‹ Histoire anecdotique des barrières de ParisChapitre 36 sur 61 · LA "BARRIÈRE DE L'ÉCOLE MILITAIRE · texte numérisé non relu

LA "BARRIÈRE DE L'ÉCOLE MILITAIRE

Elle était située à l'extrémité de l'avenue Lowendal, à la rencontre des rues de l'École & Croix -Nivert & des boulevards de Sèvres & de Grenelle. Son animation d'autrefoi scelle ne l'a pas perdue comme la plupart des barrières^ parce qu'elle a forcément , fatalement la même population, qui lui eft fournie par l'Ecole-Militaire, sa voisine, — dragons & fantassins mêlés. C'eft même pour cette population spéciale & nombreuse qu'on a autorisé, dans les environs, l'établissement de petites maisons myftérieuses du genre de celles auxquelles j'ai fait une rapide allusion à propos de la barrière du Trône. L'éternelle hiftoire de Mars & de Vénus, des myrtes & des lauriers!

L'Ecole-Militaire, où ont été casernes tour à tour tant de régiments de tant d'armes différentes, eft une création de Louis XV, qui en voulait faire une pépi-

2 'y s Les barrières de ^aris

nière d'officiers, comme l'indique son nom. En 1787, Louis XVI la supprimait & deilinait ce vaile édifice à remplacer l'Hôtel-Dieu, jugé avec raison insuffisant & insalubre. L'idée était bonne, humaine, digne d'un roi père de ses sujets plutôt que leur bourreau, berger plutôt que boucher : à cause de cela sans doute il n'y fut pas donné suite, & l'École-Militaire devint ce qu'elle eft aujourd'hui, une caserne, une grande & belle caserne, — si tant eft que les casernes puissent être jamais belles.

Toutes les fois que je passe devant la grille de l'avenue Lowendal, je m'arrête un inftant pour contempler ce va-&-vient de soldats dans les cours immenses, ce remue-ménage d'armes reluisantes, & }e me dis : « De tous ces hommes pleins de force, de santé, de vie, combien reverront le clocher natal? La guerre en tuera la moitié, & l'autre moitié, rouillée par l'oisiveté des camps, ne saura plus ou ne voudra plus manier la charrue nourricière..* Quels bras alors feront pousser le blé?...» f

Mais â quoi vais-je réver-là ! Français, succès,— | guerriers, lauriers, — gloire, victoire : cela suffit, le refteeft vain.

LA "BARRIÈRE DE LA mOTTE-PICQUET

Ouverte en 1840 à l'extrémité de l'avenue du même nom, au point de jondion des boulevards de Meudon & de Grenelle^ elle se composait de deux pavillons conftruits sur leç dessins de M. Jay, architefte. Lft nécessité de cette barrière n^étajt pas très-clairement dé" montrée; on s'en était passé pendant cinquante ans, on s'en serait pusse pendant soii^ante-dix ans* Mais il y avait une grille d'entrée au Champ de Mars, en fivant de l'Ecole-Militairç & parallèlement à l'avenue de la Bourdonnaye : il fallait bien une grille de sortie de l'autre côté, parallèlement à l'avenue de Suffren.

Suffren, la Bourdonnaye, la Motte-Piçquet, DupleiXy ces noms, qui servent d'étiquettes aux voies de communication de ce quartier essentiellement militaire, évoquent de grands souvenirs. Qui n'a entendu

28o Les ^Barrières de 'Paris

parler de M. de la Bourdonnaye, du bailli de Suffren & de ce pauvre Dupleix, gouverneur de Pondichéry? Quant à Toussaint-Guillaume Picquet de la Motte, ou de la Mothe-Piquet, il mérite quelques lignes de plus que les autres, d'abord parce qu'il a ser\'i de parrain à la barrière qui nous occupe présentement, ensuite parce qu'il a une importance hiftorique plus grande.

Né à Rennes en 1720, entré au service à quinze ans, il avait déjà fait neuf campagnes navales en 1745. Au commencement de la guerre d'Amérique, il était chef d'escadre. En 1778, au combat d'Ouessant, il montait le Saint-Esprit & combattait avec avantage contre des forces dix fois supérieures. Ensuite il croisait sur les côtes d'Angleterre avec dix vaisseaux & rentrait un mois après dans le port de Breft avec treize prises faites sur l'ennemi. En 1779, il rejoignait le comte d'Eflaing & contribuait à la prise de Grenade^ ainsi qu'à la viftoire remportée à la fin de juin sur le vice- .amiral Byron. Mais son titre de gloire le plus précieux, c'eft le combat de Fort- Royal (18 décembre 1779), oîi sur VAnnibaly & aidé du Vengeur & du Réfléchi^ il tint tête pendant quatre heures à une flotte anglaise de quinze vaisseaux. Cela lui valut, dés le lendemain, les félicitations mêmes de l'amiral ennemi Parker, & quelque temps après le cordon rouge de Sa Majedé. 11 y a du Surcouf dans la légende de la Motte-Picquet.

LA "BARRIÈRE rOE GRENELLE

EJIe était située à l'extrémité de la rue Dupleix, à deux pas de la barrière de la Motte-Picquet, & l'une des deux au moins était inutile. Sa décoration à la Le Doux consiflait en deux bâtiments avec périftyle à pilaftres carrés, d'un effet médiocre. En 1792, elle s'était appelée Barrière des Ministres^ je ne sais déjà plus pourquoi. Son autre nom, elle le devait au territoire sur lequel on l'avait élevée, le village de Grenelle, — une plaine où avaient lieu, sous l'Empire & sous la Redauration, les exécutions militaires. La plaine se peuple chaque jour, les maisons l'envahissent^ & je doute qu'on y retrouvât le petit coin de terre inculte & désolée où tombèrent Mallet, Labédoyère & tant d'autres porte-uniformes, avant eux & après eux. Encore moins retrouverait-on les trois piliers indiqués sur la feuille VII du plan de Jouvin de Roche-

282 Les barrières de Vavis

fort, de 1690, comme ceux du Gibet de Grenelle, Dans le voisinage de cette barrière — là oîi l'on a établi depuis une fabrique de noir animal — était une poudrière qui, en 18 14, renfermait trois cent mille quintaux de poudre en barils, cinq cnillions de cartouches d'infanterie, vingt-cinq mille cartouches à boulet & trois n)ille obus chargés, Après la capitulation de Paris, & dans le but de rendre Napoléon odieux aux Parisiens, on avait prétendu qu'en fuyant il avait donné l'ordre de mettre le feu aux poudres, afin que les armées alliées ne trouvassent plus que des ruines là oîi elles comptaient trouver la plus riche & la plus belle des capitales de l'Europe. Cette calomnie avait fait son chemin dans les esprits crédules, & l'Empereur était parti pour l'île d'Elbe chargé de l'exécration des bourgeois, menacés par lui dans leurs plus chers intérêts, — dans leurs moellons. Il y a même encore aujourd'hui des gens, fort peu propriétaires pourtant, qui en veulent à Napoléon de cette pensée sauvage — qu'il n'a jamais eue. Vous auriez beau leur dire qu'en effet, avant de partir. Napoléon avait donné un ordre concernant la poudrière de Grenelle, mais que ce n'avait pas été d'y mettre le feu, afin de faire sauter la moitié de Paris; que c'avait été, au contraire, de faire noyer ses munitions, afin qu'elles ne tombassent pas entre les mains de l'ennemi; vous auriez beau leur dire cela & le prouver par un procèsverbal en règle, conftatant que, dans la nuit du 3o au 3i mars, barils de poudre, cartouches, obus, bis-

La barrière de Grenelle 283

caïens furent jetés en Seine par un détachement de pompiers^ sous la surveillance des généraux d'Abo ville & Caron, ces gens crédules ne vous croiraient pasy parce que les calomnies ^ une fois semées dans l'esprit des sots, y poussent des racines si profondes qu'on ne saurait les en arracher. L'Humanité n'eft pas seulement béte^ elle eft méchante, -^ puisqu'elle accueille plus volontiers les mauvaises nouvelles que les bonnes, puisqu'elle donne plus de créance aux bruits déshonorants qu'aux bruits honorables, puisqu'elle se réjouit plus des chutes que des ascensions I...

Oti l'Humanité se réhabilite un peu, cependant, c^eft au Champ de Mars, le voisin immédiat de la barrière de Grenelle, — une vafte plaine aussi, mais peuplée de souvenirs.

Le premier que je veuille citer & que je cite avec empressement, c'eft le 14 juillet 1790, une date précieuse de l'hiftoire de la Révolution, — & même de l'hiftoire de THumanité, car elle prouve éloquemment de quelle façon & à quelles profondeurs peut être re*mué le cœur d'une nation réputée frivole. Je regrette que Tespace me manque ici pour raconter, non pas la Fête de la Fédération, mais les préparatifs de cette fête, c'eft-à-dire Paris entier transformé en armée de terrassiers. Les douze mille ouvriers payés pour creuser & aplanir le Champ de Mars, bossue, mame* lonné, étriqué, ne suffisant pas à cette besogne énorme, les diftriéls avaient invité les bons citoyens, au nom de la Patrie, à venir les aider, & deux cent mille

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citoyens avai.ent répondu avec enthousiasme à cet appel. Deux cent mille terrassiers composés de gens de lettres & d'artifles, de moines & de collégiens, d étudiants & de paysans^ — sans oublier les femmes, honnêtes ou non, ouvrières & modifies, aflrices & bourgeoises, dames de la halle & dames de la cour! c On voyait, attelés au même chariot, une bénédictine, un invalide, un juge, une nymphe de TOpéra; les plus jolies filles de Paris, vêtues de robes blanches élégamment rattachées par des ceintures & des rubans aux couleurs nationales, allaient^ venaient, chargeaient, piochaient, roulaient, traînaient, &, à laide de quelques aides officieux, arrivaient au haut du talus, d où elles redescendaient avec rapidité pour charger de nouveaux matériaux & de nouvelles terres. En vingt jours, la surface irrégulière du Champ de Mars fut aplanie; une enceinte circulaire établie & entourée de talus; un arc de triomphe élevé à l'entrée principale; un pont de bateaux jeté sur la Seine, & un vafle amphithéâtre adossé à l' École-Militaire. »

Le 14 juillet, dès sept heures du matin, deux cent mille speflateurs attendaient au Champ -de -Mars, ainsi transformé, les adeurs de la fête nationale, c'eftà-dire les représentants de la Commune, les présidents des soixante-dix diflriâs, les députés de la Commune pour la Fédération, les soixante administrateurs de la Municipalité, les députés des troupes de ligne, les députés de la marine, les députés des quatre-vingt-trois départements, etc., etc. A trois heures

La barrière de Grenelle 283

& demie, Tévéque d'Autun, assiilé de soixante aumôniers de la garde nationale, officia & bénit les drapeaux. Puis la Fayette jura d*étre à jamais fidèle à la Nation, à la Loi & au Roi; les Fédérés jurèrent après lui; l'Assemblée nationale jura après les Fédérés, & le Roi après T Assemblée nationale. On s'embrassa avec eâusion, on pleura des larmes de bonheur, on illumina, on dansa, on but pendant toute la soirée & jusqu'au lendemain. La France était devenue subi* tement une Arcadie !

Le 20 septembre 1791, autre fête, également mémorable, à l'occasion de l'acceptation & pour la publication de l'Afte Conftitutionnel. Bailly, précédé de hérauts d'armes & environné d'un corps de grenadiers, montait sur l'autel de la Patrie, y élevait & offrait au respeft du peuple le Code conftitutionnel. Un orcheftre nombreux exécutait cette ftrophe du Samson de Voltaire, mise en musique par Gossec :

« Peuple, éveille- toi, romps tes fers.

Remonte à ta grandeur première :

La liberté t'appelle!

Peuple lier, tu naquis pour elle, Peuple, éveille-toi, romps tes fers,

L*aftrcux esclavage Flétrit le courage, Mais la Liberté Relève sa grandeur & nourrit sa fierté. Liberté ! liberté ! liberté !... »

Les vers sont mauvais, mais l'intention était bonne.

28») Leâ nSarrières de Quarts

Le i5 avril 1792, autrQ fétc, — celle des quarante Suissea de Château*- Vieux, condamnés aux galères pour la révolte des troupes de Nancy & qui avaient été amniftiés.

Le 10 août 1793, autre fête, •— celle de l'acceptation de la Conftitution républicaine.

Le 8 juin 1794, autre fête, — celle de TÉtre Suprême, une imagination de Robespierre qui se refusait à croire en Dieu pour croire à la Divinité.

Puis d'autres fêtes encore : la didributîon des aigles à l'armée par Napoléon, le 10 novembre 1804; la distribution des lys à la garde nationale par Louis XVIII, le 7 septembre 18 14, etc., etc.

Malheureusement, toute médaille brillante à son revers : en regard de cette joie, il faut placer un deuil,

— le Massacre du Champ de Mars du 17 juillet 1792, oîi le drapeau rouge fit ce fameux tour dont a parlé M. de Lamartine, & l'accident du i5 juin 1837, où un grand nombre de personnes périrent étouffées.

Champ de Mars, Champ dç Mai, Champ de Course: des soldats, des chevaux, 4çs revuç», des solennités,

— tout ce qu'il faut enfin pour amuser le peuple le plus enfant de la terre. Cela dure depuis longtemps, cela durera longtemps encore !

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