PHÉNICIENS
§ 30. Navigation, commerce, industrie, colonies. Entre les côtes de la Méditerranée et du Liban aux cèdres nombreux (§ 17, VII), habitait le peuple commerçant et navigateur des Phéniciens. Ses villes les plus importantes étaient Sidon, « le marché des nations, » et la riche et puissante Tyr. L’activité industrielle et l’étude conduisirent ce peuple à plusieurs découvertes, telles que celles du verre, de la teinture de pourpre et des caractères d’écriture. Les Phéniciens étaient habiles dans la fonderie, le tissage, l’architecture et dans d’autres arts ou préparations ; dans le travail des mines et des métaux ils surpassaient tous les autres peuples. La situation favorable de leur pays les poussa vers la mer. Leurs vaisseaux élégants ne visitèrent pas seulement les côtes et les îles de la Méditerranée, pour y trafiquer des productions de leur propre pays et de celles de l’Orient lointain ; mais ils s’aventu-
rèrcnt même au delà des colonnes d’IIercule (Gibraltar), pour échanger leurs denrées contre l’étain des îles Britanniques et l’ambre jaune de la mer Baltique, et entreprirent des explorations hardies vers l’Arabie méridionale et l'Inde (Ophir). Entre leurs mains passaient l’or et les perles de l’Orient, la pourpre tyrienne, l’ivoire et les peaux de lions de l’intérieur de l’Afrique, l’oliban, le lin d’Égypte, les vases d’argile et les vins fins de la Grèce, le cuivre de Cypre, l’argent d’Espagne, l’étain anglais, et à l’instigation du roi égyptien N écho (§ 28 ), ils doublèrent même le cap sud de l’Afrique dans un voyage de trois années. Us fondèrent des établissements (colonies), en Grète et en Cypre, dans les îles de la mer Ægée, au sud de l’Espagne, Tcv'tessus (Tarista), Jlispalis et la riche Godes (Cadix), et au nord de l’Afrique. Le commerce de caravanes des Phéniciens n’était pas moins actif avec les anciens États des bords de l’Euphrate, avec l’Arabie heureuse et l’Égypte. Tout ce que peuvent le courage, la perspicacité et la fougue, les Phéniciens l’ont tenté pour donner un développement complet au commerce et à ce qui s’y rattache, la navigation, la fabrication, la colonisation, et pour servir d’intermédiaires entre l’Orient et l’Occident. Tyr eut le plus grand éclat sous le roi Hiram, contemporain de Salomon (vers 1000). La ville était ornée de temples et de palais somptueux, protégée par de gigantesques travaux de fortifications, et,- sous la protection du roi des Juifs, le commerce prit un essor extraordinaire. Mais les Tyriens n’exercèren leurs forces que dans un sens. Plus
soucieux de gain pacifique et de lucre commercial que de gloire, d’honneurs militaires et de conquêtes, ils se soumettaient chez eux à la supériorité et aux tributs étrangers, et au loin, dans l’établissement de leurs colonies, ils poursuivaient surtout un but mercantile et ne se hasardaient que rarement sur un champ de bataille. Cette soumission n’était point une marque de lâcheté; la navigation dans des eaux inconnues et avec des navires armés demande des cœurs vaillants et les Phéniciens ont souvent prouvé qu’il s’en trouvait parmi eux. C’était l’absence de civisme, qui caractérise les Phéniciens, malgré l’esprit de race le plus vivace et le plus fidèle attachement à la ville natale. La liberté ne les séduisait point et ils n’avaient aucune soif de domination. Lorsque la famille d’Iliram eut été exterminée par le grand-prêtre de la déesse A star té et que celui-ci réunit dans sa maison la dignité royale et le ministère sacerdotal, la société tyrienne fut en proie à la dissension et à la guerre civile. Pygmalion, arrièrepetit-fils du grand-prêtre, tua le mari de sa sœur Ëlissa, généralement appelée Didon, qui s’expatria alors avec une partie des Tyriens mécontents. Ils fondèrent sur les côtes du nord de l’Afrique, vis-àvis de la Sicile, la ville marchande de Carthage, qui éclipsa bientôt la réputation de la mère-patrie.
La cote habitée par des peuples d’origine différente (Phéniciens et Philistins) était couverte d’an grand nombre de villes, parmi lesquelles il faut distinguer, outre celles qui ont déjà été mentionnées, Aradus, Tripolis, Byblos et Bèryte , en sorte que
le littoral, peu large et peu étendu, ressemblait à une ville non interrompue, ce qui, joint aux ports nombreux et aux flottes puissantes, doit donner une très haute idée de la ricbesse et de l’esprit entreprenant des habitants. Un peuple aussi actif que les Phéniciens n’aurait point supporté l’institution tyrannique des castes, ni le despotisme sans bornes de la royauté ; chacune des villes phéniciennes formait, avec le territoire circouvoisin, une communauté indépendante, à la tête de laquelle se trouvait un roi héréditaire dont le pouvoir était tempéré par les familles aristocratiques et les prêtres. Une ligue des villes, dont la prééminence fut d’abord acquise à Sidon et ensuite à Tyr, imprimait le respect au dehors. Dans les colonies, les affaires étaient conduites par un conseil formé des anciennes familles. — Parmi les produits de l’industrie tyrienne, les plus remarquables étaient les tissus (vêtements sidoniens), les teintures (pourpre tyrienne, étoffes de laine et de lin imbibées de couleurs préparées avec le ponceau du pourpre ou d’autres crustacées, ou la garance) et les verreries ; mais ils fabriquaient aussi de riches ustensiles et des ornements de tout genre en ivoire, en or et autres métaux, et parmi leurs articles de commerce se trouvaient les épiceries, les parfums, l’huile, le vin, le blé et les esclaves ; car leur commerce procédait de la piraterie et du rapt. — Leurs colonisations entreprises d’abord à cause de l’excès de population, ensuite par intérêt de commerce et par cupidité (du xiv' au xi c siècle) étaient principalement dirigées vers les îles et les côtes favorablement situées pour le commerce. Les Phéniciens possédaient des établissements très anciens dans les îles de Cypre (Amathus, Cittium), de Crète, de Rhodes, de Thaso, de Lemnos, de Samothrace , etc. ; un peu plus tard, ils s’établirent aussi en Sicile, en Sardaigne, à Malte et dans les îles Baléares; mais leurs colonies les plus importantes étaient celles du nord de l’Afrique ( Ilippone , U tique et Carthage ) et de l’Espagne abondante en or et en argent, où ils occupèrent la partie méridionale de l’Andalousie actuelle au dehors et au dedans du détroit,
depuis l’embouchure de l’Ana (Guadiana) aux deux côtés du Bétis (Guadalquivir) jusqu’aux frontières de Grenade et jusqu’à Murcie, creusèrent des mines et exploitèrent les produits du pays (vin, miel, huile, laine). Merveilleux sont les récits des richesses que les Phéniciens rapportèrent de l’Espagne. C’est des riverains de la mer Baltique qu’ils paraissent avoir acquis, par le commerce d’échange, l’ambre jaune dont ils faisaient des ornements, des colliers et des vases précieux. — Les Phéniciens n’apportèrent pas autant de soin que les autres peuples orientaux au développement des idées religieuses ; leur culte s’associait d’une part à une sévérité sanglante, de l’autre à des rites immoraux, et semblait destiné à éveiller la convoitise et la cruauté plutôt qu’à les refréner. Les mœurs des riches marchands phéniciens étaient voluptueuses et dissolues; leur vie tournée vers le lucre n’avait aucun frein moral. Aussi le culte de Baal l’antique dieu du soleil, et celui à' A ncher a, la déesse de la fécondité et de la nature productive, étaient-ils remplis de rites impudiques. Les filles des Phéniciens et les jeunes filles de Cypre sacrifiaient leur virginité à la déesse de la naissance , comme celles de Babylone offraient la leur à Mylitta. Autant ce culte de la volupté est repoussant à cause de son immoralité, autant est effrayant, par la cruauté de ses rites, le culte de la puissance destructive, de la guerre meurtrière et dévastatrice, de Moloch dieu du feu et d ’Astarté année de la lance. On offrait au courroux de Moloch des sacrifices humains, des enfants surtout et des jeunes gens, ce qu’on possédait de plus précieux ; les victimes propitiatoires étaient jetées dans ses bras ardents, et l’on couvrait leurs cris de douleur du bruit des flûtes et des timbales; on consacrait des jeunes filles à la vierge Astarté de Sidon, et pendant les fêtes bruyantes les prêtres se flagellaient et se mutilaient. Ce culte à la fois sensuel et ascétique, sanglant et dissolu, est un fidèle reflet du caractère sémitique qui flotte entre la jouissance voluptueuse et la destruction fanatique, entre le servilisme abject et la morgue impitoyable, entre la vie effe-
minée du harem et l’existence virile des camps. L’une des divinités principales des Phéniciens était STelcart (roi , maître delà terre), l’homme devenu dieu du soleil, que l’on a confondu avec Y Héraclès grec ; on lui avait élevé à Tyr et A Gadès de somptueuses colonnes, et les navigateurs des colonnes d’Hercule lui offraient des sacrifices solennels sur le mont Calpé. Les travaux, les voyages et les fondations de villes lui étaient dédiés, comme à Héraclès. Les Phéniciens avaient en commun avec les Syriens le culte d 'Adonis célébré par des fêtes de deuil et de joie, représentations emblématiques de la nature qui meurt et se réveille de nouveau. La mort du bel Adonis, tué par un sanglier, pendant les jours de pluie et de tempête de l’automne, était pleurée dans une fête funèbre qui durait sept jours j sa résurrection au printemps était célébrée par des réjouissances désordonnées et licencieuses. — Dans les arts et les sciences, les Phéniciens ne peuvent pas non plus aller de pair avec les autres peuples de l’antiquité. Les fragments qu’on attribue à Sanchoniathon, très ancien historien phénicien, manquent de certitude autant que d’authenticité. — La Syrie, avec Damas,
« l’œil de l’Orient, » n’a d’importance que comme intermédiaire pour le commerce. Chez les Syriens, les endroits sacrés servaient de marchés et de lieux de plaisance.
§31. Histoire. Dans leurs luttes contre les peuples guerriers de l’Asie antérieure, les Phéniciens montrèrent la bravoure et le patriotisme inhérents à tous les peuples libres de l’antiquité. Lorsque l’assyrien Salmanassar (§ 23) soumit les villes phéniciennes du continent, l’île de Tyr fit une résistance courageuse. Elle repoussa les assauts ennemis et, protégée par la forte situation de la ville, elle brava pendant cinq ans toutes les attaques, quoique, privés de toute relation avec la côte et écartés du fleuve et des aqueducs