LA 'BARRIERE 'DE 'BELLEVILLE
Ce n'eft pas pour rien que la vîgnc — une vigne plantureuse — a rougi de ses pampres & doré de ses grappes les coteaux primitifs qui descendaient vers Paris. Je ne sais pas — & les autres l'ignorent comme moi — à quelle époque elle eft venue s'épanouir là, si c'efl avant César ou après Probus, grâce aux Romains ou grâce aux Gaulois. Ce que nous savons, c'eft que le vin — « ce fils sacré du Soleil n — était connu & apprécié comme il méritait de l'être par les premiers habitants du premier Paris, & je ne serais paséioigné de croire que ce fut la purée septembrale
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qui décida Julien TApodat à prolonger son séjour dans sa « chère petite Lutèce, * comme il Tappclle dans son Misopogon.
Les Parisiens ont toujours aimé le vin; ils l'aioieront toujours, en dépit de l'oïdium-Tuckeri & de tous les oïdiums à naître. Ils l'aimaient surtout autrefois , avanif l'introdu6lion de la bière aux pâles couleurs. Ils l'aimaient, d'abord parce que c'eft un cordial puissant, le réparateur souverain, — ensuite, parce qu'alors il ne coûtait pas cher.
Quatre sols la pinte I Et non-seulement les vins de Suresnes, d'Argenteuil, de Sannois, de Cormeilles & de cent autres vignobles parisiens, mais encore les vins de la Bourgogne, du Roussillon & de l'Orléanais. Aussi quelles repues franches, quelles franches lippées après six jours d'abftinence, — six mortels jours d*eau claire & de pain sec ! Les guinguettes des faubourgs, les cabarets hiftoriques des barrières n'ont pas eu d'autre origine. Ajoutez à cela que, si les Parisiens aimaient « la dive bouteille, » les Parisiennes raffolaient de la danse, & vous aurez le mot de la vogue des Porcherons & de la Courtille.
La Courtille ! Ramponneau ! Quels souvenirs tiennent dans c«s deux noms ! Je ne parle pas de la Courtille d'hier, aussi crapuleuse que celle d'aujourd*hui eft maussade; )e parle de la Courtille du bon temps, — la Courtille du temps de Louis XV»
Je ne sais pas s'il y avait un roi au Louvre ou à Vtrsailles : je l'oublie pour un inftant. J'oublie la
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France officielle, le Paris politique, pour ne regarder que la France en gaieté, que Paris grisé de folie, empourpré de vin, — le Paris peuple, le Paris pauvre, le Paris qui vient railler de son gros rire la misère, les soucis, les tailles, les gabelles, les courtisans^ les miniftres, les favorites, sous les tonnelles de la Courtille, devant les treilles odorantes du cabaret de Jean Ramponneau, au son des violons, des flûtes, des mu" settes, de tous les inftruments de bonne volonté & de bonne humeur.
Ah ! le cardinal Dubois efl mort sans recevoir les sacrements ! Ah ! c'efl la marquise de Prie, la fille d'un traitant, qui gouverne PÉtat ! Ah ! l'on veut marier Louis XV à la fille de Stanislas Leczinski, roi sans royaume ! Ah ! l'on parle encore de la bulle Unigenitiis&des Jansénifles! Ah! le Parlement refuse d'cnregiftrer ! Ah ! les Jésuites, qui ont conspiré en Portugal, d'où on les a chassés, conspirent encore en France, d'oli un édit va les chasser tout à l'heifre ! Eh ! que diable voule^^vous que tout cela nous fasse , â nous^ les gens d'en bas, les gens que vous écrasez quand vous marchez, les gens que vous volez le plus que vous pouvez?... Nous aimons la France, certes, mais nous ne vous aimons pas du tout! Nous préfé» rons les réjouissantes seilteurs des lèchefrites, les Joyeux glouglous des bouteilles, les entraînements de la danse, les ivresses du vin ! Vive Ramponneau ! il a trouvé moyen de vendre le vin uii sou de moins que ses confrères, — trois sols six deniers la pinte ; c'efï
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rarcj c'eft honnête, c'elt beau, c'eft grand : vive Ramponneau !
Voilà un personnage ! Il fit autant de bruit qu'une bataille, dans son passage en ce monde. Le peuple l'avait adopté, il n'en voulait pas d'autre, & il lui importait peu que le révérend père Lavalette fît faillite, pourvu que le ventripotent cabaretier de la Courtille ne lui fit pas banqueroute. On en parlait partout, — & même ailleurs, — de ce Ramponneau, dans les ruelles & dans les cercles, au petit lever des duchesses & au petit coucher des comédiennes : au point que tout ce beau monde, si frivole & si désœuvré, oubliait la disgrâce de M. de Choiseul & son exil, pour songer un peu à cette Courtille qui faisait tant de bruit & à cette canaille qui s'y gaudissait de si bon cœur.
Il n'en faut pas tant pour enrichir un homme. Jean Ramponneau devint bientôt riche. La ville & la cour firent queue à son cabaret, — où les mousquetaires trinquaient avec des marquises déguisées en ravaudeuses, 011 des grisettes laissaient soupirer à la porte de leur cœur des ducs & pairs déguisés en clercs de procureurs. Les princes mêmes y vinrent pour s'encanailler un peu, pour voir de près ces passions populaires en ébuUition, qu'ils ne connaissaient que de loin, par les racontages enthousiafles de leurs inférieurs. Ramponneau les reçut en roi & les traita comme ses sujets : cela leur apprit l'égalité, — dont ils ne soupçonnaient pas rexiftence.
Ramponneau mourut, mais sa réputation lui sur-
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vécutj — puisque la barrière de Belleville a porté son nom, — & l'on continua comme par le passé à aller boire & danser à la Courtille, malgré les révolutions, malgré les épidémies, malgré l'invasion, malgré tout. La preuve, si j'en avais besoin d'une, je la trouverais dans ce passage de la Vie publique & privée des Français ^ de Legrand d'Aussy, continuée par une Société de gens de lettres, et publiée en 1826 :
c Nous voici arrivés à la fameuse Courtille, par laquelle, entre cent guinguettes, on arrive sur la hauteur de Belleville. Dans cette large & longue rue, empire étemel de la joie, on diflingue la grande guinguette de l'immortel Desnoyers , & quelques autres dont les salles immenses se remplissent l'hiver de milliers de familles, & les jardins, en été, de danseurs & de danseuses qui n'ont pas reçu les leçons des professeurs du Conservatoire. Là il n'eft quedion ni des Grecs, ni du 3 p. 100, ni des Jésuites, ni de l'Espagne, ni de la Sainte-Alliance, ni de la République d'Haïti. On n'y songe qu'à bien boire, à bien manger, à- danser, etc.... C'eft un speâacle vraiment curieux dans la soirée d'un beau dimanche du printemps ou de l'été. Tout eft confondu dans la rue de Paris, depuis la barrière jusqu'auprès* de l'entrée du bourg. Ouvriers, bourgeois, militaires, hommes décorés, femmes en bonnet, femmes en chapeau, marchands de fruits, de petits pains, tout circule, tout monte ou descend confusément, sans se presser, sans se heurter; & cha-
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cun cherche^ sans être troublé, l'enseigne de la guin* guette oti l'on vend du bon petit vin à dix ou douze sous le litre, ou quinze sous la bouteille, du bon veau^ de l'excellente gibelotte de lapin^ de l'oie^ soit en daube^ soit rôtie, etc.
« En entrant dans les grandes guinguettes^ on eft d'abord frappé de la quantité de ragoûts & de rôtis qui garnissent un long & large comptoir^ & de l'aâivité prodigieuse de plusieurs femmes de service & de deux ou trois cuisiniers; sous une vafte cheminée, trois ou quatre broches^ les unes sur les autres^ chargées de dindons, de poulets^ de longes de veau, de gigots de mouton, tournent incessamment devant un grand feu dont la chaleur se fait sentir au loin. A quelque dis* tance de là^ le vin coule à grands flots des brocs dans les bouteilles, dont une n'eft pas plutôt remplie qu'elle eft remplacée par une autre. Au milieu de cette affluence d'acheteurs, les personnes qui débitent les comedibles & le vin conservent un sérieux imperturbable^ une présence d'esprit comparable à celle d'un bon général d'armée. C'eft à la Courtille que se don-' nent presque tous les repas de noces de la petite bour» geoisie^ des petits marchands & des ouvriers des quartiers de la capitale qui avoisinent cette barrière, & même de ceux qui s'étendent jusqu'à la rive droite de la Seine. »
Le tableau a été ressemblant^ mais il ne l'eft plus. Desnoyers, c l'immortel Desnoyers^ « a disparu comme avait disparu « l'immortel Ramponneau. » La Cour-
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tille n'eft plus que Tombre d'elle-même, & n'étaient les souvenirs joyeux qu'elle rappelle, elle ne mériterait guère plus qu'une autre barrière une mention honorable dans ce petit livre. Sa décadence a commencé le jour oh l'on a coupé les lilas de Romainville & planté des maisons dans les prés Saint-Gervais. C'était le Longchamp dominical du peuple, cette rue de Paris qui va de la rue du Faubourg-du-Temple jusqu'au sommet de Belleville, — un Longchamp qui, le Mercredi des Cendres de chaque année, devenait une débauche crapuleuse connue de l'Univers sous le nom de Descente de la Courtille. On continuera à monter à Belleville, mais j'espère qu'on ne descendra plus de la Courtille.
Tout ce que je regrette, c'eft Vlle-d' Amour & le Moulin de la Galette, les groseilles à maquereau de Belleville & les lilas de Romainville, — autant de souvenirs d'enfance & de jeunesse bons à respirer encore, quoique un peu éventés.
Je les ai chantés quelque part, Ces souvenirs de ma jeunesse Qui, jusqu'à Ilieure du départ, Me tiendront le cœur en liesse.
Parlez, pédants vêtus d'ennui ; Prêchez, quakers ; riez, coquettes :
Je n*entends plus rien aujourd'hui , Mais là, plus rien ! de vos sornettes.
Je n'ai d'oreilles désormais
Que pour les voix, de pleurs mouillées,
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Qui me disent combien j'aimais Toutes les choses oubliées...
Par dédain de notre Présent Et de l'Avenir (un mensonge!) Comme en un Léthé bienfaisant, Dans le Passé je me replonge...