‹ Histoire anecdotique des barrières de ParisChapitre 30 sur 61 · LA 'BARRIÈRE SAINT-JACQUES · texte numérisé non relu

LA 'BARRIÈRE SAINT-JACQUES

Avant l'arrêté préfefloral du 20 janvier i832, approuvé par décision minidcrielle du 23 du même mois, qui ordonnait qu'ù l'avenir l'exécution des condamnés à mort aurait lieu sur la place demi-circulaire ménagée en avant de cette barrière, on l'appelait la Barrière d'Arcuetl, & son nom n'évoquait aucun souvenir lugubre.

Cependant un chercheur d'étymologies & de rapprochements eût trouvé le mot d'Arcueil bien fatidique. On le fait veQÎrd'urcu/i, arches d'aqueduc, — & l'aqueduc d'Arcueil^ à deux kilomètres de Id, exiftait

24^ Les barrières de 'Paris

déjà, en effet, du temps des Romains, du moins on peut voir encore deux arches bâties vers le quatrième siècle pour conduire les eaux de Rungis au palais des Thermes de Julien PApoftat; mais Feftus Pompeius emploie aussi arcula dans le sens à^oiseau de sinistre présage. Lorsque Ronsard allait, en galante compagnie, rendre visite à son ami Jodelle, qui possédait à Arcueil un petit vide-bouteilles, — un diversoriolum comme celui d'Horace à Cumes, ou de Catulle sur les bords du lac de Garde, — il ne se doutait guère qu'un jour, à un endroit du chemin qu'il avait rhabitude.de prendre, & 011 il s'arrêtait même quelquefois, des têtes humaines rouleraient sanglantes. N'était-ce pas assez d'une place déshonorée, la vieille place de Grève?

Je ne passe jamais là sans un tressaillement de cœur. Ce/i'cfl: rien, sans doute, qu'une place sans monument indicateur, sans inscription & sans poteau. Il y a là des pavés comme sur toutes les places, &, tout autour, de magnifiques ormes comme autour de n'importe quel rond-point. Rien n'y crie, rien ne s y lamente, rien n'y protefte. Seulement les vieux arbres inclinent de temps en temps leurs vieilles branches grises de poussière d'un air presque mélancolique, — comme pourraient le fiiire des vieillards avec leurs têtes chenues! Seulement il n'y a pas ou presque pas demai* sons autour de ce Golgotha des misérables larrons & des assassins vulgaires! Seulement, pour l'œil & pour l'esprit du léveur qui interroge tout — depuis lu couleur des pavés jusqu'au frémissement des arbres, —

La barrière Saint^Jacques 247

c^ed là un lieu maudit^ un lieu ainidre, un lieu de mort!

Oui, l'herbe pousse là comme sur un honnête sen* tier ! Oui^ les oiseaux chantent & sautent sur les ra* mures de ces vieux arbres qui ont assifté pendant vingt ans au dénoûment brutal de tant de drames judiciaires ! Oui, — parce que la Nature eft d'une superbe indifférence pour les douleurs humaines, — parce qu'elle n*a de soucis que pour chacune des graines qu'elle fait germer & se développer, — parce qu'elle n'a d'entrailles que pour ses œuvres immortelles ! La créature périssable ne l'émeut pas. L'homme n'eil que l'accessoire de sa création grandiose : il peut mourir sans qu'elle voile sa face augufte & sereine devant son agonie^ sans qu'elle interrompe un seul indant sa mission souveraine. Ah ! cirons ! parce que vous faites des livres^ parce que vous bâtissez des cathédrales, vous croyez valoir mieux qu'un brin d*herbe? Regardez de votre dernier regard^ de votre regard de moribond : les prés sont plus vertSj le ciel plus bleu^ le soleil plus lumineux^ les fleurs plus parfumées! Écoutez : jamais les oiseaux n'ont gazouillé de plus joyeuses chansons !

On cite souvent les illuftrations criminelles — & quelquefois innocentes — de la place de Grève, celte héritière de Montfaucon, & la lifte en eft longue. Marguerite Porette, une hérétique, ouvre la marche en i3io. Après elle défilent des noms d'hommes & de femmes, de magiftrats & it guerriers, de philosophes

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& de poëtes^ de fanatiques & de rêveurs. Les Desrues & les Brinvilliers y abondent^ — & aussi les Ravaillac & les Damiens, — & aussi les Etienne Dolet & les Claude Petit! Sans parler des Sergents de la Rochelle...

Les illuftrations de la place de la Barrière Saint- Jacques — cette Abbaye de Monte^à-Regret du règne de Louis- Philippe — ne sont que de deux catégories : des coquins & des fous^ des meurtriers & des conspirateurs, — des Lacenaire & des Alibaud, des Poulmann & des Fieschi.

En traversant cette barrière & en songeant à sa des* tination, je n'ai jamais pu m'empécher de songer à cette boutade funèbre de Danton : « Il y a des verbes qui ne peuvent se conjuguer dans tous leurs modes .. On dit bien : Je serai guillotiné, mais on ne dit pas ; J'ai été guillotiné, » Ah ! si l'on pouvait dire cela, au moins on saurait à quoi s'en tenir sur bien des choses, — & spécialement sur la prétendue « douleur b du supplice imaginé par le doEleur Guillotin, à la grande joie des philanthropes, qui affirment que c cela ne fait pas souffrir. » On voit bien qu'ils n'ont pas essayé.

LA 'BARRIERE If ENFER

L'eau-forte d'Emile Thérond me dispense d'une description monumentaire, — pour laquelle d'ailleurs )e ne me sentirais aucun goût.

D'ailleurs aussi, les deux pavillons de Le Doux sont encore à leur place, où l'on peut aller les admirer. Ce sera une excellente occasion, soit de prendre le chemin de fer de Sceaux & d'aller cueillir les premiers muguets dans le bois d'Aunay, soit de visiter les Catacombes, dont l'entrée se trouve précisément dans la cour du pavillon de droite.

Pourquoi Barrière d'Enfer? Parce que située à

a5o Les barrières de Varis

Textrémité de la rue d'Enfer, — une rue qui a donné bien du fil à retordre aux étymologiftes & aux historiens. C'était au quinzième siècle — disent les frères Lazare — « un chemin nommé de Vanves & (ïlssjr, parce qu'il conduisait à ces deux villages; plus tard on ie désigna sous la dénomination de Vauvert, parce qu'il se dirigeait vers le château sur l'emplacement duquel les Chartreux bâtirent leur couvent; plus tard on l'appela Rue d'Enfer, parce qu'elle devint un lieu de débauche & de voleries, un enfer pour les pauvres bourgeois qui se hasardaient le soir dans ce quartier perdu. » Les frères Lazare ignorent sans doute que la rue d'Enfer, avant de s'appeler Chemin de Vanves, ou d'Issy, ou de Vauvert, s'eft appelée Via inféra^ — parce que voie inférieure. Infera, & non pas inferna. Les « pauvres bourgeois » avaient autant de dangers à courir à n'importe quelle autre extrémité de Paris qu'à celle-là, surtout la nuit.

Quoi qu'il en soit de son érymologie, c'eft une des plus belles entrées de Paris, il faut le reconnaître^ — pavillons de Le Doux à part. Elle ne nous fait pas honte, au moins, comme la plupart des autres barrières. La route d'Orléans, qui continue la rue d'Enfer, eft d'une largeur convenable, & les maisons qui la bordent jusqu'aux fortifications ne la déshonorent pas. Bien qu'elle soit tfts-passante, elle n'a pas le fourmillement vertigineux de certaines autres routes voisines de Paris; le bruit qui s'y tait, aux jours fériés, n'eft pas aussi insupportable qu'ailleurs; la poussière qui y tourbil-

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lonne Pété, sous les pas des nombreux troupeaux de

bœufs du marché de Sceaux, y efl moins désagréable

à avaler qu'ailleurs. Aussi je m'explique pourquoi les

joueurs de boules, chassés des Champs-Elysées, — oQ

ils régnaient en maîtres depuis, si longtemps^ — se

sont réfugiés sur la contre-allée qui vient aboutir au

pavillon de droite de l'ancienne barrière d'Enfer^ en

face de la rue du Champ-d'Asile. Ils y ont de l'ombre

& de l'espace, & peuvent lancer en toute sûreté leur

cochonnet^ dont la trajecloire ne menace plus les jambes

de personne^ — si ce n'eft des Ferragus qui assiftent

aux émotionnantes péripéties de ce jeu renouvelé des

Grecs.

Au delà de la barrière, à gauche, eft l'Hospice la Rochefoucauld, une maison de retraite pour les vieil* lards qui ont su conserver « une poire pour la soif, » — & qui ne savent plus boire. En deçà, à droite, un peu en face d'une maison habitée par Béranger, eft l'Infirmerie Marie- Thérèse, fondée par Château* briand, cet écrivain qui a produit en France, avec son René y les mêmes ravages que Goethe en Allemagne avec son Werther, Nous sompes les fils de René, mes frères : c'eft pour cela que nous manquons de gaieté...

Des Catacombes, sur lesquelles eft bâti tout ce quar» tier^ depuis la route d'Orléans jusqu'à la Seine, Je Voudrais bien dire quelque chose, parce que intcressantesj mais l'espace me manque ici; d'autres bar-*-

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rières nous attendent, où j'ai le devoir de vous conduire sans plus tarder. Je le regrette, car il m'eût été agréable de descendre de nouveau^ cette fois avec vous, dans cet immense ossuaire où dorment, superposées^ tant de générations qui ont aimé^ pleuré, souffert & ri comme nous sommes nous-mêmes en train de rire, de pleurer, d'aimer & de souffrir, — sans savoir pourquoi ni comment. Ce n'eft pas à la Sorbonne que s'enseigne la philosophie, — c'eft-à-dire l'indifférence : c'eft dans ces caves funèbres où tant d'ossements humains sont empilés, bouteilles vides d'âmes !

LA 'BARRIÈRE 'DE éMONTROUCE

On avait fini par comprendre ce qu'il y avait de blessant pour le regard & de choquant pour l'esprit dans cette interminable procession de corbillards tout le long de la rue du Montparnasse, sillonnée par une allée & venue continuelle d'ivrognes attirés ou repoussés par les cabarets de la rue de la Gaieté; on avait fini par comprendre, &, en 1854, on avait troué le mur d'enceinte à la hauteur de la rue Campagne-Première, sur le boulevard d'Enfer, presque en face de l'entrée du cimetière du Sud, afin d'éviter désormais aux familles des défunts l'indécence d"un contacî trop jovial, qui formait une antithèse un peu trop forte.

254 ^* 'Barrières de 'Paris

Du rcfle, pas de monuments (i) comme le témoigne le dessin de Thérond. On n'avait eu ni le temps, ni Penvîed'en conftruire seulement un. Quand la journée était terminée, qu'il n'y avait plus de convois à passer, les employés de l'oftroi se retiraient chez eux , en se félicitant d'être encore de ce monde, — comme s'il y avait de quoi.

Le corbillard des pauvres que l'on voit sur ce dessin, franchissant la barrière de Montrouge, se dirige vers le cimetière du Sud, où la fosse commune attend son voyageur, — un privilégié, quoique pauvre, puisqu'il reposera en terre sainte. S'il était mort à l'hôpital, & que personne n'eût réclamé son corps — personne, excepté les carabins de l'amphithéâtre — ce n'eft pas à droite qu'il irait, c'eft en face, dans le Cimetière des suppliciés y appelé aussi le Cimetière des hospices.

Je lai dit ailleurs, &, puisque j'en trouve ToccasioU) je le répète ici, les deux cimetières sont voisins, mais un mur les sépare, — le mur de l'intolérance & du préjugé. L'un a une entrée de bonne maison, avec avenue seigneuriale, gardiens en tricorne & en tunique bleu de roi, & les sépultures qu'on y voit sont faites pour durer longtemps — plus longtemps que le souvenir des gens qui sont dedans — dans le cœur des

(i) Les frères Lazare conftatent cependant J'exiftence d'un pavillon. Sans doute, mais il était de beaucoup antérieur à l'année i854, à ce qu'il me semble du moins, & je ne crois pas qu'il ait jamais eu la dcflination que lui prêtent les auteurs du Dietiomiairê des rues de Paris*

La barrière de éMontrouge 2 55

gens qui sont dehors. A chaque pas l'œil du promeneur indifférent eft sollicité par des épitaphes émouvantes & forcé de se mouiller des douces larmes de l'attendrissement en s'apercevant que toutes les vertus se sont réfugiées dans cette somptueuse nécropole : Son époux, bon père, bon filSy bon citoyen ; exceU lente fille, excellente mère, femme fidèle, sœur dévouée, ami discret, etc. D'où il eft naturel de conclure que^ si les morts ont tant de vertus, il n'eft pas étonnant que les vivants en aient si peu. C'eft l'hiftoire de la fameuse jument de Roland^ qui avait toutes qualités, — sauf...

L'autre cimetière — le voisin de cet orgueilleux accapareur de toutes les vertus sociales — se cache sous Therbe comme la violette, & il sent aussi bon qu elle. Je n'exagère pas. Il y a là, en face de cette barrière de Montrouge, aujourd'hui démolie, de l'autre côtédu boulevard extérieur, au milieu d'un mur qui n'en finit pas, une grande porte charretière qui pourrait s'ouvrir si elle le voulait, — mais qui ne le veut presque jamais. Pourquoi s'ouvrirait-elle? N'y a-t-il pas à côté d'elle, à gauche, couronnée de lierre, une petite porte? Cette petite porte eft bonne enfant comme tout. Il y a un loquet, une bobinette, je ne • sais plus quoi : on tire, — & la petite porte s'ouvre» Vous êtes dans un jardin. A droite, des lilas & du jasmin; à gauche, la maison du concierge, qui n'a pas d'uniforme & qui ne vous demande pas oti vous allez. Pourquoi s'en informerait-il, cet homme? Cette pré*

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caution n'eft de mise que dans les riches hôtels où il y a des marquises au second & des lorettes au premier; mais là, dans cette pauvre maison hantée par des gens de peu — les uns misérables & les autres criminels — qui songerait à vous arrêter pour savoir ce que vous voulez faire ?.. .

On entre donc, étonné d abord. On croit s'être trompé] on va faire un mouvement de retraite, ceft une ferme : il y a des poules qui picorent sur un tas de fumier; il y a deux ou trois chèvres blanches qui broutent l'herbe verte ; il y a un brave homme de chien assis sur son arrière- train, regardant philosophiquement courir les nuages, — de bien gros lièvres pour ses vieilles petites pattes; il y a des fleurs, il y a des fruits, — n'y aurait-il pas aussi une étable?... On avance cependant, enhardi par le silence myftérieui & particulier de cette retraite. Ce n'eft décidément pas une ferme : le chien n'aboie pas, le coq ne chante pas, les chèvres ne bêlent pas, le portier & sa famille vont & viennent sans sonner mot, — pour ne pas réveiller ceux qui dorment là d'un si bon sommeil. On avance, & l'on se trouve dans un îlot de verdure, oîi poussent d'une façon exubérante les chardons, les laitues, les laîches, les bardanes, les graminées, les orchis & les giroflées. Des cyprès, des peupliers, quelques saules & quelques acacias : telles sont les essences d'arbres de cette petite forêt, dont le sol eft jonché de pierres sépulcrales, — sans inscriptions, pour la plupart. Un nom quelquefois, quelquefois une date, le plus sou-

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vent rien. C*eft brutal^ mais au moins ce n'eft pas hypocrite. Des suicidés^ vieux & jeunes, qui ont fait leur lit mortuaire de leurs propres mains^ y sont cou* chés, livides, défigurés, horribles, — noyés les uns, pendus les autres, la tête fracassée ceux-ci, la poitrine trouée ceux-là : des vieux qui avaient trop attendu, des jeunes qui n'avaient pas su assez attendre, des fatigués & des impatients, des passés & des futurs, des ambitieux & des rêveurs, des Gâtons & des Werthers.

Ceft la partie pittoresque de ce cimetière. Le refte n a pas d*herbes, pas d'arbres : il eft planté de pierres blanches & de croix noires, — plus de croix encore que de pierres; car une pierre, cela coûte encore dans les vingt francs, & une croix de bois ne va que dans les vingt sous. N'oubliez pas que c'eft le cimetière des gueux & des suppliciés, — des pauvres diables qui meurent à l'hôpital ou sur la place de la Roquette... Si encore une main pieuse & furtive ornait de temps en temps ces pierres & ces croix d'une toufiFe de romarin ou de myosotis, — le romarin, qui eft la fleur symbolique des funérailles, — le myosotis, « qui défend d'oublier? » Mais non, rien, vous dis-je, rien! Il semble que, par la façon violente dont ils sont sortis de la vie, ceux qui sont là vous défendent, au contraire, de vous souvenir...

On n'y rencontre personne dans la journée. Seul, le fossoyeur — en chemise écrue, tannée comme sa P^u qui reluit sous la sueur — trouble du bruit de

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sa pioche & de sa chanson le silence de ce champ lé^ preux. C*eil toujours le tableau de Shakspeare peint par Delacroix. Seulement^ ici^ le fossoyeur eft moins cynique en ses propos & plus folichon dans sa chanson, qui e(l de Charles Colmance : il respefle à sa façon les morts, — en outrageant la langue. Je préfère la chanson du fossoyeur de Shakspeare :

/ loth that I did love In youth that I thought sweet As tinte requires ; for my hehove Me thinkes they are not meet.

(Je hais aujourd'hui ce que j'aimais jadis^ — Ce qu'en ma jeunesse je trouvais si doux. — Ainsi le veut la vie ! Pour le profit que j'en ai retiré, — Je ne trouve plus que ce soit là du plaisir...)

Il ajoute :

For âge mth Jleeling ftcpSy Hath claivJe me with his clutch. And lufly youthe awaye he leaps, As there had been none such,

(Car Tâge, en venant avec ses impitoyables enjam* bées, — M'a enlevé dans ses serres aiguës, — Laissant loin derrière ma puissante jeunesse^ — Comme si elle n'avait Jamais exifté...)

Il y a longtemps que les hommes la chantent, cette chanson désespérée , dans toutes les langues de la terre :

« Mon beau printemps & mon efté Ont fait le saut par la feneftrc ;

La 'Barrière de €Montrougt 25^

Plus ne suis ce que j'ay eflé Et plus ne voudrais l'eftre... »

En reftant dans ce cimetière jusqu'à la brune, on voit entrer la petite voiture verte de la Morgue ; & souvent, en même temps que celle-là, arrive la voiture des hospices, c'eft-à-dire des amphithéâtres. L'une & l'autre s'en viennent là sans tambour ni trompette, &, en un tour de main & de bras^ les serpillères qui con^ tiennent des débris humains sont vidées dans la grande fosse creusée par le fossoyeur ami des chansons de Col-* mance. Enterrez, enterrez toujours! chacun reconnaîtra bien les siens au grand jour du jugement dernier!

Au temps de Mercier^ cela ne se passait pas ainsi. Le cimetière des suppliciés & des hospices n'était pas à l'endroit qu'il occupe aujourd'hui : il était entre la place Scipion & la rue des Francs-Bourgeois»Saint- Marcelj sur l'emplacement de l'ancien hôtel de Clamart, — d'où l'erreur généralement accréditée que ce Clamart siniftre & le joyeux Clamart campé au pied des bois de Meudon ne font qu'un, au lieu de faire deux. Tous les matins^ à quatre heures^ un chariot traîné par douze hommes — « avec un prêtre sale & crottéj une cloche & une croix »^ dit l'auteur du 7ableau de Paris — partait de l'Hôtel-Dieu. La cloche derlinait & chambrollait à battant que veux-tu, réveillant ainsi sur son passage les plus endormis^ qui, une fois réveillés ^ ne se rendormaient plus^ — au grand détriment de leurs femmes. Merveilleux équi-

%6o Les ^Barrières de 'Paris

libre, n'eft-ce pas? Ces morts qui s'en allaient à leur dernier gîte, semaient des vivants pour les remplacer & boucher les vides qu'ils venaient de faire momentanément dans la société!

Au dire de Mercier, ce chariot pouvait contenir jusqu'à cinquante corps : on mettait les enfants entre ks jambes des adultes; on versait ces cadavres dans une fosse large & profonde; on jetait dessus de la chaux vive, le prêtre bénissait la terre d'alentour, — & tout était dit. Aujourd'hui, ce n'eft plus cela : tous les cimetières de Paris ont un aumônier des dernières prières, tous — excepté le Cimetière des suppliciés & des hospices.

Allez-y quelquefois, gens bénévoles qui croyez, avec le do£leur Pangloss, que tout eft pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles; allez-y, & quand vous en sortirez, vous vous sentirez « tout chose ».

LA 'BARRIÈRE SMONTPARNASSE

Elle était située à l'extrémité de la rue de ce nom, & ornée de deux bâtiments ayant chacun deux périftyies avec colonnes.

Pourquoi son nom? Les hiftoriens ont répété à Penvi l'un de l'autre, — & les frères Lazare après les hiftoriens : « Parce que c'était sur un monticule voisin de cette barrière que les écoliers de l'Université s'assemblaient pour discuter sur la poésie & pour lire leurs ouvrages. » Je le veux bien. En tout cas, cette éminence n'a pas toujours porté ce nom, ainsi que cela résulte du plan de Paris, édité en iSôj par J. Janssonius (avec texte latin sur deux colonnes) qui l'appelle Mont de la Fronde, oîi l'on voit, en effet, des écoliers s'exerçant à lancer l'arme terrible avec laquelle David tua Goliath. Nous voilà bien loin du Pinde & de l'Hélicon.

2(32 Les barrières de 'Paris

Mais les habitués de cette barrière s'occupaient peu de ces vétilles. Pour eux, & quelle qu'en fût l'origine, ils venaient à Montparnasse comme ils allaient à Belleville, pour engloutir leurs économies de la semaine dans les tire-lires des cabaretiers de la rue de laGaieté^ qui fait suite à la rue du Mont- Parnasse. Ils y vinrent encore, malgré la suppression de la barrière; ils y viendront toujours, — du moins tant que la rue de la Gaieté sefa bordée de cabarets comme les Deux Edmond^ comme les Deux Éléphants, comme une vingtaine d'autres popines dont les enseignes m'échappent, mais qu'ils connaissent très-bien^ & oîi ils sont assurés de rencontrer le petit bleu & la gibelotte de leurs rêves.

Le dimanche^ surtout, — le saint jour du repos, qu'ils passent à s'éreinter dans des ripailles acbar* nées^ presque toujours suivies de batteries non moins acharnées. Et c'efl un spectacle qui a son prix pour le flâneur — désintéressé de l'humanité — que celui de cette foule grouillante, tumultueuse, affamée, assoiffée, en quête de son plaisir dominical. A mesure qu'on approche de la barrière Montparnasse, le bruit de cette marée montante & descendante vous arrive aux oreilles & vous les déchire sans pitié. Le pavé eâ littéralement inondé de buveurs qui entrent & de mangeurs qui sortent. Partout les tonneaux coulent, les broches tournent, les viandes fument, les cuisines flambent, les casseroles détonent; partout on entend dire aux derniers venus, aux traînards qui veulent

La 'Barrière Montparnasse 263

prendre leur part de viftuaille dans ces hôtellerie» de passage, partout on entend dire^ comme dans Mac-' beth : « La table eft pleine ! »

Ce qui n'empêche pas la Mort de faire son petit commerce ordinaire au milieu même de cette turbulence de vie» On enterre le dimanche comme les autres jours^ — l'Adminiftration des Pompes Funèbres ne fait jamais relâche, — ► la grande nécropole eft toujours ouverte^ dimanches & fêtes, toujours prête à recevoir ses hôtes illuftres ou plébéiens. Souvent rivrogne heurte dans sa marche arabesquée le cercueil blanc d'une jeune vierge qu'accompagne une famille en larmes. Souvent de braves époux de la veille — qui vont au hasard, dans cette foule, songeant à leurs belles amours en fleur, rêvant un large avenir, une nombreuse lignée, des poupards roses & blancs comme la mère , forts & .bons comme le père — se croisent avec le cercueil d'un petit enfant que personne ne verra plus sourire, dont la place manquera toujours au foyer domeftique, veuf désormais de sa meilleure joie, déshérité désormais de son plus pur bonheur...

Et les bruits de violons & de cornets à pifton des guinguettes voisines^ quel étrange effet ils font, mêlés au psalmodiement des prières qu'on jette à quelques pas de là, avec des pelletées de terre, sur des tombes fraîchement creusées ! Il y a quelque chose comme cela au dernier aéle de Lucrèce Borgia : — « Messeigneurs, vous êtes tous empoisonnés !» — Et ce qui

264 Lei barrières de *Paris

m'a si souvent impressionné au théâtre^ dans le drame de Vidor Hugo, m'impressionne souvent aussi dans la rue, quand je vais en noter les accents & en étudier les aspefls. Nous n'avons pas la pudeur de la Mort, — pas plus que nous n'avons, du refte^ la pudeur de la Vie : nous ne savons ni vivre, ni mourir convenablement. J'ai déjà eu occasion de le dire, je saisis cette occasion de le répéter, — quoique sachant d'avance combien cela eft inutile : Troie n'a-t-ellc pas été prise, malgré les avertissements prophétiques de Cassandre?... Laissons donc rigoler le peuple l

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