‹ Histoire anecdotique de la jeunesse de MazarinChapitre 13 sur 22 · VIE · texte numérisé non relu

VIE

^ ES moindres marques de la voloaté 3 des grands sont des commandements $L exprès pour leurs serviteurs. Moi qui "fais profession d'être l'un des plus dévoués au service de Votre Altesse, dès que j'ai connu son désir d'avojr d'amples informations sur l'origine, les mœurs et la manière de vivre du cardinal Mazarîn, depuis le jour de sa naissance jusqu'à présent, je me suis empressé d'obéir et autant que le permettent mes fuibles facultés, avec toute l'exactitude possible. A cause donc des infinies et ineiTaçables obligations que je reconnois avoir à Votre Altesse et à sa maison toujours auguste, pour ma plusgrande satisfaction aussi, j'ai pris un soin

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tout particulier de me rappeler les choses dont j'ai été témoin pendant le cours de tant d'années dans ma jeunesse en la compagnie du sujet dont j'ai à tous entretenir. J'ai en outre eu la précaution de me faire rendre par d'autres amis et comme moi, compagnons de Mazarin à cette époque, un compte vrai de toutes les choses qui se sont passées de temps en temps depuis son enfance et sa jeunesse jusqu^à ce moment que la fortune Ta élevé à des dignités si éminentes.

J'ai beaucoup d'événements à vous raconter; et je suis embarrassé de savoir quels sont ceux dont je pourrai vous faire le récit, sans m^exposer à ce qu'ils soient déjà bien connus de Votre Altesse. C'est pourquoi j'éprouve plus de difficultés à commencer qu'à finir ma relation. Mais je me souviens^ que je me suis engagé seulement à vous présenter une narration brève et succincte ; si en efiet je devois m'appesantir avec soin sur toutes les choses dont je suis informé, j'en composerois un gros et ennuyeux volume dont la lecture demanderoit plusieurs jours, au lieu de quelques pages qu'on puisse parcourir en peu d'heures pour passer le temps. Je me borne en conséquence aux faits les plus importants, à ceux qu'aucun autre ne pourroit vous exposer et qui sont dignes d'être portés à la connoissance de Votre Altesse.

Cependant je proteste que quand je mettrai en scène, en son lieu et en son temps, le personnage que j^ai à vous présenter, ce sera toujours avec le caractère qui lui appartient. De même qu'un peintre habile fait au moyen de r obscurité de T ombre et des traits noirs du dessin ressortii* Téclat et la beauté de ses tableaux, ainsi je montrerai au-yif par de tels souvenirs la sublimité du degré où Ta porté la grandeur de son mérite.

Pierre, fils de Jules*, naquit dans le royaume de Sicile, à Castel-Mazarino, d^où lui est venu le surnom de Mazarin qu^il se donna. Comme son père étoit artisan aisé, il fut envoyé à l'école pour y apprendre les lettres. Il y fit de tels progrès qu'il devint enfin assez savant dans la langue latine pour exercer la profession de notaire et plaider quelques petites causes; s'éleyant ainsi à une condition qui donnoit à la fois en ce lieu réputation et profit. C'étoit un homme de taille moyenne, de forte charpente, et plutôt gras que maigre ; aux cheveux noirs, au teint brun, au maintien composé; assez spirituel, aimant le repos et très-médiocrement pourvu des biens de fortune.

Considérant que son revenu, même augmenté des émoluments de son emploi, ne suffisoit pas pour le faire vivre, pensant d'ailleurs que sa condition n'étoit pas égale à son mérite,

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après la mort de son père Jules, il reprit la dot de sa mère malgré l'opposition des créanciers qui lui disputoient Théritage paternel. Puis il vendit ses meubles, avec l'espérance de changer de fortune en changeant de pays.

Ainsi , muni de quelque argent , il se mit en route et prit par mer le chemin de Rome où il résolut de s'établir. Il comptoit bien trouver des ressources dans la ville éternelle ; car il connoissoit le proverbe qui dit que Rome n'a jamais été une marâtre pour aucun homme.

Bien que plusieurs personnes de qualité lui eussent remis des lettres de recommandation pour le connétable Colonna^, il ne se hâta pas de les présenter dès son arrivée. Il loua une chambre garnie ; et il y resta quelques semaines à observer la cour, ne se donnant d'autre occupation que d'examiner si dans le choix d'une profession, il valoit mieux pour lui se confier à ses propres forces ou se mettre au service d'un grand seigneur. Enfin, après avoir mûrement réfléchi, il jugea, avec le conseil de ses amis, qu'il lui seroit plus avantageux de manger le pain d'autiiii que le sien.

En conséquence, il se rendit à l'audience du connétable. Il lui présenta ses lettres, lui exposa ses besoins, et sollicita respectueusement, de la bonté du prince, la faveur d*un emploi. Justement une place de chambellan

{camerieré) étoit vacante alors dans le palais Colonna. Pierre plut au connétable, qui le retint aussitôt à son service; signe manifeste et certain de la bonne fortune qui Tattendoit à Rome, puisque sans aucune brigue, il étoit entré, au premier mot, dans la maison d'un des plus grands princes romains.

Il y demeura toujours estimé, toujours aimé de tous, exerçant ses fonctions pendant plusieurs années à Tentière satisfaction du connétable, qui lui témoignoit beaucoup d'affection et l'employoit dans ses affaires de famille et dans ses relations personnelles; par exemple, à revoir ses comptes, à solliciter dans les procès civils, à porter des messages à des prélats. Pierre remplit constamment ces divers soins avec une grande habileté.

Le connétable tenoit à ce que ses domestiques fussent mariés, probablement afin de s'assurer à la fois de leur assiduité et de la régularité de leur conduite. Il donna à Pierre, qui s' étoit décidé à prendre femme, une demoiselle, de la famille Buffalini*, sa filleule, c'est-à-dire qu'il avoit tenue sur les fonts de baptême et qu'il étoit à cause de cela particulièrement obligé de protéger, avec une dot plus que proportionnée à la fortune et à la naissance du fiancé. La jeune fille étoit très-belle et très-vertueuse. Pierre en eut un grand nombre d'en-

faUts, entre autres deux fils et quatre filles, que je conaois. Il en sera parlé en temps et lieu, principalement de Taîné.

Pendant que la famille de Pierre augmentoit, ses dépenses aiigmentoient aussi, de sorte que ses revenus et les émoluments de sa place n'y sufHsoient plus. Son maître lui confia alors l'administration d'une terre où il se comporta avec tant de sagesse qu'il sut contenter également le prince et les sujets. Le connétable, en récompense, le maintint dans ces fonctions pendant bien des années , l'envoyant , suivant le besoin et les circonstances, tantôt dans l'un, tantôt dans l'autre de ses domaines. Par sa conduite habile et prudente, Pierre, toujours plus aimé de son miitre, se vit bientôt assez riche pour économiser plusieurs centaines d'écus qui le mirent en état de soutenir sa famille dans une grande aisance. Aussi, malgré l'éclatante fortune de son fils le cardinal Jules Mazarin, il ne cessa jamais de faire sa cour et de rendre tous les devoirs et tous les respects imaginables aux princes, fils du défunt connétable, et particulièrement au cardinal Golonna, reconnoissant que sa prospérité ne lui étoit venue de rien tant que de la faveur de cette maison. Le mariage de ses filles et petites-filles, rélévaiion de ses deux fils cardinaux, dont l'un étoit premier ministre et tuteur du roi de

France, l'autre archevêque d'Aix avec quarante mille écus de rente, et de plus vice-roi de Catalogne, ne produisirent aucun changement dans ses habitudes. Il ne laissa jamais paroître à l'extérieur la joie qu'un autre auroit montrée* ; ce qu'on expliqua par sa grande sagacité ou sa grande prudence, suivant qu'on le jugea retenu par l'incertitude des événements futurs, ou qu'on pensa qu'il s'appliquoit à renfermer les sentiments dont son cœur étoit plein ^.

Entre les enfants de Pierre, Jules fut l'aîné, qui porta le nom de son grand-père, mais avec une fortune incomparable. Il naquit à Rome, dans la rue de Trevi, sur la paroisse des saints Vincent et Anastase*. La notoriété publique atteste qu'il parut en naissant enveloppé d'une pellicule subtile, semblable à une pelure d'oignon', dont un préjugé populaire fait le pronostic d'une haute fortune. Il se plaisoit à le rappeler lui-même , et il en tiroit un favorable augure. Ses parents l'aimoient plus que tous leurs autres enfants, et avec raison; car c'étoit un jeune homme d'un visage charmant, de manières agréables, gracieux, agile, vif, aimable, poli, d'un esprit pénétrant, d'une humeur enjouée, habile à dissimuler, en un mot, apte à toutes choses. Il commença dès son enfance, il n'avoit en effet pas atteint l'âge de cinq ans, à

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réciter en public ces petits sermons qu'on a coutume d^entendre à Rome dansForatoire des pères de Saint-Philippe de Néri , dans T église nouvelle et sur le mont de Saint-Onuphre*. Il y réussissoit si bien et y déployoit tant de grâces qu'il ravîssoit les cœurs de tous ceux qui récoutoient. Il gagna dans ces exercices Tafiection publique, qui depuis ne Ta plus abandonné. Je puis certifier à Votre Altesse que la renommée de ce jeune talent étant venue jusqu'à un certain Labia , Vénitien qui habitoit Rome et qui étoit fort riche, celui-ci s'informa de la fortune de Pierre Mazarin 5 et parce qu'il apprit qu'elle suffisoit à peine aux dépenses de la maison, à l'entretien et aux frais des étydes de l'enfant , il fit à Jules, pour le mettre en état de fréquenter les écoles et de s'avancer dans la connoissance des lettres, une pension mensuelle de dix écus qui étpit payée toujours avec une scrupuleuse ponctualité. Il ne manqua pas de bonnes âmes qui attribuèrent cette pieuse action de Labia à un tout autre motif que celui de cultiver cette plante délicate dans le jardin de la science et de la vertu. Les pères de la Compagnie de Jésus, dont Jules suivoit les leçons, ravis de l'heureux génie et des manières gracieuses du jeune homme, employèrent tous les moyens pour l'attirer dans leur Société . Ils lui firent les plus

belles promesses et lui décernèrent les prix et les récompenses destinés aux meilleurs élèves; mais ils ne réussirent pas à le persuader. Son ' cœur resta insensible à leurs caresses. A la fin même, leurs efforts réitérés n'eurent d'autre résultat que de le décider à sortir de leurs écoles, à abandonner ses études et à se livrer à une conduite peu régulière dans la fréquentation d'une jeunesse dissipée*.

Jules se mit en effet à fréquenter les jeux publics et privés ; non-seulement les jeux de table et autres récréations semblables, mais encore les jeux de cartes, de dés et autres que la raison condamne , que réprouve la morale.

Il devint si expert , particulièrement aux jeux de cartes, que son habileté, jointe à sa bonne fortune, lui gagna des sommes considérables qui payèrent largement le luxe de sa toilette. Il portoit de riches et somptueux habits , avec des anneaux d'or et des diamants ; il étoit, en lin mot, amplement pourvu de toutes les choses nécessaires à l'ornement de sa personne et dont il se paroit pour avoir accès auprès des grands et des princes, dans l'espérance de trouver des occasions favorables à l'exercice de ses talents. Son adresse au jeu ayoit atteint un degré de perfection vraiment extraordinaire; et à ce propos je ne puis m'empêcher de raconter un trait d'agréable plaisanterie qu'il fit dans la ville

de Livourne à un capitaine , son adversaire dans une partie de cartes. Ce capitaine ayant, par forme de badinage , étendu sa raain sur l'argent de Mazarin, il en escamota un doublon. Jules parut étonne du tour et feignit de ne pas le comprendre. « Je vous prie, seigneur capitaine, dit-il , de ne point faire de ces choses-là entre nous. Il faut que nous jouions en toute honnêteté. Autrement je vous jure par les Saintes Lettres (au même instant il allongea le bras au-dessus d'un monceau de doublons qui étoit de Tautre côté de la table), je vous jure que nous ne serons plus amis. » Ce disant, il enleva dix doublons sans que personne s'en aperçût. Il les fit ensuite voir dans sa main à l'assistance et les rendit au capitaine, qui resta confus. D'après cette anecdote, on peut juger des avantages que Mazarin avoit au jeu. Il étoit alors capitaine , comme on le racontera ailleurs. Il se montroit toujours facile, aimable, désintéressé, égal de caractère. Il dépensoit l'argent grandement;, et il avoit l'habitude de dire que le ciel est le trésor d'un homme généreux.

Mais comme la fortune est changeante, quelquefois il arriva qu'elle lui tourna le dos. Ainsi, un jour il fut mis complètement à sec. En ce temps-là justement , chose qui d'ailleurs se renouvela en plus d'yné occasion, il avoit

déposé pour gages, chez un juif, ses bijoux et ses plus beaux habits. Il ne lui restoit plus qu'une culotte de soie. Pressé par le besoin , il finit par l'engager également. Il reçut donc quatre ou cinq testons qu'il hasarda au jeu avec tant de bonheur que non -seulement il put rembourser le juif, mais encore il eut de profit une grosse somme d'argent avec laquelle il continua de tenter le sort des dés et des cartes. Ce que je viens de dire, je puis l'affirmer de science certaine; car j'étois avec lui quand il envoya retirer ses habits et ses bijoux *".

Les inclémences du jeu, qui plusieurs fois lui avoient ravi jusqu'à son dernier écu, comme il me l'a raconté lui-même, avoient jeté Mazarin dans un trouble si gi'and, qu'il n'avoitde repos ni jour ni nuit. La vie irrégulière qu'il menoit lui étoit à charge; et il désiroit rencontrer une occasion de quitter Rome pour quelque temps, afin que, revenant après avoir détruit en lui le vieil homme, il pût rentrer dans la bonne vie. Ce fut comme un coup du sort qu'en ce temps-là le connétable Colonna résolut d'envoyer à la cour d'Espagne son fils Girolamo**. Pierre Mazarin, de son côté, cherchoit un moyen d'enlever Jules à ses mauvaises habitudes. Il l'ofifrit au jeune prince , qui l'accepta volontiers pour un de ses chambellans {càmerieré)^ parce qu'il le trouvoit d'à-

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grëable figure et qu'il le connoissoit comme un des familiers de la maison.

Girolamo partit donc de Rome , emmenant Jules à Madrid avec lui. Celui-ci se vit bientôt, à cause de ses aimables qualités, accueilli avec faveur à la cour. Il passoit ses journées dans les plaisirs ; mais , quoiqu'il regrettât les pernicieux passe-temps des dés et des cartes, il s'en abstenoit néanmoins , parce que Targent lui manquoit et qu*il ne pouvoit plus recourir au juif qui lui faisoit des avances sur ses habits' et sur ses bijoux. D'ailleurs, il n'auroit pas paru devant son maître dans une tenue moins éclatante et moins riche que de coutume sans être réprimandé vertement. Cependant il ne put pas éviter son destin. Un jour qu'il avoit exposé aux chances du jeu le peu d'argent qui lui restoit, du premier coup de dés il perdit tout. Il en eut un chagrin si profond que, malgré son talent de dissimulation et quelque effort qu'il fît pour paroître joyeux , il ne put cacher les ennuis dont il étoit accablé.

Dans ces occasions , il avoit coutume de s'écrier : « Oh ! que l'homme est bête sans argent"! » Étant donc, mélancolique et triste après la perte dont nous venons de parler, il vit venir à lui une de ses connoissances de Madrid, un certain notaire, qui, frappé de la pà-

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leur de son yisage, lui en demanda la cause, rinterrogeant avec bienveillance sur la raison d^un état si peu naturel dans un jeune homme, protestant de son désir de le servir, le conjurant d'avoir confiance en ses assurances, dans la supposition que Téloignement où Jules étoit de sa patrie pouvoit le priver de l'aisance et du bien-être auxquels il étoit habitué : « Par exemple, lui dit-il , si vous manquiez d'argent, TOUS auriez tort de ne pas vous adresser à moi qui serois si heureux de vous donner une preuve de mon affection. » Mazarin lui répondit aussitôt qu'en effet le courrier de Rome, par lequel il attendoit une somme considérable pour une affaire pressante , le mettoit dans l'embarras; qu'il en éprouvoit une contrariété d'autant plus grande qu'il ne devoit pas en parler à son maître, et qu'il ne connoissoit à Madrid personne qui pût l'assister d'une douzaine de doublons ; que tant qu'il n'auroit pas reçu les fonds qui lui étoient annoncés , il seroit nécessairement soucieux et mélancolique. La seule vérité étoit qu'il n'avoit pas d'argent. Quant au reste, c'étoit une de ses inventions pour faire croire à sa richesse. Il se promettoit d'obtenir ainsi l'argent qu'il méditoit de jouer d'abord et de rendre ensuite, si le prétendu courrier arrivoit à cheval sur la bonne fortune du jeu.

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L^Espagnol, qui tenoit en grande estime l'esprit vif et poli de Jules, qui étoit, comme on dit vulgairement, coiffe du jeune homme, commença à se flatter de l'espérance d'en faire son gendre. Il avoit là-dessus tout un plan pour Texécution duquel il comptoit sur les services qu'il pourroit lui rendre, et sur la singulière beauté de sa fille unique. Il tira donc de sa poche une bourse pleine de doublons, et la présentant à Mazarin : « Tenez, mon (ils, dit-il , prenez cette bourse et servez-vous-en. L'argent qu'elle contient , et celui que j'ai chez moi, sont à votre disposition. Bannissez donc la tristesse de votre cœur. Ne doutez point de mon amitié, non plus que de mon empressement à vous être utile dans des circonstances plus importantes que celle-ci. »

A cette offre si courtoise, Jules opposa d'abord, pour la forme, quelque résistance; puis, vaincu par les aimables instances du notaire, et plus encore par le besoin , il consentit à prendre seulement dix doublons qu'il promit de rendre aussitôt que le courrier de Rome seroit arrivé. Les deux amis échangèrent après cela quelques paroles de politesse; et ils se séparèrent.

Jules ne pouvoit pas croire qu'il eût réellement trouvé, dans un pays si éloigné du sien, où il n' avoit aucune connoissance , une per-

sonne qui lui eût prêté dix doublons ; et quoiqu'il eût dans sa poche les pièces palpables et sonnantes , il en doutoit encore . Son esprit néanmoins se rasséréna. La pâleur disparut de son visage sans qu'il eût eu besoin d'autre remède.

Il courut au tripot. Voyant que la fortune avoit tourné, il sut la saisir aux cheveux. Il doubla hardiment ses mises; et ainsi en peu d'instants il devint possesseur d'une grosse somme d'or. Le souvenir de son état lui (it comprendre qu'il étoit prudent de s'arrêter. Il quitta donc le jeu et retourna tout joyeux chez lui. Â peine le courrier de Rome eut-il mis pied à terre que', feignant d'avoir reçu la remise d'argent qu'il attendoit, il alla reporter à l'Espagnol ses doublons, avec force expressions de remercîment et témoignages de gratitude.

Cette exacte restitution confirma le notaire dans l'opinion où il étoit, que chez Mazarin les biens de fortune accompagnoient les qualités de l'esprit. Il n'en fut que plus ardent à poursuivre son projet de mariage qui lui paroissoit d'une réalisation d'autant plus facile que sa fille étoit belle, qu'il se proposoit de lui donner une dot considérable, et qu'il devoit lui laisser en mourant des richesses plus considérables encore.

Son désir devenoit tous les jours plus vif.

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Pour en hâter raccomplissement , il prétoit la main à Tamour honnête de sa fille et de Jules et permettoit toutes les faveurs qui se peuvent accorder entre fiancés. La jeune fille étoit une fine mouche qui savoit bien attraper Toiseau à la glu. Aussi Mazarin, de plus en plus amoureux, ne pouvoit trouver de repos ni le jour ni la nuit.

Voyant ce grand feu, TEspagnol avisé ne perdit pas un moment pour frapper le dernier coup ; persuadé d'ailleurs que Mazarin ne pouvoit pas trouver un parti plus sortable d'après Tadage : Si i^is uubere, nubepari^ puisque aussi bien les jeunes gens étoient issus de deux notaires, Tun Espagnol, l'autre Sicilien**.

Restoit à obtenir le consentement de Girolamo Colonna, maître de Tépoux. Jules épioit l'occasion avec un soin impatient ; et un jour, croyant l'avoir trouvée, il employa toute son adresse à la saisir. Il peignit sa fiancée comme un miracle de beauté, vanta la noblesse du père, la magnificence de la dot, l'opulence de l'héritage . Il grossit et amplifia le tout pour tâcher d'éblouir les yeux du prince, et finit par le presser de consentir à son bonheur, promettant d^en garder une éternelle reconnoissance.

Girolamo, prudent et rusé, qui lui portoit une affection plus qu'ordinaire, vit bien qu'il

etoit dans les filets de la belle. Il en eut pitië. Il ne voulut pas le désespérer par un refus absolu. Il prit donc prétexte d'une affaire importante qu'il avoit à Rome, qui demandoit la présence d'une personne de confiance, et dont il avoit r intention de le charger : « Faites promptement vos préparatifs de départ, lui dit-il. Il y va même de l'intérêt de votre mariage; car vous verrez votre père qui ne vous refusera sans doute pas son consentement; et à votre retour vous pourrez contracter cette alliance avec plus de satisfaction et d'avantage , en même temps que vous trouverez votre future plus empressée. »

Les raisons du prince ne déplurent pas à Mazarin, qui se hâta de prendre la roule de Rome.

Il fit le voyage sans voir la route, tant il étoit abandonné à sa passion . Il avoit tant de hâte de retourner pour jouir de l'objet aimé , qu'une heure lui en paroissoit mille.

Arrivé dans la cité pontificale, il alla tout de suite chez le connétable ; et après lui avoir remis ses dépêches, il se rendit auprès de son père, qu'il entretint de ses espérances de mariage avec l'enthousiasme d'un amant. Il le pressa de lui permettre de retourner à Madrid et d'y conclure l'affaire. Il avoit déjà, disoitil, la permission de son maître; et l'occasion

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étoit bonne puisqu'il s^agissoit d'une alliance noble, d'une jeune personne parfaitement belle et d'une dot considérable. Bref, il sut si b^ien colorer son projet que son père , bien qu'il le connût enclin à l'hyperbole, promit à la fin d'y consentir. Il étoit à peine sorti triomphant de cet entretien que le connétable le fit appeler. Ce prince, averti par son fils, vouloit railler le pauvre Jules; et en effet il le salua avec ironie du titre d'époux; mais, après l'avoir ainsi plaisanté pendant un demi-quart d'heure, il changea de ton tout à coup. Son langage, d'abord facétieux, devint sévère et rude. Regardant de travers l'infortuné, il lui défendit absolument de parler de ce mariage, d'y songer même, de quitter Rome sous aucun prétexte ; pour terminer, il lui commanda de changer de vie et de reprendre le cours de ses études s'il ne vouloit encourir les effets de son indignation. Cela dit, il lui tourna le dos**.

La mortification que lui avoient causée les paroles du connétable, jeta Jules dans un abîme de confusion. Il ne savoit quel parti prendre. A la fin il partit du palais Colonna et alla se cacher dans sa chambre comme une poule mouillée. Il s'y tint enfermé sept jours durant, sans voir qui que ce fût, fatiguant son cerveau à bâtir des châteaux en Espagne, et ne se donnant de repos d'aucune sorte, si ce n'est que

quand il étoit épuise et haletant, il se jetoit sur son lit, où toutes choses lui sembloient dormir. C^est pourquoi il avoit coutume de dire qu^il n'y a pas de meilleur compagnon que le lit.

Quand il plut à Dieu, il sortit de chez lui, mais plus posé et moins sémillant qu'à l'ordinaire. Il pen$oit au moyen de regagner, s'il le pouYoit, le temps perdu, et de satisfaire enfin son père et le connétable. Il n'en trouva pas de meilleur que de reprendre ses études, auxquelles il se livra avec tant d'application et d'activité qu'il en étonnoit tous ceux qui le connoissoient. On ne vouloit pas croire que cela pût durer.

En ce temps-là les pères de la Compagnie de Jésus se préparoient à représenter la Vie de saint Ignace, leur fondateur. Ils avoient besoin d*un sujet capable de jouer le rôle du saint, qui étoit le principal et aussi le plus difficile de la pièce. Pensant que personne ne le rempliroit mieux que Mazarin, ils lui proposèrent de s'en charger; mais il les refusa d'abord absolument, dans la crainte de ne pouvoir le rendre avec toute la perfection désirable dans une œuvre aussi grave. Il ne vouloit pas s'exposer à perdre devant une assistance qu'il savoit devoir être composée en partie de prélats, de princes de la cour romaine et d'ambassadeurs des couronnes, la réputation qu'il avoit acquise d'ex-

cellent acteur. Cependant les plus qualifiés d'entre les pères parvinrent à le rassurer, si bien qu'il accepta.

Le jour de la représentation, il récita son rôle d'une manière si admirable qu'il excita Tétonnement général. Il s'étoit composé un costume magnifique, qui, en même temps qu'il convenoit au héros de la pièce , le faisoit paroître avec tous ses avantages **.

Son succès lui rendit les bonnes grâces du connétable, qui l'exhorta à persévérer dans le travail et à chercher son avancement avec honneur, puisqu'il avoit reçu de Dieu un si beau gépie, et qu'il désiroit revêtir la robe longue, ainsi qu'il le répétoit souvent. Il disoit, en effet: « Si j'étois admis à prendre la robe longue, je sais bien où j'arriverois; » entendant qu'il s'élèveroit à la prélature. Il se mit donc sous la direction du frère Cosme Fideli **, Florentin, docteur célèbre à cette époque et premier lecteur de la Sapience de Rome. Il étudia tous les jours assidûment, de sorte qu'en peu de temps il devint docteur en l'un et l'autre droit".

Il paroît que Jules mena rondement son titre de docteur, plutôt pour complaire au connétable que pour tout autre motif; car le pape, faisant en ce temps-là passer des troupes dans la Valteline , il envoya promener les livres, et prit une commission de capitaine d'infanterie.

Il fit alors, avec sa compagnie, quelque séjour à Lorette et à Ancône. Encore qu'il ne pût savoir de Tart de la guerre que ce qui s'en apprend par la théorie, il montra pourtant, dans Texercice de ses fonctions, la supériorité de son esprit et un grand talent pour discipliner les soldats ^^

Je ne sais combien de temps après, la maison Golonna s'allia à la maison Barberini par le mariage de donna Anna Golonna avec don Tadeo Barberini, neveu du pape Urbain VIII, alors régnant*'. A cette occasion, Girolamo, frère de donna Anna et maître de Mazarin, reçut l'archevêché de Bologne avec la pourpre.

Lorsqu'on envoya dans le Montferrat Pancirolo**' en qualité de légat a latere pour traiter de la paix entre les deux couronnes (de France et d'Espagne) , dont les puissantes armées étoient près d'en venir aux mains sous les murs de Gazai, il obtint que Jules seroit attaché à la légation à titre de secrétaire.

Alors le général du roi catholique étoit le marquis de Santa-Gruz, petit génie, mais homme de bien et craignant Dieu. Son armée étoit forte et nombreuse. Les François en avoient une plus forte et plus nombreuse encore. Des deux côtés, on étoit prêt pour la bataille. Le légat apostolique cependant négocioit la paix avec un grand zèle; et Mazarin, comme secré-

taire, alloit incessamment d'un camp à 1* autre pour hâter la conclusion du traité. Il ne fut pas longtemps à s'apercevoir que le marquis avoit, et une peur violente de perdre son armée, et un ardent désir d'en venir à un accommodement. Comprenant tout le parti qu'il pouvoit tirer de cette foiblesse, il pressoit le général espagnol d'entendre à un arrangement pacifique, lui représentant avec exagération que les François étoient de beaucoup supérieurs à leurs adversaires par la force et par le nombre ; qu'on avoit peine à contenir leur furie; et que si la bataille étoit livrée, il n'y avoit pas le moindre doute qu'ils n'en sortissent victorieux. Il ajoutoit qu'outre la considération du notable dommage qu'en souffriroit la couronne d^Espagne, il étoit aussi à propos de songer à tant de braves gens qui seroient envoyés à une mort certaine. Le marquis de Santa-Cruz recevoit des discours de Mazarin une telle impression, qu'il les tenoit pour paroles d'Évangile ; en sorte que, mû de compassion à la pensée de ses soldats sacrifiés, en homme plus habitué à manier un bréviaire qu'une épée, il promit solennellement de souscrire aux conditions proposées parle général de l'armée fi'ançoise. Jules alors, pour couper court à toute difficulté nouvelle, s'avisa d'un pieux et curieux stratagème : il prit la croix du légat apostolique, sauta sur un

cheval et parcourut le camp espagnol dans tous les sens, en criant : « La paix! la paix ! >» A ce mot si ardemment désiré de paix, à ce cri qui partoit de la bouche du ministre du père commun des fidèles, à la vue de la sainte croix, Tarmee entière se sentit saisie d'une certaine tendresse de cœur; elle applaudit, et cria à son tour : V La paix ! » Si bien qu'emporté en quelque sorte par l'agitation et l'élan des soldats, l'accommodement se trouva conclu au grand détriment de l'Espagne et à l'avantage non moins grand de la France, ainsi que cela est connu de tout le monde, et particulièrement de Votre Altesse ^*.

Le stratagème de Mazarin produisit une paix si avantageuse au Roi Très -Chrétien et au cardinal de Richelieu, que celui-ci en regarda l'auteur comme un des capitaines les plus résolus, et un des plus beaux génies qu'il y eût en Italie, comme un homme inépuisable en ressources , fécond en ruses et stratagèmes mi-» litaires, et qu'il conçut un vif désir de le connoître personnellement. Il le manda donc à Paris '^, où Jules se rendit avec un plaisir inexprimable, non-seulement parce qu'il espéroit recevoir la récompense de son service, mais encore parce qu'il avoit toujours eu un penchant décidé pour la France. Il l'accueillit, aussi bien que le roi, avec de grandes démonstrations

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d*afiFection, l'engagea, par les plus belles promesses, à suivre la cour, et lui fit donner une chaîne d'or avec un portrait de Louis XII [, des bijoux, et une épée d'une valeur considérable. Ainsi chargé de faveurs et d'espérances, Jules repassa les monts en grande pompe, non sans avoir promis au cardinal de retourner prochainement auprès de lui.

Richelieu, l'Atlas de la France, se sentant accablé par Tàge et par les affaires, bien qu'il fût infatigable au travail, songeoit à choisir un sujet capable de l'aider à porter le &rdeau du gouvernement. Mazarin lui parut être l'homme qu'il cherchoit. Il lui trouvoit une intelligence prompte, pénétrante, étendue ; et il ne doutoit pas qu'en peu de temps il ne réussit à l'instruire si biçn, qu'il put lui laisser la direction de l'Etat, si d'une manière ou d'une autre il venoit lui-même à manquer : ce profond génie comprenoit qu'il n'importoit pas moins à sa gloire de se donner auprès du roi un successeur digne de lui, que d'élever la prospérité et d'augmenter la puissance de la monarchie. Il ne croyoit rencontrer en personne plus qu'en Mazarin les qualités nécessaires pour tenir sa place et continuer son règne ^'.

Jules, retournant de France en Italie, son bon génie voulut qu'il passât par le Montferrat. Il y fit la rencontre d'un prêtre qui avoit

trouvé un rosaire composé de pierres précieuses. Le prêtre, ignorant des choses de ce genre, ne voyoit que du verre dans les grains du rosaire, qui, en effet, n'avoient aucun éclat, enveloppés qu'ils étoient encore du limon de la terre dans laquelle ils avoient été enfouis. Il faisoit peu de cas de sa trouvaille. Il l'offrit à Mazarin pour une somme très-modique. Celui-ci, qui en connoissoit mieux la valeur, consentit aisément à Tacheter ; et l'ayant placé parmi ses bijoux, il remercia le ciel de la bonne fortune qui lui arrivoit d'une manière si inattendue. ,

Le rosaire se partageoit en six dizaines.

Il étoit assez gros, et formé de trois sortes de pierres : de magnifiques émeraudes pour les j4ve Maria ^ de superbes saphirs pour les Pater noster^ et pour la croix, de diamants d'un grand prix. Il valoil bien*au moins dix mille écus ** . Arrivé à Rome, Mazarin , après avoir vendu les présents du roi de France, le fit nettoyer et remonter, en sorte que le riche rosaire reparut dans toute sa splendeur. Il n'en trouva pourtant pas une somme proportionnée à l'estimation qu'il en avoit faite. Il songea alors à le porter à Paris, où il ne doutoit pas qu'il ne s'en défît avec plus d'avantage. Ayant donc laissé à son père assez d'argent pour marier ses sœurs, il fit provision

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d'objets de sculpture qu'il se prôposoit d'offrir à Louis XIII et à Richelieu, mit ordre à ses affaires, et partit, riche des espérances que lui avoit données le cardinal. Son premier soin, dès son arrivée dans la capitale françoise, fiit de se présenter chez cette Éminence qui lui fit Taccueil le plus affectueux, et l'introduisit auprès du roi dont il fut reçu également avec une grande bonté. Toutefois, avant de s'adonner à aucune affaire qui touchât aux intérêts de l'Etat, il fit montre de son rosaire *% et réussit bientôt à le vendre plus qu'il ne l' avoit estimé. L'argent qu'il en retira fut envoyé à Rome et servit à acheter certaines charges de la chancellerie apostolique, dont les >e venus le mirent ensuite en état d'entrer dans la prélature^'.

Le cardinal de Richelieu se plut à retenir Jules auprès de sa personne, et à lui confier plusieurs missions très-honorables. II lui donna enoutre, avec complaisance, des instructions sur la manière de se gouverner à la cour. Celui-ci s'en pénétra avec tant de promptitude, et les suivit avec tant de sagesse, que Son Éminence en fut heureuse et étonnée; heureuse de la rencontre qu'elle avoit faite d'un sujet selon son cœur; étonnée delà vive et facile intelligence qui paroissoit dans son élève.

Un jour ) le roi allant à la chasse avec une

suite nombreuse 'de ducs, de pairs et de gentilshommes, il emmena Mazarîn, pour qui il s'étoit pris d'une particulière affection. Il le retint presque constamment à ses côtés, non pas tant parce que la conversation du jeune Romain lui étoit agréable, qu*afin de le mieux observer, et de s'édifier ainsi sur ce qu'il pouvoit s'en promettre; car il avoit résolu de l'employer dans les grandes affaires du gouvernement. Le roi, toujours suivi de sa noblesse, arriva dans un village où un mariage venoit d'être célébré, et où, suivant Tusage du pays, on dansoit et on s'amusoit. Il fut invité par la mariée ; et plusieurs seigneurs après lui par les jeunes filles de la noce. Mazarin étoit du nombre. Les danses commencèrent au signal donné par Sa Majesté, qui se prêta gaiement à la circonstance. Elles reçurent de l'exemple du roi une vive impulsion. Jamais noces villageoises n'avoient été mieux fêtées. Quand le bal fut fini, pendant qu'on se reposoit, la mariée prit une coupe, et fit le tour de l'assistance, requérant de chacun, ainsi qu'il se pratique dans les campagnes, un don, gage à la fois d'amitié et présage de bonheur. Le roi déposa, le premier, dans la coupe, un joyau d'un grand prix. Les bagues et les bijoux y tombèrent ensuite de toutes mains, jusqu'à ce que la jeune femme arrivât à Mazarin, qui ne trouvant

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pas autre chose à donner, y mit une bourse de doublons. L'heureuse mariée, contente d'avoir trouvé une pareille fortune et de si riches dons, remercia Sa Majesté et les gentilshommes qui Taccompagnoient ; après quoi elle se retira fort satisfaite. Le roi étoit fort désireux de connoître la qualité et la valeur du présent de Mazarin. Il fit appeler la mère, qui tenoit encore sur elle le produit de la quête; et, r ayant interrogée, il apprit que la bourse de doublons représentoit une somme plus considérable que le joyau de Sa Majesté. Il en resta singulièrement étonné. De ce moment il regarda- Jules comme un homme d*un désintéressement admirable et d^un grand cœur. Il lui sut tant de gré de cette libéralité, qu'il redoubla d'affection pour lui. Mazarin, cependant, faisoit semblant de ne rien voir, quoiqu'il s'appliquât à découvrir la pensée du roi. Il ne se tenoit pas seulement sur ses gardes; il cherchoit encore l'occasion de se montrer magnanime, libéral, capable en un mot de toute action grande et généreuse.

Il advint un jour qu'il s'établit dans le palais du roi, entre des dames et des gentilshommes, une partie de cartes qui faisoit rouler une énorme quantité d'or. Mazarin fut invité à y prendre place. Il accepta pour ne pas désobliger les dames, et surtout parce qu'il espéroit

que la reine s'y feroit voir. Le jeu commença modérément; mais peu à peu il augmenta, et il en vint enfin à ce point que la table étoit couverte de centaines de milliers d'écus. La fortune favorisa Mazarin, qui sut la ménager avec tant d'habileté qu'en peu d'heures plusieurs dizaines de milliers d'écus passèrent de son côté. Le bruit s'en répandit aussitôt à la cour. On accourut en foule pour voir la masse dW qu'il avoit devant lui. La reine, partageant la curiosité générale, ne tarda pas à paroître. Précisément, au moment où elle arriva, Mazarin eût la chance- de réussir dans une invite, où, de la perte ou du gain, dépendoit sinon tout, au moins la plus grande part de ce qu'il avoit gagné jusque-là. Il attribua le succès de ce coup si important à la grâce que Sa Majesté lui avoit faite en honorant le jeu de sa royale présence; et, parlant ainsi, il se leva de table avec un profit de quatre-vingts ou quatre-vingtdix mille écus d'or. Il en distribua dix ou douze mille aux dames et aux gentilshommes qui se trouvèrent là •, et il en envoya cinquante mille à la reine qui étoit déjà partie pour aller raconter cette aventure au roi, qui s'en montra fort content. Sa Majesté refusa le cadeau; mais Mazarin étant survenu, il la supplia s instamment, avec des paroles si bien choisies, avec un accent si suave, qu'elle se laissa vain-

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cre, et qu'elle accepta ce grand régal ; je dis, grand) par rapport à ce qu'il donnoit plus qu'il n'avoit au monde.

Cette action remplit d'étonnement et d'admiration les courtisans, qui estimoient que Mazarin avoit un cœur de roi, et qui disoient qu'il ne pouYoit y avoir aucun signe auquel on reconnût mieux un tel homme, que le témoignage de son désintéressement. Il y en avoit pourtant qui pensoient d'une autre façon. Ils jugeoient que Jules avoit agi avec calcul; qu'il avoit entrevu , avec beaucoup de sagacité , l'espérance d'être récompensé au double par la reine, qui ne souffriroit jamais d'être en reste avec un serviteur. C'est en effet ce qui arriva. Peu de jours après. Sa Majesté lui fît don de bijoux qui valoient beaucoup plus de cinquante mille écus d'or. Mais, laissant ce fait pour ce qu'il est, je conclus que, par ces moyens, ces bonnes occasions, ou, si l'on veut, ces astuces, il s'affermit dans la faveur du roi et de toute la cour de France.

Jules envoya à son père, à Rome, une grosse somme d'argent, et une cassette de bijoux qui servirent à doter" ses trois sœuGS, lesquelles furent établies, la seconde mieux que la première, et la troisième mieux que la seconde. Une épousa Lorenzo Mancini, issu d'une noble maison romaine, et assez riche. C'est dans son

CARDINAL MAZARIX. 31

palais que tient ses séances la célèbre Académie des humoristes. Sa famille portoit autrefois le nom de Lucci; elle a en effet deux lucii (brochets) dans son écusson. Elle a produit plusieurs hommes illustres dans les armes et dans les lettres. Elle s'est appelée ensuite Mancini, parce qu un certain Mancini lui en a imposé Tobligation en lui laissant son héritage^". Une autre sœur fut mariée à Girolamo Martinozzi, de Fano, Tun des principaux gentilshommes de cette ville, et fort avantagé des biens de la fortune. Une autre enfin fut unie à G. Francesco Muti, noble romain qui jouissoit de richesses considérables, et dont elle n'a jamais eu d'enfants. Il existe une quatrième sœur, qui, ayant prislevoileàCastel-Gandolfo, a été, par les ordres de Sa Sainteté, et sur les instances de Mazarin, transférée au monastère de Sainte - Marie au Campo-Marzo** .

Ayant établi ces deux sœurs, et s' étant mis, comme^ je Tai dit, en prélature, Mazarin s'affermit dans la pensée de servir la Couronne, dont la faveur pouvoit le conduire le plus sûrement et le plus promptement à la pourpre, objet constant de son ambition, but invariablement assigné à tous les efforts de son savoir-faire et de son industrie. La cour de France et le cardinal de Richelieu surtout Tavoient bien deviné ; mais le puissant ministre,

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qui l'aimoit d'ailleurs et le jugeoit digne du chapeau, ne croyoit pas le moment venu de lui donner ce suprême contentement. Il n'a voit pas tant de hâte de le combler. C'étoit assez, à son avis, de l'entretenir de belles espérances. Un jour, il lui offrit un évéché de trente mille écus de rente ; mais Mazarin, qui aspiroit plus haut, ne voulut pas courir le risque d'arrêter là sa fortune. Il s'excusa sur ce qu'il n'avoit pas les dispositions convenables pour un tel état, protestant qu'il préféroit à tous les évéelles du monde l'honneur d'être le serviteur de Leurs Majestés et de Son Eminence.

Donc il attendit, et longtemps encore. Bien qu'il se vît traité avec faveur et employé aux plus grandes affaires du gouvernement, il n'étoit pas satisfait, loin de là. Il n'avoit pas la patience de laisser venir l'occasion favorable. Si habilement qu'il cherchât à cacher son empressement et ses dégoûts, il étoit comme percé à jour par la pénétrante perspicacité du cardinal de Richelieu. Il commença alors à renouer correspondance avec la famille Barbe rini, particulièrement avec le cardinal Antonio, qui l'appela à la cour de Rome, lui promettant auprès de Sa Sainteté un emploi honorable qui le porteroit promptement à la pourpre.

Mazarin , sentant qu'on le grattoit à l'endl^oit qui le démangeoit, prêta l'oreille à la

proposition. La faveur d'ua neveu du pape lui parut une voie plus droite et plus courte que celle de la cour de France, où jusque-là ses espérances avoient été trompées. Il demanda en conséquence , et obtint , avec des témoignages de la satisfaction du roi et même du cardinal, la permission de retourner à Rome.

Toutefois le cardinal de Richelieu ne vit psrs ce départ sans un ^if déplaisir, parce qu'il n'a voit plus Mazarin pour lui aider à porter le poids des affaires, et parce qu'il étoit forcé de renoncer aux projets qu'il avoit formés pour sa future succession. Il ne s'en consoloit . que par l'espoir d'un retour prochain. Ce grand homme prévoyoit que Jules ne gagneroit rien à la cour de Rome par la protection des neveux du pape. C'est pour cela qu'il avoit donné son consentement à Téloignement de ' son jeune favori, qui prit sa route par Turin, où il reçut de Son Altesse Royale, en passant, le plus bienveillant accueil.

Rendu à Rome, après avoir salué le cardinal Colonna et toute cette illustre maison, il se présenta chez les cardinaux Antonio '^ et Barberini**, qui lui prodiguèrent les démonstrations de l'amitié la plus tendre. On lui renouvela toutes les promesses précédentes ; on lui obtint l'honneur de baiser les pieds du pape, qui lui fit beaucoup de caresses. Bref,

Mazarin rentra chez lui le cœur rempli d*espoir.

Il n*avoit d'autre soin que de fréquenter le palais, de faire sa cour aux Colonna et aux Barberini, principalement au cardinal Antonio sur la parole duquel il comptoit, et dont il se flattoit, à cause de leur ancienne liaison, d'obtenir la satisfaction de ses ambitieux désirs. En effet, il lui dut le poste de vice-légat d'Avignon qu^il occupa deux ans. Ce temps passé, il revint à Rome, attiré par les mêmes espérances qu'auparavant ; mais sans rien abandonner, il ne laissa pas néanmoins de se montrer à la suite de l'ambassadeur de France. Il ne manquoit à aucune des fonctions et représentations publiques de l'ambassade.

Gomme il étoit au plus haut point de ses espérances, et qu'il se tenoit pour certain de recevoir la pourpre par le crédit du cardinal Antonio, il eut avis que Richelieu le rappeloit en France. Il craignit de manquer à sa fortune s'il se rendoit trop promptement à cette invitation. Il répondit donc au cardinal avec beaucoup de ménagement et d'adresse. Il lui exposa d'abord les intérêts et les devoirs qui le retenoient auprès de Sa Sainteté; il lui représenta le sentiment d'indignation qu'il provoqueroit dans toute la cour pontificale s'il songeoit seulement à s'éloigner; il exprima ensuite

très-vivement le déplaisir qu'il éprouvoit de ne pas être en pouvoir de lui obéir; mais, en même temps, il lui donna à entendre qu'il ne manqueroit pas de retourner un jour en France pour y recevoir les faveure et les grâces d'une si grande cour. Par ces raisons et par d'autres encore, il déclina l'honneur que lui vouloit faire le ministre de Louis XIII.

Le pauvre Jules resta ainsi, pendant quelques années, bercé par l'espérance. Enfin, ne voyant aucun bon effet de tant de promesses que Barberino lui a voit faites, et qui lui avoient été confirmées par le pape, il commença à entrer en doute, et à se repentir de n'avoir pas accepté les ofiVes de la France, renouvelées tout récemment avec tant de bienveillance par le cardinal de Richelieu. Ces pensées le tenoient dans une agitation d'esprit et une inquiétude extraordinaires qu'il s'efforçoit prudenmient de dissimuler *' .

Jules se sentoit consumer en dépenses et en présents. Il étoit en outre fatigué de perdre du temps à suivre la cour. Ses espérances s'en ailoient. D commencoit même à douter de la bonne volonté du pape, dont il savoit qu'on cherchoit à lui aliéner l'esprit; et il craignoit de n'avoir plus rien à attendre du côté de la France. Il auroit alors volontiers entrepris le voyage de Paris; mais l'entrée du royaume ne

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lui auroit-elle pas été interdite? N*auroit-il pas trouvé sa place occupée? Un signe de Richelieu auroit sufK pour le décider; mais solliciter ce signe, c'eût été s'exposer à un refus. Il étoit de la sorte combattu par des sentiments opposés qui le réduisoient presque au désespoir.

Pendant qu'il étoit ainsi ballotté par la mer de ses pensées, n'osant presque plus se promettre le secours de la foitune, il la vit tout à coup lever la tête au-dessus des ondes, et avec un visage joyeux, lui tendre la main pour Varracher au naufrage qui sembloit devoir Tengloutir, pour le conduire, plus puissant et plus glorieux, au port si désiré de la cour du Roi Très-Chrétien. Voici comment :

L'ambassadeur de Sa Majesté Très-Chrétienne près de Sa Sainteté le pape Urbain VIII étoit en ce temps-là le marquis de Cœuvrcs*'. Ce seigneur avoit, selon la coutume, près de son palais dans la Strada Giulia^ un tripot où Ton jouoit aux dés et aux cartes. Le tripot étoit loué à un croupier; et le produit de sa location appartenoit à Fécuyer du marquis. C* étoit alors un certain M. de Rouvroy, gentilhomme françois. Le croupier s'appeloit Giulio Bianconi, Romain, homme de bonne extraction. Il payoit un doublon par jour.

Il plut au cardinal François Barberino, à cette époque cardinal patron, d'interdire par

UQ décret tous les tripots. Celui de l'ambassadeur de France se trouvoit naturellement compris dans Tinterdiction. Les représentants de toutes les puissances se conformèrent à Tordre du gouvernement pontifical qui fut observé même par la garde du pape; mais le marquis de Cœuvres prétendit que le cardinal n'a voit pas de droit sur ses gens et que le décret ne le regardoit pas. Son écujer continua donc de faire jouer au mépris de la prohibition et du cardinal François, se fiant sur les assurances du cardinal Antonio qui fréquentoit le palais de^ l'ambassadeur, jouoit avec le marquis, avec madame son épouse'*, avec mademoiselle sa belle-fille, fille de l'ambassadrice**, jeune personne charmante, et soutenoit qu'ils n'avoient point à tenir compte des commandements du patron.

Ce dernier fit dire par un de ses secrétaires à l'écuyer qu'il devoit cesser d'avoir maison ouverte, parce que telle étoit la volonté de Sa Sainteté ; que l'ambassadeur de Tempereur, celui du roi d^Espagne et les ministres de toutes les autres puissances avoient fermé leurs jeux ; qu'à défaut par lui de se soumettre à leur exemple, il se verroit dans l'obligation àe châtier sévèrement Giulio Bianconi, croupier du tripot. Il fit en même temps signifier sa résolution à ce dernier par le chef de la police de Rome.

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Rouvroy eut recours à l'ambassadeur , qui en parla au cardinal Antonio, lequel s'entêta à lui conseiller de ne pas céder, promettant que dans le cas où Bianconi seroit recherché par le cardinal François, il sauroit bien le rendre à la liberté.

Sur sa promesse, on continua à faire jouer pendant quelques semaines sans être troublé ; mais au moment où on se croyoit à Tabri de toute inquiétude, le croupier s'étant un jour éloigné du quartier de l'ambassadeur, fut ap^ ^réhendé au corps et par Tordre du cardinal patron conduit dans la prison de Torre di Nono. Malgré la protection du cardinal Antonio, son procès lui fut fait et parfait. Condamné à dix ans de galères, il fut jeté dans les cachots réservés aux galériens.

Bianconi , réduit à cette tiîste condition pour avoir agi sous la foi du marquis et du cardinal, se plaignoit très-haut, et non sans raison. L^écuyer faisoit de même. Il représentoit au cardinal Antonio que c'étoit sa trop grande confiance en la parole de Son Éminence qui avoit précipité son agent dans des abîmes de misère et qui exposoit le malheureux croupier à être, d'un jour à l'autre, traîné avec la chaîne à Civita-Vecchia. Le cardinal, de son côté, ne pouvoit pas se persuader que son frère lui refuseroit la grâce du condamné, s'il la lui de*-

mandoit comme un service. Il répondoit en conséquence à toutes les instances de Tambassadeur et de Rouvroy qu'il ramèneroit certainement Bianconi chez lui ; et il publioit partout qu'il savoit très-bien que telle ëtoit l'intention du cardinal François.

En attendant, on vit arriver au quai la grosse barque qui à coutume de venir de Civita-Veccbia pour prendre les galériens et les emmener dans cette ville. Le soir même, tous les forçats qui dévoient partir le lendemain matin furent marqués, suivant l'usage v Bianconi le fut avec les autres. Il cria alors plus fort que jamais. Il supplia Técuyer, en pleurant, de presser l'ambassadeur et le cardinal de le faire mettre en liberté. Gélui-ci, informé de ce qui se passoit par le marquis de Cœuvres , se hâta de se rendre auprès du cardinal François. Il lui demanda d'abord la grâce de Bianconi; puis il se réduisit à la faveur d'un simple ajournement : il se contentoit de la promesse que ce malheureux seroit retenu à Rome pour ce voyage et ne partir oit pas avec les autres condamnés.

Mais, pour toute réponse, le cardinal François lui tourna le dos. Le refus prenoit ainsi le caractère d'une offense. Le cardinal Antonio en conçut un vif ressentiment. Voulant pourtant . empêcher la consommation du

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ma], qu'il n'aroit pas pu préyenir, il tomba dans un mal plus grand. Il fit appeler le chef de la police et le pria de permettre que le caporal qui avoit la charge d'enchaîner et de conduire les forçats, plaçât Giulio Bianconi au dernier rang et traitât avec moins de rigueur que les condamnés vulgaires le protégé d'une tête couronnée", s'il faisoit quelque cas de sa faveur; lui promettant d'ailleurs qu'il n'auroit pas à prendre d'autre soin de cette affaire.

Alors le chef de la police étoit un certain Antonio Passan , homme dur , mais de beaucoup de sens. Ayant entendu la volonté du cardinal et prévoyant ce qui pouvoît en arriver, il se déchargea sur son chancelier du soin d'arranger la chose avec le caporal , sans qu'il parût en rien , sans qu'il fût. même nommé ; car il vouloit , comme on dit , ménager la chèvre et le chou. Ainsi le cardinal Antonio fut servi à souhait.

Le matin venu , les forçats sortirent de la prison de Torre di Nono , liés deux à deux et gardés, suivant la coutume, par des sbires. Il y en avoit ce jour-là vingt-quatre couples. Bianconi faisoit partie du dernier. La chaîne marchoit du côté de Ripa grande^ dans le dessein de s'embarquer pour Civita-Vecchia.

De bonne heure , le même jour , Kouvroy '^, accompagné de deuxestafiers de l'am-

bassadeur qui portoient ostensiblement des arquebuses de chasse et sous leurs habits des pistolets et des armes blanches, se rendit , comme pour faire sa promenade habituelle dans la campagne, au monastère des Frères-Mineurs de Saint- François, sur les bords du Tibre, à peu de distance de la barque qui attendoit les forçats. Là il eut avis que Bianconi approchoit avec ses compagnons. Il se précipita aussitôt de leur côté, suivi de ses deux serviteurs; et après avoir fait un peu de chemin , se voyant assez proche d'eux, il s'avança seul résolument, appela Bianconi *par son nom en disant : « Bianconi , viens ici , » le saisit par le bras, coupa la corde qui le retenoit , l'enleva des mains de l'escone, et sans que cette vile canaille fit aucune résistance, l'emmena avec lui. Il le fit ensuite conduire jusqu'aux confins de l'État ecclésiastique, d'où le croupier gagna." Naples sain et sauf.

Passa n, informé de l'événement et sachant que le caporal n'avoit pas même fait mine de résister, le manda près de lui , l'admonesta de la manière la plus sévère, le menaça de le chasser et de le châtier pour n'avoir pas seulement essayé de se défendre et pour s'être laissé arracher un condamné au mépris de la justice :

double faute habituelle et journalière parmi les sbires.

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Ce fut avec plus de siacérité que le cardioal Barberino s'abandonna à un mouvement violent de colère quand il apprit que Bianconi lui avoit échappé. Il fit donner au caporal trois coups d'estrapadç, le cassa de son grade et lui ordonna de sortir des Etats de l'Eglise. Il s^em-. porta contre Passan, qui s'excusa en disant qu'il n'étoit pas présent à l'affaire, qu'il avoit d'ailleurs puni le coupable ; et comme il connoissoit bien le cardinal , le chef de la police sut, à la fin, trouver le moyen de l'adoucir et de le calmer. Il se plaignit avec amertume du cardinal Antonio, dont il prétendoit avoir reconnu là un des tours. Il protesta que peu s'en étoit fallu qu'il n'eût fait échouer l'entreprise. Finalement, le cardinal patron concentra tout son ressentiment sur Rouvroy, qu'il fit poursuivre avec une extrême rigueur et contre lequel il fit rendre une sentence de mort.

L'écuyer, après son beau coup, avoit prudemment pensé à prendre le chemin de la France ; mais le marquis de Cœuvres ne voulut sous aucun prétexte le laisser partir. Il le retint auprès de lui pour braver le cardinal François. Il se fioit à la parole du cardinal Antonio, quipromettoit toujours d'accommoder l'affaire; et il avoit tort. Il avoit vu que ses promesses n'avoient rien valu à Bianconi ; il devoit comprendre qu'elles resteroieivt tout aussi ineifi-

caces pour le pauvre Rouvroy. La circonstance en effet étoit beaucoup plus grave. Dans le premier cas, il ne s'agissoit que de la grâce d'un homme du peuple, atteint pour la bagatelle d un jeu tenu en contravention à une ordonnance ; dans le second, c' étoit un condamné aux galères arraché de force à la justice, enlevé à main armée, en plein jour, au milieu de Rome ! Grime énorme, qui entrainoit la peine de mort ! Crime qui entachoit la réputation de Siège apostolique ! L'ambassadeur, au reste, avoit tenu, en public comme en particulier, des propos outrageants pour le cardinal Patron ; il avoit donné à entendre qu'il paieroit volontiers seize mille écus à celui qui lui apporteroit la tête du neveu de Sa Sainteté; en un mot il avoit parlé sans mesure, outrepassé la limite extrême de ses devoirs et offensé la majesté du prince.

Rouvroy seroit resté caché et comme prisonnier dans le palais de Tambassadeur, si certaines considérations n'avoient pas contenu la colère du cardinal François. Le pontificat d'Urbain VIII étoit sur son déclin. Il n'auroit pas été d'une bonne politique en cet état de rendre la France ennemie de la famille Barberini. La cour romaine se montroit donc fort circonspecte: et Técuyer n'en étoit que plus arrogant. Il se faisoit voir armé tous les jours

44 VIE DE l'eminentissime

en public dans le quartier de Tambassadeur ; il se promenoit dans les champs de Frascati avec son maître; il alloit en carrosse par toute la ville. Ces mépris de la justice retomboient sur le cardinal, qui n^en étoit pourtant pas encore tant irrité que des discours inconvenants qu^on ne cessoit pas détenir contre lui. Peut-être fautil attribuer surtout à ces discours la résolution qu^il prit de faire assassiner Rouvroy.

Un jour , celui-ci se trouvoit dans la campagne à Frascati. Il visoit avec son arquebuse un oiseau; et il étoit près de faire feu, quand quatre scélérats, qui le visoient lui-même, lâchèrent à la fois leurs quatre coups, retendirent à terre, et, s'étant jeté sur son cadavi^e, lui coupèrent la tête. Ainsi Técuyer de l'ambassadeur fut, en chassant, chassé du monde par ces quatre bandits ; et sa décapitation , en lui fermant la bouche , mit un terme à ses médisances -

Sa mort ne fut ni le dernier motif de ressentiment fourni au marquis de Cœuvres, ni la dernière offense faite à la couronne de France. Sa tête fut portée à Rome au bureau du gouverneur. On en fit la reconnoissance dans les formes; après quoi, elle fut remise au bourreau quila porta dans le courtil où sont exécutés les condamnés à mort, Texposa aux regards du peuple en disant à haute voix : « C'est la tête

GARDINiiL MAZARIN. 45

de M. de Rouvroy, écuyer de l'ambassadeur de France , » et la jeta dans la fosse ou on a coutume d'enterrer les têtes des décapités.

Il n'y eut rien dont le marquis se sentit plus blessé que de cet acte accompli par le bourreau. Il le tint pour un des plus cruels affronts qu'il eut été possible de faire à son souverain. Il s'en plaignit amèrement au pape luimême; il en montra une implacable haine contre le cardinal François, avec qui il échangea des paroles fort aigres. Dans l'emportement de sa colère, il expédia plusieurs courriers à Paris; et J'affaire fut prise très-haut parle roi etpar le cardinal de Richelieu, qui songea aussitôt à en tirer une vengeance éclatante. On auroit pu s'entendre si l'ambassadeur avoit raconté les faits sans passion'"; mais, en dénonçant la mort de son écuyer, il ne dit mot de la nécessité qui avoit contraint la justice à en agir de la sorte , à moins de laisser porter atteinte à la réputation du Saint-Siège. Le bruit que cet événement fil en France, ne causa pas peu d'embarras au pape Urbain et d'anxiété au cardinal Barberino. A sou tour, le cardinal Antonio en étoit fort affligé; car il comprenoit qu'on pouvoit l'accuser d'être l'auteur de tout le mal ; et malgré l'intimité dans laquelle il vivoit avec l'ambassadeur, il ne trouvoit ni instances si vives, ni prières si humbles

qu'elles parvinssent à Fapaiser. Il continuoit toutefois de le voir comme auparavant.

On tint sur cette affaire force conseils ; on débattit force partis ; et enfin on s'arrêta à la résolution d'envoyer un prélat rompu aux négociations, insinuant, aimé et en crédit, avec le titre de nonce extraordinaire, pour représenter au roi par quelle raison de nécessité la Sainteté de Notre-Seigneur s*étoit vue obligée de garder sa justice contre M. de Rouvroy, écuyer de l'ambassadeur, et comment il n'avoit pas été possible de faire moins sans déshonorer tout à fait le Siège apostolique, tant et si constamment protégé par les rois prédécesseurs de Sa Majesté.

Le cardinal Antonio proposa au pape, comme très-expert et très-aimé de Louis XIII, Mgr Mazarin, qui se remuoit de toutes les façons pour être chargé de cette mission. Jules avoit beaucoup perdu dans l'esprit d'Urbain , mais uniquement parce qu'il l'obsédoit de ses sollicitations continuelles. Sa Sainteté lui dit à lui-même qu'il ne lui convenoit pas de se donner tant de soins, et qu'elle ne manqueroit pas de sujets à envoyer en France. Elle refusa donc de le nommer ; et pourtant elle ne savoit où trouver un prélat qui fût dans des conditions aussi favorables que Mazarin , bienvenu de la cour entière et particulièrement du car-

dinal de Richelieu, qui en dirigeoit tous les mouYements.

Malgré le refus du pape, Jules ne perdit pas courage. Il se concerta avec le cardinal An* tonio , qui le soutenoit bravement , et même avec le cardinal François. Les deux frères firent valoir auprès du souverain pontife l'habileté de leur candidat , la bonne volonté que lui témoignoient la cour et Richelieu , la connoissance qu'il avoit du pays, la sagacité avec laquelle il avoit su pénétrer les caractères du roi et du cardinal. Ils supplièrent Sa Sainteté de ne pas commettre un pareil emploi à un autre qu'à Mazarin. Sur ces entrefaites, l'ambassadeur, causant familièrement de l'affaire avec le cardinal Antonio, se laissa entraîner à dire qu'il ne doutoit pas qu'aucune personne ne fût plus propre à apaiser la colère de Louis XIII et de son ministre que le seigneur Jules, s'il étoit accrédité en qualité de nonce, mais qu'il étoit assuré que Sa Sainteté ne vouloit pas en entendre parler. Ce propos eut certainement la plus grande influence sur la détermination du pape.

En effet, le cardinal François plaidoit avec chaleur, mais sans succès, la cause de Mazarin, quand le cardinal Antonio survenant, rapporta au Saint-Père les paroles de l'ambassadeur. Urbain en fut si frappé qu'il prit à l'heure même son parti et décida que Jules se

rendroit an plus tôt à la cour de France. On expédia sans tarder les lettres de créance; et on remit au nouveau nonce ses instructions sur ce qu*il auroit à faire auprès de Sa Majesté Très-Chrétienne .

Quand il eut reçu sa nomination, Mazarin se livra aux transports de la plus vive allégresse. Je puis assurer à Votre Altesse que, sur le point de partir de Rome, ayant été prendre congé de Tambassadeur et s'entretenant avec lui en ma présence et en la présence de quelques autres de ses amis, de la bienveillance dont riionorolent le roi , la reine , le cardinal et d'autres personnages encore, il prononça textuellement les paroles suivantes que, de mes deux oreilles, j*ai entendu sortir de sa propre bouche : « Je vais à la cour de France. S'il plaît à Dieu, ou je reviendrai Jules, ou quelque saint m'assistera; » voulant dire par là qu'il resteroit simple prélat ou qu'il seroit grand seigneur à la cour*®.

Il se mit donc en route, nonce apostolique, et s'achemina vers le roi très-chrétien avec une satisfaction extraordinaire. Arrivé à Paris, il fut accueilli par Sa Majesté de la manière accoutumée, c'est-à-dire avec les marques de la plus bienveillante affection ; et de même par le cardinal de Richelieu, qui se montra plus empressé qu'aucun autre courtisan.

Ce fut sous Timpression de ce gracieux accueil qu'il exposa sa mission au roi. Il commença par représenter combien le pape avoit de zèle affectueux pour la couronne de France et de paternelle tendresse pour la personne de Sa Majesté; il déduisit amplement les graves motifs qui avoient contraint la volonté du souverain pontife à exercer contre M. de Rouvroy une justice rigoureuse ; il démontra que si on avoit agi avec moins d^autorité, on auroit souillé d'une tache indélébile la pureté de la renommée et de la considération de ce Saint- Siège apostolique que les rois très-chrétiens se sont toujours attachés à défendre, à conserver, et pour le secours duquel leurs armées ont si souvent passé les Alpes; il développa toutes ces considérations d'une manière si ingénieuse,dans un langage si éloquent, avec un accent si plein de charme qu'il força en quelque façon le roi et le cardinal d'avouer que le pape avoit très-bien fait ; qu'il avoit rendu bonne justice, et que l'écuyer avoit acheté sa mort à beaux deniers comptants. Un courrier fut aussitôt expédié à la cour de Rome, où on apprit avec une grande satisfaction la nouvelle de cet heureux succès. IjC Saint-Père en éprouva un véritable ravissement. Il ne se repentit pas d'avoir député Mazarin vers le roi de France, loin de là ; il lui rendit dans ses bonnes grâces la place

50 'VIE J)E L*ÉMIN£NTISSIME

qu'il lui avoit précédemment accordée. Le cardiaal François laissa éclater sa joie, et plus encore le cardinal Antonio qui avoit eu la part principale à la députation de Jules et avait osé garantir au pape la favorable issue de la négociation. L^ambassadeur reçut de Sa Sainteté** rinvitation d'assister comme auparavant à toutes les solennités de la cour pontificale ; ce qui l'obligea de dissimuler le cruel dépit qu'il ressentoit au fond du cœur.*'

Par cette nonciature, Mazarin regagna la faveur du pape; et à la fois il satisfit au désir du roi et du cardinal de Richelieu, qui l'appeloient à la cour. Il satisfit aussi à son propre désir; car il n'a voit rien tant à cœur que de s'établir en France. Il reprit donc les charges dont il avoit été pourvu précédemment ; on lui en conféra de plus importantes, qui lui servirent à fixer et à sceller solidement sa fortune. Gomme il y réussissoit admirablement, il entroit chaque jour plus avant dans les bonnes grâces de Louis XIII et de son ministi^e.

. Sa faveur en arriva à ce point , que quand le roi, traversant la grande ville de Paris, passoit devant la demeure de Jules, il le faisoit appeler ; et si, par hasard, celui-ci n'étoit pas encore levé, Sa Majesté daignoit l'attendre ; puis elle lui donnoit place dans son propre carrosse et le menoit, tantôt par la ville, tantôt

dans la campagne, partout en un mot où il lui plaisoit d'aller. C'est une grâce 'que le roi accorde volontiers aux plus grands princes, mais non aux simples serviteurs*'.

Ces faveurs signalées du roi mirent Mazarin auprès des sujets en si grande estime et en un crédit si singulier, qu'il en étoit presque l'égal du cardinal de Richelieu lui-même, qui, ayant reconnu les talents ecclésiastiques de Jules, l' éleva à l'éminence si désirée de la pourpre et le donna à Sa Majesté pour une personne parfaitement propre au gouvernement des affaires les plus hautes et les plus importantes de la couronne**. Peu de temps après, le puissant ministre passa à une autre vie.

Quand à son tour le roi rendit son âme à Dieu, il se souvint de la recommandation du cardinal ; et il laissa Mazarin, dont il avoit pu apprécier lui-même les grandes qualités, dans le poste de premier ministre et la dignité de tuteur de son fils**. Il lui confia, en même temps qu'à la reine sa femme, la direction du royaume et du jeune roi. Le nouveau ministre se conduisit avec tant d'adresse et de prudence, que pendant la minorité de Louis XIV, au milieu des tracas d'une guerre soutenue en tant de lieux et de l'embarras des affaires politiques de l'intérieur, dans le labyrinthe des événe-

52 TIE DB l'ÉMINENTISSIME

ments qui s'accumuloient et se précipitoient, il frappa tout le itioade d'étonaement. On admiroit comment un sujet italien avoit pu entrer si avant dans les intérêts du royaume, comment il sayoit et pouvoit accomplir tant et de si grands desseins, comment il donnoit à son maître des preuves si éminentes de son affection et de sa fidélité.

Toutefois les affaires de TEtat ne lui faisoient pas perdre de vue celles de sa maison. Fra Michel Mazarin, son frère selon la chair, religieux de l'ordre de Saint-Dominique, fut promu aux fonctions de maître du sacré palais apostolique, au détriment de sujets qui étoient plus dignes que lui de cette faveur, quil'avoient mieux méritée par leurs travaux et leurs services. Ce ne fut pas tout : il monta à la suprême dignité de son ordre, dont il fut nommé général, quoique le père Ridolfo, de bienheureuse mémoire, son prédécesseur, vécût encore. Ce bon père ne s'étoit attiré sa disgrâce par aucune faute ; car c'étoit un moine d'une grande vertu. Il avoit été sacrifié à un pur caprice du cardinal Barberino. Plus tard, il fut réintégré dans sa place par le pape Innocent X**; et il y termina ses jours, comme chacun sait. Michel Mazarin fut ensuite créé cardinal de Sainte-Claire par Urbain 6t archevêque d'Aix avec soixante mille écus de rente. Sa promotion

le força d'abandonner le généralat, qui fut donné au pèreTurco. Enfin la reine de France l'envoya avec le titre de vice-roi en Catalogne, d'où il revint à Rome pour son plaisir; et l'été suivant il trouva dans cette ville la mort que lui avoient préparée ses désordres, ainsi que le peu de soin qu'il prenoitde sa personne*'.

Jules étoit également jaloux de laisser à Rome quelque souvenir de son nom. Dans cette intention, il fit reconstruire de fond en comble l'église des saints Vincent et Anastase, sa paroisse. Il eut soin de la pourvoir de beaucoup de choses utiles aux pères qui la desservoient ; mais surtout il l'orna d'une magnifique façade qui regarde la place de la fontaine Trevi, décorée d'une quantité de colonnes élégantes et autres pièces bien travaillées, avec cette inscription au milieu du frontispice, audessus de la corniche : Julius Sanctse Romanœ Ecclesisecardinalis Mazarinus . Au-dessous de la croix se voit un très-bel écusson de marbre blanc avec son buste, que soutiennent deux anges sonnant de la trompette*'.

Mazarin acheta des seigneurs Bentivoglio un superbe palais situé sur le mont Cavallo, qu'il paya soixante-dix mille écus, et qui en avoit coûté plus dé deux cent mille à bâtir; avec des cours d'une magnificence royale, des jardins, de belles fontaines et toutes les dépen-

dances qu^il est possible de désirer dans un palais de roi. On peut jouer dans une seule de ces cours deux parties de paume et une de balle, sans que Tune incommode l'autre ; et tout à côté, il y a une seconde cour qui sert de manège**. Cette acquisition fîit faite sous le spécieux prétexte qu'il étoit nécessaire qu'il possédât à Rome un palais majestueux pour le service de la cour de France, afin qu'il pût y recevoir en tout temps les princes de ce royaume. Le fait est que depuis la mort de Pierre Mazarin, les ambassadeurs de Sa Majesté Très-Chrétienne l'ont toujours habité *•.

Quand le défunt roi fut appelé au ciel, le cardinal Mazarin étoit préparé à recevoir la direction du royaume ; et pendant les premières années de son ministère, il sut très-heureusement se concilier l'opinion et le goût de la reine, des principaux conseillers de la couronne el même de la nation entière, qui voyoit que les affaires marchoient dans une grande paix et qu'elles étoient soutenues avec plus de chaleur qu'auparavant.

Ce cours heureux de tranquillité au dedans et de prospérité au dehors ne provenoit d'aucune autre cause sinon que, des qualités auxquelles il s'étoit exercé à l'école de Richelieu, il déployoit les bonnes seulement et non celles qui pouv oient le rendre odieux. Richelieu, en

effet, avoit une merveilleuse sagacité pour prévoir les préjudices dont la menace s'annonçoit de loin, une prudence sans pareille et un art admirable pour les éviter. Tout ce qui étoit de finesse, de ruse, de dissimulation, Mazarin l'apprit et l'appliqua avec beaucoup d'avantage ; mais pour les autres dispositions qui se remarquoient dans le redoutable cardinal, qui s'y montroient au vif, pour cette inconstance, pour cette implacable haine, pour cette passion de luxure qui étoient dans son coeur des compagnes inséparables, il n'y inclina qu'avec une grande modération, si bien que par la vertu d'im tempérament qui tenoit plus de la bienveillance que du ressentiment, il se conduisit pendant tout ce temps avec tant d'habileté, qu'il ne vit s'élever contre lui ni plainte ni reproche. Toutefois, il- ne se put pas que la guerre si longue de cette époque n'apportât pas de douloureuses incommodités à la nation, quoiqu'elle ftlt heureuse pour le prince. Le roi" avoit un pressant besoin d'argent. Il fallut chercher les moyens de s'en procurer; et on crut qu'il n'y en avoit pas de plus facile et de meilleur que d'abolir la Paulelte** et d'augmenter le nombre des Maîtres des Requêtes.

Ainsi, pensoit-on, on feroitune ample moisson de deniers sans fouler le -peuple, toujours trop chargé d'impôts ordinaires et extraordinaires.

56 VIE DE l'éminentissime

Mais cette nouyeauté causa un mécontentement profond parmi les magistrats^ en particulier parmi ceux qui siégeoient dans le parlement, parce que, outre qu'ils dévoient porter un nouveau fardeau, ils voyoient diminuer le prix et l'honneur de leurs charges'*. De là quelques-uns qui envioient la faveur de Mazarin, commencèrent à dire que, non content d'avoir concentré dans ses mains toute l'autorité qui auparavant étoit partagée entre plusieurs, et d'avoir disposé à son gré de la chose publique, il prétendoit de plus attenter aux droits d'autrui ; qu'il ne falloit sous aucun prétexte lui laisser prendre une telle liberté qui, si elle lui réusissoit une fois, Tencourageroit à de nouvelles entreprises au mépris et au préjudice de la compagnie ; qu'il étoit nécessaire d'y veiller ; et qu'en contenant l'ambition qui le portoit à s'agrandir dans le royaume, on feroit cesser une grande partie des embarras et des difficultés de la situation ; car il avoit pour maxime de forcer la France à entretenir incessamment la guerre, parce que le ministre y avoit une occasion toujours facile d'entasser des trésors qui devroient être dépensés pour l'avantage général du royaume.

Paul de Gondy, coadjuteur de l'archevêque de Paris, avec future succession, aujourd'hui cardinal de Retz'', esprit séditieux, désiroit

ardemment obtenir la pourpre afin de s^ëlever ensuite au poste de premier ministre. Le ressentiment du parlement lui parut une circonstance favorable pour renverser Mazarin. Il employa donc tout son crédit à 1* accroître, à Tirriter ; et sous son inspiration, la Cour se mit à procéder contre la personne de Jules et à déclarer qu'elle ne souffriroit, par aucun motif, qu'un étranger maniât à sa guise les rênes de TEtat*^*.

Bientôt des soulèvements éclatèrent en France d'une si étrange manière, que Paris fut déchiré par les factions, comme Votre Altesse Ta lu dans les histoires; de sorte que Mazarin ne put faire autrement que d'agir de ruse 4 et quoiqu'il ne lui semblât pas possible de parer à tous les inconvénients qui dévoient en résulter, , il s'attacha aux partis qui étoient le moins capables de nuire aux intérêts du roi; c'est-àdire qu'il se décida à accorder toutes les satisfactions au prince de Gondé ^*, afin que par la réputation et le prestige que ses victoires lui avoient acquis, ce prince pût dissiper les troubles â leur origine. Bien que sollicité plus qu'on ne pourroit l'exprimer par le prince de Conty *• , son frère, et par le duc de Longueville ", son beau-frère, de séparer sa cause de la cause du roi et de Mazarin, de mettre à profit l'occasion que la fortune lui ofiTroit d'augmenter sa puis-

58 VI£ DE l'ÉMINENTISSIME

sance et sa grandeur à leurs dépens, en joignant à ses propres forces celles des Frondeurs, qui formoient un corps formidable, Condë se maintint dans la ferme résolution de ne pas abandonner Sa Majesté , se fondant sur le principe que c'étoit le dernier pas qui devoit le conduire à un pouvoir despotique. C^est pourquoi il s'attacha plus fortement encore à Texécution du plan concerté avec la couronne.

Il continuoit pourtant avec sa hauteur et sa fougue ordinaires à faire parade de son autorité; il vouloit toujours l'emporter de haute lutte dans le conseil sur ceux qui ne se courboient pas devant ses volontés. En même temps il ne se montroit jamais content des grâces que lui prodiguoit la reine. Il fut ainsi amené à prêter Toreille aux conseils du parti contraire et à se laisser persuader quHl n'y avoit à la conduite de Mazarin d'autre but que de frustrer la grandeur de ses desseins et de ses espérances. On l'avertit de ne pas aller à l'armée, parce que le ministre, sous prétexte de lui faire acquérir de la gloire et des applaudissements, cherchoit à l'éloigner de la cour afin de ne s'assujettira la critique de personne; que le coadjuteur, passionné et hardi, s'entendoit pour la même fin par l'entremise d'un tiers, avec Mazarin et la reine : leur recommandant de bien cacher leur secret, parce que Gondé n'étoit pas

homme à se tenir dans les bornes de la modération ; qu^il se machinoit donc quelque entreprise pour laquelle on étoit en quête d^adhérents, et on s'offroit avec empressement aux amis qui peu auparavant s'étoient séparés de lui ; qu'il devoit en conséquence conserver Tunion avec son frère, de Conty, et Longueville, son beau-frère, autant qu'il étoit possible de l'attendre d'un esprit inquiet et impatient d'une plus haute fortune. Ces propos et les ombrages qu'il en conçut, déterminèrent le car* dinal à s'assurer des personnes de ces princes, parce qu'il avoit été reconnu dans le conseil, entre autres choses , qu'il y avoit plus de sûreté à lutter qu'à dissimuler.

Donc, le 1 8 janvier 1 650, le prince de Gondé, mandé par la reine , se rendit au palais , où il s'entretint avec le secrétaire d'Etat Le Tellier ", les gens d'armes étant déjà prêts. Vers les cinq heures de l'après-midi , arrivèrent le prince de Conty, son frère, et le duc de Longueville, qui avoit été appelé sous le prétexte de quelques dépêches venues de Munster^*. Ils furent alors tous arrêtés.

Ce ne fut qu'après plusieurs heures de délibération que l'ordre de se saisir du prince de Condé fut délivré; et le cardinal Mazarin donna le dernier son avis.

Pendant ce temps, le prince avoit voulu par-

60 VIE DE l'ÉMINENTISSIME

1er à la reine ; mais celle*ci feignant d'être malade, il ne lui avoit pas été permis d'entrer dans la chambre où le roi , près de sa mère, attendoit Tissue de l'entreprise .

Quand le capitaine des gardes de la reine parut dans Tantichambre, et se portant devant Condé, lui demanda son épée en lui disant qu'il étoit prisonnier du roi, le prince, pâlissant, s'écria : « A moi? et qui le commande ? » Le roi souleva à ce moment la portière, montra son visage et répondit : « Je le commande ! » Condé se tut, donna son épée au capitaine et le suivit ; tant est puissant le respect de la majesté royale sur une âme noble qui a la conscience de l'avoir offensée ou d'avoir conçu la pensée de Toffenser ! Ainsi atterré par la présence du roi, le prince humilia son orgueil. On le conduisit par un escalier dérobé derrière la chambre de la reine, dans ime salle basse, où il trouva Conty et Longue ville, arrêtés comme lui. On les fit sortir tous trois par une petite porte et monter dans un carrosse avec trois autres capitaines , sous une escorte de quinze cavaliers seulement. On les mena au -bois de Vincennes*'; et on les remit au gouverneur, qui avoit charge de les garder*'.

Le peuple apprit d'abord avec plaisir cet emprisonnement à cause de l'offense récente qu'il avoit reçue du prince de Condé**; mais

bientôt changeant d'opinion, comme il est naturel aux François , il se plut à rappeler les exploits du prince et tout ce que celui-ci avoit fait pour la couronne. Il passa promptement à dire que l'acte de l'autorité royale étoit un pur effet de la puissance de Mazarin , qui vouloit avoir seul le maniement des intérêts publics et cherchoit des prétextes pour écarter ceux qui étoient capables de lui porter ombrage ; que le roi restoit privé du plus illustre champion qui pût combattre avec l'épée; et autres choses semblables qui excitoient les emportements du vulgaire et rendoient odieux le cardinal.

Bordeaux se révolta ; et bien qu'on eût conduit le roi contre cette ville , l'insurrection fit une résistance plus longue qu'on ne s'y étoit attendu. Il fallut que le roi usât de clémence pour recevoir ses sujets rebelles en sa grâce**.

Or il arriva que par l'envoi des troupes en Guienne, la frontière de Flandre demeura dégarnie. Les Espagnols , profitant de l'occasion, s'emparèrent en très-peu de temps du Câtelet, de la Capelle, de Catel-Pessia et de Rethel**; de sorte que le bruit de leur marche si rapide répandit la terreur jusque dans Paris. Quelques-uns pensèrent que ce mouvement de l'ennemi avoit été exécuté en considération du prince qu'il espéroit délivrer de sa prison.

Aussi ceux qui étoient à la tête du gouverne-

62 VIE DE l'ÉMINENTISSIME

ment, jugeant que cela pouvoît être d'une bonne politique, proposèrent de faire grâce aux captifs".

Mais, parce que les régiments revenus de Guienne s'étoient maintenus en assez bon état et que le général de l'armée royale **, qui temporisoit de son mieux devant les Espagnols en Champagne et en Picardie, donnoit à entendre qu'avec un pareil renfort reçu en temps convenable, il pourroit faire quelque chose d'avantageux dans ces contrées, Mazarin résolut de lui conduire en personne ce qu'il avoit de mieux sous la main, afin de rétablir, s'il étoit possible, la réputation de la couronne et sa propre réputation, bien compromises par les mauvais succès des derniers jours. Peu après sa jonction avec les troupes qui tenoient la campagne , on remporta une victoire signalée*', qui eut les plus heureuses conséquences et qui auroit assuré la tranquillité du royaume si la nouvelle de sa bonne fortune n' avoit pas été accueillie par ses rivaux comme une des plus fâcheuses qui pussent venir à leurs oreilles. En effet ils se fatiguoient à répéter que son ministère étoit très-funeste; comment auroient-ils vu sans amertume que Tévënement prouvoit tout le contraire ? Les actions de grâces qui (îi* rent rendues publiquement à Dieu poiu: cette victoire ••, les excitèrent bien plus à poursuivre

GARPINAL MAZARIN. 63

la disgrâce du triomphateur qu*à lui payer le tribut de reconnoissance quHI méritoît. Les hommes et les opinions allèrent s'aigrtssant de jour en jour; si bien que le mal' gagna ceuxmêmes qui s^étoient le plus réjouis de Temprisonnement des princes, et qui avoient démandé avec le plus de bruit le bannissement de Condé. Je ne puis pas raconter par le détail. les succès divers des négociations qui furent suivies alors avec une sorte de rage; les historiens en parleront. Pour moi, je me bornerai à dire que ni le respect dû à la majesté royale, ni les alliances de Mazarin, ni la claire prévoyance des périls qui dévoient naître de la garde des captifs, ne purent empêcher que les factions, guidées bien plus par la fureur que par la raison, ne prévalussent enfin. Vainement le cardinal eut recours à toute sa finesse; vainement il fit jouer les ressorts de son esprit subtil et rusé, le retentissement de ces agitations dura jusqu'à ce qu'on eût persuadé au roi que tout se calmeroit dès que le ministre seroit éloigné de Paris. . Dans cet état, Mazarin prit le parti de se mettre en route pour le Havre de Grâce*', avec rintention de porter lui-même aux princes Tordre de leur délivrance signé du roi. Il comptoit qu'ils se montreroient reconnoissants d'avoir reçu de sa main leur liberté; et il se flattoit qu'en les ramenant à Paris dans sa compagnie

64 VIE OB l'éminentissime

il verroit tomber toutes les tempêtes excitées contre lui. Cette espérance étoit i-aisonnable ; mais sa présence ne produisit pas sur les prisonniers Teffet quHl en avott attendu. Arrivé au Havre de Grâce, il annonça aux princes la nouvelle de leur libération. Condé demanda à voir la lettre de Sa Majesté, l'enleva adroitement au cardinal ; et courant aussitôt la présenter au gouverneur, il le somma d'y obéir; ce que celui-ci fit sans hésiter. Ainsi délivrés, les princes firent dès lors très-peu de cas du ministre. Ils partirent sans prendre la peine de le visiter, sans le remercier du service qu'il leur avoit rendu. Ils se hâtèrent de retourner à Paris et laissèrent le pauvre cardinal au Havre presque seul. Le prince de Condé, avec les autres princes, rentra dans la capitale le 7 février'*, escorté par mille cavaliers, cent carrosses et une multitude de noblesse qui avoient été à sa rencontre. Il fut caressé par le duc d'Orléans , fêté en grande pompe par la cité; et le lendemain il alla remercier le parlement. Rester au H^vre , ce n' étoit pas le compte de Mazarin, qui apprit bientôt l'union des autres parlements avec celui de Paris; qui sut que le dernier avoit confirmé tous ses arrêts antérieurs et qu'il lui avoit donné huit jours pour sortir de France , défendant aux gouverneurs de places de le recevoir, leur ordonnant de

Tarréter s'il nepartolt pas, et les menaçant de la perte de leur emploi en cas de désobéissance'*.

Averti donc de ce qui se passoit à Paris , le cardinal se mit en chemin; et quand il eut gagné Orléans", il écrivit à Leurs Majestés pour les supplier de permettre qu'il résidât dans quelque ville du royaume , en attendant qu'il eût pu donner ordre à ses affaires. La reine savoit combien avoit d'empire sur les esprits l'opinion qui lui reprochoit de le protéger. Elle l'aimoit et Testimoit assurément comme un ministre qui lui avoit rendu de grands services dans le gouvernement de l'État, et qui d'ailleurs lui avoit été laissé parle feu roi pour l'assister et la diriger dans sa régence ; mais en femme trèsprudente , elle ne voulut pas paroitrc passionnée à le défendre contre un soulèvement si universel. Au contraire, s'adresaant au roi son fils, elle lui conseilla de laisser les choses suivre leur cours et de refuser la faveur qui lui étoit demandée. Le premier écuyer'* fut en conséquence envoyé au cardinal avec l'ordre de sortir du royaume.

Mazarin reçut cet ordre, le cœur brisé; et néanmoins il se montra très- empressé d'y obéir. Seulement il écrivit une lettre dans laquelle il disoit qu'un procédé aussi rigoureux envers lui venoit assurément d'autres personnes que de

66 VIE DE L*ClfINENTISSIME

Leurs Majestés , qui en étoient plus offensées que ne pouvoient être dépréciés les services qu'il avoit rendus à la couronne pendant le cours de vingt-deux années '* •

n passa à Cologne, dont Félecteur lui assigna pour sa résidence un lieu sûr à peu de distance de la ville"; et ce bon accueil ne fut pas du goût de ses adversaires.

Non content de l'expulsion du cardinal, le parlement ordonna qu'on lui fît son procès, et à ceux qui Tavoient secondé dans le gouvernement de TEtat , prétendant ainsi fermer toutes les voies qui pouvoient le ramener en France'*.

On fit toutes les diligences pour instruire ce procès, Bans que ni la haine ni Tenvie pussent trouver rien qui ne fbt à la louange de Mazarin.

Les points principaux de Taccusntion se réduisoient à quatre : 1** Il avoit empêché la paix entre les deux couronnes aux conférences de Munster"; 2® 11 avoit mal administré la fortune publique ; 3** II avoit entreteuu des intelligences avec les corsaires dai^ la mer de Toscane^*; 4^ Il avoit enseigné au roi des maximes préjudiciables à l'État'*.

Sur le premier point, on trouva précisément qu'il avoit mis tous ses soins à conclure la paix, mais pour le plus grand avantage et pour la gloire du royaume de France ;

CARDINAL MÀZARIN. 67

Sur le second, que des registres très-clairs et très-régulièrement tenus établissoient par des comptes que plusieurs personnes avoient con-. trôlés et vérifiés, l'emploi des deniers royaux, et aussi les grosses sommes d'argent qui avoient été données au duc d'Orléans, au prince de Condé et à d'autres encore ;

Sur la troisième, qu'il n'avoit pu faire moins que d'avoir des intelligences avec les corsaires, puisqu'il avoit été à propos de se servir d'eux pour les intérêts de la couronne;

Sur le quatrième enfin, qu'il n'avoit insinué dans l'esprit du roi que des maximes trèsbonnes, parfaitement chrétiennes et telles que si Sa Majesté les observoit, elle ne pourroit errer dans le gouvernement de son royaume.

Voyant qu'ils ne pouvoient nuire au chef, les adversaires de Mazarin se tournèrent contre les membres, c'est-à-dire contre ceux qui avoient servi le ministre dans le gouvernement , les secrétaires d'Etat, qui étoient aloi'S Le Tellier, Servien'® et de Lyonne'*. C'est pourquoi le parlement supplia la reine de les chasser de France'*; et parce que Anne d'Autriche, blessée de cette arrogance, dit que le parlement et les princes prétendoiènt donc lui faire la loi, il en vint jusqu'à déclarer qu'il vouloit dans le conseil Villeroy " et le garde des sceaux", ennemis dd cardinal.

68 VIE DE l'bMINENTISSIME

La reine qui comprenoit que les choses alloient tomber dans la confusion, pour avoir auprès d'elle un homme dont les bons avis pussent appuyer sa résolution, éleva au poste de premier ministre M. de Ghavigny'^, qui avoit déjà rempli ces fonctions et s*y étoit attiré l'approbation générale, comme un sujet en autorité et en crédit ; ce qui ne plut pas au coadjuteur, qui ambitionnoit la succession de Mazarin.

Puis , pour ôter tout prétexte d'ingratitude et même toute occasion de déplaisir au prince de Gondé dont les mouvements lui paroissoient certainement tendre à jeter la France dans des conjonctures dangereuses, elle se sépara avec beaucoup de regret des trois secrétaires d'Etat dont elle se trouvoit très-bien servie. Gependant le prince montroit par sa conduite qu'il étoit toujours en crainte de complots et d'embûches contre sa personne, de sorte qu'il fallut que le roi et la reine donnassent leur parole au parlement pour sa sûreté. Le duc d'Orléans lui porta lui-même les assurances de Leurs Majestés et le pria de retourner à la cour sous la foi du roi et du parlement. En conséquence, le 18 juillet**, Gondé rentra dans Paris et alla tout droit remercier les magistrats des garanties qu'il avoit obtenues pour sa vie, et des bons offices qu'ils lui a voient rendus. Après

CARDINAL MÀZARIN. 69

quoi il fit visite à Son Altesse Royale , s'entretint longtemps avec elle; fit ayant pris congé, il repartit pour Saint-Maur sans avoir vu ni le roi ni la reine. Là il s^occupa des grands préparatifs qui se faisoient pour son voyage de Guienne.

Informée de ces menées et de ces nouveautés si dignes d'attention, la reine en donna avis au parlement afin qu'il s'opposât en tous cas aux desseins du prince ; et elle manda par la poste aux jurats de Bordeaux qu'ils eussent à ne pas recevoir Gondé dans les fonctions de son gouvernement.

Mais celui-ci enhardi par la parole qu'il avoit du parlement, retourna à Paris, et, comme par mépris, passa devant le Palais-Royal sans visiter ni le roi ni la reine. Il monta ensuite au palais d'Orléans sans que Son Altesse Royale pût lui persuader de rendre ses devoirs à Leurs Majestés.

Or il arriva que se promenant hors de la ville, il rencontra le roi dans un certain bois*'.

Quand il le vit , il ne lui étoit plus possible de se retirer ; il étoit trop tard. Il fit donc arrêter son carrosse et salua Sa Majesté, qui lui rendit son salut ; mais il étoit si interdit et si embarrassé qu'il ne sut ou ne put prononcer une seule parole.

Le roi, bien que tout jeune encore, s'aper-

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eut de la confusion du prince. H en rifc et dit : « Il auroit une belle peur, mon cousin, si j'eifvoyois mes gardes entourer son carrosse. Ce ne seroit pas manquer à ma parole, puisque je l'ai donnée pour Paris, et que nous sommes hors de Paris; mais la foi royale est de telle nature qu'elle doit être gardée toujours entière sans que la pensée vienne seulement de la violer. » Parole vraiment digne d'un roi ! Condé sut ce que le roi avoit dit; et il en fut un peu mortifié. Néanmoins il persistait dans ses bravades et dans ses mépris; en sorte qu'on croyoit communément qu'il machinoit quelque grave désordre, piysque, malgré toutes les satisfactions qu'il avoit reçues, il ne se tenoit pas tranquille, et qu'au conti*aire il se montroit comme en hostilité déclarée contre le roi et contre la reine*

Il avoit ordonné aux commandants de ses troupes sur la frontière de Flandre de se séparer de l'armée royale et de battre le tambour à l'espagnole. Il avoit augmenté sa cavalerie dans des proportions qui autorisoient quelque chose déplus qu'un simple soupçon.

Sur ces entrefaites, le coadjuteur, poussé soit par son zèle pour la paix du royaume, soit par la considération de ses intérêts particuliers , comme quelques-uns l'ont voulu, alla ti^ouver la reine et lui découvrit que Condé, peu auparavant , avoit conclu et aiTêté avec les

Espagnols certains- articles qui portoient, par exemple::

Que le roi d'Espagne devolt occuper les troupes françoises en attaquant à la fois Turin en Italie, Barcelone en Espagne et Dunkerque en Flandre, pendant qu'une autre armée, à laquelle Condé se joindroit avec ses régiments, entreroit en Champagne, marcheroit sur Paris, et, assiégeant le roi dans sa capitale , le forceroit à signer une paix générale à la convenance des deux princes coalisés.

La reine resta, avec le roi qui l'avoit entendu pareillement, très-satisfaite de cet avis^ parce que le coadjuteur lui offroit non-seulement de l'affirmer, mais encore d'en prouver la vérité ; il produisit une copie de la convention passée entre l'Autrichien et Condé.

Cette affaire si ardue et si pleine de périls irrita profondément la cour, qui manda le parlement au Palais-Royal; et, pendant qu'une assemblée nombreuse de personnages importants se tenoit devant Leurs Majestés, la reine ordonna au comte de Poremme '* de faire connoître la volonté du roi; ce qu'il fit en ces termes :

« Bien que j'aie toujours honoré et estimé le prince de Condé autant que le méritent sa valeur et sa naissance, j'ai pourtant été contraint de le retenir prisonnier par les raisons que j'a-

72 VIE DE l'eMINEMTISSIHE

vois alors. Je lui ai ensuite rendu la liberté ; et, pour satisfaire à ses instances , j'ai renvoyé de mon service le cardinal Mazarin, ministre dont j'étois bien servi ; et j^ai fait de même pour les autres ministres, Servien, Le Tellier et de Lyonne, uniquement à la demande du même prince. Eh bien ! non content encore, il cherche des prétextes pour révolutionner mon royaume; et je sais qu il est en correspondance avec le roi catholique, qu'il reçoit toutes les semaines des lettres de Tarchiduc Léopold, et qu'il fait escorter les courriers par ses troupes jusqu'à Cambrai.

« Il fortifie des places considérables dont il a le gouvernement ; il sépare ses troupes des miennes ; en un mot, il cherche à inquiéter mes Etats. Voyez donc ce qu'il convient de faire quand un vassal en est arrivé à ces excès d'audace; et sachez que tout ce que j'ai dit, sera justifié ••. »

Tous restoient étonnés, ne sachant que répondre. A la fin, le premier président prit la parole au nom de l'assemblée, et dit que comme il s'agissoit d'un prince du sang royal, bien que l'affirmation du roi dût suffire, il étoit à propos cependant de faire une information plus juridique. En conséquence, il fut arrêté que le coadjuteur iroit dans le parlement prouver ce qui avoit été avancé.

Au jour dit, en efifet, Gondy parut au palais pour présenter la preuve des faits articulés par Sa Majesté ; mais il ne résulta pas de cette démarche un grand préjudice pour le prince, qui, sachant que le coadjuteurpouvoit produire des témoignages plus que suiBsants, avoit, dans Tintention de l'empêcher par la force et par la violence, pris avec lui bon nombre de gentilshommes armés, étoit entré dans la grande salle du Parlement et y attendoit son adversaire pour lui faire sentir le poids de son ressentiment. De son coté, Gondy, dans la prévoyance de ce qui pouvoir arriver, s'étoit fait escorter par une troupe plus nombreuse encore, à qui, pour plus d'avantage, il avoit eu la précaution de donner des armes à feu. En pénétrant dans la grande salle , il se trouva tout à coup en présence de Condé qui commença à l'apostropher en termes militaires et mit la main sur son épée comme s'il eût voulu l'en frapper. Les gens du coadjuteur tirèrent alors leurs pistolets , marchèrent sur le prince et lui crièrent qu'il eût à se modérer, parce qu'autrement ils perdroient le respect qu'ils lui dévoient. A ce bruit, le premier président accourut sur le seuil de la porte ; d'une voix forte et puissante , il réprimanda l'audace de tous, leur rappela à tous qu'ils dévoient respecter le sanctuaire de la justice et leur ordonna de sortir, déclarant que

le Parlement ne se réuniroit pas de quinze jours ••. Us partirent tous, Condé se retira à Lamur •*, où le duc d'Orléans alla, à la prière des magistrats, le. solliciter de venir à Paris; mais il refusa en disant qu'il ne pouvoit pas paroître devant un roi qui l'avoit déclaré coupable de lèse-majesté, et qu'il étoit nécessaire qu'il eût auparavant une déclaration publique de son innocence.

Le duc d'Orléans fit connottre ce refus au Parlement, qui recourut au roi et le pria de rétablir Tunion dans la maison royale par la révocation de l'accusation portée contre le prince. C'étoit une grande concession qu'on demandoit ainsi à Sa Majesté, et quoiqu'elle fDkt bien jeune encore, elle en comprenoit toute l'importance. Toutefois,, le duc d'Orléans insista ; et le Parlement supplia avec tant de vivacité, qu'enfin le roi dit à sa mère : « Si vous voulez, ma mère, m' aider à prendre cette médecine qui me fait horreur, en la partageant avec moi, je consentirai, pour prévenir les troubles dont ces gens prétendent que je suis menacé dans mon royaume, à dire que nous nous sommes trompés; mais vous verrez que mon cousin ne s'en souciera pas. » Il arriva, en effet, ce que le roi avoit prédit. Le prince de Condé exigea que la déclaration flîlt enregistrée au Parlement; et, parce que cette formalité de l'enre-

gistrement entraïQoIt nécessairement beaucoup de longueurs, on vit qu'elle n'étoit qu'un prétexte pour de nouvelles brouIUeries ; ou tout au moins une excuse pour ne pas se trouver à la solennité dans laquelle le roi devoit prendre possession de l'administration du royaume *'• De fait, quoiqu'il eiU promis d'y tenir sa place, le prince se dispensa de paroître, au grand regret de la cour et du roi. A la fin de la cérémonie, le prince de Gonti remit une lettre pleine de compliments *' à Sa Majesté, qui la reçut, et, après l'avoir lue, répondit qu'il y avoit entre les paroles que prononce la bouche et celles que trace la plume, la même différence qu'entre un vivant et un mort.

Donc, ayant pris le gouvernement du royaume, le roi rendit des éditsj créa des ducs et pairs, destitua quelques officiers, fit des lois et, entre autres, publia une déclaration pour rinnocence du prince de Condé '* ; mais en même temps il ordonna que les troupes de ce prince se joignissent aux siennes, sinon qu'elles fussent licenciées ; et dans le cas où elles refuseroient d'obéir, qu'on les taillât en pièces comme ennemies et rebelles. Condé reçut alors des avis d'Espagne; et le mot de l'énigme fut découvert; car, plus dédaigneux que reconnoissant du bon office que le duc d'Orléans lui avoit rendu, il partit brusquement de Lamur

70 VIE DE l'eMINENTISSIME

et se mit en route pouc la Guienne*'. Le roi, informé de ce départ subit, résolut d'entrer en campagne contre le prince ** et de le poursuivre avant qu'il eût fait aucun progrès.

Cependant il entretenoit un commerce de lettres avec le cardinal Mazarin, dont il regrettoit vivement l'absence. En lui écrivant de revenir en France*', il lui donna Tordre de recruter dans le pays où il avoit établi sa demeure, le plus grand nombre de soldats qu^il pourroit, et de les lui amener pour son service. Le cardinal n'éprouva pas de difficulté à obéir; car les troupes allemandes du duc de Neubourg venoient d'être licenciées. Il enrôla environ six mille hommes qu'il prit le parti de conduire lui-même à Sa Majesté.

Quand Mazarin fut arrivé à la cour, les princes et le Parlement demeurèrent consternés. Comme ils n'avoient pas eu d'autre moyen d'opposition, ils s'étoient aidés de la langue contre la volonté du roi, qui, disoientils, n'avoit pas dû le laisser entrer dans le royaume ''. Le duc d'Orléans pourtant essaya de lever des troupes pour s'opposer au passage du cardinal, et en même temps excita toutes les mauvaises passions de la cour, de Paris et de la province.

Mais le roi, marchant promptement vers sa

CARDII«AL MAZARIN. 77

capitale, écrivit de sa propre main aux maréchaux d'Hocquiacourt et Senneterre ** de se mettre sous les ordres de Mazarin. Ainsi le cardinal réussit à gagner Amboise^*^ après avoir laissé ses nièces à Sedan, où il a voit été reçu en grande pompe, et menant avec lui Mancini ^*% son neveu, jeune homme de beaucoup d'esprit que Louis XIY aimoit fort, sous une escorte de deux mille combattants et de deux pièces de canon. Leurs Majestés lui firent l'accueil le plus affectueux; et le roi le nomma aussitôt son premier ministre d'État, annulant tous les arrêts du Parlement de Paris contre lui; déclarant ennemi de sa couronne quiconque seroit assez hardi pour s^opposer à sa royale volonté ; défendant sous peine de la vie aux officiers du Parlement de vendre les meubles et la bibliothèque du cardinal, aux citoyens de les acheter; proclamant enfin que Mazarin étoit innocent et qu'il étoit venu en France par son ordre exprès. Tout cela fut rédigé en forme de commission et contrcrsigné par le preipier président, qui avoit été appelé à cet effet, et par le garde des sceaux**'. Les secrétaires d^État revinrent également pour servir le cardinal; mais afin de ne pas irriter cette plaie de l'opinion, sur les observations de la reine, ils furent attachés non à la cour, mais au cardinal.

78 yiE DE l'éminentissime

Le roi résolut de s^avancer vers Paris pour s^opposer aux troupes des princes qui marchoient de ce côté. Il se porta à Fontainebleau avec son armée. Le prince de Condé rentra dans la capitale et alla au Parlement protester qu'il ne tendoit qu'à éloigner Mazarin pour le bien du service de Sa Majesté *•'.

Alors le Parlement envoya des députés au roi pour le prier de prévenir, par l'exil du cardinal, les malheurs dont la France étoît menacée; et parce qu'il ne put obtenir le consentement royal, dans son ressentiment, il s'unit aux princes et se résolut à provoquer par une lettre circulaire l'union de toutes les coui*s souveraines du royaume avec lui contre Mazarin***; ce qui fit que les choses s'embrouillèrent d'une façon très- fâcheuse.

Ce fut en ce temps-là que le roi donna le commandement de son armée au maréchal de Turenne *•', soldat brave et heureux à la guerre. Le maréchal s'étant mis à la tête des troupes, marcha en droiture contre les quartiers du général Durluch, Allemand, attaqua , le 4 mai, le faubourg de Saint- Antoine, et fit prisonnier le colonel 'avec la majeure partie de ses officiers ; puis se retournant vers le régiment de Condé, qui ne voulut pas se rendre, il le tailla en pièces.

Ses soldats étoient déjà fatigués des combats

qu'ils venoient de livrer, quand le comte de Tavannes **'• parut avec un gros de cavalerie et les assaillit aussitôt. Turenne ne s^épouvanta pas de cette attaque. Il mit en ordre son armée et la disposa pour la bataille, qui s'engagea de telle sorte que la victoire lui demeura. Il tua aux ennemis huit cents hommes, en prit mille et resta maîtradu terrain.

Toutes ces défaites discréditèrent singulièrement les armes des princes; si bien que, poussés par le désespoir, les rebelles s'approchèrent des troupes royales avec l'intention de tenter encore une fois la fortune. Les deux armées se heurtèrent donc; un furieux combat s'ensuivit; et deux cents soldats enneniis tombèrent morts; mille huit cents furent faits prisonniers. Le duc de Nevers, Rivafaur, Beaufort**' et d'autres furent blessés ; Condé eut trois chevaux tués sous lui. Il y eut peu de tués du côté du roi; quelques blessés seulement; mais parmi eux, Mancini, neveu du cardinal, qui, quoique encore enfant, pour ainsi parler, se jetta bravement dans la mêlée et reçut quatre blessures dont il mourut**'.

Exaspéré, le peuple de ï^aris offroit au duc d'Orléans trois mille combattants pour chasser le cardinal hors du royaume; mais Son Altesse Royale n'avoit pas besoin d'être excitée.

Le cardinal Mazarin voyant la fureur de ces

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tempêtes^ résolut de s'adresser au roi et de lui demander, en récompense de tant d^années de bons services, la permission de sortir de France afin de rendre le repos à TEtat.

Mais le roi ne vouloit pas entendre parler de se priver d*un premier ministre qui n'étoit coupable que de Tavoir bien et fidèlement servi. « Il ne le devoit pas, disoit-il, parce que ce seroit recevoir la loi de ses sujets. » Néanmoins, pour enlever aux princes toutes sortes d^excuses, il pensa qu'il conviendroit de laisser fléchir sa royale clémence et de permettre au cardinal de s^éloigner. Il finit en conséquence par accorder à Mazaj'in la permission qu'il demandoit, et par autoriser le ministre à quitter le royaume où tant de gens désiroient son départ.

U le nomma en conséquence son plénipotentiaire et l'envoya en Flandre traiter de la paix entre les deux couronnes dé France et d'Espagne. Ayant donc laissé la cour à Gompiègne, et ses amis avec de bonnes espérances, Mazarin partit bien accompagné et se rendit à Bar-le-Duc, ou il se proposoit de résider jusqu'à ce qu'il eût reçu de nouveaux ordres du roi ' .

Dès que l'éloignement du cardinal fut connu, le duc d'Orléans, d'accord avec le Parlement de la ville de Paris, envoya un courrier

à la cour afin de solliciter de la bonté, du roi des passe-ports pour les députés qui dévoient aller demander la paix à Sa Majesté. Le roi répondit par une lettre sévère qui &t lue à I^audience du Parlement, en présence des princes ^^^; sur quoi on prit une bonne et prudente résolution.

Tous les tribunaux supérieurs, le corps de ville et les marchands rebelles supplièrent Sa Majesté de s'approcher de Paris et de donner la paix au royaume. Le duc d^Orléans fut prié de se joindre de sa personne aux députés de la cité pour procurer un accommodement et ramener le roi, promettant que les princes désarmeroient promptement et licencieroient leurs troupes étrangères dès que l'armée royale s'éloigneroit de Paris pour marcher contre l'ennemi commun.

Le roi, dans sa bonté, consentit à la paix.

C'est pourquoi il rendit un édit d'amnistie générale. Cet acte , après examen , ne plut pas entièrement au duc d'Orléans et aux princes à cause des réserves et exceptions qu'il contenoit; mais les Parisiens exigeoient qu'il fût accepté tel quel, menaçant hautement ceux qui s'y opposeroient, de . quelque qualité et condition qu'ils fussent *** ; et pour que le roi reçût tout de suite quelque satisfaction, comme de remettre le gouvernement et les choses de

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la ville jdans leur premier état, ils proposèrent d y consentir.

Pendant que les princes d^Orléans et de Gondë restoient mécontents et tènoient de fréquents conseils, tous les députés de tous les ordres de Paris arrivèrent à la cour^ se jetèrent aux pieds de Sa Majesté, qui avoit transféré sa résidence à Saint-Germain*", s'humilièrent profondément devant elle et lui exposèrent avec larmes Tobjet de leurs communs désirs ; lui représentant la renonciation de Beaufort au gouvernement de Paris, celle de Broussel à la prévôté des marchands"', et tout ce qui pouvoit prouver qu'on rendoit au roi la révérence qui lui étoit due.

Sa Majesté répondit qu*elle avoit toujours aimé sa bonne ville de Paris, et que pour guérir les maux qu'ils enduroient, ils avoient le remède entre les mains ; que cependant, désireuse de complaire à ses sujets, et particulièrement à ceux qui lui avoient toujours été fidèles et obéissants, elle étoit résolue de retourner dans sa capitale; qu'ils eussent donc à sW aller et à tout prép irer pour la rentrée de sa cour***.

Ayant entendu cette gracieuse réponse, les députés partirent tout joyeux. Ce que le roi avoit commandé fut exécuté ; après quoi, plusieurs milliers d'hommes allèrent en grande

pompe recevoir à Saint-Germain Sa Majesté, qui se rendit à Paris au milieu de démonstrations tout à fait dignes d'elle***^.

Le duc d'Orléans restoit dans une disposition d'esprit peu favorable, parce que, connoissant Taffection du roi pour le cardinal, il s'attendoit à chaque instant à voir Mazarin rappelé par Sa Majesté"*.

Pour le prince de Condé, qui avoit le cœur enclin aux révolutions, il voyoit bien que le roi vouloit être le maître; il savoit que le prince de Conti, son irère, et. le duc de Longueville, son beau-frère, avoient fait connoître leur intention de vivre tranquilles et qu'ils Texhortoient à les imiter ; il savoit également que le populaire étoit las de souffrir ; de sorte qu'à la fin, avec quelques-uns de ses plus fermes adhérents qui ne pouvoient plus paroitre devant la Majesté qu'ils avoient tant offensée, il se déclara ouvertement ennemi du roi et s'allia avec le roi catholique pour faire la guerre à son seigneur naturel**^, sous la condition que la paix ne seroit pas conclue à moins que sa sûreté ne fût garantie par l'éloignement de Mazarin. Le roi rappela le cardinal à la cour avec la résolution de ne plus se priver de ses sei^ices, quelque événement qui pût en arriver "'.

Rétabli dans son poste de premier ministre, aimé et estimé du roi, de la reine et de la cour,

84 VIE D£ l'ÉMINENTISSIME

Mazarin s'appliqua à établir sa fortune dans le royaume en mariant ses nièces à des personnages éminents, comme il avoit fait excellemment de la première Mancini et du duc de Mercœur **• ; ce qui avoit été cause que la maison de Vendôme étoit remontée au degré de crédit et de grandeur dont elle étoit déchue.

En effet, la seconde Mancini, qu'il avoit voulu donner au duc de Caudale et dont le mariage avoit été empêché par les troubles du royaume, fut unie au prince de Conti*"; convertissant ainsi en une ferme et permanente amitié cette grande aversion que le prince sembloit inflexiblement nourrir contre le cardinal.

La troisième nièce épousa le sérénissime prince héritier de Modène"*, à la très-vive satisfaction du sérénissime duc et de toute la sérénissime maison d'Esté, qui se promettoit de trouver de grands avantages dans cette alliance.

Quant à la quatrième nièce Mancini, douée de plus d* esprit que les autres, d'une rare et vertueuse nature, d'une singulière beauté, aimée et favorisée du roi, elle fut en fin de compte mariée au sérénissime prince Eugène de Savoie, fière de Son Altesse Royale, avec le consentement de cette Altesse et de Madame Royale"*, sa mère. A dire vrai, le cardinal

Blazarin s'étoit flatté de Tallier à un sang beaucoup plus auguste. Il usa de tout Vartifice dont il étoit capable pour faire avec l'original ce que Gornaro fit avec la copie, je veux dire avec le portrait d'une de ses sœurs, auprès du roi de Chypre : il vouloit que le Roi Très-Chrétien devint amoureux de sa nièce ; et peu s'en fallut qu'il ne réussît dans son dessein. Mais s'il ne put s'attacher au tronc de l'arbre, il parvint du moins à se prendre aux branches, qui sont les parents et le sang royal.

Deux autres nièces pareillement nubiles sont en France dans un monastère. Autant qu'on peut le savoir, il est question de les marier dans l'es plus nobles et principales maisons de France. J'ai entendu dire qu'il vouloit donner l'une au duc François de Lorraine, qui recevroit du roi l'investiture de son duché , et l'autre au duc de Longueville ou à La Meilleraie. Quelques-uns parlent de la casa Ursina des ducs de Porantano, à Rome***.

II y a encore L. Mancini, son neveu, à qui, bien qu'il ne soit qu'un enfant, on a déjà conféré les emplois les plus honorables. On tient pour certain qu'il sera un jour un des plus grands seigneurs de France, et qu'il est destiné à continuer le nom et la maison de Mazarin"*. J'ai fini. J'ai dit à Votre Altesse quelles ont été la naissance et la vie de Jules Mazarin.

Nous ravonsYu naître d'un domestique (1), et réciter dès son enfance des sermons d'abord, ensuite des comédies sacrées et profanes. Nous Tavons vu successivement écolier, bel adolescent, joueur et joueui; toujours heureux, domestique et fiancé en Espagne, à Rome étudiant, docteur, capitaine, secrétaire, marchand de bijoux, prélat, vice-légat d'Avignon, nonce extraordinaire en France, cardinal de la sainte Église. Nous l'avons vu encore premier ministre de Louis XIII, et chargé par le roi mourant de la tutelle de Louis XIY ; ministre favori de la régente ; accusé et chassé de France; rentré dans ce pays comme chef de troupes mercenaires ; élevé de nouveau au rang de premier ministre ; banni pour la seconde fois par le Parlement de Paris ; injurié et maudit par le peuple ; justifié par le roi et déclaré innocent ; renvoyé cependant pour apaiser la fureur du peuple, non-seulement de la capitale, mais encore de tout le royaume ; nommé en même temps plénipotentiaire pour traiter de la paix entre les deux couronnes de France et d'Espagne ; rappelé enfin par Sa Majesté, et, après tant de singuliers retours de fortune pendant vingt-neuf ans de services rendus à cet Etat,

(1) Ce mot est pris ici dans son ancienne et honorable acception. Il signifie que le père de Mazarin faisoit partie de la maison d'un grand seigneur.

CARDIHAL HAZARIN. 8T

rétabli définitivement par l'affectioD incomparable du roi dans une position si élevée, û solide, fortifiée d'alliances si nombreuses et si illustres, qu'il paroît impossible aux plus puissants, je ne dis pas de le renverser, mais de l'ébranler. On peut donc affirmer aujourd'hui que Mazarin est l'arbitre non pas seulement de la France, mais de toute l'Europe. Nos temps modernes n*ont pas vu de plus grands miracles que ceux qui se sont accomplis à Paris. Il faut remonter bien haut dans l'histoire de Rome pour en voir de pareils; et le monde entier n'en verra jamais de plus extraordinaires.

1 . BenedetU {Raccolta di diverse memorie • per scrivere la vita del cardinale GiuUo Ma-

zarlni, etc.) donne au père de Pierre le nom de Gîrolamo. !Naudé parle de ce premier Mazarin dans son Jugement de tout ce qui a été imprimé contre le cardinal Mazarin depuis le sixième janvier Jusqu'à la déclaration du 1" april 1649; mais il ne le nomme pas. Galeazzo Gualdo Priorato (Histoire du ministère du cardinal Mazarin), Auhtry (Histoire du cardinal Mazarin), Alfonso Paioli (F'ite del cardinale Giulio Mazarini, è di Oliviero Cromtvell), n'en font pas la moindre mention.

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