‹ Histoire anecdotique des barrières de ParisChapitre 25 sur 61 · LA "BARRIÈRE "DE LA RAPEE · texte numérisé non relu

LA "BARRIÈRE "DE LA RAPEE

Située à l'extrémité du quai du même nom — que, par parenthèse, elle devait à un sieur de la Râpée, commissaire général des guerres sous Louis XV, — Si presque en face du pont de Bercy, elle n'était décorée que d'un petit bâtiment, dû à l'architefte Le Doux, & de deux petits pavillons d'oflroi, dus à la sollicitude de M. de Rambuteau.

Cela, on le comprend, n'aurait pas suffi à lui pro* curer quelque famosité auprès des Parisiens qui, du refte, ne sont pas grands amateurs d'architeflure. Ce qui a fait de la Râpée un lieu digne de mémoire, c'eft son port, fréquenté en toute saison & renommé pour les fritures & les matelotes] — qu'on n'y mange pas, — prétend Edmond Texier, qui n'a pas vu partir la flottille des canotiers pour le tour de Marne & qui n'a pas con-

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suite les habitués des Marronniers, du Grand Balcon & du Rocher de Gancale.

En tous cas^ matelotes & fritures n'ont pas toujours été un mythe à la Râpée, & les cabarets y ont joui jadis d'une réputation que n'a pas assez conftatée Tingénieux auteur du Tableau de Paris publié par Paulin, — témoin Taventure suivante, que je trouve dans un livre de M. Fortia de Piles, & dont je m'empare à la façon de Molière :

« M. de la Vauguyon, étant ambassadeur en Hollande & résidant à la Haye, eut envie d*al)er avec une compagnie manger un ragoût de poisson appelé tyater-fisch, dans un endroit sur le bord de la mer nommé Scheweningen, oti on l'apprête à merveille de cette manière.

a Le jour pris, il fit arrêter le local & commanda du Ufater-Jisch pour toute sa société ] il y envoya ses gens & sa cuisine pour y préparer le refte du dîner; de sorte que le maître de l'auberge n'eut à fournir que le logement & le poisson accommodé. Il s'y rendit avec sa compagnie, &^ après le repas, au moment du retour, le maître d'hôtel, ayant demandé le compte de sa dépense, fut très-étonné de se voir présenter un mémoire de i ,5oo florins (un peu plus de 3 ,000 francs). Il le montra à l'ambassadeur qui se récria, comme on le pense bien, sur cette prétention exorbitante.

« L'hôte fut mandé devant lui^ & ne voulut rien diminuer. L'ambassadeur fit appeler le bailli du lieu^ qui commença par lui demander s'il avait fait prix à

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l'avance avec les gens de l'auberge. M. de la Vauguyon lui répondit que non. Alors le magiftrat^ s'adressant à l'hôte, lui représenta doucement qu'il avait tort de former une prétention aussi élevée. Celui-ci lui dit qu'il avait le droit de taxer son indudrie comm« il l'entendait, que c'était la loi^ & qu'il la fixait en cette occasion à i,5oo florins. Le bailli dit à l'ambassadeur que la loi était formelle, & qu'ainsi il ne pou* vait rien y faire.

K M. de la Vauguyon s'adressa vainement au gouvernement hollandais^ qui lui fit la même réponse^ & il fut contraint de payer. Il inftruisit le gouverne* ment français de ce qui lui était arrivéy & cet avis ne fut pas perdu.

c Quelque temps après^ M. de Berkenroode^ ambassadeur de Hollande à Paris, voulut aller en compagnie mander une matelote à la Rajpée. 11 en fit corn* mander une des plus copieuses^ ainsi que le logement^ sans faire de prix^ & ses cuisiniers allèrent y pré* parer le repas. Quand vint le moment de donnerj comme on dit^ la carte^ M. de Berkenroode fut bien étonné de voir un compte de 3, 000 francs. Il jeta les haut cris, fit appeler l'hôte; celui-ci, bien endoctriné, répondit qu'il taxait ainsi son induftrie, qu'il en avait le droit , & que Son Excellence avait tort de se plaindre.

c L'ambassadeur hollandais fut près de s'emporter, mais il s'arrêta tout à coup. Après un moment de reflexion, il dit en souriant à son maître d'hôtel : « J*en-

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« tends^ j'entends; il faut que je pay^e le ^ater-fisch « de M. le duc de la Vauguyon. » Et il fit comptera l'hôte les i^oooécus, »

l^a morale de cette anecdote eft : i® que les ambassadeurs entretiennent leur gouvernement de choses qui n*ont pas le moindre intérêt pour lui; a^ que les gouvernements s'intéressent à des choses qui ne devraient intéresser que leurs ambassadeurs; 3*^ que M. le duc de la Vauguyon & M. de Berkenroode n'étaient pas de ces parfaits gentilshommes qui se laissent voler sans daigner crier au voleur; 4* enfin, que la Râpée jouissait autrefois d'une excellente réputa* tion culinaire.

J'ajouterai^ pour ne pas allonger outre mesure la monographie de cette barrière, que, depuis 17879 I^s mariniers de la Râpée donnaient chaque année> pendant Tété^ aux Parisiens enthousiasmés par ce spec'* tacle^ des joutes qui se terminaient toujours par un feu d'artifice.

L'endroit était prédefiiné : aux joutes ont succédé les régates.

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