LA "BARRIÈRE DE VA UGIRARD
Celle-là aussi était bien mélancolique & bien abandonnée. Les commis qui y veillaient auraient pu y dormir sans redouter la contrebande. Personne ne songeait à passer par là ; elle ouvrait seulement sur la plaine de Vaugirard, voilà tout. L'herbe poussait entre ses pavés avec une facilité qui témoignait éloquemment du dédain des Parisiens pour cet endroit de Paris^ — qu'ils ne connaissaient peut-être pas. L'herbe poussait entre ses pavés^ sur sa muraille, sur le toit de ses deux bureaux de perception^ & jusque dans la main de ses gabelous. Heureux gabelous, — sua si bona nôrint! Pouvoir rêver à leur aise toute la sainte & belle journée, & toucher quatre-vingts francs par mois pour la peine, n'était-ce pas trop de bonheur? O fortunatos! — qu'ils ne sont plus, puisqu'on a supprimé la barrière de Vaugirard.
272 Les ^Barrières de ^aris
Les champs qui l'avoisinent ont été le théâtre d'événements sanglants^ autrefois^'il y a bien longtemps, dans les premiers jours de Lutèce. Qui s'en douterait^ à voir la tranquillité, le calme, le sourire de cette vafte plaine oti poussent les betteraves & les carrières ? Qui se douterait qu'il y a dix-huit siècles les Gaulois — ces héroïques Gaulois dont on ne dirait pas que nous sommes les fils — ont été taillés en pièces dans cette plaine par les légions romaines, commandées par Labiénus, le lieutenant de César ? Le vieux Camulogène les commandait : il périt au milieu de la mêlée avec les trois quarts de son armée, car cette mêlée fut chaude ! Les Gaulois étaient pleins de courage, mais les légions romaines avaient l'avantage du nombre & des talents militaires : la cavalerie de Labiénus faucha la petite armée de Camulogène, & ce qui reftait fut poursuivi jusque sur les hauteurs des bois voisins, de Meudon sans doute....
A cause de ce souvenir — qui me fait aimer Camulogène & haïr César — la barrière de VaUgirard m'eft chère.