‹ Histoire anecdotique des barrières de ParisChapitre 19 sur 61 · LA "BARRIÈRE DE LA ROQUETTE · texte numérisé non relu

LA "BARRIÈRE DE LA ROQUETTE

Une barrière siniftre entre toutes, & dont le dossier eft gros, quoiqu'elle n'ait été ouverte qu'en 1820, c'eft-à-dire une trentaine d'années après les autres.

Et cette physionomie, elle ne la devait pas seulement à son voisinage du cimetière du Pèrç-Lachaise, en face duquel elle se trouvait, mais aussi, mais surtout à son voisinage du Newgate parisien, la prison de la Roquette, oli depuis 1 85 1 se font les exécutions. Un cimetière eft une prison d'oti l'on ne songe pas à s'évader, — parce qu'on s'y trouve bien; une prison eft un cimetière oîi l'on eft enterré vivant, & où, par conséquent, on souffre de toutes les angoisses d'une lente agonie.

Le Père-Lachaise, d'ailleurs, quand on sait le regarder du bon côté, avec de bons yeux, n'a pas un aspeft trop rébarbatif. C'eft une série de blanches villas

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qui s'échelonnent en amphithéâtre^ du boulevard d'Aunay au sommet du Mont-Louis, au milieu d'une forêt toujours verte oîi s'ébattent des milliers d'oiseaux libertins & bavards. Quand le soleil saupoudre d'or le sable des allées & les frontons de ces coquets petits temples mortuaires, les promeneurs accourent par essaims s'assurer que les jardiniers du cimetière ont gagné l'argent qu'ils leur ont donné pour entretenir de larmes fraîches les fleurs plantées sur leurs chers parents & renouveler les couronnes d'immortelles qui sont chargées de témoigner de la vivacité & de la durée de leurs regrets. Ces jours-là, quand la foule se répand dans les rues de cette ville funèbre, — qui a son faubourg Saint-Germain & son faubourg An-toine, — ces jours-là, il serait impossible de croire que ces vivants sont chez les morts : ils se promènent dans ces Tuileries-là comme dans les autres, — avec plus de plaisir peut-être, en tous cas avec plus de curiosité. Songez donc! il y a des monuments pour tous les goûts, pour les gens sérieux & pour les gens badins, pour les amoureux & pour les Joseph Prudhomme, pour les bourgeois & pour les artiftes. C'eft là, en effet, que sont les poussières de La Fontaine & de Molière, de Talma & de mademoiselle Duchesnois^ de Dupuytren & de Larrey, de Ney & de Suchet, de Dulong & de madame Raspail, du général Foy & du général Boyer, de Manuel & de Benjamin Confiant^ de Monge & d'Arago, d'Hérold & de Boïeldieu, de Gérard dé Nerval & d'Alfred de Musset, etc., etc., —

La barrière de la Roquette \jZ

une populace d'hommes illuftres^ guerriers^ magiilrats^ poètes^ artiiles & savants! Ah ! la Mort eft une abominable faucheuse! Elle n'a pas le moindre respefl pour le génie, pour la beauté^ pour la jeunesse^ — pour tout ce qui^ précisément^ mériterait de durer longtemps, sinon toujours; elle abat, elle abat^ elle abat, corneille siniflre, les noix pleines aussi bien que les noix vides, les épis verts aussi bien que les épis pourris^ Balzac aussi bien que Poulmann, Lucien de Rubempré aussi bien que Lafouraille^ Élisa Mercœur aussi bien qu'Élise Sergent ! Toutes ces poussières — les unes nobles, les autres viles — pèsent aussi peu pour elle : elle les disperse avec la même indifférence aux quatre vents du ciel. Que lui importe que ne soit plus ce qui a commencé par ne pas être?... Et que lui font les milliards d'ossements des hommes qui ont vécu en regard des milliards d'ossements des hommes qui sont deftinés à vivre?...

Mais ce n'eft pas la mort qui eft à craindre, c'eft le mourir, — c'eft cette dernière minute dans laquelle tient un siècle quelquefois, le passé qui n'eft plus & l'avenir qui ne sera jamais. Minute pleine d'affres horribles, surtout pour le condamné qui, aux premières lueurs de l'aube — qui doivent lui paraître bien rouges, — franchit le seuil de la prison de la Roquette & les quatre ou cinq marches de l'échafaud^ un seuil aussi, celui de l'Éternité ! Il n'a pas le temps de diftinguer un seul visage parmi ces milliers de curieux venus là comme au spectacle, — un beau cin-

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quième afte, en effets cette guillotinade, — &cependant, durant ce court espace de temps/ il a pu repasser vingt ou trente années de sa vie, se revoir enfant , adolescent j homme, innocent d'abord, coupable ensuite & enfin criminel ! Quelle lie amère ces souvenirs d'enfance & de jeunesse ont amenée sur ses lèvres violacées par l'épouvante du châtiment suprême! Il voudrait crier, parler, prier, supplier, demander une éternité de repentir pour son crime d'une heure; mais la voix lui manque, sa langue se colle à son palais desséché, brûlé par la plus lâche des peurs humaines : il n'a plus de salive , — cette huile essentielle de la parole !

En face de la prison de la Roquette, désignée officiellement sous le nom de Dépôt des Condamnés, eft une autre prison, celle des Jeunes Détenus, — celleci antichambre de celle-là, le prologue en face de l'épilogue, l'exposition en regard du dénoûmerit, — la pépinière de la forêt-crime, dirait Viftor Hugo. Les hôtes de la Roquette sont au nombre de quatre cents environ; ceux de la maison de corredion des Jeunes Détenus, cinq cents. Cela promet. Ah! Misère! quand auras-tu donc fini ton œuvre démoralisatrice ?

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