LA "BARRIÈRE DES FOURNEAUX
C'était une barrière bien trifte & bien délaissée dont, assurément^ peu de Parisiens — les charcutiers exceptés — ont connu l'exiflence. Je n'en fais pas plus un crime aux uns qu'un mérite aux autres, qui sont bien forcés de la connaître, puisque c'e(llà,à l'extrémité de la rue des Fourneaux^ qii^tA VA battoir aux porcs.
Pourquoi cette appellation ? On l'ignore, — quoi» qu'on dise qu'on le sait.— Ceque jepuisdire, moi, c'eft que le plan de Roussel — qui eft de 173 1 indique un Moulin & une Tour des Fourneaux à l'endroit même oti depuis exiila la barrière. Avant ce moulin & cette tour était le Moulin de la Pointe, à la jonâion des rues de Vaugirard & des Tuileries, en face de l'Enfant- Jésus; après ce moulin & cette tour était une voirie» &^ dans le voisinage, le Moulin de la Charité, le Moulin des Cornets, le Moulin de Beurre^ illufiré
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depuis par le cabaret de la mère Saguet^ & deux autres moulins sans noms.
Le 6 avril 1794, Condorcet, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences^ membre de l'Assemblée législative & de la Convention^ & l'un des hommes que la France d'alors devait le plus s'honorer d'avoir vus naître^ passait^ déguisé en ouvrier, par cette barrière des Fourneaux, & gagnait rapidement les champs. Il venait de la rue Servandoni, où il s'était tenu caché depuis le mois de juillet 1793. Une fois dans la plaine, il s'orientait, & sûr de n'être pas suivi, il se dirigeait vers Fontenay-aux-RoseS) arrivait rue de Diane & frappait à la porte de l'ancienne maison de Scarron, où demeuraient les époux Suard.
La porte s'ouvrit lentement, car en ces temps trou* blés on était soupçonneux ; elle s'ouvrît lentement, — & se referma très-vite devant le proscrit. Suard avait peur! Homme, il se refusait à faire pour un autre homme, son collègue & son omi, ce qu'une femme avait fait sans hésiter durant une dizaine de mois, & ce qu'elle eût continué de faire si Condorcet, par probité, ne s'y fût opposé. Le sexe faible a parfois plus de vaillance au cœur que le sexe fort.
Condorcet, découragé & encore plus attriflé par cet accueil inattendu, reprit sa route à travers champs, à travers bois surtout, — il y a soixante-dix ans, les champs de fraises d'aujourd'hui n'exiflaient pas encore, & toute cette partie de la banlieue de Paris était boisée, — & il arriva ainsi au milieu de la route de
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Chevreuse, où il s'arrêta, ne sachant plus où aller. De la hauteur où il était, il voyait Paris dans sa brume siniftre que ses pressentiments zébraient de lueurs sanglantes^ — Paris où il ne voulait pas revenir, parce qu'il était assuré d'y rencontrer la mort. Derrière lui, à perte de vue, à droite & à gauche de la vieille route, étaient des bois épais où il pouvait bien espérer se cacher pegdant quelques jours, mais voilà tout. Et puis les bois, pour un homme habitué au luxe, au comfort, aux aises de la vie, c'était dur, c'était impossible. Comment se nourrir?
Cette queftion se présentait à son esprit avec d'autant plus d'àpreté, qu'il marchait depuis l'aube, qu'il était tard, & qu'il n'avait pas mangé depuis la veille. Il marcha encore un peu jusqu'à ce qu'ayant découvert un cabaret il y entra résolument & y demanda une omelette...
Condorcet, en sa qualité de marquis, était de la famille du poète Santeuil, qui ignorait les détails les plus ordinaires de la vie & qui, si on lui eût demandé quarante écus d'une paire de souliers, les eût payés en se contentant de dire : c Quarante écus une paire de souliers, cela eft bien cher ! » Non-seulement Condorcet ignorait le prix d'une omelette, mais encore il ne savait pas combien il faut d'œufs pour en faire une. Interrogé par lecabaretier, il répondit, au hasard : a Seize — ou dix-huit. »
Dix-huit œufs pour une omelette deftinée à une seule personne! c'était exorbitant, c'était louche, —
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surtout à une époque où les moindres allions & les moindres paroles étaient si facilement atteintes & convaincues de ftrabisme. On regarda avec attention Condorcet, & l'on s'aperçut qu'il avait les mains bien blanches & le visage bien diftingué pour un prolétaire^ & que le signalement jurait avec le déguisement. Au lieu de lui rédiger l'omelette dont il avait si grand besoin^ on rédigea un procès-verbal dont il se fi^t fort bien passé) & on le conduisit à la prison du dillriél^ oîi^ aussitôt qu'il fut seul^il s'empoisonna avec de la (Irychnine (i) que lui avait donnée son ami Cabanis & qu'il portait dans le chaton d'une bague.
(i) Je sais, comme tout le monde, que la strychnine n'a été découverte officiellement qu'en 1818 par MM. Pelletier & Caventou. J'affirme cependant, sur la foi des Mémoires du temps, que c'eft bien avec cet alcali végétal, & non avec un autre, que Condorcet s'empoisonna. Est-ce que Cabanis, en sa qualité de médecin physiologifte, ne pouvait pas connaître les propriétés terribles de la noix vomique ?