‹ Histoire anecdotique des barrières de ParisChapitre 21 sur 61 · LA •BARRIERE 1>U TRONE · texte numérisé non relu

LA •BARRIERE 1>U TRONE

Elle date de 1788, comme les autres barrîàres, mais elle a des souvenirs bien antérieurs ô cette époque; car c'était le chemin que prenait saint Louis pour aller à Vincennes, oit, d'après le naïf récit de Joînville, il rendait la {uflice, assis au pied d'un chêne, comme un honnête bourgeois qu'il était.

Plus tard, le 26 août i66oj un autre roi — qui ne ressemblait en rien à Louis IX & qui s'appelait Louis XIV — venait s'asseoir là, sur un trône élevë aux frais de la bonne ville de Paris, & ayant à ses côtés Marie-Thérésc d'Autriche, sa femme, pour recevoir l'hommage & le serment de fidélité de ses

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sujets. Cérémonie si mémorable^ — aux yeux des courtisans, — qu'on éprouva le besoin de la consacrer par l'éreftion d'un arc de triomphe à nul autre pareil, dont la première pierre fut posée le 6 août 1670, & qui ne fut jamais exécuté qu'en plâtre, comme l'Éléphant de la place de la Baftille. Les courtisans proposent, mais les événements disposent.

Pourquoi avait-on choisi cet emplacement plutôt qu'un autre? Parce que, de toutes les issues de la grande ville, la plupart si laides, c'était la plus convenable; à ce point que c'était par là que les ambassadeurs étrangers faisaient leur entrée solennelle, salués du peuple — ami des fêtes, malgré les impôts qu'elles lui coûtent — jusqu'au monaftère de Picpus, oU des appartements leur étaient préparés.

Les deux bâtiments carrés bâtis sur les dessins de Le Doux auraient pu avoir plus de grandeur & de pittoresque, précisément à cause de l'inoportance de cette barrière, vomitoire du faubourg le plus révolutionnaire de la capitale des révolutions. Ce sont des propylées vulgaires, dont la pauvreté n'eft pas suffisamment dissimulée par les deux colonnes au haut desquelles on a juché Philippe Augufte & saint Louis.

En 1793, la Royauté étant abolie, la barrière du Trône s'appela tout naturellement Barrière du Trône renversé, &, naturellement aussi, elle ne garda pas longtemps cette appellation anarchique, un trône nouveau — impérial cette fois — ayant été fabriqué

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avec les débris de rancien, retrouvés dans un coin du garde-meuble ; ce fut, officiellement du moins, la Barrière de Vincennes, que le peuple, esclave des traditions monarchiques, persifla à appeler la Bar^ rière du Trône.

La place circulaire oti viennent aboutir le boulevard Mazas & le boulevard du prince Eugène^ & que déshonorent deux petites maisons aux carreaux brouillés, — deux Amathonte soldatesques, — fut pendant quelque temps, sous la Terreur, la succursale de la place Louis XV ; pendant quelque temps la guillotine y fut en permanence. Sur cette place tombèrent des têtes illuftres, entre autres celle d'André Chénier, CQ frère aîné des poètes modernes^ de Roucher, l'auteur des Mois; de la comtesse de Meursin, du président de Bérulle, du duc de Saint-Aignan, de la duchesse de Montmorency, etc.

Idole terrible, la Liberté ! Son front baigne dans Péther le plus pur, mais ses pieds trempent dans un fleuve de sang, — celui de ses défenseurs comme celui de ses ennemis. Quand cessera-t-elle donc d'exiger ces sacrifices humains, cette reine du Dahomey?...

La Barrière du Trône eft riche en souvenirs sombres, en deçà & au delà d'elle.

Au delà, c'eft la Chaussée de Vincennes oli, le 3o mars 1814, deux cent seize élèves de l'École polytechnique, aidés d'artilleurs de la vieille garde, arré-

igo Les ^Barrières de VarU

tèrent un inftant les lanciers russes du général Ka* menew en les mitraillant. Il y en eut de tués^ un grand nombre de blessés; mais ils se défendirent hé* roïquement, comme de vaillants jeunes hommes qu'ils étaient^ & la Patrie doit leur en être reconnaissante. On ne saurait mourir d'une plus belle mort,

En deçàj c'eft la chaussée S ainU Antoine, comme on disait du temps du grand Condé^ ou, comme on dit aujourd'hui^ \t faubourg Antoine, lacuveémeutière toujours en fermentation, l'Etna révolutionnaire toujours crachant sa lave ardente. D'abord c'eft le pillage du manufa£lurier Réveillon, à tort accusé d'a« voir songé à réduire le salaire de ses ouvriers & dit que le pain était trop bon pour eux. Puis c'eft la prise de la Babille par ces faubouriens las du joug & à bout de misère. Puis c'eft l'assaut des Tuileries par eux, le général Santerre à leur tcte. Puis ce sont les journées des 23 avril, i®' & 3i m^ii 1793, celles de prairial an III, celles de juillet i83o, celles de février & juin 1848. L'hiftoire de ce faubourg eft rhiftpiredc Paris — écrite à coups de fusils.

Au no 239 eft la brasserie Caffin devant laquelle passent & repassent sans cesse beaucoup d'ouvriers de ce quartier populeux, sans se douter que cette Brassérie de rHortensia a été, sous la Révolution, la maison du général Santerre,

Qui n'eut de Mars que la bière,

& que dans cette maison venait fréquemment Phi*

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lippe-Égalité, duc d'Orléans, pour întriguailler. Un peu plus haut^ près de la barrière, au n* 2o3 je croîs, était, en 1812, la maison de santé dudofleur Belhomme, qui avait alors parmi ses pensionnaires un homme audacieux, le général Malet, compromis quatre ans auparavant dans une conspiration contre Napoléon & incarcéré à la suite de cette affaire. La pre* mière fois on avait voulu profiter de l'absence de l'empereur^ alors en Prusse; la seconde fois, Malet en voulut profiter encore, mais plus efficacement. « Napoléon eft à Moscou; les nouvelles arrivent avec la plus grande difficulté : si on annonçait brusquement sa mort, que deviendrait le gouvernement? » Voilà ce que s'était demandé Malet. L'hypothèse avait des séductions pour un esprit de la trempe du sien : il imagina de la réaliser en jouant sa tête & celle de quelques-uns de ses amis. Vous savez de combien peu il s'en fallût qu'il ne réussît. Il s'était évadé de la maison de santé du do6leur Belhomme dans la nuit du 23 au 24 oflobre 181 2 : le lendemain il était arrêté, &, le 29 du même mois, il était fusillé avec dix de ses complices dans la plaine de Grenelle. Quand il apprit & la conspiration & le châtiment des conspirateurs. Napoléon était aux environs de Mikalewska; « il eut, * dit M. de Ségur, des exclamations d'étonnement, d'humiliation & de colère. Quelques inftants après, il fit venir plusieurs officiers pour remarquer l'effet que produisait une si étrange nouvelle. Il vit une douleur inquiète, de la conflernation & la confiance dans la

Les barrières du 'Paris

fiabilité de son gouvernement tout ébranlée. Il put savoir qu'on s'abordait en gémissant & en répétant qu'ainsi la grande révolution de 1789, qu'on croyait terminée, ne Tétait pas. 9

LA 'BARRIÈRE rOE SAINT-MANDÉ

Ce n'était pas une barrière, — c'était une solitude. Encore aujourd'hui^ c'eft la porte d'une verte oasis^ V Avenue du Bel-Air, où se réfugient, dans la belle saison, les bourgeois & les bourgeoises riches de Paris, — que doit cependant effaroucher un peu^ maintenant^ ce diable de chemin de fer de Ceinture, qui coupe en deux l'Avenue & mêle de fâcheux sifflements de locomotives aux pépiements des moineaux francs cachés sous les ramures.

Mais, en dépit du chemin de fer^ il n'en refte pas moins là, de l'ancienne barrière, à la porte du bois de Saint-Mandé, une avenue égayée par une double bordure de maisonnettes d'une tranquillité & d'une poésie à vous donner envie d'être rentier pour pouvoir dépenser là le reftant de vos jours, — & même davantage.

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Dans l'une de ces maisonnettes^ la quatrième ou cinquième à droite, la plus simple mais non la moins pittoresque, a demeuré — & demeure peut-être encore — une des plus jeunes & des plus jolies pensionnaires du Théâtre-Français.

Du talent ? Ma foi, je l'ignore, Ne connaissant rien à cela.

Mais de la grâce, & puis encore Un esprit du diable. . . Voilà !

LA "BARRIÈRE rOE PICPUS

Elle était située à l'endroit où finit la rue de Plcpus & oQ commence la rue de la Croix-Rouge. De sa décoration, je n'en parle que pour mémoire, ne jugeant pas d'une grande utilité de vous décrire au long un bâtiment composé de quatre périftyles fans ftyle & d'une attique de mauvais goût.

Tout l'intérêt de cette barrière eft dans le souvenir qui se rattache aux deux couvents dont l'un a eu l'honneur d'être décrit par Viftor Hugo dans ses A/isérables. Le village de Picpus — ou de Pique-puce, comme récrivent quelques étymologiftes qui connaissent l'énigme de Boileau — n'était encore, en l'an 1600, qu'une réunion de deux ou trois maisonnettes, lorsque le Père Mussart, ou Massard, y vint fonder un couvent de Pénitents réformés du tiers ordre de Saint-François, que le peuple ne tarda pas à appeler

iqG Les barrières de Varis

les Picpus. Les libéralités de la veuve de René de Rochechbuart, comte de Mortemart, avaient commencé la fortune de ce monaftère : la proteftion royale & la dévotion publique firent le refte. On parlait beaucoup des Picpus, — non pas tant parce qu'ils avaient dans leur réfeiloire des tableaux de maîtres & dans leur église des flatues remarquables, dont un Ecce homo de Germain Pilon^ que parce que les ambassadeurs des puissances catholiques avaient l'habitude d'y recevoir l'hospitalité de la part des moines & les compliments de la part des princes&princessesdusangroyal. Cette maison conventuelle, dont l'entrée était au n* 37 de la rue de Picpus, fut supprimée en 1790, & ses hôtes, un inftant dispersés sous l'orage révolutionnaire, se rassemblèrent plus tard, en pleine Restauration, pour guider de nouveau les âmes, — ainsi qu'en témoigne ce passage de Paul-Louis, extrait de sa Pétition pour des villageois que Von empêche de danser : « Les jeunes prêtres, au séminaire^ sont élevés par un moine, un frère Picpus^ frère Isidore, c'eft son nom ; homme envoyé des hautes régions de la monarchie afin d'inftruire nos dofteurs, de former les inftituteurs qu'on deftine à nous réformer. Le moine fait les curés, les curés nous feront moines. Ainsi l'horreur de ces jeunes gens pour le plus simple amusement leur vient du trifte Picpus, qui lui-même tient d'ailleurs sa morale farouche. Voilà comme, en remontant dans les causes secondes, on arrive à Dieu, cause de tout. Dieu nous livre aux Picpus. Ta vo-

La ^BaiTîère de 'Picpus 197

lonté, Seigneur, soit faîte en toutes choses; mais qui l'eût dit à Aufterlitz?... »

Un peu plus bas, dans la même rue, aux n**« 17 & 19, étaient les Chanoinesses de Saint- Augustin^ qu'on appelait aussi Religieuses de Notre-DaMe-de-Victoire-de-Lépante, parce qu'elles avaient ajouté à leur inditut l'obligation particulière de célébrer, le 7 octobre de chaque année, la viftoire remportée en 1572 sur les Turcs par don Juan d'Autriche; des chanoinesses charmantes sous leur coftume de serge blanche, leur Voile noir & leur rochet de toile fine, — telles enfin que pouvait les souhaiter le galant archevêque de Paris, Jean-François de Gondi, qui les avait établies là avec le concours du sieur Tubeuf, surintendant des finances. C'eft dans leur cimetière qu'on enterrait les condamnés exécutés sous la Terreur à la barrière du Trône. A cause de cela, sans doute, beaucoup de grandes familles, les Noailles, les Lévis, les Montmorency, ont choisi cette sépulture — qui les isole de la populace des morts qui encombre le Père Lachaise. Là aussi repose dans la paix éternelle^ auprès de sa femme, fille du duc d'Ayen, le général marquis de La Fayette, — ce Lamartine de nos deux premières révolutions, comme Lamartineaété le La Fayette de la troisième. Et Ton peut dire que non-seulement le compagnon de Washington eft enterré en terre chrétienne, mais encore — ce qui vaut mieux — en terre libre, puisque c*eft de la terre envoyée tout exprès d'Amérique.

19^ Les 'Barrières de Tai is

D*autres établissements religieux avoisinënt la barrière de Picpus : la Congrégation des Sœurs du Sacré-Cœur de Jésus & de Marie, Thospice d*Enghien, etc.

J*ai parlé tout à Theure d'André Chénier : la Laure de Noves de son frère Marie-Joseph, Eugénie de la Bouchardie^ comtesse d*Esparda^ a habité la maison en face de laquelle était le couvent des Pénitents de Saint'François,

Plus haut, en remontant vers la barrière^ exiftait encore, il y a quelques années^ un pavillon en rocaille, illuftré de portraits de moines, oU sont venus tour à tour demeurer Boïeldieu, Millevoye& Théaulon. J ai peur que le chemin de fer de Vincennes n'ait renversé cet ermitage^ qui ne servait plus à rien du refte — qu'à consacrer le souvenir de deux hommes célèbres, au moins, sur trois. Rien n'eft sacré pour la vapeur! dirait Emile de La BédoUière !

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