ÉGYPTIENS ET ÉTHIOPIENS
§ 25. MércE et Ammonium. En Nubie, où le fleuve blanc dont les sources inconnues se trouvent sur une montagne couverte de neige près du méridien, et le fleuve bleu qui descend de l’Abyssinie, se réunissent au Nil, qui, alors, se répand en innombrables chutes d’eau (cataractes) ù travers le pays montagneux, existait autrefois une population de nègres et de Libyens aux cheveux plats, qui menaient une vie sauvage, soit comme chasseurs, soit comme pêcheurs (ickthyophages) ou comme pasteurs habitant dans des cavernes (troglodytes). Celte agrégation était soumise ù l’institution des castes et, sous le nom de Méroë, constituait un régime sacerdotal dans lequel les prêtres exerçaient la souveraineté, choisissaient le roi parmi eux, et dans le cas où il cherchait à se soustraire à leur direction, lui enlevaient la couronne et la vie en vertu des arrêts de l’oracle. Plusieurs États sacerdotaux do
même nature semblent procéder de celui-ci sous la forme de colonies, notamment l’État du temple Ammonium avec le célèbre oracle de Jupiter Artimon ( Amoun ) aux cornes de bélier, dans une pompeuse oasis du désert libyen, couverte de forêts do palmiers, d’oliviers et de dattiers; la colline sacerdotale du mont Barkal, à l’est du Nil, avec les pyra- . mides qui se trouvent près du village de Mérawé ; et pardessus tout, selon l’ancienne opinion, l’État sacerdotal de Thèbes, la glorieuse métropole des riverains du Nil. Dans tous ces États, un roi des prêtres (pharaon) responsable vis-à-vis de la caste des prêtres, se trouvait, comme représentant du dieu du soleil, à la tête de la communauté séparée en castes ( hiérocratie ).
Les débris d’anciens temples, de colonnes, de tombeaux, de pyramides, de sphinx et de sculptures de toute nature, qui ont été découverts dans la vallée de Sennaar (district actuel de Schcndi) et dans d’autres endroits, attestent la puissance et la splendeur passées de cet état éthiopien, dont la capitale Méroè semble avoir été le centre du commerce entre le nord de l’Afrique, l’Arabie, la Babylonie et l'Inde. — La ressemblance enlrc la civilisation de Méroë et celle de l'Égypte rend indubitable qu'il a dû exister un échange de rapports entre les deux pays ; mais les opinions sont partagées sur le point de savoir si les institutions égyptiennes procèdent de Méroë, ou si cet état éthiopien est redevable de son éducation aux habitants de la vallée du Nil, ou si enfin, dans l’origine, l’ancien état de Thfcbes et les contrées du Nil ayant reçu de Méroë les éléments de leur civilisation, l’ont ensuite devancée et ont à leur tour reporté en Ethiopie leur culture plus élevée. La supposition d’après laquelle la civilisation éthiopienne s’est étendue de Méroë en descendant le Nil, manque de tout fondement ; comme
le démontrent les recherches récentes , tout indique, au contraire, que la civilisation a pénétré par degrés du bas vers le haut pays. L’organisation égyptienne s'accorde trop avec la nature du pays et du fleuve pour qu’on puisse en chercher le germe autre part que dans la vallée même du Nil. Méroë était sans doute une colonie de Thèbes. — L’Égypte, avec les territoires limitrophes de l’Afrique, excitait dans l’antiquité comme dans les temps modernes, la curiosité et l'envie des voyages.
§ 26. Division de l’Egypte. L’Égypte fut, de bonne heure déjà, divisée en trois parties. I. Haute-Égypte (Thébaïde) avec les chutes du Nil (cataractes) près des îles de Phila, d’ Éléphantine , etc., et sur les deux rives du fleuve les ruines grandioses de Thèbes, parmi lesquelles le palais du temple de Karnak aux gigantesques masses de colonnes, aux débris de colosses et de statues en grès de couleur, en beau marbre, en granit ronge ou noir. Le chemin qui y conduit du groupe des ruines de Luxor (le deuxième grand palais des Pharaons) est une allée d’une longueur de 6,000 pieds, formée par des sphinx énormes placés à dix pieds de distance l’un de l’autre, la route la plus grandiose que les hommes aient jamais construite. Parmi les curiosités de la Haute-Égypte, on remarque encore : l’énorme colonne de Memnon, statue de l’ancien roi Aménophis, qui autrefois rendait, dit-on, d’elle-même des sons harmonieux au lever du soleil; les quarante tombeaux de rois, avec leurs voûtes et leurs portiques énormes creusés, au milieu d’un horrible désert, dans la pente d’un rocher nu ; la ville souterraine des morts (catacombes) avec ses chambres sépulcrales, ses labyrinthes et ses trésors d’ustensiles, d’ornements, de parures antiques, de momies, de rouleaux de papyrus, etc. Tout meurt dans la vallée des » tombeaux des rois » où une nature exubérante a poursuivi son œuvre de création au milieu du jeu sauvage des éléments. Les rois n’auraient pu se choisir, comme lieu de repos éternel, un endroit plus morne que celui-là; il
semble en effet que là s’ouvrent les portes du monde souterrain.
II. Égypte centrale qui renferme la capitale Memphis, les débris du labyrinthe, aux nombreux détours, les groupes de pyramides parmi lesquelles celle de Chéops bâtie près du village de Ghize excite surtout l’étonnement par sa masse imposante et sa hauteur qui est de plus de 450 pieds; le lac Moeris creusé par le roi qui lui donna son nom, et destiné à régulariser les débordements du Nil. III. Basse Egypte, appelée Delta à cause de la forme triangulaire que lui donnent les deux principaux bras du Nil et le rivage de la mer; elle avait pour capitale Héliopolis, qui plus tard fut effacée par Alexandrie, et comprenait d’autres lieux historiques remarquables : Sais, Nauaratis, et Bus iris qu’on assigne pour résidence au fabuleux tyran du même nom, qui immolait tous les étrangers. — Le Nil qui, après les dernières chutes d’eau, prend un cours plus paisible et amène ses flotâ à la mer entre de hautes collines, rend le pays fertile par ses inondations régulières. Lorsque la neige fond sur les hautes montagnes et que les pluies périodiques des pays tropicaux augmentent l’abondance des eaux, le fleuve commence à grossir vers le solstice d’été et s’élève durant trois mois, du milieu de juin au milieu de septembre ; en juillet déjà, il dépasse ses rivages ; en août, lorsqu’il approche de son plus haut point, environ vingt pieds au dessus de son niveau ordinaire, on ouvre les digues et l’on conduit les eaux dans les canaux afin d’arroser les régions éloignées. Pendant cette période, le pays ressemble à une mer d’où les villes et les * endroits élevés sortent comme des îles. Lorsque les pluies sont passées, le fleuve rentre peu à peu dans son lit, laissant partoat après lui l’excellent limon qu’il a charrié dans son cours à travers les hauts pays de montagnes. En octobre, la terre sèche ; elle est ensuite labourée et se couvre bientôt de semailles vertes qui lui donnent l’apparence d’un jardin. Les Grecs ont appelé avec raison le pays d’Égypte un » présent du Nil ; « sans lui, la vallée serait devenue la proie du désert. Dans toute l’antiquité.
l’Egypte passait pour un # grenier d’abondance. » — Comme dans l’Inde (§ 24), les castes élevées du pays du Nil appartenaient à la race caucasienne mieux douée sous le rapport physique et sous le rapport intellectuel, tandis que les classes inférieures appartenaient sans doute à une souche qui formait la transition entre la race caucasienne et la véritable race nègre. Les Égyptiens ont, dans leurs idées religieuses, dans certaines sciences (géométrie et astronomie), certaines institutions et certains usages, une ressemblance si grande avec quelques peuples asiatiques, aussi bien avec les peuples de race sémitique qu’avec les Indous, qu’on ne peut méconnaître une influence de l’Asie sur les riverains du Nil. Cette influence pourtant n’est admissible que dans les temp3 très reculés, avant que la civilisation et la nature propres de l’Egypte fussent définitivement établies. Car la situation du pays borné par les montagnes, le désert et la mer, aussi bien que le caractère national, exclusif et hostile aux étrangers, s’opposait aux influences et aux perfectionnements exotiques.
Les origines de l’histoire égyptienne sont puisées en partie dans les fragments d’un ouvrage historique et religieux qu’un prêtre égyptien, Manétüon (Manulho) a composé au lit* siècle avant J.-C. sur des documents du temple, mais avec beaucoup d'ignorance et d’inexactitude, en partie dans les écrivains grecs ou autres, en partie dans les inscriptions et les images qui figurent sur les débris de l’antiquité ou dans les rapports et les descriptions des voyageurs.
§ 27. Les Pharaons. A l’entrée du Delta, là où le fleuve s’étend en plusieurs bras, existait un État très ancien qui avait pour centre la ville de Memphis. Depuis Ménès (vers 3000), à qui l’on attribue la fondation de la ville, jusqu’à l’invasion des Ilycsos , peuple pasteur d’origine sémitique, on cite une série de rois qui ornèrent l’état de Memphis de grandes
tu
constructions, notamment le long des montagnes de rochers de l’ouest, où s’étendaient les chambres sépulcrales avec leurs monuments et les tombeaux des rois avec leurs pyramides. Les noms des rois les plus célèbres de la race des Pharaons de Memphis, étaient Chéphren et Chêops (2300), les constructeurs des plus hautes pyramides, Sésorlosis (2300), qui tourna le premier ses armes vers le sud et rendit les Nubiens tributaires, et Moeris (2200), le troisième de la dynastie Amenemha, qui creusa près de Memphis, dans la vallée de Fayoum, le lac qui porte son nom ; on lui attribue aussi la grande et magnifique merveille du labyrinthe, palais royal avec des chambres, des cours et des vestibules innombrables au dessus et au dessous du sol, où toutes les provinces et tous les districts du royaume trouvaient un centre commun pour les entreprises et les sacrifices solennels. Au rapport des Égyptiens, bientôt après la mort de Moeris (vers 2100), des tribus errantes de la Syrie et du nord de l’Arabie firent irruption dans Je pays du Nil, subjuguèrent le royaume et gouvernèrent avec violence et dureté le peuple tributaire. La tyrannie des Hycsos(1380), dura plus de 500 ans, jusqu’à ce qu’enfin quelques rois de la Haute-Égypte (Thèbes) délivrèrent le pays. Les Hycsos, retranchés derrière l’eau et les marais de l’embouchure orientale du Nil bravèrent longtemps les attaques des ennemis; mais enfin le roi Tlioutmosis (vers 1580) les expulsa. L’endroit où se trouvait leur camp fut appelé d’abord Abaris (fort des Hébreux) et plus tard Péluse (ville des Philistins); depuis lors Thèbes fut le
siège souverain des Pharaons. Thoutmosis bâtit le palais royal de Karnak, dont les colonnes brisées et les débris de murailles fout encore aujourd’hui l’admiration des voyageurs. L’un de ses successeurs, Aménophis (vers 1500), illustra son nom par des expéditions victorieuses vers le sud et l’est et par la fondation du grand palais et temple de Luxor au sud-ouest de Karnak sur une terrasse élevée au bord du Nil. Son second successeur, Séthos (1445-1396), poursuivit ses conquêtes, comme on le voit par les figures d’un temple de Nubie qui provient de lui; son fils Ramsès le Grand, que les Grecs appelèrent Sésostris (1396-1328), fut le héros guerrier le plus célèbre de tous les rois d’Égypte. Il rendit les Éthiopiens tributaires et s’avança, avec ses armées et ses chariots victorieux, en Syrie, dans l’Asie-Mineure et en Mésopotamie. Bien des siècles après sa mort, dans les pays conquis, des obélisques portaient encore des inscriptions qui attestaient sa puissance et sa grandeur. Il orna aussi son royaume de palais royaux et de temples, dont on entrevoit encore l’ancienne magnificence dans les débris grandioses de statues et de sculptures. Son quatrième successeur fut Ramsès ou Rhamsinil le riche, fondateur de la grande trésorerie. — Les quatre siècles de la domination des Pharaons à Thèbes furent pour l’Égypte une époque de gloire et de splendeur. Les Pharaons portèrent à diverses reprises leurs armes victorieuses au délit des anciennes limites du royaume, vers la Nubie et Dongola, jusque chez les nègres, vers la Libye et la Syrie ; les armées egyp-
tiennes campèrent plus d’une fois sur les bords de l'Euphrate et une fois sur les côtes occidentales de l’Asie-Mineure. Aucun de ces souverains ne manquait d’oflïir son butin îi Ammon dans le temple de Tlièbes, aucun ne négligeait d’embellir la ville de nouveaux, édifices. Tlièbes « aux cent portes » la ville immense assise sur les deux rives du Nil, avec ses palais et ses temples sans nombre, ses monuments et ses sépulcres, faisait l’admiration de l’antiquité, comme ses ruines excitent encore aujourd’hui l’étonnement des voyageurs. Mais les constructions colossales de Memphis et de Tlièbes sont en même temps des preuves éloquentes de la servitude du peuple et du despotisme des souverains. On ne pouvait s’approcher de la majesté royale qu’en se prosternant; les commandants, les gouverneurs et les prêtres mêmes rampaient dans la poussière devant le maître dont un signe décidait de la vie ou de la mort de chaque sujet. Les Égyptiens sont allés plus loin qu’aucun autre peuple dans l’exaltation de la puissance souveraine, ils ont rendu à leurs rois des honneurs divins. D’après la doctrine des prêtres, de même qu’à l’origine des choses les Dieux régnaient sur l’Égypte, de même les Pharaons régnèrent ensuite à la place des Dieux. Ils ne descendent pas seulement des Dieux, ils sont eux-mêmes Dieux du pays. — Le roi était le chef suprême de l’État comme de la religion et du clergé, l’auteur de tout droit et de toute législation; un cérémonial rigoureux et un brillant étal de cour empêchaient tout contact entre lui et scs subalternes.
§ 28. Mais la puissance de Thôbes s’effaça à son tour. Des rois éthiopiens conquirent le pays et le gouvernèrent durant plusieurs générations. L’un de ces rois éthiopiens, Tirrhaka (vers 700) fit la guerre en Syrie et en Palestine aux belliqueux Assyriens de l’Euphrate et du Tigre. Après sa mort, les Égyptiens reprirent courage et brisèrent le joug étranger; les chefs de douze districts se partagèrent l’autorité royale et constituèrent une dodécarchie. Celle-ci finit à Psammétique (670-616) de Sais , qui, avec l’aide de mercenaires d’Ionie et de Carie, vainquit ses collègues et s’acquit la monarchie. Il transporta son siège dans la Basse-Égypte et entra en relation avec les Grecs et les Phéniciens. Psammétique attira des mercenaires grecs dans le pays, favorisa leur établissement dans la Basse -Égypte (Naacratis) et encouragea la culture étrangère aux dépens de la culture indigène. Aigris par cette nouveauté, plus de 200,000 Égyptiens de la caste des prêtres et de celle des guerriers émigrèrent en Nubie où ils fondèrent au delà d’Eléphantine un État particulier sous la protection du roi de Méroë. Depuis lors, l’organisation égyptienne fut sensiblement modifiée par des influences étrangères; aux quatre castes primitives on en adjoignit trois nouvelles (pasteurs, bateliers du Nil, interprètes). Néciio (616 600), fils de Psammétique, marcha sur les traces de son père. Il encouragea le commerce et la navigation ; il chercha à ouvrir de nouvelles voies au trafic par le prolongement de l’ancien canal de la mer Méditerranée vers le golfe Arabique; il jeta les fondements d’une puis-
sance maritime et fit doubler le cap méridional de l’Afrique par des matelots phéniciens. Néclio renouvela aussi les expéditions guerrières des Pharaons en Asie. Déjà la Syrie et la Palestine étaient conquises et une immense armée avec d’innombrables chariots s’était avancée à travers les déserts de Syrie jusqu’aux confins de la Mésopotamie (604). Mais la grande défaite des Égyptiens, près de Circesium (Karchemiscb) sur l’Euphrate, par Nebucadnetsar (§ 24) mit fin aux plans de conquête. Sous Hophra, le deuxième successeur de Néclio, que les Grecs appellent Apriès (t 570), tout ce qui avait été gagné fut de nouveau perdu ; et après qu’il eut entrepris une expédition contre la ville marchande grecque deCyrène au nord de l’Afrique, les soldats égyptiens, irrités des préférences accordées aux mercenaires d’Ionie et de Carie, se révoltèrent contre le roi, le tuèrent et élevèrent leur général Amasis (570-526) au trône des Pharaons. Mais les espérances des Égyptiens au sujet de l’expulsion des étrangers, ne se réalisèrent pas. Amasis marcha sur les traces de ses prédécesseurs ; il accueillit aussi les marchands et les mercenaires grecs et se montra favorable à la civilisation, aux mœurs et à la religion helléniques. La richesse, le luxe et le plaisir élurent domicile dans la Basse-Égypte; le commerce était florissant; Sais pouvait rivaliser avec Memphis et Thèbcs pour les monuments de l’art. Mais les jours de splendeur étaient comptés. A peine Amasis était-il mort que Cambyse (§ 48) roi des Perses, porta la guerre dans le célèbre pays
d’Égypte. Le fils d’Amasis, Psamménit (525), vaincu à la sanglante bataille de Péluse ( Suez ) perdit le royaume , que les Perses gouvernèrent alors pendant deux siècles, sans parvenir cependant à nouer une alliance intime avec la Perse. Car plus Cambyse montrait de fureur contre les moeurs, les institutions et les rites égyptiens, plus la nation opprimée persistait dans ses habitudes et dans son horreur de tout ce qui était étranger. Sa haine intérieure se manifesta par plusieurs soulèvements qui pourtant échouèrent. Au milieu duv e siècle surtout, les Égyptiens, ligués avec les Libyens et soutenus par les Athéniens, s’efforcèrent desecouerlejougdes Perses, et bien qu’à la fin leur infériorité finît par succomber, l’entreprise fut néanmoins glorieuse. Ces aspirations vers la liberté sont plus mémorables pour la nation que beaucoup de hauts faits de son temps de grandeur et de puissance. Plus tard, les Perses furent expulsés par les Grecs et les Macédoniens, ceuxci durent céderaux Romains ; mais le peuple égyptien demeura sans mélange, conserva ses mœurs et ses institutions premières, et, brisé par une longue servitude, devint l’esclave des uns comme des autres. Aujourd’hui encore, les Coptes chrétiens, dont la langue et la manière de vivre procèdent des anciennes races primitives, n’ont rien de commun avec leurs dominateurs mahométans.
§ 29. Monuments, arts et institutions des Égyptiens. L’Égypte possédait déjà, dans les temps les^ plus reculés, d’innombrables villes et villages et une haute civilisation. Les
sciences, les arts et les professions civiles y étaient en honneur, de sorte qu’on a considéré le pays du Nil comme le berceau mystérieux de toute culture humaine. Les égyptiens étaient très versés dans l’astronomie, dans la supputation du temps et la division de l’année ; seulement ils travestissaient leurs connaissances astronomiques en divinations et en rêveries astrologiques. Mais la malédiction de la contrainte des castes, l’atonie intellectuelle et l’absence de libre essor, pesèrent sur la nation et furent cause qu’elle resta pendant des siècles au même degré et que d’autres peuples durent compléter ce qu’elle avait commencé. Les sculptures raides, mises au service d’une ténébreuse idolâtrie, avec leur expression typique et leur attitude impassible, n’acquirent la beauté et la liberté qu’en passant par les mains des Grecs , de même que la médecine , la géométrie et d’autres connaissances abandonnées aux soins des prêtres, ne furent érigées en sciences que par eux. — Comme la religion égyptienne rendait la continuation de l’Ame dans le monde inférieur dépendante de la conservation du cadavre, il régnait parmi eux une coutume particulière, celle d’embaumer les morts pour les préserver de la corruption, et de les conserver alors comme momies dans des conduits souterrains et des chambres sépulcrales. On consolida les tombeaux des rois par des pyramides dont le nombre s’élève, le long des montagnes de rochers de l’ouest, à plus de trente d’une hauteur de 20 à 450 pieds. La construction consistait en un tombeau creusé dans le rocher et surmonté d’une colline carrée qui allait en diminuant vers le haut. Chaque roi commençait sa pyramide aussitôt qu’il montait au trône ; il la construisait dans de petites proportions pour être sûr d’avoir un tombeau complet. A mesure de la durée de son règne, il l’agrandissait en l’entourant de nouvelles enveloppes. Lorsqu’il mourait, on achevait seulement la croûte extérieure et à la fin le monument funèbre se trouvait toujours en rapport avec la durée de la vie du roi. Après l’inhumation du cadavre, l’entrée était fermée par des carreaux de roc et défendue encore çà et là dans
l’intcrieur, par des blocs de pierre. Autour des tombeaux des rois, on plaçait ceux de leurs parents e de leur entourage. On prétend que 100,000 hommes ont travaille pendant quarante ans à la pyramide de Chéops. Les rois de Thèbes commençaient de la même manière, immédiatement après leur avcnemeut au tiônc, à creuser leur sépulcre dans la montagne et continuaient à ouvrir des allées, des escaliers et des chambres jusqu’à ce que la mort interrompît l’œuvre et que le tombeau fût fermé après le dépôt du cercueil dans la » chambre d’or. « Ainsi fut construite la * ville des morts » de Thèbes où des tombeaux sans nombre, pareils à des cellules d’abeilles, sont creusés en rang dans le rocher; on y montait et l’on en descendait par des escaliers droits ou tournants, des couloirs, des allées et des galeries. — Les prêtres acquirent une très grande puissance par suite de la nature superstitieuse du peuple qui se trahissait dans la multitude des êtres révérés comme divins (§ 8), des temples et des sanctuaires, et dans la foule de fêtes et de cérémonies religieuses, de formules de prières, de règles de purification, de lois rituelles, de rites sacrés et de sacrifices de tout genre. Ils présidaient à l’ensemble de l’organisation religieuse, dirigeaient les innombrables actes sacrés, qui traversaient toute la vie humaine depuis la circoncision jusqu’à l’enterrement., occupaient tous les emplois et les places de juges, et étaient les seuls à cultiver et à connaître les arts et le3 sciences, qu’ils détenaient comme un privilège de leur ctat au moyen de l’écriture sacrée et symbolique.
Il y a trois espèces d’écritures symboliques : hiéroglyphique, 1 * hiératique et la dèmotique. Les deux premières se rencontrent surtout sur les obélisques ou colonnes creuses et pointues d’un seul bloc de granit, qui étaient érigées devant les vestibules ( pylônes ) du temple, ainsi que dans les nombreuses inscriptions dont les monuments, les murailles du temple et les tombeaux étaient couverts; la dernière, en usage dans la vie civile, se trouve le plus fréquemment sur les rouleaux préparés avec la plante aquatique nommée papyrus. Les temples de grottes que
les Pharaons firent creuser dans la vallée supérieure du Nil et qu’ils ornèrent de riches sculptures dont les sujets étaient empruntés à leur vie guerrière, attestent également la haute puissance de la classe des prêtres et de la royauté théocratique qui s’appuyait sur elle. Le peuple asservi, au contraire, était sans courage et sans énergie, comme sans aptitudes et sans vertus guerrières. Le manque de liberté personnelle lui enlevait la dignité, source de toute véritable moralité. Le bonheur des Égyptiens se bornait aux joies domestiques, leur moralité aux vertus privées.
Les obélisques étalent des parties des grandes constructions de temples, qui consistaient en colonnades, en pylônes en forme de tours, en portiques, etc., et étaient garnies de sculptures, de sphinx et de figures de toute espèce; quelques-unes de ces constructions, portant des inscriptions qui donnaient des renseignements sur l'édification, furent transportées par les Romains dans leur capitale où elles sont encore debout aujourd’hui; il se trouve également un obélisque (de Luxor) à Paris. En sculpture, les Égyptiens produisaient des ouvrages non moins surprenants qu’en architecture, quoique le caractère religieux de l'art égyptien obligeât les artistes à tenir les statues assises ou debout dans une attitude raide, dans un repos sérieux et solennel, et à les priver par là de vie et de mouvement; il faut admirer sans doute l’aptitude technique des sculpteurs égyptiens qui parvenaient à tailler dans les pierres les plus dures, dans le porphyre et le granit, des œuvres remarquables et notamment les énormes sphinx, symboles de la plus grande force corporelle et intellectuelle; mais te véritable but de l’art, qui est d’élever et d’ennoblir la manifestation sensuelle par la beauté, leur demeura étranger. Les figures en relief et les peintures distinguées par la fraîcheur et la vivacité des couleurs, qui se trouvent sur les murailles des temples, dans les chambres de momies, sur les sarcophages et les monuments, représentent les scènes les plus variées de la vie publique cl de la vie privée. L'architecture passait cependant
pour le premier des arts, auquel étaient subordonnées la sculpture et la peinture. La musique, la danse et la poésie étaient également cultivées. — Les hiéroglyphes que le savant français Champollion a le premier réussi à déchiffrer, figuraient réellement les objets qu’ils voulaient exprimer, ou désignaient par un signe symbolique correspondant ce qui ne pouvait être littéralement représenté (par exemple un lion pour la magnanimité ou la force) ou bien enfin consistaient en signes phonétiques qui figuraient des objets dont les premiers sons étaient les letlres à désigner (par exemple Main ou Mer pour M). L’écriture hiératique se composait d’abréviations symboliques, connues des seuls prêtres ; l’écriture démotique, au contraire, dont on se servait pour les besoins ordinaires, était simple et se composait de caractères alphabétiques. — Dans la science et la littérature, les Égyptiens n'ont rien produit de durable ; le sentiment et l’imagination qui conduisent ù la poésie, étaient moins prononcés chez eux que la raison et la finesse d’esprit ; par contre, ils étaient très habiles on industrie, en agriculture et en horticulture. Ils surpassaient la plupart des peuples dans la manipulation du bois, de l’argile, des pierres et des métaux; ils savaient préparer le verre et le cuir, et liraient parti, de diverses façons, des produits de leur pays et notamment du papyrus dont ils faisaient du papier, des cordes, des voiles de navires, etc. ; leurs étoffes en fils de coton et de lin (vêtements de Byssus) étaient très célèbres. Dans la vie domestique, ils avaient des meubles et des ustensiles nombreux, cl les vases, les ornements, etc., travaillés avec goût en métaux précieux ou communs, prouvent que le luxe ne leur était pas étranger. — Les Égyptiens apportaient un soin extraordinaire à l’inhumation des cadavres et à la conservation des momies dans leurs tombeaux. Les lieux de repos devaient être situés dans des endroits solitaires cl écartés dont le caractère correspondît avec la tranquillité de la tombe; ils devaient être sûrs et fermes pour préserver les morts de tout dérangement et les tombeaux de toute profanation; ni la violence de la nature ni la volonté des hommes ne pouvaient porter atteinte aux corps des trépassés. C’est pourquoi chacun construisait les monu-
menls funéraires de ses parents, préparait à l’avance son propre tombeau aussi solidement que possible et l'ornait selon ses moyens. — L’embaumement des cadavres, dont une montagne d’asphalte était la partie constitutive la plus importante, avait lieu avec plus ou moins de dépense selon le rang du défunt. Apres l’embaumement, chaque partie isolée du corps était enveloppée de plusieurs tours d'étoffes très fines, et le tout était emmailloté dans des couvertures. Dans les bandelettes, sur le ventre et sur la poitrine, on trouve des idol.es d’or ou d’argent, notamment des figures d’Osiris, des scarabées, etc. Sur les momies préparées à grandi frais on étendait une couverture de coton et de plâtre collés ensemble, et l’on peignait 5 la place de la figure un portrait du mort, et sur le reste du corps des hiéroglyphes: les momies étaient souvent pourvues de riches colliers et d'autres ornements Elles étaient alors déposées dans un cercueil de bois de sycomore, qui était parfois placé à son tour dans un sarcophage de granit orné de sculptures; c’est ainsi qu’elles étaient posées debout dans les chambres sépulcrales. Ces catacombes, que possédait chaque ville égyptienne et qui se trouvent dans les montagnes de rochers situées à l’ouest du Nil, sont des attestations vraies de tous les arts et de toutes les sciences de la vie domestique des anciens Égyptiens; car le faste ne s’étalait point dans leurs habitations, « auberges de nuit des vivants, mais dans ces cryptes, résidences durables .de l’ûme attachée à leur corps.