LA "B ARRIÈRE 'DES %A TS
Son nom eft toute son hiftoire : il eft courte elle ne sera pas longue.
Quoi qu'en prétende le respe6lable J. de La Tynna, en son vivant membre de la Société académique des sciences, de la Société d'encouragement pour l'industrie nationale, & propriétaire-rédafleur de VAlmanach du Commerce^ on peut très-bien, & sans longue-vue, m découvrir la cause du nom de cette barrière, » qui eft celui de la rue qui y conduisait. 11 suffit pour cela de se rappeler l'état d'abandon dans lequel était, il y a soixante-dix ans, le quartier de la Roquette, — un véritable désert. Or les déserts qui avoisinent les villes ont pour habitants naturels les rats, qui y trouvent aisément à vivre & même à s'engraisser. Le révérend J. de La Tynna n'avait donc pas vu l'armée de rongeurs que contenait l'Éléphant de la Baftille, — cet
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autre cheval de Troie? Maintenant^ il peut se faire que je me trompe; il e(l même certain que je me suis trompé en affirmant ce que je viens d'affirmer avec tant de conviflion, — ce qui eft le plus vraisemblable ayant, en ce monde, l'habitude d'être le moins vrai. Et puis je me souviens à temps du premier nom de la rue aux Rats : c'était Rue Lair ou Rue de l'Air, Vous voyez d'ici la pente... Batignolles vient bien de Batifolium !
Avec tout cela, j'ai oublié de vous dire que la Barrière des Rats, ornée d'un bâtiment à deux périftyles de quatre colonnes chacun, était fermée depuis longtemps déjà lorsque arriva le 1" janvier 1860.
LA rB ARRIÈRE T>E FONTARABIE
A propos de celle-là aussi, le savant & naïf propriétaire-réda£leur de VAlmanach du Commerce — un livre énorme! — n'a pas craint d'avouer son ignorance. « Nous ne savons d'oU vient le mot Fonta^ rabiCy » dit-il à la page 221 de son Dictionnaire.
FontarabiCy monsieur, vient de Fons rapidus en latin & de Fuenterrabia en espagnol. Ceft une ville située sur la Bidassoa^ à l'embouchure de cette rivière, dans le golfe de Gascogne. Voilà déjà une source. Il y en a d'autres. Fontarabie a été assiégée à plusieurs re prises, notamment en i52i & en 1794. 1794 eft une date bien rapprochée de celle du baptême des barrières parisiennes; & cependant ce n'eft pas au siège du I" août 1794 que celle-ci dut son nom, puisque je le retrouve sur le plan de Roussel, gravé en 1 731. Ne vous rappeliez-vous donc plus, monsieur & cher con-
17S Les ^Hu mères de "Paris
frère, la conférence politique de l'Ile des Faisans? Ne saviez-vous donc pas qu'un petit village situé à Tcft de PariSj à droite du Mont-Louis, avait gardé le souvenir de cette conférence, comme plus tard le petit village d'AufterlitZj à gauche de la Salpêtrière, celui de la fameuse bataille que Napoléon faillit ne pas gagner ? Le village de Malakoff, dans la plaine de Vanves, n'a pas non plus d'autre origine. Ah! monsieur & cher confrère, votre Dictionnaire eft certainement précieux pour les paresseux qui aiment la besogne toute faite, mais il eft bien incomplet; & si vous étiez encore de ce monde, vous en conviendriez volontiers avec moi.
La barrière de Fontarabîe s'appelait aussi Barrière de Charonne, parce qu'elle conduisait au village de Charonne, dont l'église, une des plus anciennes de la banlieue, eft perchée sur la crête de la montagne ^ comme un phare pour les âmes en détresse.
C'eft de cet endroit que, lors des troubles de la Fronde, Paris étant partagé en deux camps, S. M. Louis XIV, roitelet abrité sous
L*écarlate linceul du pAle Mazarin,
contemplait lès progrès de l'insurredion au faubourg Saint-Antoine, oîi Turenne, qui commandait en son nom , eût écrasé l'armée des Frondeurs , commandée par le prince de Condé, si mademoiselle de Mont-
La barrière de Fontarabie 179
pensier n'eût fait tirer à temps le canon de la Bastille.
En cet endroit aussi, le 3o mars 1814^ les Parisiens soutinrent vaillamment Pattaque des Cosaques & leur firent même rebrousser deux ou trois fois chemin; mais là comme aux buttes Chaumont^ comme à la barrière de Clichy, comme à l'avenue de Vincennes^ le courage dut céder devant le nombre. Les Parisiens furent culbutés à leur tour jusque dans le Pére-Lachaise^ où ne craignirent pas de les poursuivre les Russes de la division du prince GortschakofT. Ceux qui furent tués là n'eurent pas loin à aller pour se faire enterrer.
Pour ce» héroïques vaincus Nul n*a fait d'oraison suprême, Nul n'a conté leurs jours vécus Obscurs tout comme leur mort même.
lis sont tombés, épis humains,
Sous la faux du grand Faucheur sombre^
Agitant encore leurs mains
Lorsque leurs yeux se couvraient d'ombre.
Braves gens ! Pauvres gens aussi !
Martyrs de leur patriotisme , Au lieu de leur dire merci, Je crois qu*on a dit chauvinisme!
i8o Las ^Barrières de 7aris
Les Cosaques de l'avenir Les vengeront de cette injure...
Eh bien ! ils peuvent revenir :
Je serai chauvin, je le jure!
LA "BARRIÈRE DE dMONTREUIL
' Les boulevards autrefois extérieurs qui, à partir de la barrière des Amandiers, ont une physionomie mélancolique, à cause du voisinage du Père-Lachaisc, redeviennent un peu plus gais à partir de la barrière de Montreuil. Les marchands d'immortelles, de croix toutes préparées oli il n'y a plus que votre nom à mettre, les marbriers, enfin les gens qui vivent de la mort & qui, par conséquent, n'ont jamais de mortesaison, ont disparu. On tourne le dos au cimetière en s'avançant vers le Trône.
Montreuil ! Il y a des noms de villages qui sonnent plus agréablement que d'autres, — probablement parce qu'ils ont des grelots que les autres n'ont pas : Fontenay-aux- Roses sent bon; Montmorency évoque le souvenir de mesdemoiselles Galley & Grafferiend; Montreuil vous fait venir l'eau ù la bouche, — à cause
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de ses savoureuses pèches... Et, à ce propos, n'avezvous pas remarqué combien il eft difficile de se procurer des cerises à Montmorency, des fraises à Fontenay, du chasselas à Fontainebleau, des pèches à Mon treuil? Toutes ces excellentes choses sont achetées d'avance, sur pied. Allez à la Halle, vous en aurez, & cela vous coûtera moins cher.
Fontenay-aux- Roses s'enrichit depuis une vingtaine d'années en cultivant des fraises. Montreuil s'enrichit depuis plus d'un siècle en cultivant des pêches, — « les plus belles qui soient sur le globe, » déclare Mercier, qui ajoute : « Or les pèches, en certain temps, valent six livres pièce. Quand un prince donne une fête un peu brillante, on en mange pour trois cents louis d'or. »
Le prix a baissé un peu depuis Mercier; cependant, à de certains moments, il s'élève très-haut. On m'a montré un pêchier à qui sept pèches ont rapporté un jour deux cents francs, dans les circonftances plai* santés que je vais dire. Les pèches sont rares, — plus que rares, rarissimes; on en trouve très-peu à Montreuil, & pas du tout à Paris : il fait un {Danier de dix des plus belles, sans tare aucune, & les porte à un marchand du Palais-Royal, qui en avait besoin.
— Des pèches superbes ! Combien me les vendezvous?
— Il y en a dix t à cinq francs pièce, cela fera cinquante francs.
** Cinquante francs! C'eft exorbitant!..;
La barrière deiMontreuU i83
— C'eft à prendre ou à laisser... Je ne suis pas embarrassé de leur placement : ce sont les seules qu'il y ait à Paris en ce moment...
— Si^ du moins ^ j'étais sûr qu'elles sont toutes bonnes...
— Qu'à cela ne tienne : goûtons-y !...
Le péchier prend une péche^ l'ouvre en deux^ en offre une moitié au marchand & garde l'autre pour lui.
— N'eft-ce pas qu'elles sont exquises?
— J'en conviens, celle-ci eft fort bonne....
— Toutes sont ainsi.
— Eh bien ! je vous les prends... Cela fait donc.^..
— Toujours cinquante francs.
— Mais il n'y en a plus que neuf!,..
— C'eft à prendre ou à laisser... Si vous ne vous décidez pas aujourd'hui pour cinquante francs^ je vous avertis que demain cela vous en coûtera cent...
— Ta ! ta î ta ! Dix poches, passe encore^ mais neuf? J'aime mieux vous les laisser pour compte...
— Vous avez tort .
Là-dessus le péchier s'en va tranquillement avec son panier de pèches^ &, quelques heures après, envoie un sien compère, ftylé par lui, au Palais-Royal, chez le marchand, qui était précisément en train de regretter les neuf pêches, parce qu'il s^était engagé à ctifournÎT une demi-douzaine au moins, le lendemain, à un banquier qui avait à déjeuner une capricieuse &Ue d'Eve. Le même dialogue s'engagea t
ï84 Les ^Barrières de ^aris
— Combien vos neuf pèches ?
— Cent francs.
— Cent francs ! Y songez-vous ? J'ai refusé ce matin un panier de dix qu'on m'ofiFrait pour cinquante francs...
— Elles n'étaient probablement pas aussi belles que les miennes.
— Les vôtres sont belles, sans doute, mais qui me garantit de leur excellence ?
— Qu'à cela ne tienne : goùtons-y !
Et prenant au hasard une pêche dans son panier^ le compère en présente la moitié au marchand & croque l'autre.
— Un vrai sucre, n'eft-ce pas?...
— Très-bonne, en effet... Allons, je me décide, quoique cela me paraisse bien exagéré comme prix. Nous disons donc que huit pèches font...
— Cent francs, je vous l'ai dit.
— Comment, cent francs! Neuf, à la bonne heure, & encore! Mais huit?...
— C'eft à prendre ou à laisser.
— Je vous les laisse !
— A votre aise. Seulement je vous préviens que demain elles vaudront deux cents francs.
— Ta 1 ta ! ta ! Deux cents francs ! comme vous y allez!
— Serviteur!
Et le compère du pêchier s'éloigne. Le lendemain matin, autre compère, avec les mêmes pêches dans un
La ^Barrière de £\fontreuil i8d
autre panier. Troisième édition du dialogue que vous connaissez.
— Combien vos huit pèches ?
— Deux cents francs.
— Deux cents francs ! Quelle plaisanterie ! On m'en a offert dix^ hier^ pour cinquante francs, & je les ai refusées!...
— Vous avez eu tort si elles valaient celles-ci, & j'en doute.
— Deux cents francs ! Et peut-être ne sont-elles que belles, vos pèches ?. . .
— Elles sont aussi savoureuses que magnifiques... D'ailleurs vous pouvez vous en assurer... Cela ne vous coûtera rien.
Une des huit pèches est prise au hasard dans le panier; une moitié efl offerte au marchand, l'autre moitié efl avalée par le compère du pèchier.
— Eh bien ?
— Excellente, en effet; & quoique vous en demandiez un prix extravagant, inouï, je me décide à vous acheter votre panier... Sept pêches font donc?...
— Deux cents francs.
— Jamais !
— Comme vous voudrez! Mais, si vous voulez m'en croire, vous n'hésiterez pas plus longtemps, dans votre intérêt : ce soir, vous ne les auriez pas pour quatre cents francs...
— Ah ! bourreau !
Et le marchand paya deux cents francs le même pa-
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nier qu'il avait refusé pour cinquante francs^ la veille^ quand il contenait dix pèches au lieu de sept. C'était dur, mais n'avait-il pas de quoi se venger sous la main ? Les filles d'Opéra, du temps de Mercier, mangeaient pour trois cents louis de pèches : les petites dames de notre temps peuvent bien en manger pour cinq cents francs. Les banquiers sont plus riches que les princes.