‹ Histoire anecdotique des barrières de Paris (volume 2)Chapitre 28 sur 47 · LA "BARRIÈRE T>E "BERCY · texte numérisé non relu

LA "BARRIÈRE T>E "BERCY

Celle-ci était la sœur naturelle de la barrière de la Râpée, — une plus grande sœur, quoique du même âge, & mieux habillée par l'architecle des Traitants, puisqu'elle se composait de deux bâtiments ayant chacun deux périftyles& douze colonnes.

A la barrière de la Râpée, les matelotes illuftres & les fritures célèbres! Mais à la barrière de Bercy, la dive purée septembrale — en tonneaux engerbés !

C'eft là, en effets qu arrivent^ par tous les affluents de la Marne & de la Seine, les produits du Méconnais & de la Champagne, de l'Orléanais & de la Touraine, de l'Anjou & du Languedoc. Vieilles provinces, — vieux vins ! La Bourgogne tout entière eft là : le Clos-Vougeotj le Chambertin, le Beaune^ le Meursault, b Nuits, le Chenôve^ le Volnay^ le Pomard, le Thorins, le Romanée, — ses joyeux fils, sa plantu-

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reuse lignée! Puis TAï, — le turbulent enfant de la Champagne. Puis le Château-Laffitte, le Château- Margaux, le Saint-Julien, — toute une armée !

Bercy & la Râpée se confondent. Autrefois on disait la Râpée : on dit Bercy aujourd'hui.

Bercy était autrefois un petit village, c'eft aujourd'hui une petite ville, comme presque toutes les communes qui confinent à Paris. Il était jadis occupé par des maisons de campagne, des habitations particulières, & par deux châteaux avec leurs parcs, le Petit & le Grand Bercy.

Le Grand Bercy était une magnifique, une somptueuse, une royale maison de plaisance^ — & jamais ce dernier mot n'avait été si bien juftifié. Un parc de neuf cents arpents! Un château qui contenait plus de richesses que les Tuileries! Un parc dessiné par Le Nôtre ! Un château bâti par Le Vau !

Et cependant, leur premier propriétaire, le président de Bercy, était un ladre de la plus belle eau, — à ce point qu'il servit de type à Molière pour son Avare. Après le président^ son fils, puis son petit-fils , qui contribua pour une grande part à Tembellissement de cette résidence princière, qui eut à souffrir pendant la Révolution, — où Ton y infialla une fabrique de papiers peints. Durant quelques années même, au dire d'un hiftorien de 1804^ il fut fermée & ses dépendances furent louées à différentes personnes qui les exploitèrent à leur guise : celles-ci labourèrent les allées du parc pour y semer du blé, celles-là firent

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abattre les arbres pour se chauffer. L'intérieur du château seul fut un peu e'pargné^ & lorsque îi)J. de Nicolaï vint, il eût pu l'habiter & lui redonner sa splendeur d'autrefois, — s'il n'avait mieux aimé le louer à un vicomte, qui le déshonora une seconde fois en installant là une raffinerie de sucre de betteraves.

Le revoyez-vous , ce vieux parc qu'il semble que Victor Hugo ait voulu décrire dans son volume des Voix intérieures? Moi, je le revois toujours. Il me souvient des jours d'été où, quand le hasard de mes promenades m'amenait par là^ je ne craignais pas de franchir la terrasse du bord de l'eau^ à l'endroit où deux lions de pierre, mutilés par le temps & par les hommes, se regardaient si triftement, comme pour se confier une dernière fois ce les secrets de ce passé trop vain. » Une fois dans le parc^ où je m'introduisais ainsi frauduleusement^ je trouvais un plaisir extrême à chercher les allées les plus ombreuses, les fourrés les plus épais^ l'herbe la plus verte, & à m'y coucher pendant les heures les plus chaudes, rêvant à tout & à rien, remâchant mes projets , reconfiruisant pour la centième fois mes petits châteaux de cartes^ — moins grands & moins beaux que celui de M. de Bercy, qui, du refte^ ne me faisait point envie. Ce qu'il y avait de meilleur là, c'étaient la fraîcheur & la sohtude. Quand j'avais suffisamment rêvé, lu, — ou dormi, — je sautais le fossé, je saluais mes deux lions invalides, & je reprenais le chemin de Paris, où m'attendait la réalité.

Je me suis rappelé ces bonnes journées de rêverie.

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lorsque^ au mois de juillet 1860, on a commencé à jeter parterre le vieux château du vieux président & à mettre en cojpe réglée son parc touffu comme une forêt. M. de Nicolaï ne tenait plus à l'un depuis qu'on avait endommagé l'autre. En i840jÇ'avaient été les fortifications; plus tardj le chemin de fer de Lyon : ces morcellements avaient complété l'œuvre de la fabrique de papiers peints &. de la raffinerie de sucre de betteraves. Parc & château furent vendus 10 millions 5oo,ooo francs, — un assez joli chiffre^ & un plus joli bénéfice encore pour les acquéreurs à qui, au bout de huit jours, il reftait pour plus de i5 millions de terrains à vendre^ après en avoir déjà vendu pour plus de 12 millions. Il en ell: décidément de la fortune comme de la réputation : pour se faire un nom^ il faut déjà être connu; — pour devenir riche, il faut déjà être à son aise. Il n'v a qr.e le premier million qui coûte^ — & c'ell: juftement celui-là que je ne pourrai jamais acheter.

Q uant au Petit-Bercy .c^éla'iX. une annexe du Grand- BercVj c'eft-à-dire un pavillon à pans coupés que Paris de Montmartel, frère du fameux financier de ce nom^ avait fait bâtir sur une assez vafte portion de terrain que lui avait cédée le troisième seigneur de Bercy, contrôleur général des finances. Après Paris de Montmartel^ le Petit-Bercy avait appartenu à un autre financier, Boismorel, « qui s'y était disposé un jardin qui luttait pour l'élégance avec celui de son faftueux voisin, & une bibliothèque assez riche pour n'avoir

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rien à envier à celle du Grand-Bercy; » — & cependant la bibliothèque du Grand-Bercy posse'dait^ entre autres merveilles, un manuscrit sur vélin du Roman de la Rose.

Le Grand-Bercy a disparu; mais le Petit-Bercy, — c'eft-à-dire le pavillon connu dans le quartier sous le nom de Pâté-Paris — eft encore debout.

« Où la mouche a passé, le moucheron demeure. »

Son parCj qui était d'une quarantaine d'arpents, servit d'entrepôt aux vins & eaux-de-vie, .-iprès le terrible incendie du 3i juillet 1820 qui dévora presque toutes les conftru6tions, la plupart couvertes en chaume, du premier entrepôt établi là depuis assez longtemps.

On sait maintenant pourquoi la barrière de Bercy s'appelle Bercy.

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