les dieux du ciel, en contestant aux Védas leur vertu sanctifiante, en recommandant, au lieu de l’ascétisme cruel, des lois de sacrifice et de purification, une morale de bienveillance, de miséricorde et de charité envers toutes les créatures; il renversa la hiérarchie des castes avec l’orgueil des classes supérieures, par la doctrine de l’égalité de tous les hommes. Mais renfermé dans le
cercle de pensées de l’Inde, il vit aussi le but de l’existence terrestre dans un anéantissement de toutes les passions et de tous les désirs, dans une inertie pleine de vertus passives. Bouddha renonça à sa haute condition, se retira, couvert de haillons, dans la solitude des forêts où il se livra à la recherche de la vérité éternelle au milieu des pénitences et des macérations les plus dures. Lorsqu’enfin il eut reçu la lumière, il se présenta comme fondateur de religion ; il ne vécut point, comme les Brahmanes, dans la retraite et dans les déserts; mais, accompagné de quelques disciples, il parcourut la contrée du Gange, et annonça sa doctrine de l’affliction et du salut du monde. Il ne se tourna point vers les classes supérieures, comme les Brahmanes, mais vers le peuple entier sans distinction, vers les « régénérés » comme vers les Soudras et les Tchandalas; il enseigna « une loi de grâce pour tous » et attira par là ceux qui étaient humiliés et opprimés, et qui attendirent de lui la délivrance du joug des castes et des liens héréditaires. La doctrine de l’égalité de tous les hommes, la promesse d’un repos éternel comme couronnement d’une vie pleine de vertu et de charité, et l’affranchissement des systèmes fantastiques et de la sanctification par les œuvres produisirent une impression profonde. De jeunes croyants, couverts, comme le maître déifié, de haillons jaunes, répandirent avec un rapide succès sa doctrine par tout le pays, d’Himavat jusqu’à Ceylan, et de vastes monuments commémoratifs (Stoupas) avec des maisons de réunion monastiques s’élevèrent sur tous les
points pour les sectateurs qui renonçaient au monde (Bhikschous). Les Brahmanes regardèrent avec inquiétude la propagation croissante de la doctrine de Bouddha. Ils cherchèrent à la contrarier, en rapprochant leur système religieux du peuple et du monde réel par le perfectionnement de la doctrine des incarnations (§ 8) et en étendant, à cet effet, l’ancienne épopée populaire par l’addition de l’entretien pénétrant de Bhagavad-Gita. Le bouddhisme eut aussi la plus grande influence sur le développement de l’art dans l’Inde. Les stoupas en forme de coupoles, appelés généralement pagodes par les Européens, que les Bouddhistes élevèrent comme monuments commémoratifs sur les restes mortels de leur maître, adorés comme des reliques, excitèrent les serviteurs de Brahma ù bâtir aussi à leurs dieux des temples et des demeures et à les orner de figures et de symboles. Telle fut l’origine des temples de rocher, des grottes d’Ellora, deSalsette, d’Éléphantine, etc., que l’on admire encore aujourd’hui. — Mais les Brahmanes ne voulurent introduire aucune modification dans les nombreuses cérémonies du culte, ni dans l’ascétisme, ni dans la disposition des castes; c’est pourquoi leurs efforts pour déposséder le bouddhisme restèrent sans succès. Plusieurs rois mêmes, et avant tous Açoka, confessèrent la nouvelle religion. Enfin les Brahmanes réussirent à provoquer contre leurs adversaires des persécutions sanglantes qui prirent bientôtun caractère redoutable et eurent pour conséquence, la destruction presque totale des Bouddhistes dans l’Inde citérieure. L’ordre suivant, donné par un
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roi. est un témoignage de la violence de cette persécution, qui semble avoir atteint son point culminant dans le sixième siècle après J.-C. :
« Du pont aux montagnes de neige, quiconque, vieillard ou enfant, n’étrangle pas les Bouddhistes, sera étranglé? »
Par ce pont, il faut entendre le détroit de Ceylan et du Dekhan, et par ces montagnes de neige les hauteurs de l’Himalaya.Mais la doctrine de Bouddha eut beau perdre des sectateurs dans l’Inde, elle en regagna bientôt abondamment par sa grande extension dans l’ile de Ceylan, au Tliibet, en Chine et dans d’autres pays; seulement, en se répandant, elle se grossit d’éléments hétérogènes, et pour s’accommoder à des idées religieuses étrangères elle alla peu à peu au devant de la décadence où nous la voyons aujourd'hui. Le système des bouddhistes se compliqua de saints et de divinités sans nombre; leurs dogmes dégénérèrent en un mysticisme farouche et aventureux, leurs livres religieux se multiplièrent à l’infini, leur culte consista en cérémonies pompeuses, mais vides de sens ; la prêtrise ascétique, réputée méritoire, et la vie inactive de Bhikscliou dans les maisons religieuses (Viharas) donnèrent naissance ù une hiérarchie ambitieuse et puissante.
Les ïrItres de Bouddha. — Monuments. Les nombreux prêtres qui estimaient comme sainte et méritoire une vie oisive et contemplative, s’écartèrent de la vie pratique et du commerce avec le peuple , fondèrent comme les moines chrétiens,
des ordres et des maisons religieuses (cloîtres) et cherchèrent à parvenir à l’état de 8ai" + -M par l’abstention de toutes les jouissances, par le renoncement au mariage (célibat), par le dépouillement de tout bien terrestre, et par l’observance d’une foule de rites superstitieux, de formules de prières (rosaires) et d’œuvres de piété (processions, exercices de pénitence, pèlerinages). Le plus nombreux clergé bouddhiste se trouve dans le Thibet où il compte la moitié des habitants et le Dalaï-Lama, chef temporel et spirituel à qui l’on rend des honneurs divins. — 11 était d’usage de renfermer les reliques de Bouddha dans des coffres précieux et d’élever autour ou au dessus un monument (Stoupa) qui avait ordinairement la forme d’un cylindre avec une coupole. On conte que le roi Açoka de Madagha (vers 250 avant J.-C.) fit ouvrir les huit Stoupas qui contenaient dans l’origine les reliques de Bouddha (sauf une qui se trouvait à Ramagra) et qu’il fit partager ces sept amas de reliques chacun en 12,000 parties, soit au total en 84,000 parties. Après avoir renfermé de nouveau les reliques ainsi divisées dans des coffres d’or, d’argent, de cristal et de lapis lazuli, Açoka les répartit entre les 84,000 villes et localités de son royaume et fit bâtir au dessus de chaque coffre une Stoupa et, en outre, près de chaque Stoupa un couvent (Vihara). Dans les endroits que Bouddha avait sanctifiés par sa présence, où il avait prêché, enseigné et fait des miracles, des monuments commémoratifs furent également élevés; le roi Açoka fit aussi contraire des Stoupas pour conserver les restes des disciples les plus éminents de Bouddha, et le culte des reliques reçut par là une extension encore plus grande. Sur les murailles de presque toutes les Stoupas, Bouddha était représenté assis, les jjras croisés, dans la position du repos , de la méditation ou de l’enseignement : des inscriptions, contenant les sentences de Bouddha, les axiomes de sa doctrine, entouraient ces images. Le zèle à honorer Bouddha et ses saints dans des images et à glorifier leur mémoire par des monuments, donna
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un grand essor à l’architecture et à la plastique indiennes et excita l’émulation des Brahmanes. Ainsi s’élevèrent les vastes temples de grottes à Karli, à Aganta, à Ellora et ailleurs. Les excavations d 'Ellora (au centre de l’Inde citérieure) , de Salsette (près de Bombay) et de l’ile à' Èléphantine (golfe de Bombay) où des temples, des habitations, des passages avec des figures et des inscriptions sont creusés dans le rocher les uns au dessus ou à côté des autres sur une étendue de plusieurs lieues, ainsi que les monuments commémoratifs des Bouddhistes en forme de tours, excitent encore aujourd’hui l’étonnement des voyageurs et attestent la haute puissance de la classe des prêtres et les efforts dévoués du peuple qui travaillait au service de la religion. Les monuments d’Ellora sont surtout remarquables; ils surpassent de beaucoup, pour la perfection du dessin et le raffinement de la composition, tous les autres monuments de même nature. Grottes, temples et habitations sont entaillés dans une ceinture de montagnes rocheuses qui s’étend en demi-lune sur une étendue de plus d’une lieue, et contiennent, avec les ornementa et les sculptures qui les couvrent, une abondance si infinie de détails ingénieux et difficiles , qu’ils n’ont pu être achevés que dans un temps incalculable par des milliers et des milliers de mains avec une persévérance et une patience qui dépassent toute imagination. Cependant, ni ces constructions ni les sculptures des Indiens n’ont une valeur artistique. Les formes de leur architecture sont lourdes, ampoulées, surchargées et, de plus, entièrement indécises ; ce n’est ni la forme rectiligne ni la forme curviligne, ni la poupole ni l’angle droit qui dominent, mais presque partout on rencontre une bigarrure de tous ces éléments; en ce qui concerne la sculpture, il se manifeste dans leurs productions une mollesse qui se complaît en bouffissures des formes du corps ; eette manière flasque de traiter les parties charnues sans indiquer la charpente osseuse et les muscles produit, surtout en rapport avec l’énorme dimension du corps, l’impression dn relâchement et de la sensualité impuissante.
§ 22. Culture postérieure de l’Inde. Lorsque l’Inde, par l’expédition d’Alexandre, fut mise en contact avec la civilisation de la Grèce et de l’Asie antérieure, la vie indienne était déjà arrivée à son terme, l'activité créatrice était éteinte. L’esprit spéculatif et raffiné avait imaginé et appliqué une foule de systèmes; il se reposait fatigué et livrait aux générations futures de merveilleuses images comme des types pour la vie intérieure et la vie extérieure. A la vérité, les intuitions religieuses subirent encore quelques modifications dans le cours des années; à la vérité les arts et les sciences furent très cultivés sous l’influence du génie grec, et l’Inde, par son alliance avec les États civilisés de l’époque d’Alexandre, prit un essor grandiose sous le rapport de l’industrie et du commerce; mais la force productive était épuisée, les formes primitives de la vie restèrent inaltérées. Alors commença pour l’Inde cette stagnation, cette atonie intellectuelle qui se révèle tôt ou tard dans tous les royaumes orientaux, comme la malédiction du despotisme et du joug des castes. La littérature et la philosophie ne produisirent plus que des amplifications des anciennes idées-mères. Les formes de culte et de croyances se disjoignirent de plus en plus, les scissions de sectes se multiplièrent de la même façon que les séparations de castes, et le polythéisme devint si bariolé, si complexe et si divers, que l’unité originelle du monde de Brahma disparut complètement. A cette époque de scission des sectes appartiennent les Pourànas , enseigne-
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ments théoiogiques et philosophiques, légendes et préceptes rituels et ascétiques qui, dans leur forme actuelle, remontent à peine au delà du xi® ou du xii c siècle de notre ère, mais qui ont été tirés d’écrits plus anciens. Par contre, plusieurs sciences furent cultivées avec ardeur. La grammaire acquit de bonne heure un haut degré de perfectionnement et fut l’une des matières essentielles de l’enseignement brahmanique; Y astronomie fut des plus florissantes, sous l’influence des Chaldéens et des Grecs qui portèrent vraisemblablement dans l’Inde la connaissance du zodiaque; la médecine fut étudiée avec soin; l’algèbre et la numération décimale sont originaires de l’Inde; c’est de là qu’elles arrivèrent, par les Arabes, en Europe. Les Brahmanes avaient peu de dispositions pour l’histoire ; cependant les Annales des Bouddhistes ne sont pas sans valeur. Les Indiens des temps postérieurs ont encore brillé dans la poésie. Le drame qui, dans son alliance avec la danse et la musique, était connu depuis longtemps des Indiens, atteignit une haute perfection, sous l’influence grecque. La gracieuse légende de Sacountala ou « l’anneau de reconnaissance, » du poète Calidasa, qui vivait au 11 e siècle de notre ère, excita, lors de sa première apparition dans la traduction anglaise, une telle admiration, qu’elle fut bientôt reproduite dans toutes les langues de l’Europe. La fable des animaux et son amplification en épopée des animaux était déjà connue dans l’Inde dès la période macédonienne. Des recueils de fables et de contes indiens pénétrèrent en Europe par
l'intermédiaire des Grecs, des Perses et des Arabes. Le sujet de beaucoup de nos fables les plus répandues et d’un grand nombre des contes arabes des mille et une nuits est emprunté à l’Inde. La danse, image de la vie tournoyante du monde, devint plus tard une partie constitutive du culte ; elle était exécutée surtout dans les solennités religieuses , par des danseuses publiques, nommées bayadères. — L’industrie et le commerce que les Brahmanes dédaignaient et qu’ils abandonnaient entièrement aux Vaisyas, prirent avec le temps un élan remarquable ; c’est là que se montra le seul bon effet de l’institution des castes. Exclus de la vie intellectuelle et supérieure, libres de distractions extérieures, les Vaisyas consacrèrent toute leur activité aux travaux manuels et transmirent leur dextérité à leurs successeurs. Ils découvrirent l’art de tremper le fer en acier, et leurs ouvrages de bronze , d’or et d’argent firent déjà l’admiration des Grecs; leurs tissus de coton , de laine et peut-être de soie furent estimés dans toute l’antiquité; ils possédaient également une grande habileté dans la préparation des pierres précieuses. Le commerce de terre et de mer ne prit pas un développement moins significatif; des routes furent établies, des entrepôts fondés, des ports ouverts au commerce étranger. De grands chariots ou des caravanes transportaient dans les villes éloignées ou sur les bords de la mer pour l’exportation lointaine, les précieux produits du sol, l’or et les pierres précieuses, le bois de sandal et le safran, l’encens, l’huile et les perles de la mer,
aussi bien que les produits de l’industrie, les tissus de soie, les vêtements de pourpre, les teintures et les outils de métal. Des sociétés de commerce dont les affaires étaient très étendues amassaient de grandes richesses, au point d’exciter souvent la convoitise des rois et des employés, -r Mais à quoi pouvaient servir au peuple indien tous les dons de la nature et de l’industrie? Asservi par la contrainte des castes et le despotisme, inquiété par la crainte de la régénération et des châtiments de l’enfer, tourmenté par les pénitences et l’accomplissement d’œuvres de sainteté, déchiré par le morcellement du pays en une quantité d’états et de peuplades sans lien commun, il lui manquait le sentiment qui élève et vivifie, le sentiment de la liberté et de l’amour de la patrie. Lâche et peu propre à la guerre, il devenait le butin de tous les conquérants qui lui mettaient leur pied d’airain sur la nuque, et se courbait avec une résignation stupide sous tous les jougs étrangers. Dans son orgueilleux mépris de tout ce qui était exotique, il conservait avec obstination les institutions traditionnelles et les lois de ses devanciers, et ne voyait qu’un attentat contre ses droits sacrés dans chaque effort tenté pour l’affranchir de sa superstition et de ses mœurs cruelles. Jusqu’à présent même, on n’a pas pu déraciner complètement l’ancienne tradition qui impose à la veuve le devoir tragique de chercher dans les flammes un trépas volontaire pour suivre son époux dans le royaume des morts. Douée des çharmes les plus séduisants de la nature, l’Inde
PEUPLES OP.IENTAUX. — INDOUS. 99
passait de temps immémorial pour le pays des merveilles; aussi la terre promise des légendes, des contes et des poésies fut-elle dès l’antiquité le but de grandes expéditions de conquête et d’entreprises hardies.