‹ Histoire anecdotique des barrières de Paris (volume 2)Chapitre 8 sur 47 · LA "BARRIÈRE "DE CLICHY · texte numérisé non relu

LA "BARRIÈRE "DE CLICHY

Celle-là eft la digne sœur de la barrière Monceau, par ses souvenirs patriotiques. Je me hâte de dire — afin de n'avoir plus à en parler — qu'elle était « ornée » d'un bâtiment à deux périftyles de six colonnes, qu'on a bien fait de démolir.

Elle conduisait au village de Clichy & servait d'entrée à la petite ville des Batignolles, — à propos de laquelle mon savant ami Emile de Labédollière s'eft mis en frais extraordinaires d'érudition, comme si cela en valait la peine. Il m'importe peu, je l'avoue, que ce pays de rentiers, d'employés & de tables d'hôte ait été le val Bactilion & se soit appelé tour à tour

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Batagliole, Batifole, &, finalement, Batignolles, Je ne le crois pas aussi ancien que voudraient nous le faire croire les amateurs d'étymologies, &, de tous les plans de Paris que j'ai consultés à ce propos, aucun n'en daigne faire mention. Donnez-lui l'origine qui vous fera plaisir, & ne nous en occupons plus que pour raconter sommairement l'héroïque combat qui fait sa principale illuliration , — après toutefois avoir dit que là se rassemblaient, en 1795, 1796, 1797, les membres de la société connue sous le nom de Club de Clichy, dévoués pour la plupart à Louis XVI 11^ alors Majesté in partibiis, & qu'écrasa la Révolution du 18 fructidor an V.

Les Parisiennes , qui pouvaient dire comme les femmes Spartiates qu'elles n'avaient jamais vu la fumée du camp ennemi, durent être étrangement surprises alors, dans la nuit du 28 mars 18 14, quand elles virent s'allumer, sur les hauteurs de Chaumont & de Montmartre^ les feux des bivacs prussiens, & que, dans la matinée du même jour, elles aperçurent^ campées sur les boulevards^ des familles entières de paysans, chassées de leurs chaumières par les lances des Cosaques. Paris, la cité sainte & inviolée, était men;icée d'une invasion!

L'empereur Alexandre avait dit à Michel Feodorowitch, fils naturel du comte Feodor Orlof & colonel de sa garde : « Paris, dépourvu de ses défenseurs & de son grand homme^ efi: hors d'état^ j'en ai la ferme convidioUj de nous résider. Dieu, qui m'a donné la

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force & la victoire, veut que je n'en use que pour rélablir la paix & la tranquillité en Europe. Si nous pouvons obtenir cette paix sans lutte, tant mieux. Sinon, cédons à la nécessité, & combattons. Mais, de gré ou de force, en combattant sur des ruines ou en marchant de parade entre des files de palais, il faut qu'aujourd'hui même l'Europe entre à Paris. »

De leur côté, les Parisiens s'étaient dit : « Nous sommes abandonnés de ceux qui auraient dû refier pour nous protéger. Le Dieu des armées lui-même s'eft prononcé contre nous. Il nous faut mourir en résidant jusqu'au dernier souffle de vie, & tomber ensevelis sous les murs de notre chère patrie^ plutôt que de la voir souillée par la présence de l'Étranger. »

Et Paris s'était armé avec empressement, avec enthousiasme^ bourgeois & peuple, enfants & vieillards, vraiment résolu^ malgré les défections de ses protecteurs naturels, à combattre jusqu'à la mort, — parce qu'il combattait j;ro aris & focis. Et ce fut un spectacle dont nos pères ont gardé la mémoire^ que celui de cette ville frivole transformée en un camp où les femmes préparaient la charpie pour les blessés, où les invalides fondaient les balles deftinées aux envahisseurs du sol natal. C'eft en entendant raconter cette journée^ — glorieuse malgré la défaite, — que j'ai appris à haïr l'oppression.

L'eau-forte d^Emile Thérond^ inspirée du tableau d'Horace Vernet^ retrace une des scènes du combat de Clichy. Le corps russe du comte de Langeron — un

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nom français! — a balayé devant lui les paysans fuyards, inférieurs comme courage à ces Belges tant calomniés qui savaient^ eux, mourir sur le seuil de leurs demeures menacées. Une vingtaine de mille hommes, fantassins & cavaliers! Nous n'avions à leur opposer qu'une poignée de vaillants citoyens commandés par le maréchal Moncey, — qui depuis... mais alors il défendait Paris au nom de son empereur absent. Le maréchal avait établi son quartier général chez le père Lathuille, — un cabaret que devait populariser & enrichir cet héroïque épisode. « Buvez & mangez ! criait le cabaretier aux gardes nationaux campés à sa porte. Buvez & mangez! Il ne faut rien laisser à l'ennemi 1... » L'armée russe s'avanca, — les divisions Langeron, Woronzow, York & Kleist ; les Parisiens, portés à la barrière de Clichy, malgré leur infériorité numérique, firent bonne contenance, & l'armée russe dut reculer sous le feu de leur artillerie. Mais le Dieu des gros bataillons s'était prononcé, & l'héroïsme des Parisiens devint inutile. D'ailleurs la défection s'était mise partout^ toutes les avenues de la capitale avaient été ouvertes, aucune résiftance sérieuse n'avait été préparée : l'ennemi entra à Paris comme chez lui.

Voilà ce que vit la barrière de Clichy aux derniers jours de mars 1814. Quelques semaines après, le jeudi 21 avril, elle vit autre chose : ce fut l'entrée triomphale du duc de Berry^ ayant à sa droite le prince de Neufchatel & à sa gauche le maréchal Moncey. Le duc de Berry venait de Saint- Denis & il s'en allait aux

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Tuileries, où la trahison lui avait préparé un lit, — ' dans lequel il ne devait pas dormir longtemps, non plus que Louis XVIII. Les principales autorités civiles & militaires de Paris l'attendaient à la barrière. Le préfet de la Seine, M. de Chabrol, prononça le speech d'usage, « un discours simple & touchant, dans lequel — disent les journaux courtisanesques du temps — il chercha à exprimer le bonheur des habitants delà capitale en revoyant les petits-fils de notre bon Henri; » & comme, après tout, malgré leur banalité, ces paroles-là étaient agréables pour les oreilles d'un prince ami de l'hyperbole, le duc de Berry ne s'en fâcha pas ; au contraire, il parut convaincu du « bonheur (c qu'allaient éprouver les Parisiens à contempler ses auguftes traits, & il remercia le préfet de la Seine. Le maréchal Moncey ne sourcilla pas.

Un an après, dans la nuit du lundi 20 mars 181 5, un carrosse pesant, suivi de quelques fourgons plus pesants encore, traversait cette pauvre barrière de Clichy, — mais dans un sens contraire. Le carrosse, qui venait des Tuilerifs, emportait au triple galop de ses chevaux de porte S. M. Louis XVIII; les fourgons, qui venaient aussi des Tuileries, emportaient des provisions de toute nature. Un roi si chrétien ne pouvait voyager sans viatique, — & Louis XVIII allait loin !

Le même jour, presque à la même heure, un second carrosse, venu du même lieu que le précédent, traversait du même galop rapide la barrière illustrée par la belle défense du maréchal Moncey. Dans cette seconde

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voiture, & probablement fort inquiet sur l'issue de ce voyage de nuit, était le comte d'Artois. Le duc de Berry, à cheval, l'accompagnait. Songea-t-il, au moment où il passa devant le cabaret du père Lathuille, au « discours simple & touchant » prononcé là, un an auparavant, par le préfet de la Seine ? Peut-être : il se passe en une minute tant de choses dans la cervelle d'un homme 1

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