LA "BARRIÈRE DE LA CUNETTÈ
C'eft la dcrnièfe^ mais ce n'eft pas la moins intéressante. Elle était située à l'extrémité du quai de la Grenouillère— transformé depuis en quai d'Orsay^ — â l'endroit oîi finit aujourd'hui l'île des Cygnes, en face de la barrière de Passy, par laquelle nous avons commencé cette revue rétrospeftive. Elle se composait d'un seul bâtiment à deux arcades, avec colohnes & frontons. Une ùunette, ou fossé de fortificatioUj ménagée jadis en cet endroit, lui avait valu son nom^ ignofé des Parisiens^ — pôu soucieux de leur propre hittoire.
Et puis, où menait-ellcj cette barrière? Quand on sortait de Paris par là, on risquait fort de s'égarer dans un désert^ celui de la plaine de Grenelle^ sans espérance d'y rencontrer la moindre oasis ^ — c'està-dire le moindre cabaret. Pour cela 11 aurait fallu aller
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jusqu'au bas Meudon, chez Dupré ou chez ContesennCj & c'eft loin ! Tandis qu'à la barrière du Maine, ou à la barrière de Belleville, ou à la barrière delà Villette, on n'avait que l'embarras du choix. La foule eft moutonnière. Si quelque Ramponeau ou quelque Desnoyers eût mis à la mode la barrière de la Cunette^ on s'y porterait encore avec empressement fêtes & dimanches.
L'endroit en valait la peine. A partir de là, en effet, la Seine coule tranquille & majeflueuse, comme un fleuve qui n'eft pas pressé d'arriver & qui sait qu'il arrivera toujours assez tôt. A partir de là, ses rives sont charmantes & plus pittoresques qu'en amont, oii elles sont bordées d'autant de monuments que la Tamise depuis London-Bridge jusqu'à Greenwich. La Seine n'a plus là de corset de pierre pour contenir ses robuftes flots^ &, n'étant plus génée^ elle n'eft plus grondeuse. Elle s'ed affranchie, elle va maintenant à sa fantaisie & ne craint pas de faire l'école buissonnière, respeflant lesminiscules Atlantidesqui poussent sur son chemin, & caressant nonchalamment de ses vagues apaisées les grèves verdoyantes qui lui font cortège jusqu'à la mer, — où elles se disent un éternel adieu.
La première de ces Atlantides eft Vîle des Cygnes^ formée autrefois de deux îles, l'i/e des Vaches & Vile des Treilles, réunies plus tard en une seule, dite Vile Af(cz^«ere//é,& qui commençait à peu près àla hauteur de la manufafture des tabacs pour ne finir qu'à deux
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kilomètres en aval du Champ de Mars. On ne la reconnaîtrait pas aujourd'hui dans cette langue de terre^ dite Allée des Cygnes^ qui commence au pont de Grenelle & ne peut même pas aller jusqu'au pont d'Iéna.
Cefl dans les broussailles aquatiques de cette île
qu'au lendemain de la Saint- Barthélémy des centaines
de cadavres de proteftants s'accrochèrent, rejetés par
les fiots indignés, comme une muette mais éloquente
proteftation contre les massacreurs catholiques. Cela
eft conftaté par un compte de l'hôtel de ville : « Des
charrettes chargées de corps morts de damoiselles^
I femijies, filles^ hommes & enfants^ furent menées &
déchargées à la rivière. Ces cadavres s'arrêtèrent partie
1 à la petite île du Louvre^ partie à celle Maquerelle, ce
I qui mit dans la nécessité de les tirer de l'eau & de les
enterrer pour éviter l'infeélion. » Le même compte de
i'hôtel de ville dit encore : c Aux fossoyeurs des
Saints-ïnnocentSj vingt livres à eux ordonnées par le
prévôt des marchands & échevinSjpar leur mandement
du i3 septembre 1572, pour avoir enterré depuis huit
|ours mille cent corps morts, ez environs de Saint- Cloud, Auteuil & Chailliau. v 11 y a un pareil mandement du 9 septembre pour quinze livres données àcompte aux mêmes fossoyeurs.
C'eft dans les mêmes broussailles qu'au lendemain ' du 9 Thermidor, Jean*Baptifte Cofiinhal vint se caher pour échapper à l'échafaud^ où, en sa qualité de Ke-président du tribunal révolutionnaire, . il avait
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envoyé lui-même tant de viflimes. Coffinhal était un de ces patriotes farouches^ plus républicains que la République^ qui croient de leur devoir de foire tomber toutes les têtes qui dépassent le niveau commun^ résignés du relie à sacrifier aussi celles de leurs amis & la leur propre. Un enthousiafte, ce Coffinhal^ un fanatique ! Ne s'était-il pas opposé au sursis de quinze iours demandé par Lavoisier pour mettre la dernière main à une découverte qu'il croyait utile^ en s'écriant: « La République n'a pas besoin de chimiftes! » Une cruauté bête qu'on a de la peine à pardonner â cet bomme^ malgré l'excuse qu'on lui trouve dans l'ardeur de son fanatisme, malgré aussi son honnêteté réelle^ inattaquée jusqu'ici.
Coffinhal était parvenu à s'ouvrir un passage à traers les serions armées^ &^ après avoir erré quelque temps à l'aventure, il avait pu gagner l'île des Cygnes sans être arrêté ni suivi. Malheureusement, cette île offrait encore moins de ressources que celle de Robinson, &^ en outre^ on y était moins en sûreté. Pendant quelques jours^ ce naufragé politique fit ce qu'il put pour ne pas mourir de faim en mangeant de l'herbe; puis ce régime, trop exclusivement végétal, l'affaiblissant au lieu de le nourrir, il songea à aller demander le pain & le sel à un ami à qui il avait rendu jadis d'importants services. Les ser\ûces ne s'oublient jamais^ — pas plus que les humiliations ; plus ils sont grands^ plus on trouve de volupté à s'en venger : l'ami auquel Coffinhal «'adressa n'ei|t rien de plus pressé que de le
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livrer à la gendarmerie. Voilà comment on entendait l'amitié^ à cette époque-là!
Une fois livré, Coffinhal était perdu^ puisqu'il était hors la loi par le décret du 9 Thermidor. On n'eut qu'à conftater son identité pour l'envoyer rejoindre Robespierre^ Saint-Juft & les autres.