NOUVEAUX ÉVÉNEMENTS DANS LES RÉPUBLIQUES D'ATHÈNES ET DE SPARTE
(An du monde ^600.-* Avant Jésus-Christ 4Ô4.)
l&ènes est gooTernée par trente archoates. — Leur tyrannie. — Hort de Tarohonte irhéramène. — Mort -eoarageose d^Âlcibiade. — béTouement de Thrasybuie. — Les archontes sont renversés et remplacés par des décemTirs.,-^Chate et mort des.décemyirs. — tyrannie de Lysandre. -^ Son rappel, sa disgrâce et son exil, — Il rentre à Lacédéiçàne.'— Eipédition de Cyrus contre son frère Arlaxerce. — Force de son armée-. — Force de l'armée d*Artaxerce. — Bataille de Cunaxa. '-^ Mort de Cyrus.— Défaite de son Armée. — Résistance des Grecs.-^ Perfidie d'Ai^ taxerce envers eux. — p:<raagué de^Xénophon. — Fameuse retraite des Grecs. -;- Tableau de la vie de Socrate. -> Accusation de Mélitus envers SOcrate* — Dé- ' fense de ce sage. — Sa condamnation et sa mort, i- Repentir des Athéniens. «- MortdeMéjjJlM.
Lea trente archontes ^ nommes par Lysandre pour gouverner Athènes , éprouvèrent promptement la crainte qui accompagne toute domination établie cnntf^ ropinion publique par une force étrangère. «#
Dans de pareilles .circonstances, le géniç seul sait se mettre au-iiessus du danger; il parvient par la douceur à se faire pardonner l'usurpation. Les hommes vulgaires se font tyrans pour rester maîtres; ils veulent inspirer la peur (Ju'ils*éprouvent, s'entourent de gardes, parce qu'ils sont environnés d'ennemis, et ne se rassurent que par des supplices. Dès que le gouvernement montre ^ crainte, les citoyens pervers en profitent pour marcher au pouvoir et à la fortune; ies délations se multiplient, et les .pros<^ptions «'accumulent; chaque^te de rigueur, produisant de Qouveaux méoonteiiten^;nts, inspire de -nouvelles terreurs, et néiSessite de nouvellts cruautés ; alors }b. tyrannie , entrainée par un mouvèmeijit rapide , ne peut plus s'arrêter qu'à sa cJuite.
Ter fut en effet le sort- des trente archontes et le malheur d'Athènes î ces magistrats tremblants et cruels s'étaient, pour ainsi dii^e, associé trois mille liommes sans pudeur et sans réputation, qui leur semblaient iVautant plus dévoués qu'ils étaient plus violentsi
882 HISTOIRE DE LA GRÈCE. [Av. LC* 40à-A00,]
Cette tourbe, avide d'emplois pt de fortune, épiait les écrits, les paroles, les regards et jusqu'au silence : à leurs yeux, la richesse était un délit et la Vertu un crime. Le sang coulait' dans toutes les rues ; le deuil était dans toutes les maisons. Critias, le plus fougueux -des trente arcliontes, ne mit bientôt plus de bornes, à ses fureurs, et n'épargna pas même ses collègues. L*un d'eux, Théramène, osa élever sa voix pour la justice et pour la pitié. U fut accusé de trahison ; et- Critias, voyant les juges balancer , les environna d'hommes arlnés et les menaça de son poignard.
Dans la consternation universelle, Socrate seM eut Taudace de plaider pour Théràmène. Son éloquence fut |inutile : les juges condamnèrent l'accusé à mort, et comme ils craignaient la contagion de la vertu , ils défendireBf à Socrate de'flonner des- leçons à la jeunesse.
Théràmène soiffiit son* àoTt avec courage^ et , aprçs avoir bu la plus grande partie -de la ciguë qu'on lui présentait, imitant les libaHons qu'on faisait dans les festins, il jeta le reste du poison, et dit : et Ceci est pour ruiustre « Critias. »
Accablée de taiit de calamités, Athènes , repentante de ses injustices, portait ses tristes regards sur les lieux qu'habitait Alcibiade, et- concevait un faible espoir de lui devoir sa délivrance; mais sa destin^j^ lui enleva bieQtôt cette dernière ressource. . -^ ^
Le roi de Perse, Dsu'ius Nothus, venait de mourir: vainement sa femme Parysatis avait voulu lui j^ire désigner pour successeur Cyrus, le deuxième de ses eiïfàiits; Arsame, l^îné de ses fils, monta sur 1« trône,, et réfpia sous le nom-<J'Artaxerce M némon; .
Cyrus, furie^ de voir ses prétentions trompées, vbulut assassiner son frère. Le complot fut découvert: un jiiate supplice attendait le coupable; mais Parysatis %ut encore le crédit d'obtenir sa grâce. Art^ixerce ajouta à sa générosité l'imprudence de lui donng:'.!© ||ouverncmept de Sardes.
{AOA-AOO av. J.-Ç,] TROISIÈME ÂGÉ. ' 553
Cyrus profita de sa confiance pour le trabir : à peine arrivé dans son gouvernement, il prétexta la nécessité de soumettre quelques peuples voisins, et engagea Gléarque à lever poiu* lui un corps de troupes grecques, Ed inême temps,' il gagna Lysandre par ses largesses^ et ^'assura son appui. * ,
Alcibiade , retiré en Phrygie , pénétra promptement les vues secrètes du prince , et se rendit dans la province où commandait Pharnabaze ^ afin d'instruire Ai^xèrce des mesures que Cyrus prena^^our le détrôner. Il espérait qu'en reconnaissance de ce service, le roi de Perse lui donnerait les moyens de délivrer Athènes de la tyrannie des archontes et du joug de Lacédémone. Maïs ses intelli- ^nces avec sa patrie ne furent pas assejç secrètes: les opprimés ne savent pas dissimuler leurs espérances. IL&s tyrans, alarmés, écrivirent à Lysandre que le fruit de sea victoires serait perdu s'il ne traversait promptement les projets d' Alcibiade.
Lysandre partagea leurs craintes, et exigea d^Pharnaba^e la mort de ce héros.
Le satrape obéissant envoya des gardes dans la maison qu'il habitait. Sa gloire était sa seule défense; mais elle imposait encore à ses ennemis : ils n'wDsèrent l'attaquer ouvertement; ils entoilrèrent sa maison, et y mirent le feu. L'intrépide Alcibiade s'élança du milieu des flammes Tépée à la main, se précipita sur les Barbares, en tua plusieurs, épouvanta le reste, qui ne put souteûir sa vue; ^ mais tous, en fuyant, lui lancèrent leiu»s dards^et le tuè-
AinS mourut, à quarante ans, cet homme célèbre qui ** fut'tour à tour la gloire et le fléau de sa patrie.
Les Athéniens, privés de son bras et désoléâ de sa perte , tombaient sans force et sans espoir sous les coups des tyrans. Au milieu de.'^cetle ville épouvantée , Socrate se«l ■f bravait les assassins et dbnsolait les i^ctimes.
Xes citoyens les plusv distingués ol les plus courageux
554 HISTOIBX Dl LA GRÈCE. [A|f. i.«C. 40A-&Oe.]
se dispersèrent dài]is la Grècç ; mais rimplacable Sparte, les paursuivant'^^tout/les faisait chasser des villes soumises à son influence^ voulait les foçcer à reufarer dans Iqç murs d'Athènes et dans les cachots qui les attendaient. Mégare et Thèbes osèrent seules dcmner aaiie aux bannis. ThrasyJ)ule les y rassembla. L'orateur Lysias leva 4l ses dépens cinq cents soldats; tous jurèrent de mourir Ou.de délivrer leur pa/s*
Thrasybule, à la tête de cette poignée de guerriers în-, trépides^ attaqua sans hésiter trois mille hommes <5ommandés par les archontes, lès enfonça, les uiit en déroute^ et extenuitm uu corps de Spartiates qui d^ndûent le poste dû Phylc. ^
Ce pr<?mier succès réveilla les courages et ranima Tks eâpéraneôâ: sopt cents hommei vinrent augmenter ses forces. Les tyrans) craignant une défection générale, massacrèrent dans la^ille les jeunes citoyens en état de poi't^^r les arïne:^, qui refusaient de suivre leurs drapeaux. En même temps, joignant la ruse à la violence, ils essayèrent de négocier avec Thrasybule , et lui proposèrent de Tassocier à leur pouvoir*
Il refusa leurs propositions avec mépris. A la tète de mille hommes il^ntra dans la Pirée, força les ennemis à la fuite, et tua Critîas dans le combat.
En poursuivant ses concitoyens, il leur' reprochait de servir la tyrannie qui les égorgeait. Enfin sa voix fut écoutée : le peuple soulevé déposa et cihassa les archontes : mais, pour plaire à Sparte, il nomma à leur place des dév ^ cemvîrs qui suivirent le système de leurs prédécesseuis,'^'' voulurent chasser Thrasybule du Pirée, où il- s- était rè-. tranché.
Lysandre et Pausaoias accoururent pour appuyé; les décemvirs, battirent quelques corps athéûi^is venus au- ^ devant d'eux, et^es forcèrent à rplKrcr dans la ville. a.i'
Thrasybule, qu'aucun danger n'arrêtait, parut tout.â^c coup au milieu du peuple. AU Ueu de plaindre ses niai-
[^•âr&OO av* J.-G.] THOISISME ÀâX« 55S
heurs, il loi reprocha sa falUesse. Sa véhémente éloqueuce fit senth* à ses concitoyens qn^on n'était opprimé que parcfé qu'on était lâche, que Sparte et la tyrannie ne restaient pulsâantes que parce qu^on leur obéissait, et que pour qu'un peuple fût libre» il' suffisait de le vouloir.
ToUÉes les passions parlaient pour Ijii;. elles n'attendaient qu'une étinceUe pour s'enflammer : on courut de toutes p9rts aux an^es, on rétablit la démocratie, ou pourâuiyit les restes de la faction des trente jusqu'à Eleusis, où ils se renfermèrent. . • .
^s archontes, attirés à une conférence, y furent ijnino* lés. Leurs crimes, qui méritaient ta mort, ne peuvent justifier cette trahiàon. . .
Thrasybule , ayant détruit les tyrans, rétabli l'ancien gouvernement, et repoussé les Spartiates, fit encore plus pour sa gloire et pour le bonheur de son pays. Abjurant tout sentiment de haine et de vengeance, il pubha une franche amnistie, exigea de tous les citoyens le serment d'oublier le passé, et par ce moyen, le seul que lô génie emploie et que la faiblesse ne peut concevoir, il éteignit le flambeau de la discorde et consolida le bonheur de sa patrie*
Peu d'hommes sont assez grands pour supporter digne» ment les fayeurs de Infortune ; Lysandre abusait de plus en plus de la sienne. Milet avait résisté à ses ordres: il en' fit égorger les principaux habitants^ Sa présence était paiv tout accompagnée de pillages et d'excès : loin de respecter le droit des peuples, il cassait dans toutes les villes les élections, et nommait les magistrats qui lui plaisaient.
Le satrape Phatnàbaze, recevant de tous côtés des plainte^^contre lui, écrivit à Sparte pour l'accuser. Les éphôres le rappelèrent ; il se défendit sans pouvoir se justifier. Ses victoires passées, le crédit dont il jouis^a[it^ comme tuteur du jejme roi Léotychide, lui éijpcguèrent une Sèo^damnation qu^I n'avait que trop mérilée ; mais on lui ôta aes emplois^ et il crut convenable de s'exiler lui-même.
556 UISTO^&E DE LA GRËGE* [Av. J.-C AOAn&OO.]
Les »ois et le sénat de Sparte, accueillant alors les réclwnations des villes grecques, y établirent la démocratie qu'elles redemandaient, et chassèrent Ips magistrats placés ^ar leur superbe vainqueur. Mais^ peu de temps après, lorsqu'on apprit que la révolution de Thrasybule était consommée, qu'Athènes, d^ivrée,de ses lyrans, secouait le joug des Câcédémoniens et Tepjrençit une attitude menaçante, Ly sandre crût les circonfstances favoraWes à son retour; il revint à Lacédémone, y rèprit-quelque infLuence, et voulut engager, la république à remettre Athènes dans sa dépendance.
Cet avis flattait assez les passions du peuple ; maiM^a' gesse de Pausanias prévalut, et fit avorter ses desseflp : il fit sentir au sénat la nécessité de maintenir la paix, et de modérer une ambition qui finirait par réunir contre. Sparte toute le Grèce.
Ce fut dans ce temps que le jeune Cyrus exécuta le projet qu'il avait conçu d'attaquer son frère et de lui ravir le trône Be Perse.
Cyrus, comme tous les. hommes qu'une grande amJ^ition destine à répandre beaucoup d'éclat sur leur vie et beaucoup de malheurs sur la terre, offrait un rare mélange de vices et de vertus. Sa hauteur asiatique était telle, qu'il fit périr des princes de sa fa:niîlle, parce qu'ik avaient paru ' devant lui sans suivre l^ëtiquette qui exigeait que leurs mains fussent couvertes par lesmanches de leur robe.
Son ambition n'avait point de bornes, et pour la satisfaire on le trouvait toujours prêt à violer les serments les plus saints et à commettre les plus grands erimes. La volonté de son père, les lois de. l'empire, étaient des liens tr(tp faibles pour l'arrêter, et le poignard avait été le premier moyen dont il ay^iit voulu se servir pour arracher le sceptrq*à son frère. Mais, d'un autre. côté, personne ne réuui^séît plus de qualités propres à gagner les cœurs qu'il voulait séduire : son esprit était fin, étendu,' ses formes attrayantes; il était instruit, éloquent, généreux, habile
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dans tous les exercices; sa valeur héroïque enflammait le cœur des soldats ; ses éloges excitaient Tardeur des olfioiers, et personne ne savait mieux que lui pénétrer les desseins des autres et cacher les siens; son adroite politique avait yart de gyigner également les Grecs et les Barbares. L'Ionie espérait lui devoir sa liberté; Sparte Cojpptait sujr son appui ; Athènes même pensait qu'il lui serait favorable ; et les peuples quil gouvernait, croyant revoir en lui le gFand Çyrus, se flattaient déjà qu/il rendrait à l'empire son antique force et son premier éclat.
Lorsqu'il crut avoir assez grossi son parti pour exécuter avec succès sa vaste entreprise, il réunit les troupes qui lui étaient dévouées, et treize mille Grecs que le Lacédémonien Cléàrque avait rassemblés pour lui.
A la tète de ces forces, qui nifmtaient à cent treize ^mille hommes, et secouru par une flotte que Sparte lui avait prêtée, il s'empara de plusieurs villes du gouvernement de Tissai^crne, et écrivit à Suze pour accuser ce satrape de concussîbà et de rébellion.
Son langage et sa conduite voilaient tellement ses vues, g\|'4#axgrce, sans défiancç, apprx)uva ses premières opérations, et nô^se mit point en garde contre lui.
Cyrus, devenu medtre des contrées voisines^de son gouvélTiement, s'en éloigna et arriva à Tarse après aj|[oir franchi le pas de Gilicie. Jusque-là, Gléafque avait iété seul dans la confidence de ses desseins secrets ; mais il n'était plus possible de déguiser aux tx^japes le but d'une marche si longue, et qui semblait les diriger au centre de TAsie. Il déclara donc ouvertement à l'armée qu'il allait combattre Artaxerce. Gôtte étrange nouvelle troubla tous les esprits : chacun mesurait avec effroi les dangers de l'entreprise, et bientôt des tnurmures on passa à la révolté ouverte; mais le prince et Gléarque, employant tour à tour la prière, la menacé et les plus magnifiques promesses, par^vinrent à calmer l'émeute. L'ordre se rétablit, ^ l'on se remit en marche. Gependant Tissapherne
558 HisTongs m u anscB. [Av, J.-c, 4OA400.]
était arrivé à Suzç : les yew du w' s'étaient ouverts; U rassembla promptement uue année de douze cent mUle hommes. Tissapherne, Qobryas et ^Arsace la coinmai^ dalent sous lui; et, à la tête de cette masse redoutable^ il s'avança pôifr combattre son frèr^.
^ Les deux armées se rencontrèrent à CiSaia^ daiis les plaines de*lçi Babylonie.
Cléarque pria instamment Cyrus de ne point compromettre sa fortune en risquant sa Vie dans la mêlée ; çiais ce jeune prince, qui aurait mérité par sa valeur un. meilleur sort si sa cause eût été plus juste^ lui répondit : scGom- « ment voulez- vous que, par une honteuse timidité, je me « montre indigne du trône que je viens ici disputer? »•
Le choc fut terrible; mws, malgré la supériorité du nombre, l'infanterie d*Artaxerce, enfoncée par le;^ Grecs, prit la fuite. Cet événement pouvait décider de l'empire ; Tard^îvr bouillante de Cyrus trompa la fortune qui le favorisait.
Ce prince , impatient et téaiéraire , poursuivant les fuyards, découvre le roi son frère qui se rejtirllt, entouré des immortels, l'élite des guerriers de la Perse; i^fohd sur lui avec six cents chevaux, éçjarle tout o«r qui s'ôppase à son pacage, et tue le cheval du roi. Le monarque se relgve fsi s'elance sur un autre coursier. Cyrus le bletsè enpore; mais Artaxerce lui lance son javelot et le renverse. Mérabate alors se précipite s\ir le prince et lui tranche la tête. Son armée, i^onsternée, se 4ispérse et se dérobe par la fuite à la vengeance du vainqueur, he^ Grecs seuls restent serrés, résistent intrépidement à toutes les attaques, et se retirent en bon ordre fiu deM d'un fleuve.
Artaxerce les atteignit bientôt, 1^ entoura, leur demanda de livrer leurs armes : ils refusèrent, préférant lainort ^ la honte.
Étonné de cette fierté, Artaxerce se souvint des l^^mopyles, où trois cents Grecs avaient fait p>J4ft|^ trépas pv la mort de vingt mille Perses : il résolût d^^détruice j>ar la
[AOWOft av. J.-G.] Tl^ûiaiÈMi; ÀCHJ, 559
ruse ceux qu'ayoc dôuae cent mille hommes U n'usait oXtaquer de vive force ; il négocia avec eux, et promit de les laisser retourner dans leur pay«^
Conformément à cette capitulation, il les fit conduire daûs les villages où ils froùvèrent des vivres en abondance ; peu de jours, âpre? ils sç mirent en marcUe. Tlssapherue était chargé ostensiblement de favoriser leur retour, et secrètement de les perdre. . -
Dès qu'on fut dans les déserts de la Médie, 6n s'aperçut de sa mauvaise foi : les subsistances manquaient; les ma% nœuvres des Perses et la hauteur de leur langage annonçaient de sinistres projets ; l'inquiétude se répandit dans les troupes. Cléarque s'étant rendue la tente de TlssàpherneavecMénon, Proxène, Àgias, Socrate et tous les principaux officiers de Tarmée, le perfide ^satrape les fit égorger,
L/armée, ^abattue, .sans chefs, isolée, au milieu d'un monde, ennemi, à six cents lieues de la Grèce, se livrait aji découragement : chacun, n'écoutant que son désespoir, voulait chercher son salut dans une fuite impossible.
Xénophon servait alors dans ces troupes comme simple volontaire; rien ne pouvait étonner son intrépide courage. Dans les grandes crises, les grands caractères prennent ^autorité : Xénophon rassemble les soldats, réveille leur valeur, ranime leur espoir; dans sa harangue il ïeur rap* pela Marathon, Salamine, Platée; et, par un de ces miracles que jjroduit le génie d'un grand homme, ces ifugitifs dispersés, que les Perses allaient égorger conune de vils troupeaux, se transformèrent tout à coup ^n, héros invincibles, dont la fierté fait trembler leurs ennemis. LVdre est rétabli; on nomme de nouveaux officiers; on brûle les tentes, les bags^es; on se foi?me en bataillon carré pour faire face partout. Les Grecs poursuivent alors^ tranquillement leur retraite. Tissapherne tente en vain queliques attaques; il est repoussé avec perte, et après avoir harcelé quelques jours leigrs phalanges intrépides, les trQu-
560 HISTOHUB DE LA GRÈCE. [Av.' J.-C. 40A-A0t.]
vàDt partout inébrànlal)les^ il se décide à les al)andomier.
Ces braves guerriers, délivrés de l'armée qui les poursuivait, devaient encore surmonter des obstacles innombrables pour rentrer dans leur patrie.
Le Tigre arrêta d'abord leur marche ; ils firent obligés dé faire ungrand détour, et de traverser pendant cinq jours les défilés des montagnes dès Carduques, défendus par une population belliqueuse. Enfin ils passèrent ce fleuve près de sa source, et défirêîit les troupes d^m satra- "4^6 qui vouliat les surprendre et les détruire après leur avoir offert des vivres pour les tromper.
Ayant traversé rEuphràte, ils se trouvèrent dans une contrée couverte de neige ; la rigueur du froid leur enleva beaucoup dliompaes. Après avoir pris quelqiie repos dans des maisons bâties sous terre par des espèces de sauvages plus hospitaliers que les peuples civilisés, ils passèrent le Pha^e, combattirent les Chalybes, franchirent les montagnes de la Colchicle, trouvèrent dans la plaine les vivres et les secours dont ils étaient privés depuis longtemps^ découvrirent enfin la mer tant désirée, et arrivèrent à Trébizonde, colonie grecque, où ils retrouvèrent avec transport le langage de leur patrie, Iç culte deieurs dieux et les soins de Tàmitié.
Après, avoir exprimé leur reconnaissance par des sacrifices, ils goûtèrent un mois de repos acheté par tant de fatigues et de dangers. On embarqua ensuite les vieillards et les infirmes; le reste continua sa route par terre jusqu'à Gérase, et de là à Cotyore. Arrivés dans cette ville, ils y trouvèrent des vaisseaux qui lés conduisirent à Sinope, colonie de Milet, dans la Paphlagonie.
Pendit toute leur marche, ils avaient été gouvernés républicainement par un conseil, ma^sà Sinope ils voulurent nommer un général en chef: tous les suffi'ages élurent Xénophon. Cet Atliénien, aussi modeste que courageux , refusa cet honneur, et fit tomber le choix de Farmée sur Chry.sophore de Lacédémone.
[AO^AOO ar. JT.-C. 1 TROISlfaCB AGB- 561
Celuf-ci maintint dans sa troupe une exacte discipline^ et rempêcha de commettre aucun désordre dans les colonies grecques qui leur donnaient asile.
Quelque temps après ils se divisèrent en trois corps : Lycon et Callimaque commandèrent le premier, Chrysopbore le second, Xénophon le troisième ; ils s'embarquèrent sur des vaisseaux d'Héraclée^ et arrivèrent à Byzance. La richesse de cette viUe tenta leur cupidité et fut Técueil de leur gloire : ils voulaient la piller ; l'éloquence etlafer^ meté de Xénophon les préservèrent de cette honte.
n les conduisit en Thrace^ où ils rétablirent sur son trône le prince Ceuthe^ qui les avait appelés à son secours. Ca prince ing:ratleur manqua de foi et s'exposait à leur vengeance ; mais XénophoU;^ ayant appris que Tissapheme et Phamabaze voulaient punir les villesdlonie qui avaient pris le parti de Cyrus^ et que Sparte venait de déclarer la gtierre à ces deux satrapea, décida ses infatigables compagnons à rejoindre l'armée lacédiémonienne.
Hs se rendirent pai^ Lampsaque à Pergame, et de là à Paribénie^ où le général Spartiate, Thymbron^ les reçut avec Tenthousiasme qu'inspiraient universellement leur constance et leur valeur.
Le sort des combats, les fatigues de la route, la rigueur des éléments avaient moissonné une grande partie de ces dix mille héros; six mille guerriers, échappés à tous ces dangers, purent seuls jouir de la gloire de leurs exploits et de la reconnaissance de leur patrie.
Ainsi finit cette fameuse retraite ; elle avait duré d.ixneuf mois, pendant lesquels ils avaient fait une marche de six cents lieues.
Dans le temps ^e ces dix mille héros^ accroissaient la renommé de la Grèce, Athènes flétrit la sienne par la mort de Socrate.
Cet homme illu3tre9 que Toracle de Delphes avait déclaré le plus sage des mortels, ne dut point sa célébrité, *^comme la/oule des grands hommes, à des exploits san-
5M HTSToms »fe crfiicx. [At. I.-CL fttiMM»]
glantfty à Qiie science vaine^ à tmeéloqneilce éclatante, au ponvoir d^m rang îHtistre, anx triomphes d'Olympie ni aux applaudissements des théâtres ; la morale la plus pure fut son seul titre à llnamortalité, et il dut toute sa gloire à sa vertu^
Socrate naquit l'an du monde 3533; il était' fils d^uu senlpteur. Le philosophe Criton voulut' lui enseigner Tastronon^e ; mais il préféra Tétude du cœur humkiu à tontes les autres ; il apprit et enseigna la morale^ €etté science, qui devrait être la première de toutes, parut moins austère quand 11 la professa : il tempérait la gravité du. sujetpar Tenjouement de ion ««prit, et semait de fleurs le che* min de la vertu pour la faire aimer. Loin d'imitef les éè^ * clamatioâs, le fon tranchant et Farroganoé des sophiste^ qu'il tournait en ridicule , ses leçons se passaient en en* i^etiens ; s'abaisssmt modestement au niveau Su disciple qu'il édaîraît, il avait Tair de 6*înstruii:e lui-même* e6 en* seignant.
n interrogeait ses interiocutèitrs, les coilduisait doucement de question en question à des conclusions absurdes qui leur faisaient sentir la fausseté de leurs principes et la sottise de leurs paradoxes.
Plusieurs sectes de philosophie prirent naissance dans son école : Xénophon, Aristippe et Waton fhrent ses principaux disciples.
Socrate donna l'exemple de toutes les vertu qu'il enseignait. Intrépide guerrier, il se distingua au combat de Potidée et dans plusieurs autres batailles ; citoyen courageux, il défendit les opprimés et résista ouvertement à la tyrannie; sobre et tempérant, au lieu d'eiivier la fortune et le luxe d'autrui, il ne sentait que le bonheur de pouvoir s'en passer.
Une médiocre somme d'argent avait été son seul héritage; il la prêta à un ami et la perdit sans* regrets. Archélaûs, roi de Macédoine, voulut le combler de présents; il refusa ses dons, leur préférant rindépendancè. Sa vertu
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ftit d'autant plus admirable qu'elle se montra toujôlirs simple, enjsuée, exempte de tout orteil et de tpute affectation. Le but dé sa philosopbie était de maintenir Tâme dans un calme parfait t il y parvînt, et conserva Tégalité de son humeur dans les circonstances les plus critiques .
Souvent le courage, qui résiste avec, fierté aux grands malheurs, cède aux contrariétés journalières et s'aigrit par les chagrins domestiques : Xantippe, femme de Socrate, était capricieuse et violente; elle exerça sa patience sans la lasser.
Il prétendait avoir un esprit familier 'qui Taveïtissait des dangers 'qu'il pouvait courir, et dôxe qu'il devait faire et éviter : ce génie était probablement une conscience droite et un esprit juste.
Quoiqu'il fût disgracié par la nature et extrêmement laidy la beauté de son âme faisait oublier sa figure. Là foule, empressée de l'entendre, le suivait partout; et dans les promenades pubUques on voyait lopins brillante jeunesse quitter les plaisirs pour écouter ses leçons.
Tant de vertus né pouvaient échapper à la haine des hommes qui n'en avaient pas : il devint l'objet de la satire des écrivains sans mœurs et de la persécution des hypocrites sans piété.
Aristophane le traduisit en ridicule sur la scène dans la comédie des Nuées^ et fit sortir d'une bouche si pure des obscénités et des blasphèmes. Socrate avait ime âme trop élevée pour qu'elle ne s'approchât pas de l'Être suprême : il croyait à un Dîeti Unique, et méprisait les fables des poètes, la superstition des peuples et les divinités de son temps. Nous en trouvons la preuve dans son entretien avec Euthydéme sur la Providence, qui ûqus a été conservé par Xénophon.
Son amour pour la vérité fut regardé par ses ennemis comme un crime. Mélitus l'accusa devant l'aréopage de ne pas croire aux dieux de la Grèce, de vouloir introduire un culte nouveau; et de xîgrrompre l'esprit de la jeunesse,
564 HISTOTBE DE LA GRÈCE. [Av. J.-C. &0&-A00.]
L'orateur Lysias composa un éloquent discours pour sa défense; mais il refusa cette apologie^ disant qu'il ne voulait pas emprunter les secours de l'art pour émouvoir en sa faveur. Sa défense fut simple comme sa vertu, et ses réponses claires comme son innocence.
Il dit qu'on ne pouvait lui reprocher de manquer de respect aux lois religieuses, puisqu'il sacrifiait dans les temples ; qu'on ne pouvait lui faire un crime de croire à un esprit familier dans un pays où tous les peuples ajoutaient foi à la divination, aux auspices et aux augures; que, loin de corrompre les mœurs, tout Athènes était témoin que la doctrine qu'il soutenait se réduisait à ces deux principes : a 11 faut préférer l'âme au corps, et la vertu aux richesses. »
a Vous me reprochez, disait-il, de manquer à mes dece voirs de citoyen, et de ne point opiner dans les assem- « blées du peuple : demandez aux guerriers qui combat- « talent à Fotidée, à Amphipolis, à Délium, si j'ai servi a ma patrie; interrogez les chefs du sénat : ils vous diront « si je ne me suis pas opposé fermement à la mort des dix c< capitaines vainqueurs aux Arginuses, et victimes de vos « injustes rigueurs. Il est vrai que mpn esprit familier m'a a depuis longtemps empêché de me mêler des affaires pu- « bliques : si je ne lui avais pas obéi, je serais mort dea puis longtemps, car j'ai trop appris qu'un homme seul « ne s'oppose pas impunément aux injustices d'un peuple a entier. On m'accuse d'impiété : examinez ma vie, mes ac« a 4ions et mes discours, et vous serez convaincus que je a crois phis à la divinité que mes accusateurs. On blâme- <t ra peut-être aussi mon orgueil en voyant que je ne me a conforme pas à l'usage, et que je n'adresse pas de sup- « plications à mes juges; mais si je m'en abstiens, ce « n'est point par fierté, c'est par principes : je pense que a la justice doit obéir non à la prière, mais aux lois.
« D'ailleurs, je ne regarde pas la mort comme un naal, « et à mon âge je ne veux point, pour l'éviter, démentir
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« les leçQas que j'ai données pour apprendre à la méa priser. »
Cicéron, en affairant ce noble plaidoyer, dit que Socrate se niontra au tribunal non comme un accusé, mais comme le juge de ses juges.
La haine remporta sur la justice ; le sage fut condamné : l'arrêt ne statuait pas la peine qu'il devait subir, et, suivant Tusage dans ce cas, Faccusé pouvait choisir luimême, et se condamner à la prison ou à l'amende, v
Soerate ne voulut pas obéir à cet arrêt : a Je ne puis, a dit-il, me reconnaître coupable; et, puisqu'on veut que « je prononce sur le sort que je mérite, je déclare qu'ayant « consacré ma vie à la patrie et à la vertu, je me condam- « ne à être nourri le reste de mes jours aux dépens de la « république. »
Les juges, irrités de cette fierté, ordonnèrent qu'il boirait la ciguë.
Socrate, après avoir entendu sa sentence, dit aux juges : « La nature, avant vous, m'avait condanmé àla mort; 9 mais la vérité condamne vous et mes accusateurs à des « remords étemels. »
n demeura trente jours en prison avant de subir sa sentence : son courage ne parut pas un instant ébranlé, ni son humeur altérée : ses amis l'entouraient; il montrait toigours, en causant avec eux, le même enjouement et la même douceur.
Criton, étant parvenu à gagner le geôlier, voulut rengager à s'échapper de sa prison; mais Socrate soutint que l'iniquité d'un arrêt n'autorisait pas un citoyen à se dérober aux lois et à la justice de son pays.
Il employa son dernier jour à s'entretenir avec ses amis sur l'immortaUté de l'àme. Platon nous a conservé, dans le dial<^e qu'on appelle le Phédon, les principaux arguments qu'employait Socrate pour prouver que l'âme est immortelle, et pour réfuter les objections des matérialistes.
Lorsque le moment fatal fut arrivé, le courageux philo-
866 HisTonufi i>t Là cmÉos. [Ay. i.-a flM^(^.]
sophe, tenant à sa main la coupe ftineste, dit à ses amis : « Je regarde la mort non comme^ une violence qtfbH me « fait, mais comme un moyen que m% donne là Novice dence pour monter au ciel : en sortant de la vie on trouve « deux chemins, dont l'un conduit la vertu danâ le centre « du bonheur et l'autre entraine le crime daniS tm Heu de « supplices. D
Après avoir dit ces mots, et ordonné, sans doute iotmi* quement, de sacrifier un coq à EsCUlapé, il ëmbraddft ses enfants, et pria la Divinité de rendte son dernier voyage heureux.
Lorsqu'il sentit l'effet du poison, il se coucha et mollntt paisiblement, après avoir reproché à ses amis de gémir sur son repos.
L'envie meurt avec les grands hommes qu'elle 81 potif- Sttîvîs; mais ils sont toujours vengés d'un peuple ingrat par une reconnaissance tardive.
Les Athéniens passèrent bientôt de la fureur au repentir; ils proclamèrent Tinnocence de Socrate, révoquèrent l'arrêt qui l'avait condamné, envoyèrent à la mort Mélitus, et bannirent ses autres accusateurs. Enfin le célèbre Lysîppe lui éleva une statue de bronxe, moins durable que lé souvenir de sa vertu.