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LA "BARRIÈRE DE LA GARE

l^ous venons de traverser la Seine, qui eft là dans sa plus grande largeur & ressemble à un fleuve un peu plus sérieusement que partout ailleurs, en aval ou en amont. Cela nous a fourni l'occasion de jeter en passant quelques pièces de monnaie € dans les flots, » suivant l'antique usage, afin de nous rendre les Dieux & les Divinités favorables. De la rive droite nous voilà sur la rive gauche^ un peu moins riche en barrières.

La barrière de la Gare^ qui vient la première de ce côté de la Seine^ était située^ avant iSiS^ à Texlrémité du quai d'Aufterlite, sur un emplacement voisin du pont de ce nom; mais, à cette époque^ le petit village d'Aufterlit£ ayant été enfermé dans Paris^ elle fut re-> culée, &, plus tard, décorée de deux pavillons dans le goût de ceux de Le Doux, — c'eft-àndire fort laidsi

2i6 Les barrières de Varis

Elle tenait son nom de son voisinage d*une gare destinée à mettre les bateaux à Tabri des glaces, laquelle n'a jamais été terminée.

Le seul souvenir qui se rattache à cette barrière eft celui du Port-à-r Anglais, un amas de guinguettes qui trempaient leurs pieds dans Teau de la Seine^ — & peut-être aussi leurs tonneaux. C'eft là, raconte M. Fournier en son Histoire des Hôtelleries, qu*au sortir des bains du quai Sai nt- Bernard , tritons & naïades se donnaient rendez-vous. Plus d'une soubrette qui, au sortir de Teau, s était trompée d ajustements, y venait lefte & pimpante sous les atours de sa maîtresse^ & nul marquis n'était assez mal avisé pour se plaindre de la métamorphose; plus d*une grande dame, à qui le même accident faisait troquer la robe traînante pour le court jupon, s'y fourvoyait de même parmi les grands laquais & ne s*en plaignait pas davantage. C'était dans les moeurs du temps.

« De la maîtresse à la soubrette Et de l'hôtel à la guinguette, On passe du grand au petit :

Changement pique Tappétit. »

Les deux sœurs Loyson, les deux nymphes souveraines du quai Saint-Bernard, venaient chaque soir d été au Port-à-l'Anglais. C'eft là que Regnard les connut. Libertin magnifique, débauché spirituel, « cynique mitigé, 9 comme il s'appelle lui-même, quelles splendides orgies le poëte grand seigneur des Folies

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amoureuses devait y ordonner. C était comme à Grillon, où il aimait tant à faire fête à ces aimables libertines : même gaieté, mêmes vins, mêmes convives. Notre poète d'abord, Tarchitriclin présidant au repas, ajuftant chaque ragoût, veillant à tous les vins, &, par sa bonne mine, prévenant d avance en faveur des mets friands qu'il annonçait; car lui aussi, fier de son teint fleuri, la meilleure enseigne des bons repas, il pouvait dire comme l'homme de bonne chère de sa comédie des Souhaits :

n Cet embonpoint des plus brillants, Qui fidèlement m'accompagne, Eft pétri de mets succulents Et feroyé de vin de Champagne. »

Ensuite prenaient Davaux, le plus cher des amis du poète; Duclié, qui, pour composer des tragédies sacrées, ne s'enivrait que mieux; Dufresny, le second poétique de Regnard, &, comme Henri IV, dont il se croyait le descendant, ayant le triple talent d'aimer, de boire & de rimer, — sinon de combattre. Enfin, au milieu de ce groupe de convives joyeux paraissaient les deux sœurs Loyson, les reines de Torgie, la Doguine & Tontine^ — pour les appeler par leurs noms de guerre & de débauche. Tout s'animait avec elles : leur gaieté donnait l'élan à la gaieté des autres; leur voix donnait le ton aux refrains bachiques & dominait le chorus des chants les plus grivois; leur verre, toujours le premier plein , était toujours le premier

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vide. Les joyeuses filles ! elles avaient pour chacun un toaft & un amour, elles buvaient & elles aimaient à la ronde. La Dogui ne surtout^ cette blonde passionnée que Regnard aimait tant^ & qu'il célébrait de si bon cœur en ses jours d'ivresse :

« Quelle eft aimable, Quand Bacchus la tient sous ses lois ! Mais bien qu'elle triomrhe à table, L'amour ne perd rien de ses droits.

Q.uelle eft aimable !

Tous à la ronde Vidons ce verre que Voilà, C*eft à cette charmante blonde.

Peut-être elle nous aimera

Tous à la ronde! »

Folles filles & joyeux compères, poètes & courtisanes ont disparu depuis longtemps^ avec d'autres gens & d'autres choses plus dignes qu'eux de mémoire & de respedl : on ne se souvient pas plus aujourd'hui de Tontine & de la Doguine que de Macette la Blonde & de Maschecroue la Rousse; de Regnard quelquefois, — à la Comédie-Française. Quant au Port-àl'Anglais, les anciens du quartier en ont entendu parler avec éloge autrefois...

Un autre souvenir — plus récent — se rattache encore à la barrière de la Gare : c'ett celui de la maison d'arrêt de la garde nationale, située à quelque distance de là, entre le quai d'Aufterlitz & le chemin de fer d'Orléans, & qu'on eft en train de démolir.

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Cette prison aura été un des châteaux des rois de Bohême contemporains; presque tous y sont venus — malgré eux — demander une hospitalité de vingtquatre ou de quarante-huit heures : Alfred de Musset, Théophile Gautier, Gavarni, A. de Ghatillon, Lorentz, Bertall, Decamps, Devéria, Frédéric Bérat, Théodore Pelloquet, Commerson, — & cinquante autres littérateurs, peintres ou musiciens. Je l'ai décrite ailleurs^ & ne me sens nulle envie de la décrire de nouveau.

LA "BARRIÈRE DES T>EUX-éMOULINS

A l'origine, elle se trouvait sur le boulevard de PHôpital^ en face de la rue du Marché-aux-Chevaux, à côté d'une Poudrière qui a joué un certain rôle dans la Révolution de i83o. Elle devait son nom aux deux moulins de la Salpétrière, ses voisins immédiats , & ils étaient rasés depuis longtemps qu'on en parlait encore^ à cause de la galette qu'on allait y manger.

Cette place, qu'elle occupa jusqu'à la Reftauration^ était à peu près celle qu'elle avait occupée avant 1784, ainsi que le conftate le plan de J.-B. Nolin, de 1699. Il y a même eu pendant de longues années un poile ^ de soldats à l'endroit même oti se trouvait jadis la Hutte des Gardes, Plus tard, lorsque le village de guinguettes, appelé Village d'Austerlit:(y fut enclavé dans Paris, c'eft-â-dire vers 18 18, le mur d'enceinte, qui était alors sur le boulevard de THôpital^ fut re-

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porté beaucoup plus loin, jusqu'au delà des rues Bruant & Bellièvre, &, tout naturellement, la barrière des Deux-Moulins & sa voisine, la Barrière d'Ivrjr, durent se reculer d'autant.

A proprement parler, & quoique les Diftionnaires & les Plans de Paris conftatent l'exiftence indépendante de ces deux barrières, elles n'en formaient qu'une seule & unique, si mes souvenirs de Jeunesse me servent bien. Ce que les plans appellent la Barrière d*Ivry, c'eft ce que le peuple du faubourg Marceau a toujours appelé la Barrière des Deux -Moulins. Pour ma part, je n'en ai jamais connu d'autre, au plus loin que je me reporte dans le passé : c'eft bien celle qui se trouvait à l'extrémité de trois rues, la rue d'Aufterlitz, la rue du Chemin des Étroites-Ruelles & la rue de T Hôpital, — ces deux dernières transformées depuis : l'une en rue de Campo-Formio^ l'autre en rue Pinel.

Barrière des Deux*Moulins ou Barrière d'Ivry, elle avait une physionomie bien tranchée, — à faire croire qu'elle n appartenait en aucune façon au Paris qui lavait accaparée, par un caprice de millionnaire qui ferait coUe^ion de.liârds, par une fantaisie de coquette qui s'enguirlanderait de haillons. C'était le joui' & la nuit, la soie & la bure, les bottines vernies & les sabots, Teau de lavande & leau du ruisseau. Les Deux^Moulins étaient > — & dont encore un peu, parce qu'on ne décrète pas Tabolition de la Misère aussi facilement que 1 abolition de la Contrainte par

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corps, — les Deux-Moulins sont un pays d'où l'on vient, mais où Ion ne va pas, & les habitants de ce pays-là ne s occupent pas plus des autres pays, c*eft- àdire des autres quartiers, qu'ils ne s'occupent des Sa* molèdes ou des Patagons. Ils ont leurs mœurs à part, leur besogne à part, leurs peines à part, — à part aussi leurs plaisirs. Dans cet ancien village d'Aus* terlitz, & au delà de la barrière des Deux-Moulins, sont des rues bordées de maisons basses, bâties comme pour l'amour de Dieu, avec un peu de plâtre & beaucoup de boue; cela ressemble plus à des rabouillères, à des huttes de Lapons, qu'à des habitations de civilisés : maisons de petites gens, en effet, que ces maisons-là! Maisons dignes des rues, rues dignes des maisons, & habitants dignes des maisons & des rues. On se sent dans le voisinage de la Salpétrière, — une maison de folles qui a commencé par être une maison de gueux.

Je vous recommande la Cité Doré, ou Villa des Chiffonniers ^ à laquelle mon bien cher & bien regretté Privât d'Anglemont a consacré une quinzaine de pages de son Paris- Anecdote. C'eft très- pittoresque, — & encore plus affligeant.

LA "BARRIÈRE rOE FONTAINEBLEAU

Elle s'eft appelée aussi Barrière d'Italie ^ parce que c'était le chemin que prenaient autrefois les chaises de pofte qui emportaient les touriftes & les amoureux vers le pays regretté de Mignon^ — le pays où fleurit l'oranger. Elle s'eft appelée aussi Barrière Mouffetard, parce qu'elle servait de limite à cette rue fangeuse & populacière à propos de laquelle les étymologiftes ont flotté longtemps comme de simples bouchons de liège sur l'Océan de l'incertitude : était-ce, en effet, mons cetarius ou mons cetardus? Grave queftion! perplexité gordienne que je ne me charge pas de trancher.

Cette barrière de Fontainebleau — ainsi nommée parce qu'elle conduisait au pays où mûrit le chasselas & où excursionnent les paysagiftes — s'eft appelée enfin Barrière des Gobelins^ à cause de son voisinage

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de la célèbre manufaélure de tapisseries fondée par Louis XIV, c'eft-à-dire par Colbert^ dans Phôtel du président Leleu, situé au milieu d'aulnaies & de bois baignés par la petite rivière de Bièvre.

Le quartier Saint-Marcel, qu'il faut traverser pour arriver à cet établissement sans rival, eft un des plus laids & des plus triftes de Paris, — probablement parce qu'il eft le plus pauvre. On^ne l'appelle pas pour rien le faubourg souffrant. Mais' quand on a franchi cette zone puante qui commence à la tue Qescartes, & qu'on eft arrivé au sommet de la rue Moufietard, c'eftà-dire au rond-point de la barrière de Fontainebleau, on eft amplement dédommagé des émanations subies tout le long de la route, âc^ si l'on n'eft point ingrat, on se remercie du speclacle qu'on s'offre alors sans qu'il en coûte rien. En se plaçant au point d'inter* seclion du boulevard de l'Hôpital & du boulevard des Gobeliils, derrière le grand café qui se trouve élevé jufte sur l'ancienne Butteaux^Cailles — où, le 3 juil* let ]8[5, le matin même de la dernière capitulation de Paris, étaient deux obusiers & seize pièces de ca'non, -^ on a devant soi la montogné Samte-Geneviève^ dont les principaux monuments se découpent majeftueusement sur le ciel : le dôme du VaMe*Grâce, le clodher de Saint-Etienne-du-Mont, la tour du collège Henri IV, le dôme du Panthéon, le clocher de Saint-Jacques du-Haul-Pas] puis, au-dessous, descendant comme les gradins d'un amphithéâtre vers le fond du vallon où serpente la Bièvre, d'innombrables

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rangées de toitures pittoresques, de séchoirs de mégissiers, de greniers de tanneurs, &, plus bas encore, des étcndages de blanchisseuses, qui sont du meilleur effet — à cette diftance.

L endroit cft plaisant â Pœil, & je comprends qu'il ait été choisi autrefois comme séjour par de grands seigneurs & par de grandes dames. On le croirait difficilement aujourd'hui, à cause des émanations hidoreuses qui s'échappent de ces Marais- Pontihs de rinduftrie parisienne; cependant les chroniques l'affirment. On a même découvert en iSiB^ dans le sable des bords de la Bièvre, derrière les Gobelins, cette inscription sur cuivre, portant la date de 1527 :

« DANS CE POURPRIS LE GRAND FRANÇOYS PREMIER TREVVE TOVSfOVRS JOVISiANCE NO V ELLE QV'lL EST HLVRKVX CE LIEV SOVEP RECÈLE FLEVB DE BEaVTÉ DL\NE DE POICTIERB. »

Ah! cher Clos-Payen! poétique Champ-de-l'Alouette! je vous donne ici le salut suprême, car jai peur de ne plus vous retrouver, au train dont vont les « embellissements » de Paris. Quand je repasserai au printemps prochain pour entendre le sifRemcnt ironique des merles qui se cachent dans vos haies, & les chansons égrillardes des lavandières qui se cachent derrière vos saules, — Galathées en sabots, — les chants auront cessé...

C eil par la barrière d'Italie que^ le soir du 20 mars

iiS Les ^Barrières de ^atis

i8i5, Napoléon rentrait dans Paris, au moment oQ Louis XVIII en sortait par la barrière de Clichy. Le 26 février, il avait quitté l'île d'Elbe avec quatre cents hommes de sa garde. Le i®"" mars, il entrait dans le golfe Juan & se rendait à Cannes^ puis à Grasse. Le 3, il couchait à Barème. Le 4, il dînait à Digne. Le 5, il couchait à Gap; le 6 à Gorp, le 7 à Grenoble, le 8 à Bourgoin. De Grenoble à Lyon, marche triomphale. Le 10, à neuf heures du soir, il traversait la Guillotière presque seul, mais environné d'une population immense. Il repartait le 11, arrivait le i3 à Villefranche, franchissait au pas de course Màcon, Tournus, Chàlons. Le i5, il couchait à Autun, le 16 à Avallon, le 17 à Auxerre, le 18 à Fossard, & le 20 mars, à quatre heures du matin^ il arrivait à Fontainebleau. Ainsi, — pour parler comme le Moniteur, qui avait une injure pour tous les vaincus & un éloge pour tous les vainqueurs, quels qu'ils fussent, — ainsi s'était terminée, sans répandre une goutte de sang, sans trouver aucun obftacle , cette légitime entreprise qui rétablissait la Nation dans ses droits, dans sa gloire, & effaçait la souillure que la trahison & la présence de l'étranger avaient répandue sur la capitale 1 Ainsi s'était vérifié ce passage de l'Adresse de l'Empereur aux soldats « que l'aigle , avec les couleurs nationales, volerait de clocher en clocher jusqu'aux tours .Notre-Dame. » En dix-huit jours le brave bataillon de la garde avait franchi l'espace compris entre le golfe Juan & Paris, — espace qu'en temps ordi-

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naire on mettait quarante-cinq jours à parcourir! C était, en effet, merveilleux.

Un souvenir moins triomphal qui se rattache à la barrière de Fontainebleau, c*eft le meurtre du général Bréa & Texécution de ses meurtriers, — le dernier épisode des lugubres journées de juin 1848.

Le 25 juin, alors que l'insurreftion était étouffée dans les autres quartiers de Paris^ 2^5 00 insurgés tenaient bon encore à cette barrière^ oti s'élevaient de menaçantes barricades. Le général Bréa de Ludre^ qui la veille avait pris le commandement exercé par le général Damesme, mortellement blessé au Panthéon^ vint les reconnaître à la tête de deux bataillons d'infanterie de ligne^ de deux pièces d'artillerie & de détachements de gardes mobiles. Avant d'en venir aux mainsj il voulut faire une tentative pacifique & s'avança pour parlementer vers la principale barricade^ qu'il franchit^ suivi du capitaine Mangin^ son aide de camp , de M. Desmaretz, chef de bataillon au^24' de ligne, & de M. Gobert, chef de bataillon de la 12* légion de la garde nationale. Une demi-heure après^ son aide de camp & lui étaient fusillés par les insurgés, exaspérés par une injufte soif de représailles. Quant à MM. Desmaretz & Gobert^ ils étaient parvenus à s'échapper.

Six mois après, le i5 janvier 1849, vingt-quatre des insurgés de la barrière Fontainebleau étaient traduits devant le conseil de guerre de Paris, présidé par le colonel Cornemuse, pour rendre compte de Tassas-

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sinat du général Bréa & du capitaine Mangin. Le 7 février, trois d'entre eux étaient acquittés & cinq condamnés à mort : Chopart, commis libraire; Vappereaux jeune, garçon marchand de chevaux; Noury^ garnisseur de couvertures ; Lahr^ maçon, & Daix^ dit le Bon Pauvre, adminiftré de Bicêtre» Ces deux derniers seuls furent exécutés, le 17 mars, au ronJ-point intérieur de la barrière^ devant l'arbre de la liberté planté là en février 1848.

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