‹ Histoire anecdotique des barrières de Paris (volume 2)Chapitre 34 sur 47 · LA "BARRIERE "D'ENFER · texte numérisé non relu

LA "BARRIERE "D'ENFER

L'eau-forte d'Emile Thérond me dispense d'une description monumentaire, — pour laquelle d'ailleurs je ne me sentirais aucun goût.

D'ailleurs aussi, les deux pavillons de Le Doux sont encore à leur place, oii l'on peut aller les admirer. Ce sera une excellente occasion, soit de prendre le chemin de fer de Sceaux & d'aller cueillir les premiers muguets dans le bois d'Aunay, soit de visiter les Catacombes^ dont l'entrée se trouve précisément dans la cour du pavillon de droite.

Pourquoi Barrière d'Enfer? Parce que située à

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l'extrémité de la rue d'Enfer^ — une rue qui a donné bien du fil à retordre aux étymologiftes & aux historiens. C'était au quinzième siècle — disent les frères Lazare — « un cheaiin nommé de Vatives & d'Issy, parce qu'il conduisait à ces deux villages; plus tard on le disigna sous la dénomination de Vauvcrt, parce qu'il se dirigeait vers le château sur l'emplacement duquel les Chartreux bâtirent leur couvent; plus tard on l'appela Rue d'Enfer, parce qu'elle devint un lieu de débauche & de voleries, un enfer pour les pauvres bourgeois qui se hasardaient le soir dans ce quartier perdu. :» Les frères Lazare ignorent sans doute que la rue d'Enfer, avant de s'appeler Chemin de Vanves, ou d'Issy, ou de Vauvert, s'eft appelée Via inféra^ — parce que voie inférieure. Infera, & non pas inferna. Les « pauvres bourgeois » avaient autant de dangers à courir à n'importe quelle autre extrémité de Paris qu'à celle-là, surtout la nuit.

Quoi qu'il en soit de son érymologie, c'eft une des plus belles entrées de Paris^ il faut le reconnaître. — pavillons de Le Doux à part. Elle ne nous fait pas honte, au moinSj comme la plupart des autres barrières. La route d'Orléans, qui continue la rue d'Enfer, eft d'une largeur convenable, & les maisons qui la bordent jusqu'aux fortifications ne la déshonorent pas. Bien qu'elle soit très-passante, elle n'a pas le fourmillement vertigineux de certaines autres routes voisines de Paris; le bruit qui s'y tait^ aux jours fériés^ n'eft pas aussi insupportable qu'ailleurs; la poussière qui y tourbil-

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lonne l'étéj sous les pas des nombreux troupeaux de bœufs du marché de Sceaux, y eil: moins désagréable à avaler qu'ailleurs. Aussi je m'explique pourquoi les joueurs de boules, chassés des Champs-Elysées, — où ils régnaient en maîtres depuis si longtemps^ — se sont réfugiés sur la contre-allée qui vient aboutir au pavillon de droite de l'ancienne barrière d'Enfer^ en face de la rue du Champ-ci'Asile. ils y ont de l'ombre & de l'espace^ & peuvent lancer en toute sûreté leur cochonnet, dont la trajectoire ne menace plus les jambes de personne^ — si ce n'eit des Ferragus qui assiltent aux émotionnantes péripéties de ce jeu renouvelé des Grecs.

Au delà de la barrière, à gauche, eft l'Hospice la Rochefoucauld, une maison de retraite pour les vieillards qui ont su conserver « une poire pour la soif, » — & qui ne savent plus boire. En deçà, à droite, un peu en face d'une maison habitée par Béranger, eft l'Infirmerie Marie-Thérèse, fondée par Chateaubriand, cet écrivain qui a produit en Francej avec son René , les mêmes ravages que Gœthe en Allemagne avec son Werther. Nous sommes les fils de Renéj nies frères : c'eft pour cela que nous manquons de gaieté...

Des Catacombes, sur lesquelles efl bâti tout ce quartier, depuis la route d'Orléans jusqu'à la Seine, je voudrais bien dire quelque chose, parce que intéressantesj mais l'espace me manque ici; d'autres bar-

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rières nous attendent, oii j'ai le devoir de vous conduire sans plus tarder. Je le regrette, car il m'eût été agréable de descendre de nouveau^ cette fois avec vous, dans cet immense ossuaire oli dorment, superposées, tant de générations qui ont aimé^ pleuré, souffert & ri comme nous sommes nous-mêmes en train de rire, de pleurer^ d'aimer & de souffrir/ — sans savoir pourquoi ni comment. Ce n'eft pas à la Sorbonne que s'enseigne la philosophie, — c'eft-à-dire l'indifférence : c'eft dans ces caves funèbres où tant d'ossements humains sont empilésj bouteilles vides d'âmes!

LA 'BARRIÈRE DE mONTROUGE

On avait fini par comprendre ce qu'il y avait de blessant pour le regard & de choquant pour l'esprit dans cette interminable procession de corbillards tout le long de la rue du Montparnasse, sillonnée par une allée & venue continuelle d'ivrognes attirés ou repoussés par les cabarets de la rue de la Gaieté; on avait fini par comprendre, &^ en i854, on avait troué le mur d'enceinte à la hauteur de la rue Campagne-Première^ sur le boulevard d'Enfer, presque en face de l'entrée du cimetière du Sud^ afin d'éviter désormais aux familles des défunts l'indécence d'un contact trop jovialj qui formait une antithèse un peu trop forte.

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Du relk, pas de monuments (i) comme le témoigne le dessin de Thérond. On n'avait eu ni le temps, ni l'envie d'en conftruire seulement un. Q^uand la journée était terminée^ qu'il n'y avait plus de convois à passer, les employés de l'oftroi se retiraient chez eux, en se félicitant d'être encore de ce monde, — comme s'il y avait de quoi.

Le corbillard des pauvres que l'on voit sur ce dessin, franchissant la barrière de Montrouge, se dirige vers le cimetière du Sud^ où la fosse commune attend son voyageur^ — un privilégié^ quoique pauvre, puisqu'il reposera en terre sainte. S'il était mort à rhôpital, & que personne n'eût réclamé son corps — personne, excepté les. carabins de l'amphithéâtre — ce n'eft pas à droite qu'il irait, c'efl: en face, dans le Cimetière des suppliciés^ appelé aussi le Cimetière des hospices.

Je l'ai dit ailleurs,, &, puisque j'en trouve l'occasion, je le répète ici^ les deux cimetières sont voisins^ mais un mur les sépare, — le mur de l'intolérance & du préjugé. L'un a une entrée de bonne maison^ avec avenue seigneuriale, gardiens en tricorne & en tunique bleu de roi^ & les sépultures qu'on y voir sont faites pour durer longtemps — plus longtemps que le souvenir des gens qui sont dedans — dans le cœur des

(i) Les frères Lazare conflatent cependant lexillence d'un pavillon. Sans doute, mais il était de beaucoup ante'rieur à l'année 1854, à ce qu'il me semble du moins, & je ne crois pas qu'il ait jamais eu la deftinaîion que lui' prêtent les auteurs du Dictionnaire des rues de Paris.

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gens qui sont dehors. A chaque pas l'œil du promeneur indifférent eft sollicité par des épitaphes émouvantes & forcé de se mouiller des douces larmes de l'attendrissement en s'apercevant que toutes les vertus se sont réfugiées dans cette somptueuse nécropole : Bon époux, bon père, bon fils, bon citoyen ; excellente fille, excellente mère, femme fidèle, sœur dévouée, ami discret, etc. D'où il eft naturel de conclure quCj si les morts ont tant de vertus^ il n'eft pas étonnant que les vivants en aient si peu. C'eft l'hiftoire de la fameuse jument de Roland^ qui avait toutes qualités, — sauf...

L'autre cimetière — le voisin de cet orgueilleux accapareur de toutes les vertus sociales -^ se cache sous l'herbe comme la violette, «Se il sent aussi bon qu'elle. Je n'exagère pas. Il y a là^ en face de cette barrière de Montrouge^ aujourd'hui démolie j de l'autre côté du boulevard extérieur, au milieu d'un mur qui n'en finit pas^ une grande porte charretière qui pourrait s'ouvrir si elle le voulait^ — mais qui ne le veut presque jamais. Pourquoi s'ouvrirait-elle? N'y a-'t-il pas à côté d'elle, à gauche, couronnée de lierre, une petite porte? Cette petite porte eft bonne enfant comme tout. Il y a un loquet, une bobinette, je ne sais plus quoi: on tire, — & la petite porte s'ouvre. Vous êtes dans un jardin. A droite, des lilas & du jasmin; à gauche^ la maison du concierge, qui n'a pas d'uniforme & qui ne vous demande pas où vous allez. Pourquoi s'en informerait-il, cet homme? Cette pré-

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caution n'ell de mise que dans les riches hôtels où il y a des marquises au second & des lorettes au premier; mais là, dans cette pauvre maison hantée par des gens de peu — les uns misérables & les autres criminels — qui songerait à vous arrêter pour savoir ce que vous voulez faire ?.. .

On entre donc^ étonné d"abord. On croit s'être trompé; on va faire un mouvement de retraite^ c'eft une ferme : il y a des poules qui picorent sur un tas de fumier; il y a deux ou trois chèvres blanches qui broutent Fherbe verte; il y a un brave homme de chien assis sur son arrière-train, regardant philosophiquement courir les nuages^ — de bien gros lièvres pour ses vieilles petites pattes; il y a des fleurs^ il y a des fruits^ — n"y aurait-il pas aussi une étable?... On avance cependant, enhardi par le silence myftérieux & particulier de cette retraite. Ce n'eil décidément pas une ferme : le chien n'aboie pas, le coq ne chante pas, les chèvres ne bêlent pas, le portier & sa famille vont & viennent sans sonner mot, — pour ne pas réveiller ceux qui dorment là d"un si bon sommeil. On avance^ & Ton se trouve dans un îlot de verdure^, où poussent d'une façon exubérante les chardons^ les laitues^ les laîjheSj les bardanes, les graminées , les orchis & les giroflées. Des cyprès^ des peupliers^ quelques saules & quelques acacias : telles sont les essences d'arbres de cette petite forêt, dont le sol efl: jonché de pierres sépulcraleSj — sans inscriptions, pour la plupart. Un nom quelquefois, quelquefois une date, le plus sou-

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vent rien. C'eft brutal^mais au moins ce n'eft pas hypocrite. Des suicidéSj vieux & jeunes^ qui ont fait leur lit mortuaire de leurs propres mains, y sont couchés, livides, défigurés, horribles, — noyés les unSj pendus les autres, la tête fracassée ceux-ci, la poitrine trouée ceux-là : des vieux qui avaient trop attendu^ des jeunes qui n'avaient pas su assez attendre, des fatigués & des impatients^ des passés & des futurs, des ambitieux & des rêveurs^ des Gâtons & des Werthers.

C'eft la partie pittoresque de ce cimetière. Le refte n'a pas d'herbes^ pas d'arbres : il eft planté de pierres blanches & de croix noires, — plus de croix encore que de pierres; car une pierre, cela coûte encore dans les vingt francs, & une croix de bois ne va que dans les vingt sous. N'oubliez pas cjue c'eft le cimetière des gueux & des suppliciés, — des pauvres diables qui m.eurent à l'hôpital ou sur la place de la Roquette... Si encore une main pieuse & furtive ornait de temps en temps ces pierres & ces croix d'une touffe de romarin ou de myosotis, — le romarin^ qui eft la fleur symbolique des funérailles^ — le myosotis, « qui défend d'oublier? » Mais non^ rien^ vous dis-je, rien! Il semble que, par la façon violente dgnt ils sont sortis de la vicj ceux qui sont là vous défendent, au contrairCj de vous souvenir...

On n'y rencontre personne dans la journée. Seul^ le fossoyeur — en chemise écrue^ tannée comme sa peau qui reluit sous la sueur — trouble du bruit de

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sa pioche & de sa chanson le silence de ce champ lépreux. C'eft toujours le tableau de Shakspeare peint par Delacroix. Seulement^ icij le fossoyeur eft moins cvnique en ses propos & plus folichon dans sa chanson, qui eft de Charles Colmance : il respecle à sa façon les morts, — en outrageant la langue. Je préfère la chanson du fossoyeur de Shakspeare :

/ loth that I dïd love In yoiith that I thoiight sweet As time requires : for my behove Me thinkes thev are not mcet.

(Je hais aujourd'hui ce que j'aimais jadis^ — Ce qu'en ma jeunesse je trouvais si doux. — Ainsi le veut la vie ! Pour le profit que j'en ai retiré, — Je ne trouve plus que ce soit là du plaisir...)

Il ajoute :

For âge nùth Jleeling Jleps, Hath clawJe me witfi his clutch, And hijiy youthc awaye lie leaps, As thcre had been none such.

(Car l'âge, en venant avec ses impitoyables enjambées, — M'a enlevé dans ses serres aiguës, — Laissant loin derrière ma puissante jeunesse,, — Comme si elle n'avait jamais exifté...)

Il V a longtemps que les hommes la chantent^ cette

chanson désespérée ^ dans toutes les langues de la

terre :

f< Mon beau printemps & mon efté Ont fait le saut par la feneftre ;

La barrière de i€Mo)iirohfce 2 5c)

Plus ne suis ce que j'ay efté Et plus ne voudrais l'eftre... »

En reftant dans ce cimetière jusqu'à la brune, on voit entrer la petite voiture verte de la Morgue; & souvent, en même temps que celle-là, arrive la voiture des hospices, c'eft-à-dire des amphithéâtres. L'une & l'autre s'en viennent là sans tambour ni trompette, &, en un tour de main & de bras^ les serpillères qui contiennent des débris humains sont vidées dans la grande fosse creusée par le fossoyeur ami des chansons de Colmance. Enterrez, enterrez toujours! chacun reconnaîtra bien les siens au grand jour du jugement dernier!

Au temps de Mercier^ cela ne se passait pas ainsi. Le cimetière des suppliciés & des hospices n'était pas à l'endroit qu'il occupe aujourd'hui : il était entre la place Scipion Si la rue des Francs-Bourgeois-Saint- Marcelj sur l'emplacement de l'ancien hôtel de Clamart, — d'où l'erreur généralement accréditée que ce Clamart siniftre & le joyeux Clamart campé au pied des bois de Meudon ne font qu'un, au lieu de faire deux. Tous les matins^ à quatre heures ^ un chariot traîné par douze hommes — « avec un prêtre sale & crottéj une cloche & une croix )), dit l'auteur du Tableau de Paris — partait de l'Hôtel-Dieu. La cloche derlinait & chambrollait à battant que veux-tu, réveillant ainsi sur son passage les plus endormis, qui, une fois réveillés ^ ne se rendormaient plus^ — au grand détriment de leurs femmes. Merveilleux équi-

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librCj n'eft-ce pas? Ces morts qui s'en allaient à leur dernier gîte^ semaient des vivants pour les remplacer & boucher les vides qu'ils venaient de faire momentanément dans la société!

Au dire de Mercier, ce chariot pouvait contenir jusqu'à cinquante corps : on m.ettait les enfants entre les jambes des adultes; on versait ces cadavres dans une fosse large & profonde; on jetait dessus de la chaux vivCj le prêtre bénissait la terre d'alentour^ — & tout était dit. Aujourd'hui, ce n'eft plus cela : tous les cimetières de Paris ont un aumônier des dernières prières^ tous — excepté le Cimetière des suppliciés & des hospices.

Allez-y quelquefois^ gens bénévoles qui croyez, avec le docteur Pangloss, que tout eft pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles; allez-y^ & quand vous en sortirez^ vous vous sentirez « tout chose ».

LA "BARRIÈRE éMONTPARNASSE

Elle était située à l'extrémité de la rue de ce nom, & ornée de deux bâtiments ayant chacun deux périftyles avec colonnes.

Pourquoi son nom? Les hiftoriens ont répété à l'envi l'un de l'autre^ ~ & les frères Lazare après les hiftoriens : ce Parce que c'était sur un monticule voisin de cette barrière que les écoliers de l'Université s'assemblaient pour discuter sur la poésie & pour lire leurs ouvrages. » Je le veux bien. En tout cas, cette éminence n'a pas toujours porté ce nom, ainsi que cela résulte du plan de Paris, édité en i56y par J. Janssonius (avec texte latin sur deux colonnes) qui l'appelle Mont de la Fronde, où l'on voit, en effet, des écoliers s'exerçant à lancer l'arme terrible avec laquelle David tua Goliath. Nous voilà bien loin du Pinde & de l'Hélicon.

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