‹ Histoire anecdotique des barrières de Paris (volume 2)Chapitre 9 sur 47 · LA "BARRIÈRE "BLANCHE · texte numérisé non relu

LA "BARRIÈRE "BLANCHE

Cette barrière, qui se composait d'un seul bâtiment avec trois arcades au rez-de-chaussée, & se trouvait à l'extrémité des rues Blanche, Fontaine & de Bruxelles, s'appelait originairement Barrière de la Croix-Blanche,— du nom d'une enseigne voisine, probablement lorsque ce chemin était celui des Pprcherons.

Quel souvenir ces dix lettres évoquent 1 La barrière Blanche disparaît pour faire place à ce village à cabarets qui eut l'honneur d'être chanté par Vadé, l'illuftre auteur du Catéchisme poissard — & de la langue poissarde : les Porcherons !

« Les Porcherons,

Où vont luronnes & lurons, Les jours de fête & le dimanche, Casser ou la gigue ou l'éclanche, A gogo boire & ribotter, Farauder, rire & gigotter.

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Et puis finir force gambades Par maintes & maintes gourmades Qui donnent le plaisir après A chacun de faire la paix.

C'eft là qu'un robufte plaisir N'a jamais le temps de languir.

Ton bruyant, gros ris, cris, tapage, Saut, lippée, & grand bavardage, La chanson & le quolibet, Les sons aigus du coup d'archet, De vineau le pot ou la pinte Que l'on vide là sans contrainte, Tout cet ensemble divertit Qui n'a souvent sol ni crédit... »

Quoique vous vous en doutiez bien un peu, Vadé vous apprend quels hôtes peuplaient deux jours par semaine ces bien-aimés Porcherons :

« Honnêtes gens de tous métiers.

Cordonniers, tailleurs, perruquiers, Harengères & ravaudeuses, Écosseuses & blanchisseuses.

Servantes, frotteurs & laquais.

Mignons du port ou porte-faix, Par-ci par-là soldats aux gardes Et leurs commères les poissardes Q.ui, n'ayant crainte du démon, Vous plantent là tout le sermon Pour galoper à la guinguette Où se grenouille la piquette... »

Bas blancs, souliers fins, chevelure Poudrée à blanc, sont la parure Des jolis cœurs qui, contents d'eux^ Y vont faire les doucereux.

On fait jabot, on fait manchette.

La 'Barrière Planche gS

On a chemise blanche & nette, Petit chapeau, grand bourdalou, Mouchoir à flot autour du cou, La rouge culotte de panne, En main ou sous le bras la canne, Vefte de toile ou de coton, En fine nacre le bouton; Tête en avant, coude en arrière, La rose dans la boutonnière.

Aux mains, hiver, été, les gants, Bourses, tresses ou catogans... »

Le tableau eft-il assez complet ? Et il y en a vingt pages comme cela. Etonnez-vous, après, que la vogue fût aux PorcheronSj que le peuple y allât « rouler ses paturons, » & que les grandes dames elles-mêmes s'y rendissent, déguisées, — comme la vertueuse madame de Genlis, qui y fit la conquête du coureur de M. de Brancas, lequel ne voulait plus la quitter, l'imprudent !

Ah ! le beau temps, le bon temps, le temps démocratique par excellence, — quoi qu'en prétendent les puritains! Voyons, pères conscrits du Progrès, avouez qu'on s'amusait plus alors qu'aujourd'hui ?

Le cabaret de Coquet, à la barrière Blanche, n'a remplacé qu'imparfaitement les Porcherons. On n'y rencontre pas madame de Genlis, c'ert vrai, — & c'eft un avantage ; mais le coureur du duc de Brancas a laissé par là de sa graine, qui pousse comme chiendent, à la grande joie des grisettes du quartier, lesquelles ne sont autre chose que des filles entretenues. Manon Lescaut eft un type charmant — que gâtent les cheva-

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liers Desgrieux du bal de la Reine -Blanche, le voisin de Coquet.

Ce qui gâte la barrière Blanche, c'eft le cimetière Montmartre, dans lequel on cessera bientôt d'enterrer, car il est plein. Qu'on me permette de donner en passant un souvenir à quelques-uns dé ses hôtes, — non pas les plus fameux , mais les plus sympathiques : Godefroy Cavaignac,. Manin, sa fille Ëmilia, Buonarotti, Charles Fourier , Alfred & Tony Johannot, Artot, Adolphe Nourrit, Henri Murger^ Alexandre Privât d'Anglemont.

Puisque je suis en train de vaisirrer, le» admirateurs de la pyrotechnie ne me pardonneraient peut-être pas d'omettre parmi ces morts Claude Fortun-é Ruggieri. ce artificier du roi, » dont le fils, « artificier del^empereur,» habite précisément, place de la barrière Blanche, une petite maison qu'il elt impossible de ne pas voir quand on descend de Montmartre, & qui continue, je croisj celle qu'habitait le marquis de Cuftine.

Je regi'^tte les Porcherons.

LA "BARRIÈRE TIGALLE.

« Enfants, voici les bœufs qui passent, Cachez vos rouges tabliers !

Je ks vois toujours passer devant moi, trapus, solides^ piétinant dans la boue du chemin de ronde, ks naseaux fumants, ks cornes ondulant comme une forêt de dards, & se dirigeant, résignés, vers l'abattoir de l'avenue Trudaine. (c S'ils voulaient, pourtant ! » ai-je murmuré souvent, irrité de cette résignation — qui nous vaut de si savoureux roatsbeefs. S'ils voulaient ! Oui 1 mais ils ne veulent pas, — ils ne songent pas à vouloir! Ils se savent dieux sans doute, & c'ell: leur soif d'immortalité qui les pousse ainsi en aveugles vers l'échaudoir^ sans souci des coups de crocs que leur adressent, eii^ manière d'avertissement, les trop fidèles chiens des bouviers. Qu'importe, à ceux que la massue attend, une douleur de plus ou de

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moins ? Ne cachez pas vos tabliers, rouges ou vertSj blancs ou bleus, enfants; passez au contraire^ tranquilles & confiants, parmi les rangs épais de ces redoutables animaux — plus doux que des moutons! Ce n'eft pas des esclaves qu'il faut avoir peur, mais de ceux qui les mènent.

C'eil: égal : quand^ dans les nuits d'été^ ma fenêtre ouverte, j'entendais sourdre au loin ce total de piétinements qui m'annonçaient l'arrivée d'un troupeau de bœufs, je ne pouvais m'empécher de tressaillir, — songeant au bruit que fait, dans la nuit, un régiment en marche...

Je la revois aussi, cette modefte barrière que déshonorait un bâtiment à quatre façades avec colonnes & massifs vermiculés, & que décorait vraiment, sans en avoir l'air, un puits encagé qui me faisait songer à celui de Quintin Metzys^ qui se trouve à Anvers, rue de la Musette-Bleue. On n'y puisait plus d'eau depuis longtemps, mais il exiftait quand méme, & il aurait été dommage qu'il n'existât pas : les choses inutiles sont les plus agréables.

C'était la frontière naturelle d'un pays galant & artifte, — le quartier Bréda, où fleurissent les lorettes & les peintres, celles-ci modèles de ceux-là. Le chemin de ronde était bordé d'ateliers regardant le nord — d'où nous vient la lumière. A droite de la barrière eit une maison briques & pierre, d'un goût très-simple & trèsheureux, — celle de Diaz. De l'autre côté de la place, à gauche , efl: l'atelier de Charles Comte. En face de la

La barrière Ti;^alle

fontaine qui remplace — mal — le puits de Quintin Metzys efl: l'atelier de Puvis de Chavannes. Dans le voisinage, d'autres ateliers encore^ parmi lesquels celui de Ludovic Durand, un sculpteur de talent qui a éprouvé le besoin d'ajouter à sa lyre une corde d'argent — celle de photographe, — & à qui le succès a donné raison.

Comme contrafte à ces petits temples dignes d'un quartier & d'une barrière illuftrés par le souvenir de l'auteur du Mausolée du maréchal de Saxe^ je mentionnerai ici deux temples à bière, le Café de la Nouvelle Athènes & le Grand Café de la place Pigalle, qui tous deux se font vis-à-vis & concurrence sur cette place agrandie par la démolition du mur d'enceinte. Le Café de la Nouvelle Athènes, au début, était le rendez-vous des rapins & des gens de lettres du pays Bréda, panachés de quelques « hétaïres; » mais le Grand Café de la place Pigalle s'eft inftallé là, à côté de la maison de Camille Roqueplan^ & il a été adopté tout de suite par la clientèle volage de son voisin ; si bien adopté même , qu'à de certains jours on ne saurait y trouver une table pour savourer en silence son café & son Tintamarre. Pourquoi cette vogue ? Je n'en sais rien & je ne chercherais pas plus longtemps à le savoir, si ce n'était pas là un lieu de rendez-vous pour beaucoup de gens de lettres connus qui l'ont pris sous leur protection & en ont fait leur Café Procope, — malgré son étrange appellation de Café du Rat Mort. Il mériterait plutôt de s'appeler le

gS Les 'barrières de T^aris

Café San Fourche, à cause des nombreux exemplaires du gem-e ebien qui s'y trou-vent parfois réunis : terriers^ épagn€ttïs, bicboiis h-âvanâisy îévriers^ barbet'âj caniches, & qui s'y livrent^ sans qu'on les en prie, à des combats acharnés fort émouvants — & fort ennuyeux. L^s ce hétaïres » n'y manquent pas non plus, les unes jolies, les autres aimables, — mais presque toutes mistronneuses en diable.- Des femmes bfelandières, fi 1^

J'allais oublier d^ mention-ne-r une institution du temps de Louis XI, ta pofte^ aux ch6va:-ux-,- établie à l'extrémité de la rue Figalle, en face du rï^ 60, par M. Daillv père ; institution jadis i^mportante, malheureusement amoindrie par les chemins de fer, qui ont su-p primé tant de choses pittoresques. Nous n'irons plus en porte, car les traits son-t coupés! B y a bien encore des portillons avec le cortum^e de Cholet dans l'opéra- comique d'Adam» ; m'ais ils ije conduisent plus personne — • que les exemplaires du Petit Journal.

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