‹ Histoire anecdotique du Conservatoire de musique et de déclamationChapitre 16 sur 16 · NAPOLEON III · texte numérisé non relu

NAPOLEON III

Le 30 janvier 1853, Paris s'éveille au bruit du canon ; c'est le mariage de Napoléon III. De l'Elysée aux Tuileries, du château à la cathédrale, la foule se presse derrière la haie des troupes, avide d'admirer l'adorable beauté de la souveraine, jalouse d'acclamer l'héritier de « l'Empereur ».

Dans Notre-Dame, cinq cents musiciens sont réunis, et le Conservatoire figure en bon rang à l'orchestre ou sur les bancs des cho-

tristes. Le cortège entre aux sons de la Marche

de Schneitzhœffer ; puis viennent le Credo et VO Ssilutaris de Spontini, le Sanctus d'Adam, le Te Deum de Lesueur et le Domine salvum, instrumenté par Auber.

Reconstituée par le directeur du Conservatoire, la chapelle impériale se fait entendre, pour la première fois, à la messe du 13 février; tous anciens premiers prix, ces artistes de race conduits par Girard. Voici Alard, Tilmant, Dancla, Sauzay, Maurin,Leudet, Battu, Franchomme, Samary, Cheviilard, Labro, Dorus, Altès, Klosé, V^rroust, Gallay ; Benoist est à Torgue, Plantade et Le Borne mènent les chœurs.

Reprise des exercices le 24 avril. La musique n'y est représentée que par une ouverture de Victor Chéri, tandis que la comédie triomphe avec des fragments de Tartuffe et du Barbier. On y retrouve avec le plus vif intérêt MM. Gilles de Saint-Germain, Lesage,

Grenier, mademoiselle Grange ; il n'est qu'une voix pour vanter la beauté de mademoiselle Arrène.

Le 6 mai, soirée qui marque dans les fastes de l'Ecole. En présence du prince Lucien Bonaparte, de M. Achille Fould, devant les ministres, les ambassadeurs, les maréchaux, applaudis par tous les Parisiens de marque, les élèves jouent un acte du Barbier, précédé d'un prologue de M. Camille Doucet, dit par mademoiselle Arrène. A Beaumarchais succède Rossini ; le Comte Ory a pour interprètes Bonnehée, Ferrand et mademoiselle Rey qui avait, quelques jours plus tôt, dans la chapelle du château, fait entendre des fragments du Stabat.

Après avoir brillé à l'église et sur la scène, le Conservatoire va se signaler en plein air ; ses meilleurs élèves sont parmi les trois cents exécutants qui, le 15 août, sous la conduite

d'Auber, donnent un concert splendide dans le jardin des Tuileries.

Deux accessits dans les concours à huis clos : Olivier Métra pour l'harmonie, Bizet dans la classe d'orgue. Bonnehée remporte, à l'unanimité, le prix de chant ; honorée d'une moindre récompense, mais plus applaudie encore, mademoiselle Girard. Les vainqueurs de l'archet s'appellent Fournier, Garcin et Lotto, un violoniste de douze ans, Lamoureux, Accursi ; MM. Sapin, Bonnehée et Achard sont à la tète des classes d'opéracomique. Comédie : Grenier, Roger, mesdemoiselles Delaistre et Delaporte.

Un vétéran de l'Ecole prend sa retraite vers la fin de l'année : M. Vogt, entré rue Bergère en 1816, après avoir fait partie de la chapelle impériale, suivi Napoléon à Ulra et à Austerlitz, abandonne la classe de hautbois. M. Verroust lui succède.

Le 11 décembre, au lendemain de l'inauguration du boulevard de Strasbourg, M. Achille Fould préside la distribution des prix. En présence du Prince Napoléon, qu'accompagne M. Troplong, le ministre assure le Conservatoire de la haute protection de l'Empereur. Les cours supprimés par la Restauration seront rétablis ; la classe de littérature et d'histoire va renaître.

La cérémonie est égayée par le discours inattendu du jeune Lotto, qui, ne figurant pas au programme, demande au ministre l'autorisation de jouer le Mouvement perpétuel de Paganini. Permission aussitôt accordée et succès magnifique.

Les promesses de M. Fould n'étaient pas paroles vaines ; le 4 février 1854, une sixième classe de piano est fondée et confiée à Félix

Le Couppey Presque en même temps, la commission qui doit reviser le règlement commence ses travaux : présidée par Alfred Blanche, elle réunit les noms d'Auber, Scribe, Halévy, Roqueplan, Emile Perrin, Samson, Camille Doucet et A. de Beauchesne.

Reprise des exercices. La composition du premier programme ne témoigne pas d'une grande recherche de nouveauté : l'Épreuve et le 2* acte du Comte Ory, avec une ouverture de M. Jules Cohen.

Trois mois sont nécessaires pour préparer la représentation de Marie (11 juin). Pasdeloup conduit l'orchestre. Les auditeurs s'accordent à reconnaître les plus belles dispositions à M. Nicolas, un jeune ténor qui, italianisé, figurera un jour parmi les favoris du succès.

Que de noms entendus pour la première fois à l'issue des concours, vantés, célébrés, par-

DU CONSERVATOIRE DE MUSIQUE 2i 1

tout redits depuis lors ! C'est l'accessit de piano de M. Massenet, camarade de classe de Ghys, de Fissot, de Duvernoy, premiers prix ex sequo ; un accessit à M. Danbé et un prix à M. Lamoureux. Olivier Métra, Léo Delibes, J. Gohen et Bizet sont cités à l'ordre du jour ; M. Achard l'emporte sur tous ses rivaux en opéra-comique. Tragédie et comédie sont d'une incroyable faiblesse ; on n'y peut citer que mademoiselle Stella Colas ou mademoiselle Delaporte.

Le discours de la distribution des prix, déclamé par M. Blanche, secrétaire général

Idu ministre d'Etat, est d'un médiocre intérêt. Relevons-y l'annonce, chaleureusement accueillie, suivant la tradition, du remplacement par Régnier de Samson, appelé h la classe •d'histoire et de littérature.

1855. La guerre de Crimée et l'Exposition, bruits de conquêtes ou manifestations pacifiques ne font pas négliger la musique. Concerts au château, chez les ministres, représentations de gala, spectacles gratuits. L'année passera en un tourbillon de fêtes.

Dans ses appartements du Louvre, le comte de Nieuwerkerke appellera à mainte reprise les élèves du Conservatoire ; les programmes fort artistiques de ces soirées sont composés par Pasdeloup.

L'Opéra fait applaudir les Vêpres siciliennes, et réunit dans le Prophète madame Alboni et Roger ; Jaguarita au Lyrique, le Demi-Monde au Gymnase, les fantaisies d'Hervé aux Folies-Nouvelles, encaissent des recettes mirifiques. Les abonnés du Théâtre- Italien applaudissent Mario, mesdames Penco,

Borghi-Mamo, Viardot; c'est aussi l'époque de la lutte ouverte entre Rachel et madame Ristori.

Le public ne réserve pas ses bravos à ces seules étoiles ; pour faire entendre son Décameron dans le concert donné au mois d'avril, Jacques Offenbach appelle à lui les élèves du Conservatoire. Aux côtés de mademoiselle Poinsot, de Charles Ponchart, de mesdemoiselles Luther et Marie Damoreau, voici mesdemoiselles Desclée, Stella Colas, Fleury, Rey-Balla.

Elles sont de nouveau applaudies par le ministre d'Etat, sur la scène de l'Ecole. Entre mademoiselle Desclée (la comtesse) et M. Fournier (Almaviva), mademoiselle Delaporte incarne le plus gracieux Chérubin qui se puisse rêver. D'ailleurs, les encouragements officiels ne feront pas défaut cette année aux sujets d'Auber : pour entendre le troi-

sième acte d'Armide, chanté par mesdemoiselles Rey-Balla et La Pommeraye, messieurs Cœilte et Lamazou, le président du Sénat et le préfet de la Seine prennent place dans la loge d'honneur.

Réapparition des enfants prodiges au concours de piano : deux musiciens qui n'ont pas atteint la douzième année, Duvernoy et Fissot, se partagent les lauriers. Accessits : MM. Guiraud et Diémer. Il n'est pas une voix pour protester contre le premier prix donné au violoniste Romeo Accursi. MM. Canohy, Ben-Tayoux, Planté et Dubois brillent au solfège et à l'harmonie. Mademoiselle Dalmont chante à ravir une scène du Ca'id, qui lui vaut un triomphal exeat ; mademoiselle Devoyod ranime un instant les auditeurs de la tragédie. Prix de comédie : M. Roger et mademoiselle Stella Colas.

Pour beaucoup d'élèves du Conservatoire,

les vacances n'ont été qu'un repos fort incomplet. Il faut être prêt à reparaître brillamment devant les mélomanes qui, depuis le mois de janvier, suivent régulièrement les concerts de la Société des jeunes artistes, dirigée par Pasdeloup. Une symphonie de M. Gounod, écrite spécialement pour elle, a été le morceau de résistance de la saison, redemandé, acclamé. — A la nouvelle de la prise de Sébastopol, décision mistérielle prolongeant les congés de huit jours.

C'est au tour des manifestations pacifiques. Le 15 novembre, dans le Palais de l'Industrie, distribution des médailles aux exposants. Berlioz a dressé un fantastique programme à double choeur et double orchestre ; sur des paroles du commandant Lafont il a écrit une cantate, VImpériale, attaquée à l'entrée des souverains. Mais alors de tels hurrahs éclatent de toutes parts, les cris « Vive l'Empereur » se

déchaînent si assourdissants, que du balcon où planent les douze cents exécutants, aucun son distinct n'arrive jusqu'au public.

Le lendemain, on donnait à Hector Berlioz la consolation d'une seconde exécution. Auprès de l'Impériale, figurent la Bénédiction des poignards, la prière de Moïse, le Te Deiim.

M. Ambroise Thomas est, en décembre, nommé inspecteur général des écoles de musique des départements, en remplacement de M. Batton ; venue de la même succession, la classe d'ensemble vocal pour laquelle Pasdeloup est désigné. Cette double nomination, annoncée au début de la distribution des prix, vaut une longue salve au compositeur et au chef d'orchestre.

L'année 1856 est pour les musiciens, grands et petits, un temps béni entre tous. Le ruban

rouge fleurit à la boutonnière de MM. Gounod, Victor Massé, Dietsch. Deux sous de charbon, aux Folies-Nouvelles, apprend au public le nom de Léo Delibes ; dans la salle des Maréchaux, Les Deux Aveugles, de Jacques Offenbach, reçoivent une consécration officielle. La Fanchonnette est un égal triomphe pour madame Carvalho et pour Clapisson. Rue de la Victoire, la société des jeunes artistes a la primeur d'une symphonie de M. Saint-Saëns, d'œuvres de M. Gouvy, d'un nouvel arrangement du prélude de Bach.

L'écho des salves qui, le 16 mars, annoncent la naissance du Prince Impérial, résonne jusque devant Sébastopol, où les batteries françaises, anglaises et sardes grondent joyeusement, jusqu'à Gonstantinople où est chanté un Te Deum solennel.

Tandis que les pauvres de Paris assiègent le Mont-de-Piété qui leur rend linge, matelas

2i8 HISTOIRE ANECDOTIQUE

mis en gage, les spectacles gratuits ouvrent tous les théâtres dans l'après-midi du 17 mars. Poètes et compositeurs ont rivalisé de zèle : à l'Opéra, c'est, avec le Corsaire, une cantate d'Adam. Mademoiselle de la Seiglière est suivie d'une ode de Méry. Michel Carré, Jules Barbier et F. Halévy ont été choisis par rOpéra-Comique ; Philoxène Boyer a écrit un à-propos pour l'Odéon. Au Théâtre-Lyrique M. Carvalho rime lui-même la cantate mise en musique par Clapisson, chantée par mesdames Miolan et Meillet. Rose Chéri déclame divinement des stances de Théophile Gautier; Montaubry, Nargeot et Fessy composent les chants d'allégresse pour le Vaudeville, les Variétés et le Cirque.

Au lendemain des Pantins de Violette, le premier succès d'Hortense Schneider, Adam meurt subitement. L'Opéra, l'Opéra-Comique, le Théâtre-Lyrique, la société des jeunes

élèves, le Conservatoire sont représentés parmi l'orchestre et les chœurs conduits par Tilmant dans l'éghse Notre-Dame de Lorette. Les solistes s'appellent Roger, Obin, Faure, Gueymard, Puget, Jourdan, Couderc, Barbot, Ponchard, etc..

Le soir des funérailles, le Lyrique et les Bouffes font relâche. Par ordre de l'Empereur, l'Opéra affiche le Corsaire, au bénéfice de la Veuve du Maître.

Les exercices du Conservatoire donnent raison aux adversaires de l'Ecole.

A V Orphée de Gliick exécuté, en mai, de la façon la plus insuffisante, succèdent le premier acte de VEclair et une partie du Comte Ory chantés par MM. Nicolas, Cabel, mesdemoiselles Chabert et L'Héritier. Cette fois, le public est satisfait : il applaudit de bon cœur,

quand de malencontreux bouquets mal dirigés viennent s'abattre sur les violons, changent les bravos en éclats de rire, et les moralistes de repartir en campagne.

Un immense orchestre est réuni le 14 juin dans Notre-Dame, où quatre-vingts évêques sont assemblés autour du Cardinal Légat, venu pour le baptême du Prince Impérial. Le motif écrit par Lesueur eu l'honneur du Roi de Rome résonne une seconde fois sous les voûtes de la Cathédrale. Le soir, banquet à FHôtel de Ville ; l'avenue Victoria a été transformée en jardin à la Lenôtre, une cantate d'Auber, et le Vive l'Empereur de Charles Gounod sont au programme. Dans les théâtres, musique de circonstance de Bériot, d'Halévy, d'Offenbach ; d'innombrables poésies chantent les dragées du baptême.

Au nombre des prix, MM. Théodore Dubois, Uiemer Paladilhe, Archainbaud, Nicolas ; Côeilte, Donjon, Bourdeau; mesdemoiselles Devoyod, Lhéritier, Remaury. Parmi les accessits MM. Massenet (classe de piano de Laurent), Danbé, Mangin. Le lion des concours est M. White, un élève d'Alard, qui soulève des transports.

Des noms nouveaux chez les maîtres de l'Ecole en 1857. M. Ambroise Thomas a succédé à Adam ; Bordogni et madame Damoreau sont remplacés par Fontana et Laget, enlevé au Conservatoire de Toulouse.

Une classe de violon est fondée dont M. Charles Dancla est le titulaire.

Sax et Arban sont nommés professeurs de saxophone et de saxhorn pour les élèvesmilitaires, en faveur desquels trois classes

spéciales de solfège sont encore établies.

Le baron Haussmann, ancien élève de la rue Bergère, appelle fréquemment à l'Hôtel de Ville le jeune orchestre dirigé par Pasdeloup. Le chœur des Nymphes de Psyché, chanté par le Conservatoire, est au programme de la fête donnée au grand-duc Constantin.

Le premier exercice de l'année fait la part modeste à la musique. Entre VEpreuve et Faute de s'entendre, M. Troy chante un air de Zaïre et M. White enlève un concerto d'Alard. Au second, Moïse retrouve son succès d'antan. Durant les répétitions de l'opéra de Rossini, Troy, auquel le rôle de Pharaon était échu, demande un congé, et sur l'ordre d'Auber, le sceptre d'Egypte passe aux mains de M. Crosti.

De nouveau le violon va être l'instrument de discorde.

Ir Les étrangers sont nombreux cette année parmi les lauréats.

Un Belge remporte le prix de cor; la harpiste récompensée est née à Salzbourg ; Tirlande a vu naître mademoiselle Verling qui triomphe avec la valse de Venzano ; mais nulle part l'Europe n'est si bien représentée que dans les classes de MM. Massard, Girard et Alard.

l^"" prix : M. Sarasate, né à Pampelune.

2« prix : Mademoiselle Hummler, une Wurtembergeoise.

l''' accessit : M. Tyselinski de Varsovie et M. Violet.

2« accessit : M. Colonne, Bordelais de naissance, et M. Otto Bernard, venu au monde à Berlin.

Le succès de Sarasate prend des allures d'apothéose. On ne se lasse pas d'acclamer cet artiste de treize ans. Mais quand Auber

appelle le nom de mademoiselle Hummler, des protestations s'élèvent dans la salle, gagnent le vestibule, s'étendent jusqu'à la rue Bergère où quelques siffleurs forcenés préparent une aubade, que les sergents de ville interrompent dès la première mesure.

Il est des journées moins tragiques, et le concours de basson a laissé un souvenir joyeux dans la mémoire des auditeurs de 1857. M. Dihau avait vaillamment attaqué son solo; déjà on se plaisait à reconnaître sa supériorité sur ses concurrents, quand soudain il s'arrête et d'une voix étranglée, en tournant vers le jury un regard suppliant : « Monsieur Auber, j e n'ai plus de salive. » Un long éclat de rire secoue les deux étages de la salle : pitoyable envers les souffrances du jeune homme, le président lui fait apporter un verre d'eau ; et, ressuscité, M. Dihau achève son morceau avec une sûreté qui lui valut le 1" prix.

Un autre jour, c'est M. Barré qui, agrémeii-" tant d'un couac formidable le duo de La. Reine de Chypre, ne peut retenir un juron énergique et, dans sa colère, transperce le décor d'un coup de poignard qui faillit éborgner Levasseur, suivant le concours de la coulisse.

Lauréats du piano : MM. Paladilhe et Riembielinski, Guiraud. Un second accessit à M. Théodore Dubois qui avait été proclamé en tête des classes de contre-point. Mademoiselle Cordier, MM. Crosti et Troy se signalaient à la journée du chant, tout comme au concours d'opéra-comique, où brillaient autour d'eux Wartel, Barré, mesdemoiselles Chabert, un des futurs soutiens de l'opérette, Auclair, Faivre, Tuai. M. Worms et mademoiselle Royer se faisaient applaudir deux fois dans la tragédie et dans la comédie.

Les résultats de l'année ont paru si satisfaisants que, dans son discours de la distribu-

tion des prix, M. Alfred Blanche déclare : « le Conservatoire tient sa place dans notre orgueil national. »

Encore à l'actif de cette année 1857, un duel demeuré célèbre dans les fastes de l'Ecole.

Parmi les pensionnaires figurait M. Dumestre, ancien jardinier de M. Fould, très aimé de ses camarades, mais d'une naïveté qu'ils se plaisaient à mettre à l'épreuve.

Un jour M. Crosti va le trouver dans sa chambre, l'air sombre, la mine tragique : « Salmsonm'a insulté; un duel est inévitable. Charles Duvernoy est son témoin ; veux-tu être le mien? » Le moyen de refuser un j.areil service ?

Tandis qu'on règle les conditions du combat, les précautions à prendre pour qu'il demeure mystérieux, les pensionnaires pré-

parent, à grand renfort de mie de pain, des balles auxquelles une couche de mine de plomb donnera l'apparence meurtrière. On a dit à Dumestre qu'en cas de mort d'un des duellistes, le témoin doit relever son pistolet et continuer la lutte; aussi la nuit a été employée par le malheureux pensionnaire à tracer de longues lettres d'adieux à sa famille, à écrire à M. Fould un suprême merci.

Toute surveillance écartée, les adversaires se rencontrent dans la salle d'études : le sort favorise Salmson qui vise froidement, mais le pistolet rate par deux fois. Au tour de M. Crosti dont la balle va s'aplatir sur le piano... L'honneur est satisfait.

Jamais Dumestre ne soupçonna la plaisanterie dont il avait été victime et à qui lui parlait de ce duel, il répondait invariablement : « Pas de chance, ce pauvre Crosti, d'avoir manqué Salmson ! Çà faisait un baryton de moins I »

228 HISTOIRE ANECDO TIQUE

Parmi ceux qui applaudissaient à l'apo théose de l'Ecole, combien ignoraient que son fondateur vivait encore, assistant dans une profonde retraite au triomphe de son œuvre ? Le modeste héritage laissé par Catel suffisait à l'existence de Sarrette, existence de sage que ne tourmentèrent jamais ni regrets du passé, ni ambitions nouvelles.

Au début de 1858, un décret du Ministère d'Etat décidait que son buste serait placé au Conservatoire, mais Sarrette s'éteignait avant d'être témoin de ce tardif hommage, et peu de Parisiens surent pour quel mort l'orchestre de l'Opéra se réunissait à l'église de Bonne- Nouvelle.

Quand vient le moment des exercices, la

comédie et la musique, se prétendant dupées toutes deux, font de nouveau séance à pari. Il faut pourtant avoir recours à l'orchestre de l'Ecole et au violon de Sarasate pour remplir les entr'actes, séparer les fragments de Dri' tannicus, de Don Juan de Molière et des Héritiers. Une semaine plus tard, les élèves lyriques se suffisent à eux-mêmes et mettent quelque coquetterie à repousser le concours de leurs camarades de la comédie : Les noces de Jeannette et le deuxième acte des Noces de Figaro.

Extraits de la liste des récompenses les noms de MM. Théodore Dubois, Deslandes, Fissot, Paladilhe à la classe d'orgue ; Colonne et Diaz pour l'harmonie. Au piano Guiraud, Colomer, Lavignac ; mesdemoiselles Leclerc, Rémaury. La réapparition imprévue de Roger sur la scène du Conservatoire est l'événement à sensation des concours : il vient

donner une réplique dans les Huguenots.

Malgré l'accueil enthousiaste qui lui est fait, il restera encore des bravos pour M. Roudil, déjà vainqueur aux concours de chant et d'opéra-comique aux côtés de MM. Hayet, Peschard et Lafont. Dans les classes de comédie, soulignons les noms de mesdemoiselles Roj^er, Ponsin et Cellier, de MM. Provost, Leménil, Léautaud.

A l'actif de 1858 une réforme, depuis longtemps réclamée. Les prix, jusqu'à présent, se distribuaient à la rentrée des classes : beaucoup de lauréats, éparpillés aux quatre coins de Paris, avaient débuté avec des succès divers, sur des scènes plus ou moins subventionnées ; des autres le public avait déjà oublié les noms. Après force discussions et controverses, on se décide à traiter l'école de musique et de déclamation comme tous les collèges et lycées de l'Empire, et au mois d'août,

quelques jours après le dernier concours, a lieu la distribution solennelle, présidée par M. Pelletier.

La mort de Rachel est une rare fortune pour la tirade nécrologique de son discours, et l'orateur met les élèves en garde contre ce lieu commun qui veut que le comédien disparaisse tout entier. « Le souvenir laissé par lui s'embellit des émotions, des enthousiasmes, et peut-être aussi des illusions de son auditoire. Le temps lui-même profite à sa mémoire en lui donnant l'auréole des années regrettées. Quels artistes que ceux que l'on a vus à vingt ans ! »

D'un pavé noir les classiques marqueront 1858. Conspué à son premier jour, toléré ensuite puis encensé, triomphant enfin de toutes les coalitions, Orphée aux enfers est apparu. D'une exquise variété de tons, adorable en sa

mélancolie ou irrésistible de rythmes affolants, la musique d'Offenbach à conquis le monde. L'antiquité est à la mode, car voici au Français le grand succès d'Œdipe Roi.

Emma Livry débute dans la Sylphide.

Le Roman d'un jeune homme pauvre est comme une suite du pacte conclu par le Gymnase avec le succès.

Un seul exercice en 1859 : on y entend Jeannot et Colin et le premier acte du Comte Ory. Dans un rôle très effacé, mademoiselle Pfotzer qui allait être l'exquis Valenlin de la Chanson de Fortunioy si vite acclamée, si tôt disparue. Appelés au château le soir de la Mi- Carême, les élèves du Conservatoire sont ré clamés aussi par la Comédie-Française qui remonte Athalie avec la musique de M. Jules Cohen.

MM. Roudil, Peschard, mesdemoiselles Ferdinand, Gauthier, Cazot et Durand, exécutent les soli; leurs camarades moins illustres ont rang de simples choristes.

Le Pardon de Ploërmel, Herculanum; Marie Sass débutant dans' Les Noces de Figaro, César Girodot à TOdéon, Les premières armes de Richelieu à Déjazet sont parmi les événements dramatiques de 1859. Un petit fils de Mascarille, joué au Gymnase par Geoffroy, Dupuis et mademoiselle Marquet, fait bien augurer de l'avenir de M. Meilhac. Saint- Germain entre au Vaudeville.

Il y aura cette année double ration de cantates : le retour triomphal de l'armée d'Italie, les ovations qui éclatent sur le passage de l'Empereur ont leur écho dans les théâtres. M. Reyer est désigné par l'Opéra, Maillard

est choisi parle Lyrique. Les scènes de drame sont dévolues à la dynastie des Artus qui, à l'Ambigu comme à la Porte- Saint-Martin, chantent Solférino.

Le 15 août venu, c'est à MM. Gevaërt et Duprato de figurer au programme de la rue Lepeletier et de la salle Favart.

Le casino Cadet, où l'orchestre d'Arban fait merveille, l'inauguration des concerts Musard aux Champs-Elysées complètent ce déluge musical.

Sur le palmarès nous trouvons Massenet — récemment rentré au Conservatoire qu'il avait quitté pour parfaire son éducation littéraire — et Lavignac, premier et deuxième prix de piano. Au chant et à l'opéra-comique, avec des récompenses variées, mesdemoiselles Litschner, Albrecht, Pfotzer, Tuai, Cico, MM. Peschard et Roudil. — Mesdemoiselles Tordeus et Rousseil dans la tragédie, à la co-

médie mesdemoiselles Cellier, Smith, Ponsin et M. Léautaud.

M. Danbé obtient un premier accessit de violon. MM. Lalliet, Mayeur, Schubert, Garrigue sont aussi à l'ordre du jour.

Enfin les lauréats du concours de Rome s'appellent Ernest Guiraud et Théodore Dubois ; une mention est décernée à M. Paladilhe.

Toulouse, aux derniers jours de 1859, dotait le Conservatoire d'un nouveau ténor. Venu à Paris pour entrer dans une banque où M. Warot était chef du contentieux, Victor Capoul, harcelé par le démon de la musique, se présentait unmatin rue Saint-Georges. Ilforcela consigne et, admis en présence d'Auber, chante un air de la Muette de façon à surprendre le maître qui le recommande aussitôt à Revial et peu après, le fait admettre au pensionnat.

La discipline était lourde au jeune homme. Bien maussades ces trois soirées chaque semaine consacrées au solfège. Les autres jours, sous la conduite d'un surveillant, les pensionnaires allaient à l'Opéra, à la salle Favart, au Lyrique et parfois le guide, indulgent aux courtes escapades, fermait les yeux sur une absence un acte ou deux durant ; mais, le spectacle fini, il fallait en bon ordre regagner la maison.

Un beau soir, à la rentrée, l'escouade est incomplète : Victor Capoul manque à l'appel et ne reparaît faubourg Poissonnière qu'avec douze heures de retard. Résultat : un mois de consigne. — Il bondit jusqu'au cabinet d'Auber et, d'une voix étranglée : « Monsieur le directeur, je ne survivrais pas à trente jours d'emprisonnement ; je vous prie de vouloir bien accepter ma démission. »

Très gravement d'abord, puis d'un regard

moins sévère, Auber contemple Capoul — enfin un sourire allume ses yeux : « Eh bien ! je la lève votre consigne... mais donnez-moi des détails. M

Morts et démissions en 1860 parmi les professeurs de l'Ecole. M. Dancla remplace Guérin, Sauzay succède à Girard frappé au pupitre de l'Opéra; M. Faure abandonne sa classe confiée à M. Paulin, Mocker est désigné pour le cours de Moreau-Sainti.

Aux exercices, retour du traditionnel Comie Ory accompagné de Ylrato; représentation du Barbier avec M. Capoul et mademoiselle Baibi.

La liste des lauréats abonde en noms illustres, retrouvés bientôt sur les afdches parisiennes. Nombreux sont les élèves que se disputeront les théâtres subventionnés et

aussi M. Réty qui vient de succéder à M. Carvalho dans le gouvernement du Lyrique.

Au chant voici Petit, Morère, Gourdin, mesdemoiselles Balbi et Pfotzer, Barretti et Cico ; dans l'opéra-comique et l'opéra brillent Victor Capoul et Peschard. Mesdemoiselles Boulay, Castellan, MM. Colonne et Lelong sont parmi les prix et les accessits du violon; Taffanel, Lalliet, Mayeur, Garrigue proclamés à la journée des instruments à vent. Madem.oiselle Tordeus se révèle tragédienne de grand allure, mademoiselle Rousseil la suit de près.

Un jury galant donne aux comédiennes deux premiers prix, mesdemoiselles Régny et Ponsin ; mademoiselle Dambricourt vient ensuite, puis mesdemoiselles Rousseil, Petit et Manvoy. Aux hommes, des seconds prix seulement, remportés par MM. Coquelin et Laroche, déjà couronné des mêmes lauriers à la tragédie ; premier accessit, M. Malard.

Aussi brillante sera la série de 1861 où les prix décernés à l'unanimité semblent monnaie courante . Mesdemoiselles Cico et Balbi , MM. Capoul, Morère et Laroche reçoivent ce glorieux exéat. Mademoiselle Lloyd, merveilleusement belle, est aussi parmi les récompensées.

Willaume, Jacobi et mademoiselle Castellan marchent ex-aequo en tête des violonistes ; M. Cantié mène l'escouade des flûtistes.

Les bravos accueillant ces récompenses sont un faible murmure auprès de la tempête qui saluera le discours du comte Walewski. — L'Empereur a voulu donner une preuve éclatante de l'intérêt qu'il porte aux arts : Auber est nommé grand-officier de la Légion d'honneur.

Jamais musicien n'avait été l'objet d'une

semblable faveur et le Conservatoire entier bat des mains, acclame son directeur.

Le nom d'Eugène Scribe est en vedette sur la table nécrologique ; le soir de ses obsèques, rOpéra-Comique, la Comédie-Française et le Gymnase ont fait relâche.

D'autres funérailles à sensation : celles de Tann/iatise?' qui s'éteint à l'Opéra, après trois jours d'agonie. — Malgré la présence de Napoléon III et de l'Impératrice, la première représentation a été égayée et la presse se garde de blâmer le public.

« Cette mystification, dans laquelle les Parisiens ont joué le beau rôle en définitive, aura coûté à rOpéra plus de cent mille écus. Grâce au succès qui attend le Tannhaûser, c'est cent mille francs par soirée, écrit Jouvin dans le Figaro. »

Après la tonitruante partition de Wagner, le public mélomane est tout heureux de retrouver Herold au Conservatoire : l'exercice de juin est une vraie manifestation, un hommage rendu à la musique française. Victor Capoul, mesdemoiselles Reboux et Cico sont les interprètes principaux de Marie ; on bisse d'acclamation la romance « Une robe légère » chantée par le jeune ténor.

En cette année 1861, le concours de Rome faillit se dénouer pour M. Théodore Dubois d'une façon tragique. La chaleur était accablante et les jeunes musiciens, logés dans les combles de l'Institut, connaissaient toutes les angoisses qu'on peut endurer sous les plombs de Venise.

Pour se distraire ils composaient, à tour de rôle, des chœurs exécutés ensuite solennellement pendant la récréation dans la cour.

A M. Dubois venait d'être dévolue la vibrante

poésie :

Mon capitaine est mort Mais moi je vis-t-encore,

quand un matin, rejoignant ses camarades au réfectoire, il tombe évanoui. On l'entoure, on le ranime, on le transporte dans une chambre de l'Institut où pendant vingt jours les docteurs n'osent répondre de sa vie.

Il était un des élèves favoris de M. Ambroise Thomas, un des plus assidus à ce cours où le Maître, laissant grande liberté à ses disciples, se plaisait parfois à leur jouer par cœur, en virtuose merveilleux, Hummel, Mozart, à leur conter des anecdotes sur Mendelssohn ou Chopin qu'il avait connus. Les leçons de contrepoint étaient corrigées par Chauvet, moniteur de la classe, un admirable musicien, sorte de Bach français trop vite enlevé — un patriarche de vingt-cinq ans

auquel MM. Massenet, Lenepveu et tant d'autres ont gardé un pieux souvenir.

Un ennemi acharné de cette classe, adversaire déclaré des œuvres de M. Ambroise Thomas, Carafa, était du jury et sa haine s'étendait aux compositions des disciples. « En voilà encore un, avait-il coutume de dire, qui fait comme son maître : de la musique à faire danser les chiens. » Cependant il ne s'opposa pas à ce que les vingtjours pris par la maladie fussent rendus à Théodore Dubois. En pleine convalescence, il put terminer la cantate qui lui valut le grand prix.

Escorté des musiques de la Gendarmerie Impériale et de la Garde de Paris, accompagné du comte Walewski, du maréchal Magnan, du général Mellinet, du comle de Morny, de M. Fould, d'Auber, le cercueil d'Halévy traverse Paris (mars 1862).

Au cimetière, deux cents choristes choisis parmi les élèves du Conservatoire ou venus des théâtres parisiens, chantent un psaume écrit par Charles Gounod, Bazin, Massé et Jules Cohen, tous quatre élèves du maître dont la classe de composition va passer aux mains de Reber, remplacé par Clapisson dans son cours d'harmonie. Autre changement parmi les professeurs de l'école : Sanson, successeur de Provost.

Les adversaires du Conservatoire goûtent une grande douceur aux concours de 1862. Jamais les classes de chant n'ont fourni si maigre appoint; MM. Lederac, Caron et Geraiser trouvent seuls grâce devant la critique durant les trois journées, dont une réplique donnée par Capoul dans le Caïd a été la seule éclaircie. Déjà l'audition des Noces de Figaro, à l'exercice de juillet, avait été une grosse déception pour les amis de la mai-

son qui pensaient, avec certains journaux, que « les élèves avaient chanté Mozart comme les fidèles les vêpres en latin, sans y rien comprendre », ou bien on déclarait que « le comte Almaviva semblait avoir avalé les marronniers sous lesquels il donne rendez-vous à Suzanne. »

Déjà favorisé d'une mention au concours de Rome (cantate chantée par madame Vandenheuvel-Duprez, Roger etjBonnehée), M. Massenet remporte le second prix de fugue. Pour l'harmonie, mademoiselle Remaury arrive en tête des élèves femmes.

Tandis que le public applaudit frénétiquement M. Danbé, les membres du jury se regardent surpris. Quel est ce morceau? De qui ces arabesques, ces fusées, ces traits vertigineux ou ces gruppstti ralentis? Ceci ne ressemble en rien au concerto imposé aux

candidats. — Et l'absence de son nom dans

la distribution des récompenses montre à M. Danbé ce qu'il en coûte de toucher au texte de Viotti ; respectueux de la note, MM. Lelong et Lévy, Colonne et Labatut remportent les couronnes.

M. Parfouru (Porel), dans les Fourberies de Scapin, a, d'emblée, conquis le second prix. L'allure hautaine de mademoiselle Lloyd a été fort remarquée ; quoique plus heureuse dans la comédie qu'à la tragédie, mademoiselle Bernhardt passe presque inaperçue — MM. Loys et Garigue, pour le violoncelle et le cor.

En ce même été, on pose la première pierre du nouvel Opéra et le Prince Napoléon est délégué par l'Empereur pour la réception des théâtres de la place du Châtelet. M. Caron chante un air du Trouvère dans la salle du Lyrique où sont engagés MM. Battaille, Montjauze, Sainte-Foy, Balanqué; Mesdames

Viardot, Cabel, Faure-Lefebvre, Miolan-Carvalho, Girard.

A rOpéra-Comique, madame Gali-Marié a eu un remarquable début dans la Servante Maîtresse, et Lalla-Rouckh fait bien augurer delà direction de M. Perrin.

L'année a été heureuse pour M. Sardou, maître de l'affiche au Gymnase, aux Français, à Déjazet avec les Ganaches, la Papillonne et les Prés-Saint-Gervais. S'il pousse quelque soir sa promenade jusqu'au théâtre des Champs-Elysées, peut-être y remarquera-t-il, dsiiis l'Alphabet de l'amour, une de ses futures interprètes, et non la moindre, mademoiselle Céline Chaumont.

La décoration des comédiens ! c'est la question à la mode en 1863. M. Legouvé mène la

campagne, réclame le ruban rouge pour Samson. On bataille de part et d'autre, mais la lutte restera indécise. Le légionnaire à succès de l'année est M. Victorien Sardou : des croix aussi pour Félix Le Couppey, Pasdeloup et Sauzay. Massé a obtenu du ministre une pension de 2,400 francs.

Léo Delibes, accompagnateur au Lyrique, monte en grade, passe à lOpéra, où vient de débuter Villaret, découvert par Nogent-Saint- Laurent. Le succès du nouveau ténor est une précieuse aubaine pour la rue Le Peletier, car les concours de chant s'annoncent encore lamentables.

Sur soixante-et-un élèves qui se présentent, qui pouvons-nous citer ?

M. et madame Soustelle, inséparables devant le jury comme devant la loi; gratifiés tous deux d'un prix d'opéra. Et après ? l'accessit de mademoiselle Mauduit, celui de ma-

demoiselle Nivet, la réussite de M. Troy dans une scène d'opéra-comique.

Les violonistes ont été plus brillants : MM. Colonne et Desjardins, Montardon, mademoiselle Bastin, n'ont pas menti à la renommée de leurs classes. Un troisième accessit est allé au violoncelle de M. Delsart.

Ceux-là que préoccupe l'avenir ont écouté avec intérêt la cantate de M. Jules Massenet, le prix de Rome de 1863, resté fidèle à ses interprètes de l'année précédente.

Le succès du jeune compositeur n'a été une surprise ni pour ses maîtres, ni pour ses camarades. C'est à lui que Reber disait, la veille d'un concours d'harmonie : « Je ne sais pas ce que tu auras, mais tu peux t'en aller : tu sais ton affaire. » C'est lui encore qui émerveillait Augustin Savard, ce savant à la proverbiale bonté, par ses progrès fantastiques dans la science du contre-point. Chaque soir des va-

cances, pendant deux heures, il corrigeait le travail de Jules Massenet — sans lui avoir permis jamais d'entr'ouvrir sa bourse qu'il savait légère — enthousiastes l'un de l'autre : le maître conquis par la volonté de Télève, l'élève par le cœur exquis du maître.

Après deux mois, le cours entier était appris, la fugue à huit parties elle-même n'avait plus de mystères.

Au jour de la distribution, le maréchal Vaillant, sans viser aux grands effets oratoires, ramène la confiance un peu ébranlée par les foudres de la critique :

« J'aime à vous parler de l'avenir quand, plus qu'un autre peut-être, je pourrais faire l'apologie du passé. J'ai applaudi de grands artistes qui appartiennent aujourd'hui à l'histoire et qui semblaient ne pouvoir jamais être

égalés ; n'ai-je pas vu des élèves inconnus succéder en tremblant à des artistes célèbres qu'ils devaient éclipser plus tard? Chacun, tour à tour, reçoit en héritage les admirations de son père et en lègue d'autres à ses enfants.. -

» C'est toujours le bon temps, mes amis ! S'il y a toujours des vieillards qui finissent et qui regrettent, il y a toujours des jeunes gens qui commencent et qui espèrent.

» Heureux d'être auprès des artistes l'interprète d'une auguste bienveillance, je ne saurais trop leur dire que l'Empereur les aime et que son intérêt s'attache aux travaux des maîtres comme aux progrès des élèves. »

Le discours achevé, le Maréchal visite le musée Clapisson et revient dans la loge d'honneur pour entendre des fragments de Marie Stuart joués par mademoiselle Marie Colombier, Beauvallet et Verdellet ; une scène du Mariage forcé, dite à la perfection par le jeune

Seveste qui va quitter l'École à dix-sept ans, muni de son premier prix. Mademoiselle Rey chante l'air de la Somnambule ; un duo d'Othello ramène le ménage Soustelle et M. Colonne retrouve son succès du concours.

L'année suivante, le speech du maréchal est interrompu par les acclamations : l'Empereur a signé le décret qui met le ruban rouge à la boutonnière de Samson. Décorés aussi MM. Massart et Klosé. Un mois plus tard, la rosette est donnée à Berlioz, et Rossini reçoit la plaque de grand-officier ; la nouvelle aussitôt connue, cinq admiratrices du maestro lui envoient à sa villa de Passy une lyre gigantesque en sucre, chef-d'œuvre de Siraudin.

Tout à la musique ! le plan de Paris s'enrichit des noms de maints compositeurs : Hérold devient le parrain d'une rue, Beethoven a la sienne ; semblable faveur pour Doni-

zetti, Cimarosa, Bellini,Lesueur, Lassus, etc.

La Muse n'est pas une ingrate et n'est-ce pas faire à ses adorateurs un présent exquis que leur révéler en un même jour et Rosine Bloch et Marie Roze ? La première paraît dans une scène d'Orphée, l'autre est si ravissante en Marguerite qu'un critique a déclaré : « C'était la poésie de Gœthe qui prenait une âme et un corps. »

Dans la tragédie comme dans la comédie, les suffrages du jury se sont arrêtés sur mademoiselle Angelo, dont la beauté fait sensation, sur MM. de Rhéville, Guérin, Prud'hon. Mieux inspirés par Molière que par Corneille, M. Michel et mademoiselle Brach ne sont récompensés qu'en comédie.

Le Château, l'Hôtel-de-Ville ont donné, comme par le passé, des concerts merveilleux; les principaux artistes de Paris sont appelés chez la Princesse Mathilde. On est demeuré

fidèle aux séries du Cirque Napoléon et de cent autres lieux, on a prêté grande attention aux séances de quatuor organisées par M. Lamoureux, et pourtant, comme si tant de foyers hospitaliers ne suffisaient pas à la musique, voici qu'elle envahit jusqu'à la gare du Nord. Le 8 mai, orchestre, chœurs, auxquels la rue Bergère a fourni un respectable contingent, saluent de fragments du Prophète et du Pardon le cercueil de Meyerbeer qu'un train va rendre à l'Allemagne. Le comte Bacchiochi représente l'Empereur.

Le l^' janvier 1865, à la messe célébrée en présence de Leurs Majestés dans la chapelle des Tuileries , mademoiselle Marie Roze chante le Veni Creator et le Kyrie d'Auber, et madame Marie Sasse ne dédaigne pas de se faire entendre auprès de l'élève du Conservatoire.

Du Château aux faubourgs, il semble que théâtre et musique croissent encore en faveur devant Paris. Les recettes des spectacles, durant les deux premiers mois de l'année, ont atteint quatre millions deux cent mille francs. Le Capitaine Henriot, de MM. Sardou et Gavoert, fait salle comble à l'Opéra-Comique; le Lyrique manque de places pour tous ceux qui veulent applaudir mademoiselle Nilsson dans la Flûte enchantée, où sa voix se joue de prodigieuses escalades. A l'Opéra, il n'est bruit que de la prochaine représentation de l'Africaine.

La mort du duc de Morny éteint quelques jours durant tous les bruits de fêtes. Nombre d'artistes se pressent aux funérailles de celui qui les avait soutenus, protégés de toute son ardeur, qui était des leurs aussi par son esprit, par cette plume alerte qui, sous le masque de Saint-Rémy,signaitmaintbadinage charmant.

Concert chez Rossini, le 31 mars ; les œuvres du maestro sont seules admises au programme. Le Conservatoire peut être fier d'y lire les noms de mesdemoiselles Roze, Mauduit, Larcena, Raune, chantant le Départ de Provins j tyrolienne sentimentale.

Avril : Première représentation de V Africaine. Une inoubliable soirée, une apothéose.

Quelques instants après la chute du rideau, la prodigieuse ritournelle que l'on avait redemandée déjà, se fait entendre de nouveau ; la toile se lève, et, au milieu des acclamations, mesdames Marie Sasse, Battu, MM. Faure et Naudin couronnent le buste de Meyerbeer.

Un des rares survivants parmi les premiers élèves de TÉcole, Tulou, s'éteint le 23 juillet, au moment où commencent les concours. En-

tré au Conservatoire le 8 novembre 1796, il ne l'avait quitté que depuis cinq années, laissant derrière lui plusieurs générations de disciples, devenus des maîtres à leur tour. On raconte de lui que, prié, certain soir, de se faire entendre chez madame Catalani, il se préparait à jouer quand il s'aperçut qu'une pièce de sa flûte était fendue d'un bout à l'autre. Réclamer quelques instants de patience, s'armer de ficelle et de cire, panser tant bien que mal les blessures de l'instrument, et il éblouit son auditoire.

Depuis cinq ans, la classe de composition de M. Ambroise Thomas a le privilège du prix de Rome. M. Lenepveu continue cette heureuse tradition.

Les ennemis de la rue Bergère n'ont pas triomphé en haut heu, puisque le maréchal Vaillant, dans son discours de la distribution des récompenses, peut annoncer une augmen-

258 HISTOIRE ANEGDOTIQUE

tation de crédit de 20,900 francs qui permettront de faire moins dérisoires les traitements des professeurs.

M. Taffanel (contre-point), mademoiselle Cantin, MM. Lack et Pradeau (piano), mademoiselle Bastin (violon), MM. Masset Jourdan, Charpentier, Michel, mesdemoiselles Angelo, Hassenhut, Hadamard (tragédie et comédie), mesdemoiselles Bloch, Mauduit, Marie Roze, de Reaunay, Seveste, Hisson, Oxtoby. MM. Barbot, Laurent, Bosquin, Ponsard, Colin, Melchissédec, sont des plus applaudis dans le défilé.

La Légion d'honneur, que l'Impératrice a voulu porter elle-même à madame Rosa- Bonheur, est attachée, le 15 août, sur la poitrine de Mermet, de Lockroy, de Montigny, de MM. Laurent de Rillé, Duprez, Jules Barbier. En même temps, l'Empereur Maximilien nomme Auber grand officier de l'ordre de

Notre-Dame de Guadeloupe, Rossini grand'croix et M. Gounod commandeur.

Les lauréats du chant et de l'Opéra-Comique n'ont pas attendu longtemps l'occasion d'affronter la rampe.

Le jour de la fête de l'Empereur, alors que l'Opéra donne, avec Roland à RoncevauXj Alger, de Léo Delibes, la salle Favart, une cantate d'Adrien Boiëldieu, que le Vaudeville confie à M. Vizentini la musique d'un chœur de circonstance, la Comédie-Française affiche Athalie, agrémentée de la partition de M. Cohen. Les élèves récompensés sont à la tête des soixante choristes empruntés aux classes de la rue Bergère.

Les journaux de septembre annoncent que M. Sardou lira prochainement aux artistes du

Vaudeville une comédie nouvelle : La Famille Benoîton.

Pour terminer l'année, la musique du 34e régiment d'infanterie prussienne vient donner une série de concerts au Cirque de l'Impératrice.

Le 4 janvier 1866, le Conservatoire prend des airs de fête. C'est l'inauguration de la grande salle. L'orchestre de l'Opéra, dirigé par Hainl, exécute une ouverture de M. Théodore Dubois ; mademoiselle Dunoyer, ^I^L Boucher et Coquelin IP jouent les Rivaux d'euxmêmes ; enfin mademoiselle Marie Roze, MM. Capoul et Petit font applaudir la cantate de M. Lenepveu. Le programme appartient tout entier aux enfants de la maison.

Au moment où un décret impérial élève au

maximum le traitement des professeurs, leur doyen disparaît : Le Borne qui, né à Bruxelles en 1797, répétiteur à la rue Bergère dès 1816, avait fait de Paris sa patrie d'élection, y avait formé des élèves tels que Duprato, Maillard, Barthe, Augustin Savart, de Lajarte, qui avait été un des plus fermes soutiens de l'Ecole en sa marche grandissante.

Clapisson Ta précédé de peu de jours. Il faut nommer un gardien à la collection qu'il chérissait d'un amour sans égal ; Hector Berlioz réunit les fonctions de bibliothécaire et de conservateur du Musée.

Augustin Savard hérite de la classe d'harmonie du musicien de la Fanchonnette, Victor Massé du cours de composition de Le Borne, en même temps que Jules Duprato devient professeur agrégé d'harmonie.

De nouveaux concerts s'établissent au Cirque du Prince Impérial sous la direction

d'Eugène Prévost et dans la maison pompéienne de l'avenue Montaigne.

Les succès de l'année au théâtre : Le Lion amoureux, la Vie parisienne, Nos Dons Villageois, Mignon qui place en grande vedette le nom de madame Galli-Marié, Maison Neuve que M. Sardou a voulu retirer avant la première, certains journaux en ayant d'à-vance divulgué la donnée.

Le prix de piano, brillamment enlevé par M. Pugno, rouvre le règne des petits prodiges. — Succès de curiosité pour la séance de violoncelle : Le morceau choisi est un concerto écrit, il y a soixante ans, par Auber. M. Delsart s'y montre de tous points remarquable.

Mesdemoiselles Peyret, Brunet-Lafleur et

Moisset ; MM. Ponsard, Devoyod et Lepers se signalent au chant ; parmi les jeunes violonistes, la première place appartient à M. Taudou; mademoiselle Tayau obtient un 3* accessit. Dans les scènes d'opéra et d'opéra-comique, un simple piano accompagne mesdemoiselles Seveste etGodefroy, MM. Devoyod, Colin et Arsandaux ; on a renoncé à l'orchestre des élèves, à « la jeune et intrépide phalange » dont la fougue était telle que les chanteurs n'en pouvaient suivre le bel élan ; on s'est décidé à employer plus utilement pour les instrumentistes le temps jadis consacré à d'innombrables répétitions.

Au programme de la distribution des prix, des fragments du Misanthrope réunissent les principaux lauréats : Mesdemoiselles Hassenhut et Hadamard, MM. Musset et Boucher , déjà récompensés dans la tragédie, d genre sévère a valu un accessit à mademoiselle

Fayolle. Sur la liste des comédiens d'avenir, MM. Nolzag et Coquelin, mesdemoiselles Barataud, Carlin, Calas et Fayolle déjà nommées.

Le 21 novembre : Ouverture de l'Athénée, rue Scribe. « Tout pour Fart », c'est la devise des fondateurs : d'avance ils renoncent au moindre bénéfice, s'engagent à verser le tropplein de la caisse à diverses bonnes œuvres. Aux amateurs de conférences on offrira les mardi, jeudi, samedi les plus brillants causeurs; les autres jours seront consacrés à la musique. Le moyen de ne pas être satisfait de la première soirée : conférence par M. Legouvé, Schiller-Marschi sous la direction de Pasdeloup ; des chœurs excellents dans le Départ de Mendelssohn. Les soli d'un fragment de Mo'ise sont chantés par M. Gailhard, élève du Conservatoire. Le violon de Joachim, l'orgue de M. Saint-Saëns, un air de VEnfant

Prodigue, par M"« Vandenheuvel, complètent le programme.

Le premier prix de Rome, cette même année, appartient à M. Emile Pessard.

1867, l'année prestigieuse, l'année féerique : des quatre points cardinaux les peuples vont accourir, en d'immenses caravanes conduites par les souverains eux-mêmes. Rois et Princes héritiers vont se grouper autour de Napoléon III, et jamais ville ne contempla cortèges , aussi éblouissants que ceux qui traversent Paris durant six mois.

Pour désigner VHymne à la paix et la Cantate de VExposition, mis au concours, pour organiser les concerts, les fanfares, les séances historiques, des jurys ont été formés, où figurent Rossini, Auber, Berlioz, Carafa,

Félicien David, Kastner, Ambroise Thomas, le général Mellinet, Mermet, le prince Poniatowsky, Gounod, Reber, Verdi, Victor Massé, G. Hainl, Laurent de Rillé, Boiëldieu, Oscar Commettant, Gevaërt, Reyer, Wekerlin, Gastinel, etc..

En attendant que le Palais de l'Industrie se transforme en une gigantesque salle pouvant contenir plus de cent mille auditeurs, les Tuileries et THôtel de Ville reprennent leurs séries musicales, M. Georges Pfeiffer fonde des concerts-conférences où la causerie sera faite par M. Gasparini.

L'Opéra monte Don Carlos; chez Rossini les frères Lionnet chantent un Noël de M. Charles Lecocq, dédié à l'Impératrice; on recherche les invitations aux Vendredis du Louvre chez le comte de Nieuwerkerke : c'est là qu'on applaudira pour la première fois le nom de M. Paul Ferrier dont Coquelin et

Mademoiselle Ponsin jouent la Gageure de Junon (plus tard la. Revanche d'Iris).

Après l'ouverture de TExposition le mou- ! vement artistique semble grandir encore : M. Massenet apparaît au théâtre de TOpéra- Comique avec la Grand^Tante, iouée par Victor Capoul, Marie Heilbron et mademoiselle ; Girard, ce Un débutant à une débutante », écrit le jeune compositeur sur la partition de celle qui, dix-sept ans plus tard, devait incar- . ner Manon. L'orchestre de Johann Strauss fait tourbillonner Paris.

«Ce qui est excessif, sa grâce l'adoucit; ce qui est grossier, son sourire l'aiguise. » Jugement d'un critique, au sortir des Variétés, que l'univers va assiéger pour acclamer Hortense Schneider sous la couronne ducale de Gerolstein. — Le Lyrique donne

Roméo et Juliette. Quant à l'Opéra, il n'a jamais déployé de splendeurs comparables à celles du l**' juin : aux sons du chant russe, l'Impératrice, le Tzar, l'Empereur suivis d'un état-major de grands-ducs et de princes héritiers, sont acclamés par une salle digne des contes des fées.

Le jury, chargé de couronner Vhymne à la Paix, a examiné 823 manuscrits, sans trouver dans ce déluge de poésie une œuvre digne de son choix. Pour la cantate, l'empressement a été moindre : 102 concurrents seulement se sont présentés et M. Romain Cornut est l'heureux élu. Ses Noces de Prométhée^ mises en musique par M. Saint-Saëns, seront exécutées en septembre ; remarqués aussi, les ouvrages de MM. Massenet, Wekerlin et Guirand.

Douze cents exécutants, dirigés par Georges Hainl, saluent dans le Palais de l'Industrie l'entrée de LL. MM., du Sultan, du Prince Impérial, venus pour la distribution des récompenses (1" juillet). L'ouverture d'Iphigénie, les Chants du Soir de Félicien David, un chœur de Judas Macchabée encadrent le morceau de résistance, Vhymne à Napoléon III et à son vaillant peuple, écrit par Rossini pour la solennité. Malgré les masses orchestrales et chorales mêlées au grondement du canon et aux sonneries des cloches, cette œuvre excite plus de curiosité et d'étonnement que d'enthousiasme.

La caricature s'empare de ce nouveau mode d'instrumentation. — Un mari rentre à l'improviste. « Ciel ! un artilleur chez moi ! » — « Ne te tourmente pas, mon ami, répond sa

femme ; c'est pour le concert que nous donnons ce soir ! »

Plus loin, Wagner se pend de désespoir de n'avoir pas inventé le canon Rossini.

Les orphéons accourent à Paris, puis, succédant au défilé des bannières chargées de médailles, voici les musiques militaires promenant à travers les rues le bariolement des uniformes. L'Autriche a envoj^é soixante-seize instrumentistes, la Ptussie ses chevaliers-gardes; représentées aussi par leurs phalanges les plus appréciées, la Belgique, la Prusse, l'Espagne, Bade, la Hollande. Les Guides et la Garde de Paris senties champions français.

Le 21 juillet, pour entendre ces délégués de tous les cuivres de l'Europe, on envahit le Palais de l'Industrie : 60,000 francs de recette ; l'estrade du trône est prise d'assaut.

Au Conservatoire aussi la foule est grande quand viennent les concours. Bien des noms

de débutants proclamés en cette mémorable année 1867 sont célèbres aujourd'hui. M. Salvayre obtient un accessit de fugue, M. Planquette une médaille de solfège. A l'harmonie, voici MM. Pugno, Wormser, Thomé. Le premier prix de chant réunit MM. Maurel et Gailhard, mesdemoiselles Brunet-Lafleur et Derasse ; des nominations à mademoiselle Moisset, à MM. Nicot, Lepers et Bacquié ; mademoiselle Tayau triomphe parmi les violonistes.

Comédie : 1 M. Coquelin Cadet, 2 M. Jourdan ; accessits: MM. Chodzko, Dugaril et Joumard. Aucune comédienne n'est jugée digne du premier prix ; le second appartient à mesdemoiselles Reichemberg, Dewinke et Delmary.

Pendant que les recrues se distinguent de la sorte, les vétérans du théâtre sont tous sur la brèche. Les visiteurs de l'Exposition au-

ront pu applaudir Déjazet dans Garât et Bonaparte à Brienney Bouffé reparaissant dans Pauvre Jacques, Lafont superbe dans les Beaux tnessieurs de Bois-Doré; ils verront aussi Laferrière, Arnal, Frederick-Lemaître. Durant les sept mois d'exposition, les théâtres parisiens auront encaissé six millions neuf cent mille francs.

En distribuant les récompenses, le maréchal Vaillant annonce qu'un triple concours ouvrant aux musiciens et aux librettistes le chemin de la terre promise, va être institué à rOpéra, à TOpéra-Comique et au Lyrique.

Ainsi apparaîtront la Coupe du Roi de Thulé, le Florentin et le Magnifique, après des années d'espérances sans cesse déçues, toujours renaissantes.

Scandale au faubourg Poissonnière en no-

vembre. Une élève se plaint que son professeur ne s'occupe plus d'elle depuis le jour où elle a interrompu les leçons particulières chèrement rétribuées. La presse donne asile à ses revendications, les bavardages vont grand train, si bien qu'on s'émeut au Ministère et que le maréchal ordonne une enquête. Les ennemis du Conservatoire demandaient que l'instruction en fût confiée à un magistrat ; c'est Auber qu'on choisit, Auber dont, à la même époque, M. Vizentini traçait ce portrait dans Paris-Magazine :

« Présentement, c'est le vieillard le plus jeune qui se puisse voir. Il est plutôt né pour orner un salon de son inépuisable causerie, pour enrichir l'Opéra-Comique de ses partitions de Jouvence, que pour diriger le Conservatoire. Néanmoins il lui sera beaucoup pardonné... peut-être parce qu'il a beaucoup aimé. »

Le maître reconnut-il qu'il se heurtait à un mal nécessaire; que, réprimés aujourd'hui, les abus se renouvelleraient et demain et daûs la suite des temps? En tous cas, de la plainte et de la poursuite il ne fut guère question davantage.

Janvier 1868. Le 87« anniversaire de la naissance du directeur. Dans la cour du Conservatoire, la musique de la Garde nationale lui donne une sérénade : une marche semble l'étonner ; ce motif lui arrive comme un écho d'années si lointaines, évoque tout d'un coup tant de choses disparues!... Où l'a-t-il entendu ? — C'est un thème pris dans une sonate qu'il écrivit en 1798; le général Mellinet en a découvert le manuscrit, Emile Jonas l'a arrangé pour orchestre militaire.

Tandis qu'Auber en pleine apothéose, h la

veille du Premier jour de bonheur, goûte cette volupté un peu mélancolique de revivre un demi-siècle de gloire, un jeune musicien va, dès sa première heure, avoir à douter de l'avenir.

Les recettes mirifiques de l'Exposition ont donné aux théâtres un élan merveilleux ; enrichies, célèbres aux quatre points cardinaux, les scènes parisiennes affichent les plus affriolants programmes.

Un regard sur ceux du 2 février. — C'est la Saint-Charleroagne, le Prince Impérial a présidé le banquet au lycée Bonaparte ; aussi le classique aura large part dans les spectacles.

A la Comédie-Française, pour interpréter Racine et Molière, voici mesdemoiselles Dubois, Jouassain, Guyon, Madeleine Brohan,

Riquer, Bonval ; MM. Talbot, Provost, Maubant, Lafontaine, Coquelin, Boucher, Barré, Garraud et Prudhon. Le Pré-cLUx-Clercs est chanté par Victor Capoul, mesdemoiselles Bélia et Heilbron ; Il Templario, à Ventadour, par mademoiselle Krauss et Nicolini. Madame Carvalho et Monjauze ont repris leurs rôles dans la Fanchonnettey à la place du Châtelet ; Gulliver attire les collégiens chez le voisin d'en face.

Les amateurs d'alexandrins passent les ponts, gagnent l'Odéon où, dans Athalie, entre Beauvallet et Taillade, Sarah Bernhardt joue Zacharie ; ceux-là qui préfèrent des émotions plus douces, trouvent à grand'peine un coin aux Variétés où Hortense Schneider reparaît avec Dupuis dans Barbe-Bleue. — Préférez-vous la comédie? Vous hésitez entre le Vaudeville, le Palais-Royal et le Gymnase; ici Nos IntimeSi le jeu merveilleux de made-

moiselle Fargueil, de Félix et de Delannoy ; là, les éclats de rire de la, Cagnotte ou, dans Miss Suzanne de M. Legouvé, cette réunion de jolies femmes qui s'appellent Blanche Pierson, Angelo, Barataud, Fromentin et aussi mesdames Pasca et Chaumont.

A la Porte Saint-Martin, 1867 aligne en une même affiche la grande diction de Thérésa, la fantaisie de madame Thierret, les yeux d'Honorine, les formes sculpturales de mademoiselle Delval. Aux fanatiques du drame, Jean la Poste (Dumaine)et les Chevaliers du brouii/ard (madame Marie Laurent), aux fidèles de l'opérette, les refrains exquis chantés par Zulma Boufîar dans Geneviève de Brabant aux Menus-Plaisirs, les folies de l'Œil crevé débitées par mademoiselle Lasseny aux Folies-Dramatiques. Pour finir, les revues des Nouveautés et des Folies-Marigny.

Ce même jour, au Cirque Napoléon, Pas-

278 HISTOIRE ANECDOTiaUE

deloup offrait à ses auditeurs, entre l'ouverture de la Flûte enchantée et celle de la Belle Mélusine, une Suite cV orchestre de Jules Massenet comprenant, Pastorale, thème hongrois, adagio et marche. — La salle est soulevée, divisée comme aux séances de Lohengrin, décidée à manifester pour et contre le débutant. Auxbravos des sifflets répondent, puis les protestataires l'emportent et la suite d'orchestre s'achève dans un formidable tapage.

Deux jours plus tard, Albert Wolff, dans le Figaro, s'en prend et à Pasdeloup qui a eu Taudace de jouer un musicien jeune et peu connu, et à Massenet qu'il exécute avec la plus aimable désinvolture :

« Nous avons encore un incident à enregistrer.

M La partition d'un tout jeune musicien s'étant aventurée hieraux Concerts populaires entre deux ouvertures de Mozart et de Men-

delssohn, a été victime de sa témérité. Le public a accueilli la petite malheureuse avec une froideur telle qu'au bout de dix minutes elle avait le nez gelé. On a transporté cette partition chez le pharmacien voisin qui lui a prodigué les premiers soins, si bien qu'à quatre heures un quart, le jeune compositeur, M. Massenet, a pu reconduire la pauvre blessée à son domicile.

» ... L'omnibus qui a transporté le jeune Massenet avec sa partition au Cirque Napoléon lui a rendu un piètre service. »

Le grand maître de la chronique avait parlé ; le musicien n'avait qu'à s'incliner, à chercher une carrière plus clémente, à se livrer à la peinture, à s'improviser critique au besoin. Il trouve un défenseur en M. Théodore Dubois, maître de chapelle à Sainte- Clotilde, après un court séjour à l'orgue des Invalides, qui, sans crainte des représailles.

adresse à Albert Wolff une longue lettre, plaidoyer véritable en faveur des débutants.

« J'admets de la façon la plus large l'appréciation par la presse des œuvres livrées au public, mais alors faites de la vraie critique, franche, loyale, artistique et raisonnée ; analysez les morceaux et dites pourquoi ils vous déplaisent... Vous jetez, de gaîté de cœur, le découragement dans l'esprit d'un jeune compositeur qui peut avoir du talent et de l'avenir... »

Riposte du chroniqueur qui affirme à M. Théodore Dubois qu'il fera, à la première occasion fournie par son correspondant, cette critique raisonnée qu'il réclame. Deux mois plus tard, les Sept paroles du Christ étaient une surprise pour tous les musiciens réunis à Sainte-Clotilde ; malgré l'appel du compositeur, Albert Wolff demeura et invisible et muet.

Le premier jour de bonheur était un triomphe éclatant pour la musique française ; dès le lendemain de son apparition, MM. Ritt et de Leuven, devant l'affluence du public, devaient improviser un second bureau de location construit en planches. Quant à Capoul, souvent contesté jusque-là, il passait au rang d'étoile, applaudi, adulé, encensé, donnant raison à Auber qui l'avait réclamé impérieusement alors que les directeurs souhaitaient confier le rôle à Montaubry ou à Acbard. De quinze mille francs qu'il touchait en qualité de second ténor, son engagement était soudain porté à cinquante mille, tant on craignait de le voir partir.

Au succès de la salle Favart, l'Opéra riposte

par Hamlet. « M. Ambroise Thomas me fait

l'effet d'un homme arrivé au sommet de

l'échelle, même de la Double Echelle, écrit Paul Bernard. » — Mademoiselle Nilsson est acclamée auprès de M. Faure, on parle d'elle avec enthousiasme. L'Impératrice a fait remettre son bouquet de violettes à Ophélie ; au nom de l'Empereur, le vicomte de Laferrière lui porte une parure de perles et d'émeraudes. Le duo Doute de la lumière est demandé aux Tuileries puis à l'Hôtel de Ville.

La chapelle du Château flamboie au matin du 7 mai. Tandis que Mgr Darboy donne la première communion au Prince Impérial, la musique, sous la direction d'Auber, joue le Vivat in seternura écrit par l'abbé Roze pour le sacre de Napoléon P^ Solistes : Mesdemoiselles Mauduit et Bloch; MM. Faure et Grisy.

La cravate roug-e attachée au cou de

M. Ambroise Thomas par le maréchal Vaillant, après le discours de la distribution des prix, est comme une consécration officielle du succès d'Hamlet.

Parmi les lauréats qui défilent à l'appel des récompenses, la Comédie-Française fera une riche moisson. Voici mademoiselle Reichemberg, suivie des seconds prix, mesdemoiselles Tholer, Colas et Thomas ; pour les accessits, mesdemoiselles Croizette et Legrand, mademoiselle Chapuy. Aux hommes, le jury a refusé la plus haute récompense ; MM. Mounet et Vois, le futur marquis des Cloches de Corneville, ont un second prix; après eux MM. Dugaril et Mazoudier, Fraisier et Joumard, Laroche.

Dans la tragédie, M. Mounet a été moins heureux encore : un simple accessit a reconnu ses efforts.

Pêle-mêle dans les classes d'orgue, d'har-

monie, de piano, de violon : Salvayre, Pugno, Cavaillé, Wormser, Thomé, Rougnon, Auzende, Bourgeois, Hej'mann, Luigini, Samary.

A la séance du chant, après avoir laissé tomber ces paroles fatales : « Pas de premier prix », Auber, vite redevenu galant, proclame cinq seconds prix ; parmi eux, mademoiselle Gabrielle Moisset, qui a paru l'hiver précédent à rOdéon dans VAthalie de Mendelssohn. Accessits à mesdemoiselles Polliart et Mineur, une des premières élèves de M. Saint-Yves Bax. Chez les hommes, Aubéry, Selon, Nicot et Idrac.

L'Opéra trouvera peu à glaner dans les rangs des Fidès et des Marguerite. Pas de prix; des récompenses variées à mesdemoiselles Laville, Pitteri et de Gray.

Durant les vacances, madame Pasca s'incarne en Fanny Lear, Roger tente avec Cadio

une malheureuse incursion dans le drame ; la Périchole unit une fois de plus sous le drapeau de la victoire Jacques Offenbach et Hortense Schneider.

Tous les élèves du chant et des instruments sont à la Trinité le 21 novembre, mêlés à l'orchestre et aux chœurs. On fait à Rossini les obsèques les plus imposantes : jamais pareils accents n'ont accompagné dépouille humaine. Mesdames Alboni, Nilsson, Patti, Carvalho, Krauss, Grossi, Bloch; MM. Duprez, Capoul, Gardoni, Faure, Obin, Bonnehée, Tamburini, Nicolini, Belval chantent des fragments du Stabat, des morceaux pris dans l'œuvre du maestro. Le Nonce est présent aux funérailles où le vicomte de Laferrière représente l'Empereur. Au cimetière, Elwart parle au nom du Conservatoire.

L'apparition de madame Judic aux Variétés, dans une représentation au bénéfice de José Dupuis, l'aimable réussite de VEcossais de Chatou de Léo Delibes, l'éclatant triomphe de Patrie, la vogue du Petit Faust signalent les premiers mois de l'année théâtrale 1869.

Le Vaudeville de la place de la Bourse a fermé le 1 1 avril par une représentation de la Dame aux Camélias ; la salle de la Chausséed'Antin est inaugurée peu d'heures après. M. Saint-Germain dit un prologue de Supersac; il paraît encore dans les Oublieuses de Gondinet, auprès de mesdames Lovely, Hébert, Bianca, Davril. Le Contrat, de M. Meilhac, a madame Dochepour interprète.

Un soir d'avril aussi, les spectateurs débarquant devant l'Odéon trouvent portes closes. Mademoiselle Sarah Bernhardt, qui a par er-

reur absorbé un flacon de laudanum, est à la mort. Les journaux du lendemain rassurent les Parisiens : Zanetto vivra, grâce à la présence d'esprit de mademoiselle Baretta qui, au Théâtre-Français, joue un petit rôle dans Hernani. — Le sauveur survenu si fort à propos était la sœur de madame Worras, l'exquise sociétaire d'aujourd'hui.

Peu après, en présence des souverains, mademoiselle Sarah Bernhardt pouvait jouer e Passant chez la Princesse Mathilde.

Au Conservatoire, nous notons la visite faite, le 28 février, par Djemmil-Pacha, ambassadeur de Turquie, et Daoud-Pacha, ministre des Travaux publics du Sultan. Le vicomte de Laferrière les guide à travers les classes : dans la salle des examens, les élèves du chant oiB'rent la surprise d'un concert que

couronne Foli-Fot le joli choeur d'Auber. C'est encore ce fragment du Cheval de bronze qui sera chanté dans les petits appartements de l'Impératrice, lors de la réception de l'archiduc Victor.

L'année 1869 restera mémorable entre toutes dans l'histoire des pianistes. Aux trente-cinq concurrents, vingt-deux récompenses sont accordées. Parmi les cinq premiers prix, mademoiselle Thibault, que nous retrouverons au chant, mademoiselle de la Hautière; même nombre de seconds prix dont mademoiselle Van Lier, une des plus jeunes élèves du Conservatoire. Autant de premiers accessits, quatre seconds, trois troisièmes.

Les hommes n'ont pas été moins choyés : sur les seize qui ont comparu devant le jury, six seulement se retirent complètement déçus. Dans les rani^s des heureux, en chefs de file,

MM. Auzende et CavalUé, de la classe Mathias, puis MM. Thomé, Bourgeois et Cahen, disciples de Marmontel. MM. Wormser et de la Nux reçoivent des accessits.

Si le violoncelle ne compte que neuf représentants, il en est vingt-quatre pour le violon, dont M. Marsick.

Vingt-trois cantatrices; les plus applaudies sont mesdemoiselles Mineur et Thibault, déjà nommée. On fait grand cas de la diction charmante de M. Bouhy, tout en s'inquiétant de la fragilité de sa voix ; et pourtant il arrive bon premier encore aux séances d'opéra et d'opéra-comique, suivi par M. Valdejo.

On fondait les plus grandes espérances sur mademoiselle Polliart; mais, sous le nom de Priola, elle a paru cet hiver au Lyrique et l'inflexible règlement lui interdit de prendre part au concours où se distinguent mesdemoiselles Rémi, Perret et de Lausnay.

290 HISTOIRE ANEGDOTIQUE

Comédiens et tragédiens ont été faibles, à l'exception de M. Joumard. Le jury n'a découvert nulle Andromaque, aucune Junie digne de ses suffrages, mais quelle revanche quand paraît mademoiselle Croizette l Succès de beauté, succès d'artiste dans la scène du Verre d'eau qui lui apporte le premier prix. Le second est pour mademoiselle Chapuy.

Journée des instruments à vent : M. Mellet l'emporte dans la classe de cornet à piston qui vient d'être crée et confiée à Arban. Hautbois et cor : MM. Gillet et Brémond.

Le clou de la distribution des prix est la décoration de Levasseur : un complément de pension touché sur les fonds des Beaux- Arts, le titre de professeur honoraire, accompagnent dans sa retraite l'illustre chanteur dont la succession est donnée à M. Obin.

Avec lui la routine court grands risques de perdre de son importance ; que d'anecdotes

lui viennent aux lèvres qui vous disent, mieux qu'un volume, la vanité d'une mise en scène qu'on voudrait immuable! — A tel moment, dans tel opéra, la créatrice remontait et toutes celles-là remontèrent ou remonteront qui reprirent ou reprendront son rôle, sans qu'on en ait cherché le pourquoi. Or, la créatrice du rôle, en se livrant à ce jeu de scène, avait un but unique : s'assurer que son amant, dont elle soupçonnait la nature papillonne, n'avait pas quitté le portant derrière lequel elle lui ordonnait de rester. Et voilà un mouvement passé à l'état de dogme.

Aux Français, débuts d'un jeune poète,

M. Paul Déroulède, dont le Juan Strenner

a pour interprètes madame Madeleine Brohan,

Delaunay, Maubant, Lafontaine et Coquelin.

Durant de longues soirées, cet acte accom-

pagne Julie où brillent mesdames Favart, Reichemberg et ïholer.

M. Taudou, prix de Rome de l'année, a eu pour concurrents M. Serpette, dont mademoiselle Van Ghel, Gailhard et Achard chantaient la cantate. Madame Sass, MM. Maurel et Grisy présentaient l'œuvre de M. Flégier, madame Brunet-Lafleur avait été choisie par M. Salvayre.

Le 15 août est célébré avec plus de solennité encore que de coutume ; c'est à la fois le Centenaire de Napoléon I*"" et la fête de l'Empereur ; on annonce le prochain voyage en Corse de l'Impératrice et du Prince Impérial.

A l'Officiel du 14 paraît le décret qui met au cou de Viollet-le-Duc, un familier du château, la cravate de commandeur, donne la rosette d'officier à M. Sardou, à Baudry et à Fro-

mentin. MM. Boulanger, Meilhac, Gondinet, Luminais, Caïn, Rubé, Vervoitte sont nommés chevaliers.

Si les Légionnaires ont maint envieux, il est aussi un homme qui fera plus d'un jaloux, M. Duc, auquel est décerné, pour ses admirables travaux du Palais de Justice, le grand prix de cent mille francs fondé par l'Empereur.

Trois jeunes compositeurs encore, garderont de 1869 un heureux souvenir: M. Victorin Joncières dont la Lyrique a donné, le 21 septembre, le Dernier Jour de Pompéï, MM. Diaz et Lenepveu, proclamés lauréats du concours de l'Opéra et de l'Opéra-Comique où vont être représentés la Coupe du Roi de Thulé et le Florentin. Le jury de la rue Le Peletier a examiné quarante-deux opéras, celui de la salle Favart a eu soixante partitions entre les mains. Mention spéciale

est faite dans les rapports des ouvrages de MM. Massenet, Guiraud, Théodore Dubois et Barthe.

Pointons dans les derniers mois de l'année les succès tels que Froufrou, la Princesse de Trébizonde, les Brigands et aussi des échecs dont celui des concerts fondés à l'Opéra par Litolff. Cent quatre-vingt-dix exécutants, M. Gounod dirigeant le chœur des Sabéennes, des fragments de la Damnation de Faust, la symphonie avec chœurs, voilà les attractions promises par le programme du 7 novembre.

Quinze jours plus tard, second concert... et le dernier aussi, avec quelques pages du Selam chantées par mademoiselle Reboux, une suite d'orchestre de M. Saint-Saëns.

Mis en goût par leurs recettes de janvier (2.193.303 fr.), les directeurs comptent ré-

colter en 1870 une nouvelle moisson d'or. Et pourtant voici encore que le Lyrique succombe 1 Dans la lutte qu'il soutient avec plus de courage que de chance, Pasdeloup s'avoue vaincu.

Mais déjà on parle d'un autre théâtre, d'une troupe inédite : les Pupazzi de M. Lemercier de Neuville rencontrent si brillant accueil qu'ils sont mandés aux Tuileries. L'impresario-auteur veut excuser les côtés aristophanesques de son spectacle et s'en acquitte en un spirituel prologue ainsi terminé :

« Et si Napoléon s'amuse,

Que l'Empereur n'en sache rien 1 o

La sollicitude des Beaux- Arts pour le Conservatoire semble grandir encore : Les classes reçoivent la visite de M. Maurice Richard qui assiste au cours de M. Obin, fait une longue halte parmi les élèves de M. Massart, et, en quittant le faubourg Poissonnière, remet à

Auber le grand cordon de TOsmanieh, conféré au maître par le sultan.

Les aspirants au prix de Rome apprennent avec joie que la limite d'âge est reculée de cinq ans, qu'ils pourront désormais, jusqu'à la trentaine, rêver de la villa Médicis. Le premier coup de pioche donné aux antiques règlements, on osera porter une main sacrilège jusque sur la formule consacrée de la cantate : fini le temps des trois personnages, prescrite la loi qui imposait un air, suivi d'un duo que couronnait le trio final. Les poètes donneront libre cours à leur inspiration.

Saisi d'une fièvre de réorganisation, le Ministère nomme une commission qui révisera les règlements du Conservatoire, améliorera, corrigera. Et trois fois la semaine, pour

obtenir ce retour à l'âge d'or, se réunissent, sous la présidence d'Auber, MM. Ambroise Thomas, Gounod, Gevaërt, Guy de Charnacé, Félicien David, Perrin, Azevedo, About, Commettant, Camille Doucet, Reber, Th. Gautier, Reyer, le prince Poniatowski, Albéric Second, Jouvin, etc.

Les discussions seront nombreuses, car la commission entend faire œuvre durable. La voici qui, après de longs plaidoyers pour et contre, décide la création d'une classe d'ensemble choral, puis sur l'observation que cet exercice est dangereux pour les voix, le vote est annulé et on décrète que des quatuors seront chose suffisante.

Un autre jour, Edmond About demandera que le Conservatoire cesse d'être une école de l'Etat, proposition repoussée à une imposante majorité. Du même encore le vœu que des cours de grammaire, de géographie et

d'arithmétique soient obligatoires pour les élèves.

Au faubourg Poissonnière on lit avec terreur les décisions de cet aréopage qui rogne impitoyablement les heures de hberté des sopranos et des ténors, condamne à une prison perpétuelle comédiennes et pianistes. C'est M. Azevedo maintenant qui réclame de fréquentes séances consacrées à l'histoire de la musique : on y exécuterait « avec chœurs et grand orchestre » les œuvres ayant fait le sujet de la leçon. •

Emportés par un vertige de réformes, les commissaires appellent à leur barre un médecin de province qui guérit sans douleur les vices de prononciation.

La direction de l'Ecole, la présidence de la Commission ne suffisent pas à l'activité

d'Auber. Depuis 1808, depuis le soir où, chez le prince de Chimay, il conduisit son Séjour militaire, le maître n'avait pas dirigé un orchestre : après soixante-deux ans écoulés il ressaisit le bâton et le jeudi-saint, dans la chapelle des Tuileries, le voici qui mène musiciens et choristes auxquels se joignent mesdames Nilsson et Gueymard, Bouhy et Colin.

Peu de jours après l'éclatante première de Coppelia^ une députation est reçue au château : les ouvriers de la maison Ilerz viennent remercier l'Empereur qui a décoré leur doyen, Knust, fidèle au poste depuis un demi-siècle. « On saura désormais en France, écrit le Monde illustré, que chaque ouvrier porte dans sa boîte à outils son bâton de maréchal. »

Pendant que la partition de Léo Delibes et le charme attirant de mademoiselle Bozzachi appellent Paris à l'Opéra, on répète VOmbre à la salle Favart; c'est fête pour les choristes,

bannis de l'ouvrage de Flotow qu'on annonce pour le coramenoement de juillet. Les théâtres bravent la chaleur des soirs d'été : Juin a versé 750.000 francs dans leurs caisses.

La guerre éclate. Deux jours avant le départ pour l'armée de l'Empereur et du Prince Impérial, l'Opéra-Comique dont la saison avait débuté par la Cruche Cassée de M. Emile Pessard, donne le Kobold (26 juillet) de Guiraud. Le spectacle a commencé par la Fille du Régiment, s'est terminé par le Rhin allemand. Madame Galli-Marié a fait acclamer la Marseillaise qui va résonner à travers Paris, chantée par Capoul ou mademoiselle Sasse, par mademoiselle Marie Roze et par M. Faure, dite par Agar, jetée à la foule par Thérésa.

En dehors du Conservatoire, qui songe à applaudir à ] 'apothéose de la famille Thibault? Berthe, Blanche et Gabrielle, filles de l'ancien chef de musique des cuirassiers de la Garde, ont eu leurs noms proclamés aux concours de chant, d'opéra, d'opéra-comique.

Violoncellistes remarqués: MM. Loëb, Fock et Frémaux ; harmonistes et pianistes : MM. Wormser, Véronge de la Nux, Thomé, Dolmetsch ; tragédie et comédie : MM. Joumard, Baillet, Guillemot, Strintz, mesdemoiselles Abline, Martin et Barretta.

Le 15 août, par décret de l'Impératrice Régente, la rosette de la Légion d'honneur était donnée à Reber, Labiche, de Leuven ; les derniers chevaliers nommés par l'Empire s'appelaient Alphonse Daudet, Nuitter, Heugel, Baillot, Semet, Narrey, Villemot, Chouquet, dont le souvenir aimable est resté si vivant rue Bergère.

Dix jours plus tôt, M. Maurice Richard distribuait les récompenses aux élèves du Conservatoire. Des fragments d'Œdipe^ de Faus^, des Châteaux en Espagne étaient au programme, mais l'écho lointain des batailles planait sur Paris, dominait tout, étouffait le bruit des bravos ; bien des pensées étaient là-bas et plus d'une larme coula et furtive, et un peu honteuse à ces paroles du ministre : « Il ne nous resterait qu'à remettre aux lauréats les récompenses, si je ne savais qu'il y a des vides dans vos rangs : quelques-uns de vos camarades sont à la frontière. »

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