LA "B ARRIERE CROULEBARBE
C'était une petite barrière modefte située vers le milieu du boulevard des Gobelins, à l'endroit même où la petite & modelle rivière de Bièvre fait son entrée dans Paris. Son nom lui venait d'un moulin qui avait exifté à quelque diftance de là, un siècle ou deux auparavantj & personne ne le connaissait, hormis les gens des environs & les employés de l'ofiroi , — de purs sinécurilles dont Tunique fonclion consillait à regarder couler l'eau de la Bièvre & à faire des ronds dedans, du haut du parapet du ponceau jeté sur ci rivulet. Personne même ne l'aurait jamais connu si, le 25 mai 1827^ un drame sanglant ne l'avait tout à coup révélé à la population parisienne & ne lui avait donné un retentissement auquel il ne s'attendait pas.
A cinq minutes de la barrière Fontainebleau^ la
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voisine immédiate de la barrière Croulebarbe, exiftait un marctiand de vins nommé Ory, — dont les homonymes peuplent encore le quartier. Il avait pour garçon de service un adolescent^ Honoré-François Ulbach quij avant d'entrer chez luij avait passé une quinzaine de mois à Poissy & à Sainte-Pélagie comme vagabond. Malgré ces fâcheux antécédents^ dus à l'abandon dans lequel sa famille l'avait laissé de bonne heure, son patron ne se plaignait pas de lui, & peutêtre que sa vie^ gâtée à son début, eût fini par s'honorabiliser tout à fait, si une femme ne se fût trouvée sur son chemin.
Cette femme était une hum.ble servante, jeune, jolie & honnête^ nommée Aimée Millot, & plus connue par les habitants de l'avenue d'Ivry ^- où demeurait sa maîtresse^ la veuve Détrouville — sous le nom de la Bergère d'Ivry , parce qu'on la rencontrait souvent avec un petit troupeau de chèvres qu'elle gardait, comme sainte Geneviève son troupeau de moutons, en lisant ou en travaillant. Aimée Millot n'avait jusque-là aimé personne, — non plus qu'Honoré Ulbach : il la vit & il l'adora, elle le vit & elle se laissa adorer. Les rares passants que le hasard de leurs affaires ou de leurs promenades amenait sur le boulevard des Gobelins souriaient malignement en contemplant ces deux jeunes gens devisant d'amour, assis côte à côte sur le revers d'une cuvette tapissée d'une herbe épaisse .que broutaient goulûment quelques chèvres; & plus d'un^ parmi ces passants, après avoir souri, soupirait
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en songeant à l'avenir de félicités promis à ce couple entrelacé.
Mais les passants se trompaient en préjugeant aussi favorablement de l'avenir de ces deux jeunes gens, — dont le bonheur ne devait avoir que la durée de l'éclair. Un matin, comme Honoré était seul dans le cabaret. Aimée Millot entra, rapportant — sur l'ordre de sa maîtresse — les petits cadeaux de fiançailles qu'il lui avait offerts quelques mois auparavant, c'eftà-dire unt pointe rose, deux oranges & une bouteille de cassis. La veuve Détrouville — qui avait passé l'âge des passions & qui condamnait, comme indigne, celle qui consumait le cœur du garçon marchand de vins, — cette veuve trop sage avait exigé ce sacrifice de sa servante, qui lui avait obéi, parce que les petits doivent obéir aux grands, les pauvres aux riches, les domeftiques aux maîtres. Elle avait obéi, puis elle s'était sauvée, au fond peut-être honteuse de la méchante adlion qu'on lui avait imposée; car, quelque rapidité qu'elle eût mise à se débarrasser de la bouteille de cassisj des deux oranges & du fichu rose, elle avait eu le temps de voir les larmes du pauvre amoureux éconduit par elle.
Honoré Ulbach, orphelin pour la seconde fois^ — puisqu'il perdait la seule affection qui l'attachât à la vie^ — devint^ à partir de ce jour, d'une invincible mélancolie. Son patron lui fit quelques représentations paternelles^ puis quelques reproches mérités^ & finalement, voyant qu'il négligeait tout à fait son ser-
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vice & qu'il ne tenait nul compte de ses représentations ni de ses reproches, de ses encouragements ni de ses menaces, il le renvoya.
Ulbach prit ses hardes & s'en alla rôder dans les environs de la barrière Croulebarbe, pour tâcher d'v rencontrer sa bergère & — qui sait ? — de la fléchir. Mais il eut beau attendre sous les ormes. Aimée ne se montra pas ce jour-là^ & il dut chercher un asile pour sa nuit.
Il avait connu en prison deux chenapans, les fils Champenois, qui demeuraient avec leur mère rue des Lyonnais, la plus pauvre rue du plus pauvre quartier de Paris : il alla frapper à cette porte qui s'ouvrit sans peine, & on lui donna l'hospitalité. La mère & les deux fils étaient motteiix : Ulbach, pour gagner son pain, fit des mottes avec eux, &. cette exifience, quoique pénible, il l'eût supportée sans se plaindre, habitué à pâtir qu'il avait été dès son enfance, si la chère & cruelle Aimée avait permis qu'il reprît avec elle, de temps en temps, les papotages amoureux d'autrefois. Aimée, c'était le soleil qu'il fallait à sa vie pour Téclairer&la réchauffer; elle absente, tout était morne & froid pour lui. Il alla rôder de nouveau sur le boulevard des Gobelins, mais sans être plus heureux cette fois que la précédente. Tout au contraire, ce qu'il gagna à avoir abandonné la famille Champenois, ce fut de rencontrer un garçon de son ancien patron qui lui remit une lettre d'Aimée, — un congé en bonne & due forme.
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Aimée, en signant cette lettre, avait signé son arrêt de mort.
Quelques jours après, le 2 5 mai, dans l'après-midi, Aimée achetait du grain dans une boutique de l'avenue d'Ivry. Honoré entra, la figure bouleversée, les yeux égarés :
— Aimée, il faut que je vous parle ! dit-il d'une voix sifflante.
— C'eft impossible ; madame Détrouville m'attend pour le dîner, répondit la jeune fille effrayée.
Elle sortit en grande hâte. Honoré la suivit à distance & finit par la perdre de vue. Comme il ruminait en son esprit de sinifires pensées^ il aperçut sur le boulevard une enfant nommée Julienne, chevrière comme Aimée qui avait pour elle une affection de grande sœur à petite sœur. La présence de l'une annonçait ordinairement la présence de l'autre :
— Puisque Julienne eft là, se dit Honoré^ Aimée ne tardera pas à venir.
Vers trois heures & demie, en effet, la jeune servante de madame Détrouville apparut. Ulbach^ qui jusque-là s'était tenu caché derrière un gros orme, alla droit à elle & lui dit d'une voix où la prière dominait la menace :
— Pourquoi voulez-vous vous en aller de moij Aimée? Pourquoi ne voulez-vous plus que je vous fréquente ?
— Madame ne le veut pas, répondit Aimée, que cet accent mouillé de triftesse ne touchait pas; madame
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ne le veut pas, parce qu'elle prétend que vous êies un mauvais sujet...
— Un mauvais sujet! moi^ qui ne vous recherche que pour le bon motif !
— Sij si, vous me trompez, madame me l'a dit, & vous ne devez plus chercher à me voir : vous m'affichez...
— Oui, vous aimez mieux vous afficher avec des messieurs comme celui avec qui je vous ai rencontrée un dimanche...
— C'était mon cousin germain... Et, d'ailleurs, je sors avec qui je veux : cela ne regarde personne.
Puis, voyant Honoré se rapprocher d'elle d'un air sombrCj ik. désireuse de couper court à un entretien qui débutait si maL Aimée dit à la petite chevrière sa compagne :
— Julienne, va donc me chercher une tasse d'eau au regard, j"ai soif... Ensuite nous rentrerons^ car il va faire de l'orage...
Un grondement de tonnerre confirma ces paroles de la jeune fille, qui refta seule un inftant avec Ulbach^ qui la regardait toujours d'un air siniftre. La petite Julienne revint, une tasse pleine d'eau^ & la présenta à Aimée. Celle-ci se disposait à boire^ lorsque^ d'une voix qui grondait comme le tonnerre. Honoré l'en empêcha en disant :
— Vous ne boirez pas ! vous m'écouterez î... Voyons, Aiméej elt-ce bien vrai que tout eft fini?...
Sans rien répondre, Aimée s'éloignait , — de plus
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en plus effrayée des menaces du temps & de celles de son amant : celui-ci la retint d'une main, & de l'autre il la frappa de plusieurs coups de couteau.
— Tu ne t'en iras pas^ maintenant! murmura-t-il avec rage en frappant toujours.
Aimée Millot tomba en criant :
- — Au secours!
La petite Julienne qui, d'abord épouvantée^ avait fuij se rapprocha inftin^tivement d'elle pour la secourir :
— Ma mie Julienne, lui dit Aimée dans un dernier souffle, je suis morte; va chercher madame...
La petite fille , rassemblant aussitôt son troupeau de chèvres, s'éloigna en grande hâte dans la diredion de l'avenue d'Ivry^ — sans oser regarder derrière elle.
L'assassin n'était plus là, pourtant : en voyant tomber sa maîtresse, & comprenant que des cinq coups frappés en pleine poitrine il y en avait au moins un « de bon, » il s'était enfui, terrifié^ — sans oser^ lui non pluSj regarder derrière lui. Il s'était enfui, abandonnant ce pauvre cher cadavre dont l'eau du ciel allait bientôt laver les plaies sanglantes^ & résolu à en finir avec la vie par ses propres mains plutôt que par celles du bourreau.
La nouvelle de ce crime circula rapidement dans Parisj qui s'intéressa à la viclime,, — & même à son meurtrier^ parce qu'il s'agissait là d'amour & de jalousie, & que les passions sont une chose si extraordinaire à notre époque bourgeoise,, où tout efl plat^
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mesquin & fade, qu'on eil disposé à s'émerveiller & à absoudre quand l'une d'elles éclate en plein jour & en pleine rue. Un assassin n'eft pas un homme comme un autre, daî Tout le monde ne saurait pas tuer!
Honoré Ulbach & Aimée Millot devinrent donc les lions du moment, & remplacèrent la girafe dans les préoccupations admiratives des Parisiens. Ils étaient jeunes tous deux. Aimée était une bergère, Honoré était un enfant trouvé; & puis, si elle était morte, il s'était tué, — on le supposait du moins : tout cela intéressait fortement les esprits badauds de la grande ville.
Honoré ne s'était pas tué : tout le courage qu'il avait en lui, il l'avait dépensé à frapper la seule créature qu'il aimât au monde, & il ne lui en reliait plus assez pour se frapper lui-même. Cruel envers une femme, il était lâche envers lui-même ; ou plutôt, les ressorts de son âme étant détendus, il ne songeait pas plus à s'ôter la vie qu"à la défendre, — tout lui étant désormais indifférent.
Et la preuve, c'elt qu'après avoir erré ça & là pen^ dant huit jours, il se présentait, le 3 juin, devant un commissaire de police & s'avouait l'auteur de l'assassinat commis^ le 2 5 mai, barrière Croulebarbe.
Il comparut, le 27 juillet, devant la cour d'assises de la Seine & fut condamné à la peine de mort, — qu'il subit, résigné, le 10 septembre suivant.
Telle efl la simple hiftoire de la bergère d'Ivry & de la barrière Croulebarbe*
La Œarriere Croidcbarbe -i'^q
J'ai- VU, dans mon enfance, le petit tumulus élevé sur le boulevard des Gobelins à la mémoire de la ce bonne amie » du pauvre Ulbach, & je me rappelle les lYissons de terreur qui s'emparaient de moi en songeant à cette aventure ainsi dénouée^ dont je ne comprenais pas alors le sens doublement dramatique. Le tumulus a disparu depuis longtemps, — & aussi le souvenir de la bergère d'Ivry & de son assassin.
Quant à la barrière Croulebarbe^ inconnue avant cet événement^ inconnue après, peut-être n"a-t-elle jamais intéressé personne que moi, qui suis né sur les bords de la Bièvre, — une Voulzie que m'ont gâtée les mégissierSj les amidonnierSj les teinturiers & les tanneurs. On m'a reproché de l'aimer, en me denïàndant pourquoi je l'aimais; j'ai ma réponse prête, — celle de Montaigne à propos d'Etienne de la Boëtie : parce que c'était elle^ parce que c'était moi.