LA "BARRIERE "DE LA RAPEE
Située à l'extrémité du quai du même nom — que, par parenthèse, elle devait à un sieur de la Rapée^ commissaire général des guerres sous Louis XV, — & presque en face du pont de Bercy, elle n'était décorée que d'un petit bâtiment, dû à l'architecte Le Doux, & de deux petits pavillons d'octroi, dus à la sollicitude de M, de Rambuteau.
Cela, on le comprend n'aurait pas sufïi à lui procurer quelque famosité auprès des Parisiens qui, du refte, ne sont pas grands amateurs d'architecture. Ce qui a fait de la Râpée un lieu digne de mémoire, c'efl son port, fréquenté en toute saison & renommé pour les fritures & les matelotes] — qu'on n'y mange pas, — prétend Edmond Texier, qui n'a pasvu partir la flottille des canotiers pour le tour de Marne & qui n'a pas con-
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suite les habitués des Marronniers, du Grand Balcon & du Rocher de Gancale.
En tous cas, matelotes & fritures n'ont pas toujours été un mythe à la Râpée, & les cabarets y ont joui jadis d'une réputation que n'a pas assez conrtatée l'ingénieux auteur du Tableau de Paris publié par Paulin, — témoin Taventure suivante, que je trouve dans un livre de M. Fortia de Piles, & dont je m'empare à la façon de Molière :
tt M. de la Vauguyon, étant ambassadeur en Hollande & résidant à la Haye, eut envie d'aller avec une compagnie manger un ragoût de poisson appelé n>ater-fischy dans un endroit sur le bord de la mer nommé Scheweningen, où on l'apprête à merveille de cette manière.
c( Le jour pris, il fit arrêter le local & commanda du ypater-Jisch pour toute sa société; il y envoya ses gens & sa cuisine pour y préparer le refte du dîner; de sorte que le maître de l'auberge n'eut à fournir que le logement & le poisson accommodé. Il s'y rendit avec sa compagnie, &j après le repas, au moment du retour, le maître d'hôtel, ay^t demandé le compte de sa dépense, fut très-étonné de se voir présenter un mémoire de i ,5oo florins (un peu plus de 3,ooo francs). Il le montra à l'ambassadeur qui se récria, comme on le pense bien, sur cette prétention exorbitante.
(c L'hôte fut mandé devant lui^ & ne voulut rien diminuer. L'ambassadeur fit appeler le bailli du lieu, qui commença par lui demander s'il avait fait prix à
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l'avance avec les gens de l'auberge. M. de la Vauguyon lui répondit que non. Alors le magirtrat^ s'adressant à l'hôte, lui représenta doucement qu'il avait tort de former une prétention aussi élevée. Celui-ci lui dit qu'il avait le droit de taxer son induftrie comme il l'entendait, que c'était la loi^ & qu'il la fixait en cette occasion à i,5oo florins. Le bailli dit à l'ambassadeur que la loi était formelle, & qu'ainsi il ne pouvait rien y faire.
ce M. de la Vauguyon s'adressa vainement au gouvernement hollandais^ qui lui fit la même réponse^ & il fut contraint de payer. Il inftruisit le gouvernement français de ce qui lui était arrivé, & cet avis ne fut pas perdu.
(c Quelque temps après^ M, de Berkenroodej ambassadeur de Hollande à Paris, voulut aller en compagnie mander une matelote à la Râpée. Il en fit commander une des plus copieuses^ ainsi que le logement, sans faire de prix^ & ses cuisiniers allèrent y préparer le repas. Quand vint le moment de donner, comme on dit, la carte^ M. de Berkenroode fut bien étonné de voir^un compte de 3, 000 francs, il jeta les haut cris, fit appeler l'hôte; celui-ci, bien endocl:riné, répondit qu'il taxait ainsi son induArie^ qu'il en avait le droit , «Se que Son Excellence avait tort de se plaindre.
ce L'ambassadeur hollandais fut près de s'emporter, mais il s'arrêta tout à coup. Après un moment de réflexion, il dit en souriant à son maître d'hôtel : ce J'en-
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a tendsj j'entends; il faut que je paye le \\ater-fisch (c de M. le duc de la Vauguyon. 5) Et il fit compter à l'hôte les ijOoo écus. »
I-a morale de cette anecdote eft : i'' que les ambassadeurs entretiennent leur gouvernement de choses qui n'ont pas le moindre intérêt pour lui; 2° que les gouvernements s'intéressent à des choses qui ne devraient intéresser que leurs ambassadeurs; 3^ que M. le duc de la Vauguyon & M. de Berkenroode n'étaient pas de ces parfaits gentilshommes qui se laissent voler sans daigner crier au voleur; 4° enfin, que la Râpée jouissait autrefois d'une excellente réputation culinaire.
J'ajouterai, pour ne pas allonger outre mesure la monographie de cette barrière, que, depuis 1787, les mariniers de la Râpée donnaient chaque annéCj pendant l'étéj aux Parisiens enthousiasmés par ce spectaclCj des joutes qui se terminaient toujours par un feu d'artifice.
L'endroit était prédeftiné : aux joutes ont succédé les régates.