Les 'Barrières de 'Paris
Mais les habitués de cette barrière s'occupaient peu de ces vétilles. Pour eux, & quelle qu'en fût l'origine, ils venaient à Montparnasse comme ils allaient à Belleville, pour engloutir leurs économies de la semaine dans les tire-lires des cabaretiers de la rue de laGaietéj qui fait suite à la rue du Mont-Parnasse. Ils y vinrent encore, malgré la suppression de la barrière; ils y viendront toujours, — du moins tant que la rue de la Gaieté sera bordée de cabarets comme les Deux Edmond^ comme les Deux Eléphants, comme une vingtaine d'autres popines dont les enseignes m'échappent, mais qu'ils connaissent très-bien^ & où ils sont assurés de rencontrer le petit bleu & la gibelotte de leurs rêves.
Le dimanche, surtout^ — le saint jour du repos, qu'ils passent à s'éreinter dans des ripailles acharnéeSj presque toujours suivies de batteries non moins acharnées. Et c'eft un spectacle qui a son prix pour le flâneur — désintéressé de l'humanité — que celui de cette foule grouillante, tumultueuse^ affamée, assoifféej en quête de son plaisir dominical. A mesure qu'on approche de la barrière Montparnasse, le bruit de cette marée montante & descendante vous arrive aux oreilles & vous les déchire sans pitié. Le pavé eft littéralement inondé de buveurs qui entrent & de mangeurs qui sortent. Partout les tonneaux coulent, les broches tournent, les viandes fument^ les cuisines flambent, les casseroles détonent; partout on entend dire aux derniers venus, aux traînards qui veulent
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prendre leur part de victuaille dans ces hôtelleries de passage, partout on entend dire^ comme dans Macbeth : « La table eft pleine ! »
Ce qui n'empêche pas la Mort de faire son petit commerce ordinaire au milieu même de cette turbulence de vie. On enterre le dimanche comme les autres jours^ — l'Adminiltration des Pompes Funèbres ne fait jamais relâche, — la grande nécropole eft toujours ouverte, dimanches & fêtes, toujours prête à recevoir ses hôtes illuftres ou plébéiens. Souvent l'ivrogne heurte dans sa marche arabesquée le cercueil blanc d'une jeune vierge qu'accompagne une famille en larmes. Souvent de bravés époux de la veille — qui vont au hasard, dans cette foule, songeant à leurs belles amours en fleur, rêvant un large avenir, une nombreuse lignée, des poupards roses & blancs comme la mère, forts & bons comme le père — se croisent avec le cercueil d'un petit enfant que personne ne verra plus sourire, dont la place manquera toujours au foyer domeftique, veuf désormais de sa m^eilleure joie, déshérité désormais de son plus pur bonheur...
Et les bruits de violons & de cornets à pifton des guinguettes voisines, quel étrange effet ils font, mêlés au psalmodiement des prières qu'on jette à quelques pas de là, avec des pelletées de terre, sur des tombes fraîchement creusées ! Il y a quelque chose comme cela au dernier acte de Lucrèce Borgia : — « Messeigneurs, vous êtes tous empoisonnés 1 » — Et ce qui
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m'a si souvent impressionné au théâtre^ dans le drame de Victor Hugo^ m^impressionne souvent aussi dans la ruCj quand je vais en noter les accents & en étudier les aspects. Nous n'avons pas la pudeur de la Mort, — pas plus que nous n'avons^ du refte^ la pudeur de la Vie : nous ne savons ni vivre, ni mourir convenablement. J'ai déjà eu occasion de le dire, je saisis cette occasion de le répéter^ — quoique sachant d'avance combien cela eft inutile : Troie n'a-t-elle pas été prise^ malgré les avertissements prophétiques de Cassandre ?...
Laissons donc rigoler le peuple 1