QU'EST-CE QU'UN BOURGEOIS
vingt perfonnes se baifferaient auflitôt pour le ramafler & me le mettraient sous le nez en difant :
Le Rapin. — Ceft un épicier !
L'Étudiant. — Ceft un tailleur !
Le Guerrier, — Ceft un pékin !
L'Ouvrier. — Ceft notre maître !
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Le Gendelettres. — C'eft le public !
Théophile Gautier. — Ceft un olim !
Honoré de Bal\ac, — Anthropomorphe selon Linné, mammifère selon Guvier, genre de Tordre des Parifiens, famille des Actionnaires, tribu des Ganaches, le civis inemtis des anciens. Ses larges pieds sont recouverts de souliers à nœuds, ses jambes sont douées de pantalons à couleurs brunes ou rouflâtres ; il porte des gilets à carreaux d'un prix médiocre; à domicile, il eft terminé par des calquettes ombelliformes ; au dehors il eft couvert de chapeaux à douze francs. Il ett cravaté de moufleline blanche. Il efl armé d'une canne & d'une tabatière, d'où il tire une poudre noire avec laquelle il farcit inceflamment son nez. Comme tous les individus du genre Homme (mammifères), ileftseptivalve & paraît avoir un syftème d'organes complets : une colonne vertébrale, l'os hyoïde, le bec coracoïde & l'arcade zygomatique. Toutes ses pièces sont articulées, graiflëes de synovie, maintenues par des nerfs. Il se nourrit de verdure maraîchère, de céréales paffées au four, de charcuteries variées, de lait falfifié, de bêtes soumises à l'octroi municipal. Sa face pile & souvent bulbeufe eft sans caraftère,
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ce qui eft un caractère. Les yeux peu adifs offrent le regard éteint des poiflons quand ils ne nagent plus, étendus sur le perfil de l'étalage de Chevet. Les cheveux sont rares, la chair eft filandreufe ; les organes sont paresseux. Quoique chez le Bourgeois la boîte ofleufe de la tête soit pleine de cette subftance blanchâtre, molle, spongieufe, qui donne aux véritables Hommes, parmi les anthropomorphes, le titre glorieux de roi des animaux, Vauquelin, Darcet, Thénard, Flourens, Rafpail & autres individus de la tribu des Chercheurs , n'y ont pas , malgré leurs eflais, découvert les rudiments de la penfée. Chez tous les bourgeois diftillçs Jufqu'aujourd'hui, cette subftance n'a donné à l'analyfe que 0,00 1 de jugement, 0,001 de goût, 0,069 de bonnafferie, & le refte en envie de vivre d'une façon quelconque... etc., etc., etc.
Le portrait eft charmant sans doute, mais, comme tous les portraits charmants, il eft flatté, — je veux dire qu'il n'eft pas reflemblant.
Je protefte.
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Qu^eft-ce qui a inventé le Bourgeois ?
Ceft la Révolution de 1 83o, — répondrat-on, en songeant au chapeau blanc & au parapluie rouge de Louis-Philippe.
La Révolution de Juillet n^a rien inventé du tout, — pas même la poudre dont elle a fait une si prodigieufe confommation. Tout au plus a-t-elle inventé le mot, — non la choie. Le Bourgeois préexifte de toute éternité. Il a été imaginé par le Bon Dieu, — & surtout par Tabbé Sieyès. Le jour où ce refpedable politique a dit : « Qu^eft-ce que le Tiers- Etat ? Rien. Que doit-il être ? Tout !» il y a eu une claile de la société qui a pris cette phrafe-là au sérieux, — ce qui Ta rendue grotefquc aux yeux des Farceurs. Auflî, à partir de cette époque, la tribu des Bourgeois ne faifant que croître & enlaidir, la tribu des Farceurs — que cette expanfion offufquait probablement — s^eft mife à la ridiculifer à bouche, à plume & à crayon que veux-tu.
« Quand donc pourrai-je manger un bour-
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geois ? » — s^écriait naguère Léon Gozlan dans son Arijlide Frotjfard.
« Epicier, servez-moi une livre de bourgeois, sans papier ! » s'écriait naguère Petrus Borel, dit le lycanthrope, en entrant dans les boutiques.
On a mangé trop de bourgeois depuis soixante ans, — vrai ! On en mange trop volontiers encore, préfentement !
Permettez-moi de me mettre en travers.
Les farceurs ont tort. De quoi se moquentils en se moquant du bourgeois ? De la bêtile? Mais la bêtife n'eft qu'un mot — comme Fefprît, — ce n'eft pas un mal. Il n'y a pas plus de bêtife que d'efprit en ce monde : il y a un troupeau de bipèdes que le grand Demiourgos a envoyés paître le bonheur sur une planète — laquelle, par parenthèfe, se refroidit senfiblement tous les jours. Le grand Demiourgos, en lâchant les hommes sur la terre, ne leur a pas dit : « Vous écrirez des vaudevilles dans lefquels vous marierez M . Adolphe avec M"* Erneftine, — sur un air de M. Doche
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ou de M. Mangeant. Vous ferez des tableaux où vous effayerez de reprél'enter, avec des couleurs à l'huile, les chofes & les gens que vous aurez devant les yeux, — & qui seront toujours mieux peints, ne vous dépIaJJe, par moi que par vous. Vous fonderez des Académies où vous parquerez les plus cenfément sages d'entre vous, & des hofpices où vous parquerez les plus cenfément fous, — pour faire croire à ceux qui sont en dehors de ces hofpices & de ces académies qu'ils ne sont n: sages ni fous. Vous... etc., etc.»
Non , le grand Deitiiourgos n'a pas dit cela aux hommes, en les envoyant brouter leur
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La réponfe ne demeure pas loin -, je vais aller la chercher. La voici :
— Les plus heureux, les plus spirituels, les moins bourgeois d'entre les hommes, — ce sont les bourgeois !
Cette réponfe vous contrarie & vous oflenle peut-être ? Je n'en connais pas d'autre : il faut bien vous en contenter.
Depuis que le monde eft monde, on entend de tous côtés des pleurs & des grincements de dents. Qui larmoie ainfi ? Qui ufe ainfi ses quenotttes? Des hommes de génie, des hommes de talent, des hommes d'efprit, — d'illuftres malheureux dont les noms sont ou seront dans la Bîographie-Michaud. Homère affirme que (( rhomme eft le jouet des dieux ». Euripide prétend que « celui qui meurt jeune eft un mortel aimé des immortels. » Platon déclare que « Tennui eft Tétoffe dont la vie eft faite ». Shakefpeare appelle la vie « le rêve d'une ombre ». Byron infinue que c'eft « une amère plaifanterie ». Ponfard, Barbey d'Aurevilly, Xavier Forneret, & mille autres poètes en penfent autant-ren alexandrins. Il paraît que tous ces grands hommes-là ont trouvé un cheveu dans l'exiftence, & comme ils ne
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peuvent pas la digérer, ils effayent d'en dégoûter les honnêtes gens qui la trouvent appéti(fante.
Mais ils n^ sauraient réuffir, car les honnêtes gens , — les bourgeois, — plus relpectueux envers leur luzerne, ont, pour aimer la vie, pour s y attacher, pour ne Jamais s'en plaindre, les mille raifons données par Pierre Gringoire à l'archidiacre Claude FroUo — qui probablement le traitait aufli de bourgeois : Tair, le ciel, la pluie, le soleil, le matin, le soir, le clair de la lune, leurs bons amis les voifins, leurs gorges chaudes avec les commères, les belles architeftures de Paris à admirer, leurs enfants à baptifer, leurs filles à marier, leurs parents à enterrer, — que sais-je, moi ? Chacun prend son bonheur où il le trouve : les bourgeois le trouvent partout.
Ils sont vraiment heureux, les bourgeois, — aufli heureux qu'on peut Têtre dans le meilleur des mondes poffibles. Faut-il donc pour cela les poignarder à coups d'épigrammes ?
Je ne le penfe pas.
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D'ailleurs, plus j'y réfléchis, & plus je m'aperçois que les bourgeois seuls sont dans le vrai, — & que nous avons grandement tort, tous tant que nous sommes, de leur prêter des ridicules qui sont nôtres, puifque, pour prêter quelque chofe il faut de toute néceffité Tavoir soi-même. Je suis même très-étonné que, jufqu'à préfent, les bourgeois n'aient pas songé à se moquer de nous, — comme c'était leur droit, & auflî leur devoir.
Car, enfin, je le dis tout bas, nous sommes très-moquables, nous autres les moqueurs qui sommes là tous les soirs dans nos cercles, dans nos cénacles, dans nos brafleries, aflis aux mêmes tables, devant les mêmes verres, fumant les mêmes pipes, répétant les mêmes circumbilivaginations en éclatant de rire, — &, au fond, triftes à en mourir! Et quand nous ne parlons pas, nous écrivons, — & l'on sent, à chaque ligne qui tombe de nos plumes, que nous n'avons nulle foi en nous ni dans les autres, & que nous faifons de la profe & des vers comme les pâtifliers font des petits-fours
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ou des boulettes ! Ceux d'entre nous qui sont enthoufiaftes sont les plus grotefques : ils croient à la Gloire & travaillent pour la Poftérité !
Ah ! rêveurs, vaudevilliftes, clercs d'avoués, poètes, rapins & apprentis romanciers, vous blague\ le bourgeois ! Si le bourgeois, à son tour, vous blaguait, — vous qui buvez de r Argenteuil au lieu de boire du Clos-Vougeot, — vous qui mangez de la vache enragée au lieu de manger du bœuf à la mode, — vous qui dormez sur des oreillers ouatés d'articles refulés au lieu de dormir sur des matelas garnis de billets de banque, — vous qui avez des maîtreffes qui se vantent de vous tromper au lieu d'avoir des femmeis qui se vantent de vous aimer?...
Mais le bourgeois ne vous blaguera jamais. Voulez-vous savoir pourquoi ? Parce qu'il a commencé par être vous avant d'être lui, — parce qu'il a eu du cœur avant d'avoir du ventre, — parce qu'il a eu des dettes avant d'avoir des rentes, — parce qu'il a eu des cheveux avant d'avoir un gazon, — parce qu'il a eu des maîtreffes avant d'avoir une femme, — parce qu'il a été jeune avant d'être
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mûr, — parce qu'il a été fou avant d'être sage, — parce que, enfin, il eft la Conclufion d'un livre dont vous êtes la Préface.
Quand ceflerons-nous de manger du bourgeois, 6 mes frères ? Quand ceflerons-nous d'être anthropophages ?
Hélas ! à la venue des coquecigrues, sans doute !