‹ Histoire anecdotique de la jeunesse de MazarinChapitre 14 sur 22 · Le texte de la Rivista porte Ruffalini · texte numérisé non relu

Le texte de la Rivista porte Ruffalini

Est-ce une faute d'impression? C'en est une assurément qui, dans le texte imprimé, a placé après les mots di Casa Ruffalini la virgule qui doit être avant dans le manuscrit; en sorte qu'il faut dire : « une demoiselle de la maison Buffalini, » comme nous transcrivons ici, et non suivant notre première version : « une demoiselle protégée de la famille Buffalini. » Le copiste du manuscrit 10 487' du Fonds Baluze a écrit : « une demoiselle , sa filleule , de la maison Rusd [sic), » Dans le n® 5485 du Supplément français on lit : « une demoiselle, sa filleule, de la maison Buffalini, nommée Hortensia. »

4. Les n®' 10 487* du Fonds Baluze et 54 85 du Supplément françois ajoutent ici :

« Après avoir vu ses trois nièces alliées au sang royal, il passa à la gloire éternelle en 1656; » mais ils ne reproduisent pas la fin du para* graphe.

5. Tel est le récit de notre biographe. Avant lui, les pamphlétaires de la Fronde en avoient

dit quelque chose, mais avec cette exagération passionnée qui fait souvent d'une vérité un mensonge et une calomnie. Ils ne savoient apparemment rien que par tradition, par ouï-dire. C*étoit en quelque sorte la voix publique qui les avoit instruits. Plus empj^ssés de publier que de vérifier les rumeurs qui s'étoient répandues à la cour, dans les ruelles, dans les antichambres, dans les galeries du palais, sur le Pont-Neuf, ils en avoient pris sans scrupule ce qui flattoit leur haine; ils y avoient même ajouté par une singulière émulation de ressentiments et de violence ; de là ces tristes fables où Pierre Mazarin est pirate , curé de village, tavernier, et où, comme dans la Vérité toute nue^ etc., le cardinal est appelé « le fils du fermier et de la bâtarde du moine Buffalini, » sans parler de celles où sa mère est outragée avec le plus aflreux cynisme. Les mieux informés tombent encore presque toujours dans des confusions étranges; mais tout nVst pas faux dans les bruits dont ils se font les échos; et si mêlées d'erreurs que soient leurs assertions, elles ne doivent pas être rejetées tout entières. La Mazarinade raconte que

De Mazara vient Mazarin,

Des Canaries, Canarin,

Comme on dit le Manceau du Maine,

Le Tourangeau de la Touraine.

Mazara est ici le Castel-Mazarino du biographe.

« Je connois son pays, lit-on dans la Lettre du cheif aller Georges de Paris à monseigneur le prince de Condé; et la Sicile, qui ne l'avoue que pour notre honte, m* a fait savoir son origine cliez un cabaretier de ses parents en la ville de Palerme à mon retour de Malte. J'y ai su la banqueroute de son père, qui étoit chapelier et boutonnier de son métier, et comme il (son père) se retira à Rome, où le père Julio Mazarini, jésuite, son frère, le mit en condition. »

« On sait, dit à son tour Tauteur de la Lettre dun religieux envoyée a monseigneur le primée de Condé ^ etc., on sait que son aïeul étoit un pauvre chapelier, Sicilien de nation, qui eut la fortune si peu favorable qu'il fut contraint de faire banqueroute et de quitter son pays. Son père, étant jeune et dans cette indigence, commença ses services à Rome dans une écurie à panser des chevaux, et peu après, s' avançant, devint pourvoyeur et maître d'hôtel de la maison d'une personne de condition. »

Enfin le pamphlétaire qui a écrit la Lettre du père Michel^ religieux ermite de Tordre des CamalduleSy près Groshois^ a monseigneur le duc d^ Angoulême ^ rapporte que le cardinal Mazarin tiroit son origine des ennemis et des

bourreaux de Jésus-Christ. « Je Fai appris dans une de nos maisons religieuses d'Italie , où le bruit de sa fortune prodigieuse rappela presque aussi soudainement la mémoire de ses ancêtres chez ceux qui étoient de son pays, qui m'ont assuré qu'il étoit né à Palerme de Pierre Mazarin , marchand de chapelets, qui changea de pays par banqueroute et par la force du destin et de la malédiction des juifs qui portent la peine de leur péché par toutes les nations de la terre. Les pères de ce Pierre étoient de la ville de Mazarini, où ils abjurèrent la profession du judaïsme; et se voyant sans surnom dans une religion nouvelle,, ils prirent celui de la ville de leur naissance, sous lequel ils furent baptisés. »

Yoilà quelques exemples des confusions qui se remarquent dans les pamphlets les plus célèbres. Suivant le Chei^alier Georges et le Père Mickely c'est le père de Mazarin qui a fait banqueroute; c'est Faïeul, au dire du Religieux j qui en cela se montre mieux informé, mais qui se jette aussitôt dans une autre erreur quand il les conduit tous deux à Rome. Cependant il y a sous ces versions diverses un fond commun qu'il est aisé de reconnoître. La famille de Mazarin empruntoit son origine et son nom de Mazara, Mazarini , ou Castel-Mazarino en Sicile ; un de ses .membres a été artisan chape-

lier, au rapport du Che^^alier Georges et du Religieux; marchand de chapelets, s'il faut en croire le Père Michel , dont Topinion pourroit être ramenée à celle des deux premiers par une simple explication de mots ; il est mort , non pas banqueroutier, Texpression seroit trop dure , et elle ne seroit pas légale , mais insolvable ; Pierre, venu à Rome, est entré en condition chez un grand seigneur. Ajoutons le nom du connétable Colonna, et nous aurons presque le récit du biographe.

Naudé a essayé de réfuter les pamphlétaires dans son Mascurat, Voyons comment. Il avoit un moyen bien simple de confondre tous les mensonges et toutes les calomnies , lui bibliothécaire du cardinal : c^étoit de produire les titres. L'arbt'e généalogique des Mazarins ne devoit pas lui être difficile à dresser. Or, nous aurons à remarquer qu'il ne remonte qu'avec hésitation jusqu'au grand-père de Jules, dont il ne dit pas même le nom. Et quand Saint-Ange, peu satisfait de son argumentation, lui objecte « qu'on appelle cela gauchir aux coups que l'on ne peut éviter, » il répond assez naïvement : « Puisque tous ces moines et chevaliers n'attaquent la noblesse des Mazarins que par des ouï-dire, pourquoi ne me sera-t-il pas permis de la défendre avec de pareilles armes? » Il n'éprouve pas cet embarras et il n'a pas cette

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défaillance quand il parle des Mancini et des Martinozzi. Il fait d'ailleurs un aveu qu'il est à propos de noter tout d'abord : c'est que « rien n'empêche de croire que la famille de Mazarin a pris son nom de Mazara pour en être seulement originaire. » Cet aveu, il en dissimule très-habilement la portée sous une savante et longue dissertation qui a pour but de rattacher les Mazarins du dix-septième siècle à un Joannes Mazarinus des Vêpres siciliennes, lequel pouvoit aussi bien s'appeler Marinus; mais entre les deux époques il ne trouve rien, absolument rien , sinon que des parents de Joannes Mazarinus ou Marinus se retirèrent peut-être à Gênes, « avec laquelle, comme Zurita le remarque, les Siciliens firent incontinent après une très-étroite alliance ; » puis , qu'ils retournèrent encore à Palerme « pour remettre en valeur les biens qui restoient en nature. » U retombe donc au travers de trois siècles tout entiers sur le père de Pierre : « On peut dire assez probablement que le grand- père dudit cardinal avoit trois fils, dont les deux plus âgés prirent l'habit de religion, l'un en celle des Jésuites, savoir le P. Jules Mazarin, et l'autre sous la règle des Capucins, et que pour le troisième, il l'amena à Rome lorsqu'il n^étoit âgé que de sept ou huit ans. » Quoi ! c'est là tout ce qu^il sait! et il vivoit familièrement dans la

maison du cardinal, dont ilconaoissoit les plus anciens domestiques italiens! Encore ne hasarde*t-il ce qu'il sait que comme une conjecture assez probable; en quoi il a raison.

Nous verrons tout à l'heure qu'un autre serviteur de son maître n'est pas d'accord avec lui.

Comment s'appeloit le père de Pierre, grandpère du cardinal ? Quelle étoit sa condition ? Pourquoi est-il allé à Rome ? En quelles circonstances? Comment y vivoit-il? Naudé n*a de réponse à aucune de ces questions. Après les quelques lignes que nous avons citées, il ne parle plus de ce chef de la Casa Mazarine qui l'embarrasse. Il a tant de hâte de lui échapper que, répondant à l'accusation de banqueroute, il se contente d'en laver Pierre seulement, comme si le Religieux ne l'avoit pas portée expressénlent contre l'aïeul de Jules. Il la repousse , au reste , par cette unique raison , « qu'elle étoit de l'invention d'un certain moine crotté, rabougri, ratatiné, fol et enragé à médire de tout le monde. » Ce n'est pas assez.

De méme^ -ce n'est pas assez de dire que Pierre étoit « un gentilhomme bien né et assez accommodé des biens de fortune pour se contenter de la part que Dieu lui avoit faite. » Où sont les preuves ? Il s'agit du père de son maître ; et Naudé, qui n'a certes pas improvisé le gros volume in^4^ de son apologie, qui s'est

donné le loisir de compulser les historiens^ les poètes, les moralistes, n'a pas seulement un acte de naissance à montrer! Il nUnvoque qu*une seule présomption, et la voici: « H (Pierre) s'insinua si bien aux bonnes grâces et en la familiarité et amitié intime du counétable Colonna, qu'en cette qualité-là il fut toujours employé aux affaires les plus honorables et les plus importantes, tant dudit connétable que de sa femme, la signora Lucretia Tomacelli, laquelle, pour avoir été la plus superbe dame de son temps, n'auroit eu garde, non plus que son mari, qui étoit presque insupportable lorsqu'il s'agissoit de maintenir les prérogatives de sa noblesse, de se servir d'un homme en des emplois si relevés qui n'auroit pas eu les preuves nécessaires pour justifier la sienne. » Â la bonne heure, c'est fort ingénieux ; mais il n'en reste certainement qu'une chose, à savoir : que Pierre fut en condition à Rome, comme le disent le Chevalier Georges et le Religieux^ en condition chez le connétable Golonna, suivant le récit très-précis et très-détaillé du biographe.

Benedetti aussi bien le raconte expressément. L'abbé Elpidio Benedetti étoit à Rome agent du cardinal Mazarin. Ce fut un habile et zélé serviteur qui eut une part dans les affaires mêmes du roi, et qui s'y conduisit arec assez d'intelli-

genoe et de fidélité pour que le cardinal, dans son codicille du 6 mars 1661, suppliât Sa Majesté de lui conserver la pension de 3000 livres qui lui avoit été payée jusque-là. Il a publié après 1653 un p^t volume in-4® qui est intî^ tulé : Raccolta di diverse memorie per serivere la i^ita del cardinale Giulio Mazariniy RomanOj primo minîstro di Stato nel regno di Francia; et en 1661 un autre volume, de format in-folio, avec gravures, qui porte pour titre : Pompa funèbre neWesequie celebrate in Roma al cardinal Mazarini nella chiesa di S. S, F'incenzo e Anasiasio^ etc. Dans le premier de ces deux ouvrages, il trace une rapide esquisse de la vie du cardinal ; et, comme Naudé, il fait remonter l'origine des Mazarins à Joannes Mazarinus ou Marinas; mais il n'a garde de prendre la responsabilité de cette témérité généalogique.

« On en donnera, dit-il, des preuves assez au* thentiquesdans un traité particulier; cependant je me restreindrai à parler seulement de la naissance de Pierre Mazarin, père du cardinal, et de Girolamo, son aïeul, pour réfuter le mensonge de ceux qui ont voulu obscurcir la clarté de son extraction. « C'est donc toujours au grandpère de Jules qu'il faut s'arrêter. Plus baut, toute lumière manque. Les ténèbres sont complètes. Benedetti affirme que Girolamo, le premier des Mazarins , naquit à Païenne. Il

NOTES. . lui

cherche ensuite à prouver la noblesse du personnage ; mais il n^a pas lui-méipe une grande confiance en ses preuves. S'il invoque des actes d'acquisition qui auroient été passés chez des «notaires de cette ville et où Girolamo seroit qualifié nobilis JanuensiSj il ne les cite pas j il n'en donne pas même les dates. Pourtant il indique parmi les biens ainsi achetés une maison assez noble, dit-il, située dans une loggia de Palerme, sur la façade de laquelle seroit une statue de Charles-Quint, donnée par cet empereur, suivant la tradition, en mémoire de la résidence quHl y avoit faite; et il assure que 'cette maison, au temps où il écrivoit, appartenoit à Domenico del Bene, neveu de Pierre.

Puis il ajoute que lés autres biens furent vendus par Pierre lui-même, « ainsi qu'on peut en acquérir la certitude sans beaucoup de peine. » ' Mais puisque la peine devoit être si légère, pourquoi ne Fa-t-il pas prise? Cétoitàlui d'établir la possession de del Bene et les ventes de Pierre. S'il faut l'en croire, Girolamo épousa Marguerita des Franchi e Posseveri, « familles assez qualifiées de Palerme ; ce qui prouve assez sa noblesse. » Peut-être.; mais il faudroit d'abord que le mariage lui-même fût prouvé.

Benedetti ne lui assigne pas même une date.

Remarquons d'ailleurs avec quelle timidité il se retranche derrière le mot assez : des preuves

assez authentiques, une maison assez noble, des familles assez qualifiées, une noblesse assez prouvée. Ce n^est pas le langage de la conviction.

Au lieu de trois garçons que Naudé attribue à Girolamo, Benedetti n en compte que deux, Pierre et Angelo qui vécut sous la règle des Capucins et y mourut en odeur de sainteté. En revanche il lui donne quatre filles, « alliées, ditil, aux familles del Bene, la Fidarra, Castaldi et Arrighi, qui sont des premières de la ville ou qui s*y rattachent par leurs alliances. i» Soit ; mais ne pouvoit-il pas appuyer ses affirmations au moins sur une pièce authentique? Lui étoitil impossible de se procurer, nous ne disons pas le contrat, mais Tacte de mariage seulement d'une des filles de Girolamo? N'oublions pas qu'il répond à des opinions qu'il appelle des calomnies; et il n'a ni un nom ni une date.

C'est beaucoup de confiance ou beaucoup de négligence.

Pierre naquit dans la maison à la statue de Charles-Quint; et il fut baptisé dans l'église de Saint- Jacques en 1576. De ce qu'il est appelé Pietro Mazarini dans son acte de baptême, Benedetti conclut « qu'il ne prit pas le nom de Mazarin de sa naissance dans le Castel-Mazarino ; » c'est juste ; mai$ plus hardi que Naudé, il ajoute : « D'où il est très-vraisem-

biable qu'il Fa reçu comme seigaeur du lieu, suivant la coutume italienne. » La conséquence seroit évidemment forcée s'il ne s'en étoit pas tenu à la vraisemblance.

Tout jeune encore, Pierre resta orphelin.

Ce fut alors que son oncle naturel, le P. Giulie, jésuite, celui dont Naudé a fait un fils de Girolamo, le conduisit à Rome. Il lui fit étudier les humanités, la philosophie et les lois. Après quoi, « il lui vint en la pensée de transplanter dans le Latium cet arbre qui devoit porter de^ fruits dignes du nom romain. » Il le maria en conséquence à Hortensia Buffalini.

Benedetti nous paroît passer un peu vite sur la jeunesse de Pierre, d'autant plus qu'il en note ailleurs une circonstance qui demande à être expliquée. Parlant des biens qui furent achetés par Girolamo et vendus en partie par Pierre, il dit que ce qui en restoit, bien que d'un produit moindre des deux tiers, suffisqit encore « à l'entretien d'une honorable famille; » « par où se voit, ajoute-t-il, combien est fausse l'opinion de ceux qui qualifient de besoigneux l'état médiocrement aisé de Pierre après la diminution susdite de son revenu causée par quelque traverse de sa jeunesse. »

Quelle traverse? Benedetti s'en tait; mais notre biographe nous la fait connoître : c'est Vinsotvabilité de Girolamo. Pierre dut aban-

donner les biens propres de son père aux créanciers ; ce sont les Tentes de Benedetti. 11 ne retint que la dot de sa mère, dot suffisante ou insuffisante pour son entretien, suivant qu on se rangera de Tavis de Benedetti ou ^du biographe. Remarquons, en tout cas, que le premier convient de « T aisance médiocre » de Pierre; ce qui laisse une bien petite distance entre lui et le second.

Riche ou pauvre, besoigneux ou aisé, Pierre Mazarin entra au service du connétable Colonna. Benedetti veut qu'il ait dû son emploi à Tabbé et au commandeur Buffalini, frères d'Hortensia, dit-il. Nous pourrions contester cette qualité; suivant Paiolien effet. Hortensia, qu'il appelle bien Buffalini , vivoit simplement sous la protection de cette très-noble maison; et l'acte de baptême du cardinal ne la désigne que par son prénom : Filius Pétri Mazarini Palermitani et dominée Hortensiœ^ uxoris ejus. Il étoit d'usage en Italie que les protégés d'une illustre famille en reçussent le nom par courtoisie. C'étoit une liberté permise dans les rapports de société ; ce n'étoit pas un droit consacré par des actes authentiques. Mais nous n'insisterons pas. Ce que nous voulons constater ici, c'est la présence de Pieree dans la maison du connétable. Yoici le .passage de Benedetti : « Deux frères d'Hortensia servoient

alors honorablement dans la très-nbble maison de Golonna : Tun, Fabbé; l'autre, le chevalier Buffalini, commandeur de Malte. Ils introduisirent Pierre dans la connoissance et la confiance du connétable don Philippe, piince d'une grande sagesse et prudence, qui goûtant la yi« vacité et la nature franche de Mazarin, Thonora de son affection particulière, le regarda toujours d'un œil complaisant comme faisant partie de sa domesticité, et commit à la droiture de son serviteur le gouvernement de plusieurs lieux de ses États où celui-ci^ par une conduite tour à tour ferme, douce, prudente et toujours juste, sut s'attirer les louanges des sujets et du prince. »

Ce n'est pas le seid passage de Benedetti qui rappelle les paroles du biographe. Gtonsen un autre: « Pierre étoit vraiment doué de qualités assez rares et signalées. Il étoit homme de cœur, peut-être trop livré à ses ressentiments dans sa jeunesse ; et dans sa vieillesse il s'abandonnoit aisément à la colère. Il se montroit très-religieux observateur des lois de l'amitié et gardoit sa parole avec un pieux respect. Il étoit très-officieux et parfaitement économe. Surtout il sa voit se tenir avec une admirable constance dans une disposition d'esprit toujours égale, disposition qui ne fut altérée ni dans la prospérité de ses deux fils, car-

dinaux, ni dans la douleur qu'il ressentit de la perte de Michel, ni dans les épouvantables revers de la fortune de Jules ; soutenu qu^il étoit par la considération des malheurs d' autrui et des vicissitudes de Thumanitë, il vécut en philosophe chrétien et demeura volontairement dans sa condition de simple gentilhomme. »

Ni Alfonso Paioli ni Gualdo Priorato ne parlent de Torigine des Mazarins. Le premier dit simplement : « Mazarino est un lieu obscur du royaume de Sicile ; mais il sera trèscher aux siècles à venir pour avoir donné son nom à un astre très-resplendissant du christianisme. Là naquit dans la pauvreté et une basse condition, Pierre, père de Jules. » Aubery reprend la thèse de Naudé sur Joannes Mazarinus ou Marinas ;i\ y ajoute un nouveau détail : c'est que ceux de la famille du héros sicilien qui abandonnèrent leur patrie n'y retournèrent pas tous, et que plusieurs restèrent à Gènes et dans la Ligurie; mais de là il arrive brusquement à Pieire, qui ne lui sert en quelque façon que de transition pour entrer dans les louanges de la Casa Bufifalini. Il ne sait rien ni du père, ni de la naissance, ni des emplois, rien en un mot de la vie de Pierre* C'est bien de la discrétion pour un historien pensionné du cardinal! Aubery commence pourtant ^on histoire par ces mots : « Il y au-

roit sans doute quelque chose à redire, si on vc^oit parottre tout à coup un souverain ou un ministre sans qu^on sût ni où ni de qui il seroit né. »

On a remarqué sans doute qu'il y a autant ou plus de différences entre Naudé et Benedetti, Tun bibliothécaire et l'autre agent du cardinal , qu'entre eux et le biographe. Tous trois sont d'accord pour ne pas remonter dans la généalogie des Mazarins plus haut que le grand-père de Jules ; tous trois disent, quoique avec plus ou moins de franchise et de netteté dans les terpies, que Pierre étoit médiocrement doué des biens de fortuïie ; tous trois enfin racontent qu'il servit le connétable Colonna.

Terminons cette note déjà longue par quelques mots sur le P. Jules Mazarin. On a vu que, suivant Naudé, il pouvoit être fils de Pierre, dont Benedetti veut qu'il ait été frère. M. Cousin {la Jeunesse de Mazarin^ Reçue des Deux^Mondes^ livr. du 15 mars 1860) le fait, à son tour, frère de Girolamo et grand-oncle du cardinal. Il se pourroit en définitive qu'il n'appartînt pas à la même famille. Notre biographe ne le nomme pas une seule fois. Les pères Augustin et Aloïs de Backer, dans leur Bibliothèque des écriifains de la Compagnie de Jésus ^ ne disent de lui rien qui le rattache au

premier ministre de Louis XIY , si ce n*est qu'il naquit à Palerme. Il fut admis dans la Compagnie, ajoutent-ils, en 1 559, à Tàge de quinze ans; enseigna la philosophie à Palerme et la théologie à Paris ; gouTerna les collèges de Gènes et de Ferrare^ la maison professe de Palerme; brilla pendant quai*ante ans dans les principales chaires de Sicile et d'Italie, et mourut à Bologne le 22 décembre 1622. S'il étoit vraiment de la famille du cardinal, il ne pouvoit être, suivant Topinion de M. Cousin, que frère du grand-père de Jules. Dans ce cas, Naudé auroit peut-être eu raison de penser que les Mazarins se réfugièrent à Gênes après les Vêpres siciliennes; car les pères de Backer assurent que le P. Jules descendoit de parents o]:iginaires de cette ville. Mais tout cela est bien obscur. On a une traduction francoise des Cent Discours du P. Jules Mazarin sur le psaume Miserere mei, Deus, par le F. N. de La Rue, mineur observantin constantinois ; Paris, 1610.

6. C'est une erreur que Naudé a partagée, et avec lui le P. Sylvestro Pietra-Santa, jésuite, et M. Bosquet que cite Mascurat. La maison de la rue de Trevi étoit, il est vrai, celle de son père, par conséquent celle où se passèrent son enfance et sa jeunesse ; mais le fait est qu'il vint au monde à. Piscina ou Pescina, sur

la rive orieataledu lac Gelano, dansF Abruzze uU térieure IV. Benedetti nous apprend dans quelle circonstance : « Pierre avoit coutume d'aller de temps en temps à Piscina en Abruzze où son beau- frère, l'abbé Bufialini, possédoit un riche bénéfice. Il y fit un voyage en 1602 avec sa femme qui étoit enceinte. La chaleur accablante de l'été qui rendoit plus pénible la grossesse de celle-ci, l'empêcha de retourner à Rome; et le 14 juillet, jour de saint Bonaven-

ture, Hortensia accoucha de son premier né, bien nommé Jules, qui naquit coiffé et avec deux dents, respirant je ne sais quel air de joie, bien différent de ce penchant aux larmes qui est la condition ordinaire de la naissance des autres hommes... Quelques mois après, Pierre reprit le chemin de Rome, avec son enfant à la mamelle, et rentra dans son habitation située derrière la Rionc del Trafic sur la paroisse des SS. Vincent et Anastase. » L'erreur de notre biographe est ainsi expliquée, et on peut ajouter, excusée ; mais il est plus difficile de dire pourquoi Aubery qui marque la date, ne nomme pas le lieu de la naissance de Iules, si ce n'est qu'encore sous l'influence des souvenirs de la Fronde, les amis et les apologistes du cardinal Mazarin ne vouloient pas avouer qu'il étoit né, même accidentellement, dans un pays placé sous la domination des

Espagnols. Gualdo Priorato qui n'a pas les mêmes scrupules, ajoute sans embarras le nom de Piscina au jour du 14 juillet 1602. Paioli donne la date du 15 juillet; nous ne savons pas pourquoi. Mais il indique bien la date de 1602 et la ville de Piscina.

7. On a vu dans la note précédente que Benedetti parle de la coiffe de Mazaiîn comme le biographe. — Paioli dit également que Jules « naquit enveloppé d'une pellicule ou membrane très-subtile. » Aubery s'exprime ainsi : « on a écrit qu'il étoit né coiffé et avec deux dents. »

8. Les n~ 10 487' du Fonds Baluze et 5485 du Supplément françois^ portent : NelF ora^ torio de R. R. P, P. délia chiesa nuova delta Congregatione di S, Filippo Neri e nel monte di S. Onofrio, L'église nouvelle seroit donc la même que l'oratoire des pères de Saint-Philippe de Néri.

9. Les merveilles de 'la première enfance du cardinal Mazarin sont racontées par Benedetti avec des circonstances qui rappellent en quelques points ce passage du biographe:

« Dans ses plus tendres années, Jules montra son esprit en récitant avec une merveilleuse vivacité et une grâce charmante des sermons

pendant les exercices spirituels des pères de l'Oratoire. Il mettoit dans son action une si parfaite expression d'intelligence qu'elle faisoit douter aux auditeurs si ce qu'ils admiroient étoit un produit de son génie au-dessus de l'enfance ou un efifet de sa mémoire. » Tous les historiens d'ailleurs s'accordent à dire que le jeune Mazarin fit ses études avec le plus grand succès au collège romain sous les pères jésuites. Naudé nomme tous les professeurs dont il reçut les leçons depuis la troisième : les PP. Pietra Santa, Titiano, Flamiano Strada, Tarquinio Galluci, Alessandro Donato, Vincenzo Guinigi, Torquato de Cuppis et Christoforo Grienberperio ; Aubery parle des thèses de physique qu'il soutint sous le P. Conti et «« où il se fit particulièrement admirer ; » mais ils s'arrêtent là. Benedetti va un peu plus loin. Il convient des efforts que les jésuites firent pour l'attacher à leur compagnie par les liens de la fraternité religieuse: « Jules, dit-il, commença à fréquenter le collège romain dès l'âge de sept ans; et il y remporta tous les prix. Les jésuites, alléchés par l'appât de cette riche intelligence, s'efforcèrent de l'attirer à leur com^ pagnie; ils livrèrent à sa volonté de fréquents et bienveillants assauts; mais il les repoussa à la fin de manière à leur ôter l'envie d'y revenir. »

A son tour, Benedetti se tait sur les conséquences de cette rupture de Mazarin avec ses maîtres. Il se contente de dire « qu^ainsi soiti de Tenfance, Jules fut admis dans la familiarité des jeunes fils du connétable Colon na qui étoient de son âge et dans les bonnes grâces desquels il entra plus avant qu'aucun des autres cavaliers romains. » Toutefois il laisse échapper plus loin une sorte d'aveu d'où on peut conclure que le futur cardinal se livroit avec passion aux plaisirs du monde et principalement au jeu : « Il s'étoit acquis une telle répution de générosité et d'exactitude qu'une parole du capitaine Mazarin étoit considérée par ses amis comme le meilleur billet pour quelque somme que ce fût ; et la facilité avec laquelle il dépensoit 1 argent , ne Tempéchoit pas d'en avoir toujours en abondance. Je ne puis taire ici un bon coup du sort qai Itii arriva un jour qu'il partoit de Milan pour quelque affaire. Une roue de son carrosse s' étant rompue à la sortie de la ville, il fut contraint de s^arrêter un peu de temps. Il engagea en attendant une partie de jeu; et en une heure et demie, il gagna lôOO sequins; ce qui lui fit écrire spirituellement à Sachetti que la rupture de cette roue avoit été pour lui un tour favorable de la roue de la fortune qui, quand elle veut, sait rendre avantageuses et profitables même les

disgrâces. » Gualdo Priorato ne loue pas moiDS Jules Mazarin « d'avoir cultivé si galamment au moyen du jeu , où il eut beaucoup de bonheur, la conversation des grands, qu'il s'acquit l'estime et la bienveillance de ceux qui le fréquentoient. »

Il est aisé de voir que les deux auteurs craignent d'insister sur ce point délicat de la vie du cardinal et qu'ils ne disent pas tout ce qu'ils savent.

10. Dans les manuscrits 10 487' du Fonds Baluze et 5 485 du Supplément françoiSj-V^uteur ne dit plus qu'il a été témoin du retrait des habits et des bijoux^ mais seulement qu'il a appris ce qu'il raconte, de la propre bouche de Mazarin. Au lieu de 4 ou 5 testons que prête le juif, il parle de 12 ou 15 Jules.

Le fond du récit n'est point altéré par ces légères différences. Il nous fait encore ici souvenir des pamphlétaires. Lb. Plainte du Carna-' pal et de la foire Saint^-Germain s'éloigne t-elle en effet beaucoup de lui quand elle dit du cardinal ?

Cet bomine qui fait des dépenses En pommades et en essences Plus qu.e n'en faisoient autrefois Pour leur maison les plus grands rois;

Ce brelandier si fameux

Qui sans le jeu n'était qu'un gueux ;

Cet homme qui tient à grand gloire

Et croît être bien dans T histoire

Pour avoir été le parrain

Du hoc appelé Mazarin....

Le Religieux n'auroit-il pas pu s'appuyer sur le témoignage du biographe pour défendre ce passage de sa iMtre au prince de Condé :

« Chacun sait : .... qu'il fit voyage à Venise et à Naples pour apprendre les piperies qu'on pratique dans les jeux de hasard, dont il devint maître si parfait en peu de temps qu'on lui donnoitpar excellence le nom de pipeur; » ou bien cet autre : « Jamais homme ne fut attaché plus que lui aux objets des sens.... N'at-il pas employé la fainéantise des moines d'Italie , trois années entières , à composer des pommades pour blanchir ses mains? »

Nous pourrions en citer beaucoup d'autres ; car il n'y a pas de sujet de déclamation et d'injure plus familier aux pamphlétaires que le luxe du jeune cardinal Mazarin. Les exemples que nous venons de rappeler, suffisent au but de ce rapprochement , qui est de montrer encore une fois , et ce ne sera pas la dernière , qu'en fouillant les libelles de la Fronde, on n'est pas sans rencontrer au fond le terrain solide de rhistoire. Nous abandonnons la forme

bien volontiers. Elle est grossière , violente , brutale ; elle a un feu qui brûle , et des aspérités qui déchirent. Si quelques parcelles de vérité y apparoissent , elle ne les revêt pas seulement; elle les altère. C'est unméchant alliage de médisance et de calomnie. On en a la preuve dans le passage de la Plainte du Carnaçal et dans ceux de la Lettre du Religieux. Ils touchent aux récits du biographe par les faits ; ils s'en écartent par l'intention et par l'expression. Ils tournent l'éloge en blâme et l'apologie en satire. Toutefois il reste cette remarque, c'est que les traits de la jeunesse de Mazarin n'étoient pas inconnus à Paris, et qu'on en savoit assez pour que la haine ou la malignité s'en fissent une arme redoutable contre le ministère du cardinal.

1 1 . Girolamo Colonna, né le 23 mars 4604, créé cardinal en 1627, mort le 4 septembre

12. Vpyez l'homme, voyez-le sans argent; quelle brute ! N*** 10 487 * du Fonds Baluze et 5 485 du Supplément français .

13. Les copistes des deux autres manuscrits ont ajouté : « L'une Julie, l'autre Jules; l'une belle, l'autre beau. » La fille du notaire s'ap-

peloit-elle réellement Julie? Ce nom ne semble guère espagnol.

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