‹ Histoire anecdotique des barrières de Paris (volume 2)Chapitre 5 sur 47 · LA "BARRIÈRE "DE L'ETOILE · texte numérisé non relu

LA "BARRIÈRE "DE L'ETOILE

Je ne veux pas parler des deux bâtiments de Le Doux, ornés chacun dans leur pourtour de vingt colonnes, qui la décoraient — si imparfaitement — & qu'on a sagement fait de démolir : j'aime mieux m'entretenir avec vous de l'Arc de Triomphe colossal qui en eft le véritable ornement, & auquel Vi6tor Hugo a consacré des vers qu'on dirait sculptés par Phidias :

« Toi dont la courbe au loin, par le couchant dorée,

S'emplit d'azur célefte, arche démesurée;

Toi qui lèves si haut ton front large & serein,

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Fait pour changer sous lui la campagne en abîme, Et pour servir de base à quelque aigle sublime Qui viendra s'y poser & qui sera d'airain!

O vafte entassement ciselé par Thifloire! Monceau de pierre assis sur un monceau de gloire!

Édifice inouï !

Toi que l'homme par qui notre siècle commence, De loin, dans les rayons de l'avenir immense,

Voyait, tout ébloui ! »

Il a coûté dix millions , mais il ne faut pas les regretter : c'eft une page d'hiftoire contemporaine, glorieuse entre toutes, imprimée en pierres qui auront la pérennité de l'airain & raconteront aux siècles futurs émerveillés la grande épopée républicaine-impériale, plus digne de mémoire que VIliade du vieil Homère. Dix millions! un peu plus de la moitié de ce qu'avaient coûté en hommes les batailles de Jemmapes & de Valmy, de Montenotte & de Lodi, d'Arcole&de Rivoli, des Pyramides & d'Aboukir,d'Héliopolis & de Marengo, de Gênes & de Hohenlinden, d'Ulm & d'Aufterlitz, d'Iéna & d'Auerftaedt, d'Essling & de Wagram, de Lutzen & de la Moskowa, de Dresde & de Leipzig, de Hanau& de Montmirail, de Waterloo & de Ligny. Non , je ne regrette pas les millions dépensés : je regrette seulement les hommes tués — si inutilement — & ce n'eft qu'en frissonnant , comme Voltaire le 24 août de chaque année, que je passe sous cet arc de triomphe, frère jumeau de la colonne Vendôme

« Q.ue jamais sans pâlir ne regardent les mères ! »

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Cela vient sans doute de l'horreur que j'éprouve pour ces grandes hécatombes humaines, — faites sans aucun profit pour l'Humanité, pour la Liberté, pour le Progrès. L'arc de triomphe de Titus, passe encore — quoique érigé à l'occasion d'une bataille , la prise de Jérusalem, — parce que très-précieux pour l'histoire de l'art. L'arc de triomphe de Rimini aussi , — parce que le plus ancien des arcs élevés par les Romains. L^arc de triomphe de Conftantin aussi. L'arc de triomphe de Gallien aussi. L'arc de triomphe de Septime-Sévère aussi. Mais celui-là, l'Arc de Triomphe de la barrière de l'Étoile, il évoque pour moi, chaque fois que je le contemple, le spectacle d'héroïques boucheries — qui, pour être héroïques, n'en sont pas moins des boucheries ; & à cause de cela, par moments, 'appelle sur lui le jour expiatoire prophétisé par le poëte des Voix intérieures, qui, complétant la pensée d'Isnardj s'écrie dans un superbe mouvement d'esprit :

« A ta beauté royale il manque quelque chose. Les siècles vont venir pour ton apothéose, Qui te l'apporteront, manque sur ta tête un sombre amas d'années Qui pendent pêle-mêle & toutes ruinées Aux brèches de ton front!

I te manque la ride & l'antiquité fière,

Le passé, pyramide où tout siècle a sa pierre, Les chapiteaux brisés, l'herbe sur les vieux fûts;

II manque sous ta voûte où notre orgueil s'élance Ce bruit myftcrieux qui se mêle au silence,

Le sourd chuchotement des souvenirs confus !

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La vieillesse couronne & la ruine achève. Il faut à l'éditice un passé dont on rêve,

Deuil, triomphe ou remords.

Nous voulons, en foulant son enceinte pavée, Sentir dans la poussière à nos pieds soulevée

De la cendre des morts!

Il faut que le fronton s'effeuille comme un arbre. Il faut que le lichen, cette rouille du marbre. De sa lèpre dorée au loin couvre le mur; Et que la vétufté, par qui tout art s'efface. Prenne chaque sculpture & la ronge à la face Comme un avide oiseau qui dévore un fruit mûr.

Il faut qu'un vieux dallage ondule sous les portes, Que le lierre vivant grimpe aux acanthes mortes.

Que l'eau dorme aux fossés ; Que la cariatide, en sa lente révolte.

Se refuse, enfin lasse, à porter l'archivolte,

Et dise : C'est assez !

Il faut que le vieillard, chargé de jours sans nombre. Menant son Jeune fils sous l'arche pleine d'ombre, Nomme Napoléon comme on nomme Cyrus, Et dise, en la montrant de ses mains décharnées : « Vois cette porte énorme! elle a trois milles années. « C'efl parla qu'ont passé des hommes disparus! «

Beaucoup d'hommes — & de femmes. Car de tous les vomitoires de Paris c'efl: celui qui rend le plus grand nombre de Parisiens. Il eft effrayant le nombre de promeneurs & d'équipages de toutes sortes — broughams & briskas, Aies & tandems, calèches & carrosses, fiacres & tapissières — qui traversent chaque jour cette place pour se rendre,, soit au Bois de Boulogne, soit à

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Neuilly- dont elle ell: le chemin : autant vaudrait

compter les sables de la mer ou les étoiles du ciel. Effrayant aussi le nombre des gens, étrangers ou provinciaux, qui la traversent pour entrer dans Paris.

C'eft par la Barrière de l'Etoile que, le i 5 décembre 1840J l'empereur Napoléon rentra mort, mais glorieux, dans ce Paris que, le 29 juin 181 5, il avait quitté vivantj mais vaincu. Je m'en souviens, quoique je fusse bien jeune alors, — car je mis plus de quarantehuit heures à me dégeler.

C'eft par la barrière de l'Etoile que passa pour la dernière fois, le i3 juillet 1842, le duc d'Orléans, héritier présomptif de la couronne de France. Il devait, raconte Emile de LabédollièrCj aller à Saint-Omer inspeder des régiments désignés pour le corps d'armée d'opération sur la Marne, puis rejoindre sa femme aux eaux de Plombières. A onze heures du matm. il monta seul dans un cabriolet à quatre roues en forme de calèche, attelé de deux chevaux à la Daumont. Son intention, en quittant les Tuileries, était d'aller au château de Neuilly faire ses adieux à sa famille. Il avait l'habitude de suivre l'avenue qui eft perpendiculaire à la porte Maillot; mais, le i3 juillet, il suivit la route transversale qui coupe le village de Sablonville pour regagner l'ancien chemin de Neuilly jusqu'à la cour d'honneur du parc. L'atmosphère était brûlante; quand les chevaux haletants arrivèrent devant la porte Maillot, le portillon ne les maîtrisait plus qu'avec peine, quoique son porteur eût seul pris

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le galop. Naturellement, entre les deux routes, l'une perpendiculaire j l'autre diagonale^ qui s'offraient à eux, ils prirent celle qu'ils avaient l'habitude de suivre, &, à ce moment, comme cela arrive souvent aux chevaux qui sentent les approches de leur écurie, leur vitesse augmenta. Le porteur donna même quelques ruades dans son palonnier. Attaché très-court, ainsi que c'eft l'usage^ particulièrement dans les attelages à la Daumont, le cheval se sentit gêné & s'emporta avec une rapidité qui entraîna le cheval sous-main,, lequel était refté jusqu'alors tranquille. Le prince cria au portillon :

« — Tu n'es plus maître de tes chevaux ? — Non, monseigneur, mais je les dirige encore. »

Et en effet, il n'avait perdu ni les arçons ni les étriers ; il tenait vigoureusement les guides & il pouvait espérer détourner ses chevaux, par la gauche, dans la vieille route de Neuilly, qui lui offrait la carrière.

« — Mais tu ne peux donc pas les retenir? cria de nouveau le prince, qui s'était levé debout dans sa voiture. — Non, monseigneur. »

Alors le duc d'Orléans, qui était fort agile & d'une adresse extraordinaire, se confiant dans la solidité & le peu d'élévation de son marchepied, sauta à pieds joints sur la route & retomba violemment sur le pavé, poussé par la violence d'impulsion qui, de la voiture, s'était communiquée à sa personne. Quelques secondes plus tard, les chevaux se calmaient, la voiture s'arrêtait...

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Le prince — ajoute LabédoUicre — était reflé sans connaissance ; on le transporta dans l'arrière-boutique d'un épicier nommé Cordier. Le maître de la maison, le portillon & trois ouvriers le déposèrent sur deux matelas, la tête près du fourneau où l'on faisait ordinairement la cuisine. Plusieurs médecins accoururent & le prince fut saigné, mais sans que son état s'améliorât ; la blessure qu'il avait à la tête comprenait à la fois la contusion, la déchirure, la fra6ture, l'écartement des sutures, toutes les lésions imaginables. L'évanouissement se prolongeait, & le mourant ne faisait entendre que quelques mots incohérents prononcés en langue allemande... A quatre heures & demie le duc d'Orléans rendait le dernier soupir.

Etrange dertinée, n'eft-ce pas.^ que celle de ce fils de roij futur roi lui-méme, qui s'en venait mourir dans la boutique d'un épicier ! Les chevaux de sa voiture descendaient-ils donc de celui de Séjan, — qui descendait de ceux de Diomède? Ah ! combien les petits, les humbles, les pauvres, les gens d'en bas, — qui regardent toujours d'un œil d'envie les gens d'en haut, — durent tressaillir d'aise à la nouvelle de cette catastrophe qui humanisait la majefté royale en la rendant leur égale devant la douleur !

Et comme l'original Mark Tapley (de Martin Chu:{^lexpit), lui qui cherchait les moyens d'entretenir sa jovialité par des événements douloureux & des spectacles trirtes, se fût engagé avec empressement parmi les serviteurs du roi Louis-Philippe ! Au moins

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il relierait quelqu'un aujourd'hui pour entretenir de regrets la lampe du souvenir, sur laquelle tant de vents ont soufflé depuis 1842, — entre autres l'ouragan de Février.

Mais il me faut quitter la route de la Révolte, où se trouve la chapelle Saint- Ferdinand, — élevée sur l'emplacement de la boutique de l'épicier Cordier, — & revenir aux alentours de la barrière de l'Etoile, par la grande avenue des Champs - Élysées, au bout de laquelle lobélisque de Louqsor se dresse comme un point d'exclamation à la place même où tomba la tête de Louis XVI.

A gauche de cette avenue, & confinant à l'ancienne barrière, eft la cité Beaujon, que je me reprocherais d'oublier, — non à cause du financier qui lui a donné son nom en y faisant conftruire sa Chartreuse aujourd'hui détruite, mais à cause de l'hôte le plus illuftre de cette cité. Honoré de Balzac, mort le 20 mai i85o, a dans une petite maison myftérieuse qui avait abrité les fantaisies du faftueux financier, y* On m'excusera de ne pas parler d'un autre hôte de cette cité, M. Arsène Houssaye : quelques-uns le disent homme de lettres ; moi je le crois propriétaire, — & les deux termes s'excluent.

Ce dont je ne serais pas excusable, ce serait de ne pas parler de personnages plus ou moins fameux dont parle, dans le Paris qui s'en va. sous le pseudonyme de C. de Sault, la tille de la comtesse d'Agoult, — le peintre Gigoux, le comte d'Orsay, le duc de Bruns^

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wick, & mademoiselle-madame Lola Montés : « Combien de jolies villas d'habitation s'élèvent sur remplacement des jardins Beaujon ! Ce quartier plaisait aux étrangers, aux artiftes & aux dilettantes. M. d'Orsay l'habita quelque temps. M. de Nieuwerkerke y venait travailler. Lola Montés y vécut légitimement mariée. Le duc de Brunswick y a enfoui ses trésors, mais son étrange & myflérieuse habitation touche à ses derniers moments. Déjà ont disparu, remplacés par la chaussée du boulevard : les ateliers de Dantan, son b'elvédère aux quatre vents, sa Pallas Athénée enveloppée de vignes vierges, son jardinet dessiné, planté de ses mains & tout parsemé de sculptures & de surprises, comme les jardins de Pompéi ; le petit hôtel de madame la comtesse d'Agoult, conrtru6lion de briques, originale & gaie, où le peintre Jacquand avait révélé un rare talent d'architecle, & bien d'autres agréables retraites. »

Un peu plus bas sont des hôtels conftruits sur l'emplacement d'un cirque immense — & ridicule — dû à l'imagination de Le Camus de Choiseul , où , pendant neuf ou dix ans^ de 1771 à 1780, se donnèrent toutes sortes de spectacles, bals, concerts^ &c., à l'imitation du fameux Colisée de Rome, — où se donnaient des combats de gladiateurs & d'animaux féroces.

En face de ces hôtels & de la cité Beaujon, de l'autre côté de l'avenue^, eft le Château des Fleurs, — une succursale du bal Mabille, — &, derrière ce « temple de Terpsychore, » se trouve le temple de la vieillesse^

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autrefois couvent d'Auguftines, — aujourd'hui maison de retraite pour les vieux naufragés de l'océan parisien, hommes & femmes, qui ont été rejetés sur le rivage de Chaillot avec une épave de 6,000 francs. Parmi ces naufragés, les uns obscurs, les autres célèbres^ il faut citer : madame Fusil^ actrice du Théâtre- Français, la générale Compans, née comtesse de Lannoy, la comtesse de Schomberg, le neveu de Grétry, Colombel de la Meurthe, — un des rares membres du Conseil des Anciens qui s'opposèrent au coup d'Etat du 18 brumaire, — Châteauneuf, homme de lettres, &c., &c,

Eft-ce à cause des hôtes de Sainte-Périne — ruines humaines pour la plupart — qu'il efl: de bon goût, depuis quelques années, de crier : A Chaillot! toutes les fois que, dans la conversation, quelqu'un dit une sottise ou émet une proposition extravagante ?

LA "BARRIÈRE DU 1{pULE.

Elle était située à l'extrémité de ce qu'en i865 on appelle le faubourg Saint-Honoré, & de ce qu'en i635 on appelait la Chaussée du Roule, parce qu'elle conduisait au village de ce nom — qui^ par parenthèse, a subi bien des métamorphoses depuis le Crioilum de samt Éloi : Crioilum, Rotulus, Rolus, Rolle, Roule. Le dieu Vishnou n'avait pas plus d'avatars ! Mais, au fait, pourquoi Roule ne viendrait-il pas de Crioilum ? Cheval vient bien à'equus !

Rolle ou Roule, cette barrière ne se diftinguait pas de ses sœurs par une décoration architectonique plus étonnante : un bâtiment à quatre avant-corps, avec couronnement & dôme, — c'était tout ce qu'elle offrait à notre admiration. Ses souvenirs hiftoriques ne sont pas plus richeSj & je n'aurai pas de peine à engranger dans ce livre la moisson que j'y ai faite. Son seul mé-

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rite était d'être le chemin de Neuilly, — un village où tout le monde est blanchisseur ^ — & des Ternes, — un autre village dont tous les habitants sont employés.

Neuilly, dont on a dépecé le parc royal & vendu les débris du château incendié en 1848, Neuilly n'exifle plus que de nom, — un nom de la même famille que celui du village du Roule : Luîliacum, Nully, Neuilly. Ses hôtes les plus illuftres ont été des hommes de lettres & des hommes d'épée, Cambronne & Gouvion Saint-Cyr, Millevoye & Delisle de Salles^ — Delisle de Salles, qui avait écrit au-dessous de son bufte :

c( Dieu, l'Homme, la Nature, il a tout expliqué ! »

à quoi le bonhomme Andrieux avait ajouté un peu plus tard :

« Mais personne avant lui ne l'avait remarqué. »

Quant aux Ternes^ — qui doivent leur nom à l'ancienne ferme d^Estetvie, — ils ont eu le même honneur que le village de Neuilly : Géricault, un grand artifte^ & Michelet^ un grand écrivain, les ont habités.

Je reviens avec empressement sur mes pas, je retraverse l'aiîcienrte barrière du Roule^ je redescends un peu le faubourg Saint- Honoré & je trouve, à ma gauche, un hôpital qui réhabilite la mémoire du financier Beaujon, un peu compromise par ses folies amoureuses. On n'a le droit de jeter sa fortune par les fenêtres

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qu'à la condition de faire pousser des bienfaits à quelques-unes des places où elle tombe. On ne peut être oisif toute sa vie durant qu'à la condition d'être utile à l'heure de sa mort. C'eft deux ans avant la sienne que le faftueux parvenu songea à mettre son âme sous la sauvegarde d'une bonne action qui, comme récompense, se perpétue en perpétuant son nom.

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