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LOUIS-PHILIPPE ET LA 11^ RÉPUBLIQUE

Réduits au silence par le bruit de la fusillade, les archets ne tardent pas à prendre leur revanche et les théâtres, rouverts le 4 août, luttent entre eux à coups de nouveautés. Drames, comédies, opéras-comiques, vaudevilles, ne vont avoir qu'un héros dont les ovations sans fin salueront l'apothéose : l'Empereur, incarné par Virginie Déjazet, Gobert, Francisque, Frederick et tant d'autres.

L'Ecole royale, qui a repris son enseigne

d'autrefois, reste modestement à Técart.

Parmi les soixante lauréats récompensés le 28 novembre, relevons les noms de Dolphin Alard et de Dérivis. Hector Berlioz, grand prix de Rome de Tannée, offre aux mélomanes une audition de ses œuvres le 5 décembre au bénéfice des blessés de juillet.

Tout régime nouveau a soif de réformes; respectueux de la tradition, Louis-Philippe apportera plus d'une modification au Conservatoire en 1831.

Placée sous la dépendance du ministre du commerce et des travaux publics, dotée d'un conseil de surveillance que présidera le duc de Choiseul, l'École verra la suppression de la classe spéciale de déclamation fondée l'année précédente, mais en échange de cette perte, deux classes nouvelles seront instituées « pour

les personnes des deux sexes qui voudraient se consacrer à la profession de choristes. » Permission est accordée aux élèves de paraître sur la scène de TOpéra-Comique, en qualité de choryphées.

La garde nationale est l'idole du jour, encensée dans les théâtres, adorée dans les rues. Le Conservatoire sacrifie, lui aussi, au nouveau culte, et tous les musiciens de l'orchestre ont revêtu l'uniforme vénéré le 30 janvier, pour la séance de réouverture, au bénéfice des blessés de juillet,

Paganini triomphe à l'Opéra en une série de concerts dont les recettes sont si brillantes, qu'au dire d'un calculateur, chaque mesure rapporte 12 francs au célèbre violoniste; le quart de soupir est coté 75 centimes.

Choron, auquel le nouveau régime a retiré

toute subvention, s'entend avec la direction de Tivoli pour organiser trois fois la semaine, durant l'été, de grands concerts de musique classique.

Les élèves du Conservatoire paraissent pour la première fois dans la cérémonie funèbre du 27 juillet, au Panthéon, mêlés aux 500 musiciens qui exécutent, en présence du roi et de l'empereur du Brésil, la Marche de Cherubini, V Hymne écrit par Herold sur le poème de Victor Hugo, la prière de Moïse et le chœur de Castor et Pollux.

L'impression laissée par les concours de 1831 sera médiocre, au dire des feuilles spéciales qui colportent avec plaisir cette définition du Conservatoire : « Une cage où l'on élève des canards qu'on nous vend pour des rossignols, w Parmi les prétendus palmipèdes, figurent cependant Prosper Derivis, Revial, mademoiselle Cornélie Falcon. A citer aussi

Lecarpentier, Deldevez, Pasdeloup, Prudent Besozzi.

« C'était une véritable fête de famille, écrit V Entracte, bien niaise, bien paternelle; c'était une comédie bien bourgeoise, et vous savez comme il est peu amusant d'assister à la comédie en plein jour... Les jurés, ces hommes qui sont tenus de ne pas se livrer à leurs émotions, d'après le règlement, prennent le parti de dormir, jusqu'au moment où il faut choisir le lauréat... »

On accuse Cherubini de ne pouvoir souffrir la Marseillaise et de mal dissimuler sa froideur pour la Parisienne.

Quelques fragments de dialogue nous donnent l'opinion du public dilettante :

— On parle de la réforme du Conservatoire?

— Elle se borne à réformer cinq professeurs. »

— Entre nous, dites-moi donc ce qu'il conserve?

— L'habitude d'aller mal, et rien de plus. » Malgré les troubles constants, les craintes

causées par l'approche du choléra, Tannée théâtrale a fourni 272 ouvrages, dus à 172 auteurs : 2 tragédies, 27 drames, 19 comédies, 21 opéras, 30 mélodrames, 2 ballets, 171 vaudevilles.

Dans la soirée du 28 mars 1832, tandis que mademoiselle Taglioni danse la Sylphide, le bruit se répand à l'Opéra que la présence du choléra-morbus est officiellement constatée. Un homme est mort dans la rue Mazarine; quelques heures plus tard, neuf malades sont reçus à l'Hôtel-Dieu.

Le fléau va se propager, frappant de droite et de gauche, affolant la population. Contre

cette terreur on voudrait réagir : pas un théâtre ne ferme, les nouveautés se multiplient mais rien ne peut contre l'effrayante éloquence des chiffres publiés chaque jour.

Il se trouve cependant encore des mélomanes intrépides pour remplir la salle des Menus- Plaisirs, où la société joue au bénéfice des anciens pensionnaires. Un concerto, composé et exécuté par Alkan, remporte un succès si brillant qu'il est désigné comme morceau de concours pour le mois d'août.

Cette année-là, le grand prix de Rome est décerné à M. Ambroise Thomas, élève de Lesueur et de Barbereau, déjà jugé digne d'une mention. Son concurrent Lagrave meurt de chagrin quelques jours après.

Puis voici, le choléra disparu, le triomphant début de mademoiselle Falcon dans Robert le Diable, les fsàtes données pour le mariage du roi Léopold avec la princesse Louise, tout un

renouveau de théâtre, de musique, de mouvement. Dans l'Odéon réparé, la Comédie-Française avec mademoiselle Mars, jouera deux fois chaque semaine, et rOpéra-Comique autant.

Les concours avaient mis en lumière Ravina, Leudet, Potier, Marmontel et surtout mademoiselle Doulx, à laquelle on promettait une éblouissante carrière. Les prix sont distribués le 5 décembre par le duc de Choiseul, qui rend un public hommage à madame Damoreau, « le charme et la gloire de la scène », nommée à une classe de chant en remplacement de Rigaud.

(' Le Conservatoire, annonce le président, possède en ce moment 304 élèves : 196 hommes et 108 jeunes demoiselles : 102 ont été admis au concours, et 48 prix et 5 accessits ont été décernés. »

Les années se suivent et se ressemblent ; concerts sur concerts, le bénéfice de madame Dorval à TOpéra succédant à celui de mademoiselle Déjazet à Tivoli, symphonies de Beethoven alternant avec des fragments de Cherubini, et nous arrivons au 28 juillet 1833, signalé par le festival monstre des Tuileries. Sous la conduite d'Habeneck, 500 musiciens, parmi lesquels de nombreux élèves du Conservatoire, attaquent l'ouverture de la Gazza, Ladra, la prière de la Muette^ le chœur de Tarare et la prière de Berlioz. Un roulement exécuté par 300 tambours a annoncé le commencement de la fête.

Succès tel que l'Opéra s'empare du programme et l'offre le 9 août, diminué du tonnerre de va et de fia, entre deux actes de Guillaume et des fragments de Mars et Vénus.

Dans la liste des lauréats, mademoiselle

Nau, Prudent, Croisilles, Clapisson. Labro, Nargeot, Croharé.

Quelques jours avant la distribution des prix, on signale aux amateurs les Études de Frédéric Chopin, jeune compositeur polonais, remarquables par la progression habile dans les difficultés.

1834. — Un événement inattendu : l'École, rompant avec la routine, ouvre aux amateurs, le 27 mai, la salle des Menus-Plaisirs transformée en théâtre. Tout étonnés de pouvoir pratiquer en public les leçons qu'ils reçoivent dans les classes, les élèves jouent la Fête du village voisin et les Maris garçons^ soutenus par un orchestre que dirige Habeneck.

Le 15 juillet, nouvelle expérience. Dans le Tableau parlant, les applaudissements vont droit à mademoiselle Fargueil. « Cette jeune

élève, écrit le Ménestrel, est remarquable par la pureté de son chant et l'expression de son dialogue; il y a un bel avenir musical chez cette enfant. »

Dans l'intervalle des deux exercices, l'Institut couronne la cantate d'Ehvart, œuvre de circonstance s'il en fut jamais : L'entrée en loge d'un jeune compositeur qui aspire au grand prix. Alexis Dupont interprète à merveille les transes et l'espoir du candidat.

La salle des Menus-Plaisirs est encore livrée aux ouvriers quand arrive le moment des concours ; force est de se contenter du petit théâtre et de limiter à l'excès le nombre des spectateurs. Peu d'assistants sont appelés à entendre la harpe de Godefroid ou l'orgue de Lefébure, la vocalisation de mademoiselle Fargueil, mademoiselle Nau ou mademoiselle Calvé.

L'intimité de ces réunions a rendu le jury

moins implacable : à l'issue d'un concours, la pluie de récompenses est telle que l'huissier, un brave homme adorant les élèves, ouvre à deux battants la porte du petit foyer et crie d'une voix éperdue : « Venez tous! venez tous ! »

Tandis que les couronnes s'entassaient rue Bergère, on célébrait aux Invalides le service solennel de Choron, ce grand ennemi du Conservatoire. Les cent jeunes élèves de son institution chantaient sans accompagnement le Alla riva de Palestrina.

Dans la même église, le 13 octobre, entrait le cercueil de Boieldieu, précédé de la musique de la garde nationale, suivi d'une foule innombrable. Les artistes de l'Opéra trouvaient aux InvaUdes seulement l'indépendance du programme et ce jour-là, réunis à l'Opéra- Comique et au Conservatoire, ils allaient rendre un éclatant hommao:e au maître tant

acclamé. Martin, Ponchard, Nourrit, Tliénard, Dérivis, Habeneck, Baillot, étaient aux côtés de leurs jeunes camarades.

Les Mémoires de Berlioz, si débordants de rancune pour l'injustice de ses contemporains, s'accordent mal avec les feuilletons de l'époque. Les trois concerts donnés en novembre sont fort encouragés, encaissent d'honorables recettes, et le duc d'Orléans a voulu assister à une séance.

« Qui croirait que cette enfant, qui est une grande tragédienne, n'a jamais vu jouer Talma? » — C'est l'opinion toute franche d'un critique au sortir de la première représentation de la Juive (23 février 1835). La nouvelle victoire de mademoiselle Falcon, aux côtés de Nourrit, vient à point pour rehausser

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le prestige de l'Ecole, toujours attaquée, vilipendée, raillée.

On lui propose pour modèle le Conservatoire de Bagnères-de-Bigorre (?), qui sera en mesure d'envoyer cent jeunes chanteurs aux fêtes de Toulouse; d'autres déclarent trouver plus d'avenir aux musiciens du Jardin turc ou du bazar Saint-Honoré.

Il est à supposer cependant que la croche conserve de nombreux dévots dans Paris, puisque Bacquié de Peyréville, un ancien élève de la rue Bergère, peut composer un honorable orchestre pour l'établissement des Champs-Elysées, puisque Tilmant recrute pour le Gymnase musical du boulevard Bonne-Nouvelle une phalange remarquable.

Piqué de la même tarentule, le Ménestrel annonce à ses abonnés qu'il leur sera offert chaque année un concert; au premier programme : Liszt, Adam, Inchindi, Couderc.

Pour assurer au festival de Juillet une allure suffisamment artistique, le gouvernement ^ avait confié à Meyerbeer et à Adolphe Adam le soin d'en composer le programme. L'attentat de Fieschi coupe court aux réjouissances; ouvertures et chœurs projetés cèdent le pas au Requiem de Cherubini, exécuté sans grand effet aux Invalides, au Te Deum de Lesueur, qui sonne magnifiquement sous les voûtes de Notre-Dame.

La venue des concours est un renouveau pour toutes les attaques. Liszt, dans la Gazette musicale^ constate, sans trop protester, qu'on a baptisé le Conservatoire : « la salle d'asile des momies et l'apothéose des perruques ». Pourquoi les élèves qui veulent travailler en dehors de la classe sont-ils obligés de demander à leur même professeur des leçons supplémentaires ? Pourquoi multiplier les prix au point de transformer en

encouragements d'écoliers ce qui devrait être un brevet d'artiste ?

Au jour de la distribution, par un froid intense, les appareils de chauffage se livrent à d'étranges fantaisies, et c'est à travers la fumée qu'on entend les variations à huit mains sur il C?'oc2aio, jouées par mademoiselle Klotz, MM. Lefébure, Honoré et Goria, lauréats du piano, et les vocalises de mademoiselle Flécheux, qui sera bientôt le page des Hugue' nots.

Une longue plainte s'élève de Paris, murmure attristé des directeurs de concerts. Un décret prélève le huitième de la recette brute, et voici que ces institutions, si prospères jadis, jonchent le sol de leurs cadavres. Mort le Gymnase musical, fermée la salle Montesquieu, dispersé l'orchestre de l'hôtel Lafûtte.

Rue Bergère, la Société hésite à reprendre ses séances, mais les recettes s'annoncent assez belles pour braver le nouvel impôt.

L'émeute est au Conservatoire : cette nouvelle se répand à travers la ville, un beau matin de juillet 1836. On court aux renseignements, on apprend que les mères des élèves assiègent le cabinet de Cherubini, mêlant les prières aux imprécations. On vient de leur interdire l'accès des classes, assourdies par leur bavardage ; elles crient, elles protestent, tant et si bien que le maestro consent à parlementer. Le traité de paix est vite conclu : une mère, une seule, la première arrivée, sera admise dans le sanctuaire ; les autres attendront dans une salle voisine, où elles pourront tout à Taise échanger leurs vues sur l'art et la politique. Entrée libre, les jours où les élèves des deux sexes sont réunis.

Le calme renaît, et on peut pousser les répé-

titions du Requiem, exécuté le 28 juillet, au service anniversaire, dans l'église des Invalides.

Cette année-là, les concours de chant et d'opéra-comique sont une véritable revue du répertoire contemporain; ZeBa?'5ie)%/eC/iaZei, Leicester, VÉclair^ la Fiancée, la Marquise^ défilent à tour de rôle devant les auditeurs, qui applaudissent Alizard et mademoiselle Castellan. M. Croisilles est parmi les lauréats du violon.

La mélancolique histoire des prix de Rome est le thème choisi par M. de Gasparin pour son discours de la distribution des prix. Les hésitations des directeurs à monter des œuvres de musiciens inconnus étant chose naturelle, « il faudrait un établissement où, après un examen destiné à écarter les incapacités ambitieuses, on exécuterait habituellement de la musique nouvelle; ce serait une chapelle, car la musique sacrée est un genre sérieux où il

faut faire preuve de science, mais qui n'exclut pas les développements de l'imagination. » La confiance renaît aux prix de Rome.

L'hiver 1837 débute par une bonne action : aidés de Ponchard et de madame Casimir, quelques élèves du Conservatoire organisent une séance musicale qui rachètera de la conscription un jeune flûtiste de l'Ecole.

C'est la série des concerts qui recommence, à peine troublée par l'influenza qui fait rage, le flot de symphonies, de choeurs et d'ouvertures qui envahit toutes les salles jusqu'à la fête inouïe donnée le 10 juin au palais de Versailles restauré. — Cherubini, Lesueur, Berton, Auber, Paër, Halévy et Meyerbeer représentent la musique au banquet et au spectacle. Le Misanthrope, avec mesdemoiselles Mars, Mante et Plessy; le trio de

Robert, chanté par Duprez, Levasseur et mademoiselle Falcon, un ballet où paraissent Thérèse et Fanny Elssler, mesdemoiselles Noblet et Fitz-James composentle programme. En entr'acteja Symphonie allégorique d'Auber, contant les vicissitudes de la France de la Régence à 1830, faisant, après les chants révolutionnaires, éclater à Torchestre Veillons au salut de V empire, aboutissant à la Parisienne.

Deux concurrents acclamés aux séances publiques d'août : Roger, premier prix de chant, Francis Berton, vainqueur dans la comédie.

L'Institut est réuni pour distribuer solennellement les prix de Rome, le premier à M. Besozzi, le second à M. Gounod, quand arrive un attristant message : Lesueur est mort. Ce seul nom évoque une longue suite de souvenirs; on se redit les étapes de cette carrière toute d'honneur et de gloire, attachée

à l'histoire de l'École depuis 1795. C'était le musicien favori de l'Empereur, celui qui, le soir de la première représentation des Bardes, parut dans la loge impériale entre Napoléon et Joséphine.

A l'église Saint- Roch, le Conservatoire est réuni tout entier pour les funérailles. Auprès de la musique du mort, des compositions de ses élèves favoris, entre autres un Agnus Dei d'Ambroise Thomas, chanté par Duprez.

La distribution des prix est marquée chaque année par de belles promesses : M. de Montalivet ne saurait faillir à cette tradition, et les aspirants compositeurs reçoivent la formelle assurance de trouver un livret remarquable à leur retour d'Allemagne.

L'orateur déclare encore que le rétablissement du pensionnat pour les hommes est d'absolue nécessité ; il constate enfin que, très prochainement, « les élèves du Conservatoire

exécuteront des chants qui seront l'œuvre d'un élève du Conservatoire ». — Allusion au Requiem de Berlioz, donné aux Invalides pour les obsèques solennelles du général Damréraont.

1838. Les anciens élèves du Conservatoire se distinguent particulièrement cette année-là. C'est d'abord la messe d'Eiwart, chantée à Saint-Eustache ; Dietsch conduit l'orchestre, l'orgue est tenu par Ambroise Thomas. Encouragé par ce succès, le jeune compositeur écrit un morceau que les élèves de Saint- Denis chanteront le jour où la reine les vient visiter. Cette incursion sur le domaine politique lui fait retirer le feuilleton de l'Europe monarchique.

Le 6 avril, à l'Opéra-Comique, le Perruquier de la Régence. Les espérances de la

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Double Echelle se réalisent. « Il n'y a pas longtemps, déclare le Consiitutionnel, M. Ambroise Thomas était tout simplement un lauréat de l'Académie des Beaux-Arts, ne sachant trop à quelle fortune son étoile le réservait... On a remarqué dans son nouvel ouvrage des morceaux qui pourraient bien lui frayer la route de l'Opéra-Comique à l'Académie royale de Musique ».

Accueilli le plus fraîchement du monde, le BenvenutoCellinide Berlioz, le 15 septembre, à l'Opéra.

Les concerts ont déchaîné sur la France un tel envahissement de pianistes, qu'une violente réaction est inévitable. On affirme que M. de Salvandy a rendu un arrêt interdisant formellement le moindre morceau de piano aux distributions des prix. Ce décret s'étend à tout le royaume.

Un recensement du Conservatoire en 1839 nous est fourni par le speech de M. de Kératry : 375 élèves (239 hommes et 136 femmes) reçoivent les leçons de l'Ecole. Sur ce total, 149 seront admis à concourir et 87 nominations, dont 37 premiers prix, seront accordées.

Parmi les élus, les théâtres font une moisson brillante : l'Opéra s'attache mademoiselle Dobrée ; Masset et Marié entrent à l'Opéra- Comique. La Comédie-Française enlève mademoiselle Doze, transfuge des cours de harpe, et mademoiselle Augustine Brohan.

Pour compléter la statistique, ajoutons que le matériel de l'Ecole, mobilier, instruments, bibliothèque, vient d'être évalué à 1,114,860 francs.

Par trois fois, le Conservatoire entonne le Requiem : aux obsèques de Paër, au service funèbre de Nourrit, auprès du cercueil de Plantade.

Rappelons enfin, que la. Gipsy, dansée par Fanny Essler, met le nom de M. Ambrolse Thomas sur les affiches de l'Opéra, et que mademoiselle Pauline Garcia débute au Théâtre-Italien, dirigé par M. Viardot.

Les deux premiers actes de la. Juive^ le quatrième des Huguenots^ Duprez, Dérivis, Massol, Alexis Dupont, madame Dorus-Gras, les débuts de Lucile Grahn, tel est le programme qui suffirait à remplir la salle de l'Opéra, le 14 mars 1840 ; et à tant de séductions s'en joint une plus irrésistible encore : Cornélie Falcon va reparaître dans la soirée donnée à son bénéfice.

Qu'elle est morne et attristée, cette représentation qu'on se promettait triomphale ! A peine entrée en scène, mademoiselle Falcon, trahie par sa voix, éclate en sanglots, tombe

évanouie dans les bras de Duprez. On l'acclame pourtant ; les fleurs et les couronnes s'amoncellent, Paris veut donner à son idole l'illusion d'une suprême victoire.

Une certaine agitation règne parmi le public des concours. Avant l'ouverture de chaque séance, le secrétaire du Conservatoire a soin d'avertir les auditeurs, par une formule empruntée au répertoire des cours d'assises, que « tout signe d'improbation ou d'appro- » bationest formellement interdit ». On n'en applaudit pas moins la clarinette de M. Blançon avec une furia contre laquelle la sonnette et les cris de Gherubini restent impuissants; au chant, les ovations deviennent si bruyantes après un air de Joseph, que le président, hors de lui, menace de faire évacuer la salle et de terminer les concours h huis clos.

Peut-être, en réprimant le tapage, le maestro n'était-il pas guidé par le seul respect du règlement. La salle menace ruine ; quelques lézardes la sillonnent déjà, et le ministère est resté sourd aux plaintes réclamant de promptes réparations.

Sous ces lambris menaçants, on proclame les premiers prix -de Leroux et de mademoiselle Augustine Brohan, exquise d'esprit, de vivacité. Au second rang, mademoiselle Denain, qui, ainsi que mademoiselle Begbeder, est à la fois élève de l'école et pensionnaire du Théâtre-Français. César Franck, élève de Le Borne, est le vainqueur de la fugue et du contre-point, suivi de près par M. Prumier ; mademoiselle Revilly remporte, avec mademoiselle Descot, la couronne du chant.

Pour la première fois, les prix sont distribués sur la scène le 22 novembre, sous la présidence du duc de Coigny. On signale

« l'excellente attitude des élèves, rangés dans l'ordre le plus parfait et le plus moral : les hommes occupant un côté et les jeunes demoiselles, l'autre ».

La fin de la séance est un peu gâtée par l'économie de l'administration, qui n'a pas mesuré le luminaire au programme : les bougies du lustre n'éclairent que de lueurs expirantes la scène de comédie qui termine la fête...

Jamais Paris ne contemplera cérémonie funèbre plus grandiose que celle du 15 décembre. Dans un rayonnement d'apothéose, les cendres de l'Empereur sont portées aux Invalides ; Napoléon rentre en vainqueur parmi les étendards, les trophées, et la musique a sa part dans cette inoubliable journée. Auber, Halévy et Adam ont écrit les marches

qui sonneront sur le passage du char ; pour l'église, on a fait choix du Requiem de Mozart. Chaque voix sera quadruplée : Duprez, Rubini, Ponchard, Alexis Dupont chanteront la partie de ténor ; la basse est distribuée à Lablache, Levasseur, Barroilhet et Tamburini ; soprano : mesdames Damoreau, Dorus, Grisi, Persiani ; contralto : mesdames Stolz, Albertazzi, Eugénie et Pauline Garcia. Parmi les trois cents exécutants, de Torchestre et des chœurs, le Conservatoire est largement représenté.

Dans Téglise, revêtue de drap violet aux arabesques d'or, l'effet est inimaginable, et pourtant — les journaux sont unanimes à le reconnaître — « le cercueil faisait oublier Mozart » ; tous les regards étaient fascinés par le catafalque, haut de cinquante pieds, entouré des drapeaux d'Austerlitz.

Les premiers concerts de Thiver 1841

mettent en vedette quelques artistes inconnus jusque-là ; le violoncelliste Jacques Offenbach, qui joue un menuet de Beethoven avec le jeune Rubinstein, âgé de dix ans, les sœurs Milanollo. Et Paris va partager ses bravos entre les étoiles qui se lèvent et celles qui s'éteignent, s'écraser à la représentation de retraite de mademoiselle Mars, applaudir une dernière fois madame Damoreau.

A la veille des concours, une modification, depuis longtemps réclamée, est apportée au règlement. Les prix ne seront plus partagés en dehors des classes de solfège et de chant ; les professeurs de déclamation lyrique sont priés de sacrifier au genre national plutôt que de verser dans le répertoire italien.

Trois concurrents paraissent qui ont souvent déjà affronté la rampe : Mademoiselle Olivier, depuis longtemps aux Variétés, mademoiselle Atala Beauchêne, connue des

amateurs de drame et de vaudeville, enfin mademoiselle Nathalie Fitz-James, qui abandonne le foyer de la danse pour la classe de la rue Bergère.

Très appréciés, Laget, qui obtient le second prix de chant, Ponchard, proclamé en tête des élèves de comédie, M. Maubant, dans le second acte d'Ho7*ace.

Un certain trouble s'est manifesté dans la salle quand, au cours d'une séance, on apprend que le plancher de la loge 27 a fléchi.

Des recrues de l'année 1841, nulle ne devait, autant que M. Obin, connaître l'ivresse des bravos, les créations triomphales, et ce fut à grand' peine pourtant que les portes du Conservatoire s'ouvrirent devant lui.

En ces temps heureux où un prix de chant et d'opéra donnait au vainqueur le droit de

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passer une année rue Le Peletier, la couronne remportée dans une succursale de province entraînait l'admission parmi les élèves de la rue Bergère. Même la recommandation du directeur d'une des écoles valait au porteur les bénéfices de l'externat.

Un matin, Cherubini, assis devant une tasse de chocolat fumant, voit entrer un grand garçon au geste timide, qui lui présente quatre pages écrites par un notaire du Nord, ami dévoué du maestro, sollicitant bienveillance et appui pour son protégé, tout frais sorti du Conservatoire de Lille. — « Ah ! murmure sans autre préambule le compositeur d'Ali- Baba, un notaire qui recommande un musicien, c'est drôle I » Puis, après un temps : « Si vous n'avez pas de lettre du directeur de Lille, c'est que vous ne valez rien ! »

Les rêves d'Obin battent de l'aile devant semblable accueil ; cependant il espère encore,

il pense attendrir le maître en lui chantant un air des Deux familles. « Vous êtes bien grand pour chanter, objecte Cherubini ; allez tout de même. » Mais après quelques mesures :

« Arrêtez ! arrêtez ! retournez à Lille ; vous ne chanterez jamais ! »

Madame Cherubini intervient. Que pensera le notaire ami en voyant revenir son protégé, en entendant le récit de cette entrevue? — Ponchard arrive à la rescousse et en haussant ,les épaules, en écrasant Obin d'un regard de pitié, le terrible directeur consent à son entrée au Conservatoire.

1842 — ou le commencement d'un règne.

Cherubini abdique, après vingt années de pouvoir et un nombre à peu près égal de démissions toujours retirées.

Les prétendants sont nombreux; on discute les chances d'Habeneck, d'Halévy, d'Auber, de Carafa, de Berton, de Spontini. La candidature du premier est fort soutenue et, s'il réunit les suffrages, la combinaison suivante est déjà prête : le pupitre de TOpéra serait dévolu à Hector Berlioz, qui introduirait la vapeur à l'orchestre, et le feuilleton des Débats passerait aux mains de Jules Maurel.

La nomination d'Auber, connue le 7 février, anéantit toutes les espérances. Installé le il, par le duc de Coigny,le directeur annonce tout un plan de réformes, la résurrection des exercices, une vie nouvelle donnée au Conservatoire.

Cherubini ne sera pas témoin de cette révolution. Le 19 mars, son cercueil est porté à Saint-Roch, déposé sous un dais de velours noir parsemé d'étoiles d'argent, avec pendants brodés d'hermine ; Torchestre des élèves, réuni à la Société des concerts, exécute son

Requiem. En signe de deuil, l'Ecole reste fermée deux jours.

Un exercice en juin : VÉpreuve et des fragments d'Eorace, par MM. Maubant, Ponchard, Got ; deux actes du Barbier, chantés par Gassier et mademoiselle Rouvroj^ ; symphonie de Haydn, sous la direction d'Alard. Force a été de donner l'exercice dans la petite salle, car les bâtiments du Conservatoire se tassent et la reconstruction s'impose si urgente que les concours sont renvoyés au mois de novembre.

Dans l'intervalle, le duc d'Orléans périt sur

la route de Neuilly. Pour la cérémonie funèbre

qui se prépare à Notre-Dame, Auberet Halévy

écrivent des marches ; deux cent cinquante

musiciens répètent le Requiem de Mozart,

mais survient un contre-ordre : la messe sera

en plain-chant et le Conservatoire n'aura pas

à y paraître.

Le 2 novembre, quand s'ouvrent les concours, on peut contempler la façade nouvelle construite par Debret sur le faubourg Poissonnière ; la salle a été refaite par Fontaine, décorée par Cicéri.

« Le vénérable et patriarchal M. Adam » présente pour la dernière fois ses élèves au jury de piano. Après quarante-quatre années de services, il songe à la retraite, et sa classe dédoublée aura pour titulaires madame Farrenc et Herz. Tulou met en ligne un unique flûtiste : M. Altès, qui remporte le premier prix, « récompense due à son seul mérite, ajoute un feuilletoniste, car il n'est que son maître qui puisse lutter contre lui. »

Dans la liste des lauréats, relevons les noms d'Augustin Savard, élève de Le Borne, de Dancla et de Maurin, de Jacquart, de Verroust. M. Got remporte un prix de comédie ; la tragédie favorise Randoux.

Pour la séance de déclamation lyrique, la salle a des airs de fête, les lustres scintillent ; un orchestre complet, dirigé par Habeneck, accompagne les élèves. Chacun remarque l'émotion de mademoiselle Rachel, venue pour encourager sa sœur, mademoiselle Sarah Félix, jugée digne du prix après une scène de la Favorite.

Les récompenses sont distribuées le 4 décembre seulement. M. de Kératry salue de paroles sympathiques les nominations de Duprez et de Manuel Garcia aux classes de chant, déplore la perte de Baillot, couvre de fleurs mademoiselle Mars, élevée à la dignité d'inspectrice des études dramatiques. « Pour bien enseigner, dit l'orateur, il lui sufflra de s'interroger, de se souvenir d'elle-même. »

L'eau bénite pour prix de Rome est encore du programme : devant les difficultés qu'éprouvent les jeunes compositeurs à se faire

jouer, la Commission demande au ministère d'autoriser chaque trimestre « une représentation lyrique dans laquelle les élèves présenteront au public les œuvres de pensionnaires de l'Académie. » La péroraison vaut aussi qu'on la cite : « Les jouissances de la famille et du toit domestique vous attendent, à la seule condition d'y arriver par des talents acquis et par une moralité dont personne n'a le droit de demander l'exemption. »

MM. Dancla, Alard, Roberetchs, Massart, Mazas, Haussmann, composent la liste des candidats proposés au ministre pour la succession de Baillot. La classe est partagée entre MM. Alard et Massart. Dissertations indignées : on n'a plus maintenant que des moitiés ou des quarts de professeurs ; le Conservatoire est une Babel et les traditions s'en vont.

Tandis que les plus exaltés vont jusqu'à demander la démission du directeur, Auber

continue en silence son œuvre de réforme. Les fonds manquant pour toutes les modifica-tions qu'il rêve, il a recours à la cassette royale, et bientôt la salle est machinée ; un magasin de costumes est établi rue Bergère, et au premier exercice donné en 1843, la Pie voleuse est jouée par mesdemoiselles Vauchelet et Zévaco et M. Gassier.

« Tant que je serai directeur, aucune de mes partitions ne sera exécutée au Conservatoire », a déclaré Auber. Cette modestie, jugée un peu excessive, ne semble pas un motif suffisant pour vouer le programme à des traductions plus ou moins incolores.

Le second acte du Dépit amoureux, joué dans un élégant décor de place publique, met en lumière le jeune talent plein d'avenir de M. Got : en un palais de noble architecture, Randoux et Ponchard déclament des fragments de Britannicus.

« La tragédie n'est pas le côté brillant du Conservatoire, remarquent les Débats, mais si vous en exceptez Rachel, elle n'est pas non plus celui du Théâtre- Français. »

La Chambre des députés a refusé les fonds demandés par les succursales de province et retranché 6,000 francs à la subvention de la rue Bergère. Pourtant, le nombre des concurrents s'est accru ; deux cent dix-huit élèves (parmi eux, Renaud de Vilbac, Massé, Deffès, Prumier, Lebouc, Maurin) entrent en ligne pour se disputer les récompenses.

Pensant qu'au régime autoritaire de Cherubini, il est bon d'opposer un gouvernement libéral, Auber lève l'interdit qui pesait sur les applaudissements. Le pubhc pourra manifester à son aise, faire un succès, même à mademoiselle Klolz, dont le piano tient la partie des instruments à vent dans le petit orchestre conduit par Habeneck.

Le premier prix de comédie est remporté par M. Got, fort remarqué dans une scène de Beaumarchais ; mademoiselle Duval et M. Gassier chantent à ravir un duo du Barbier.

Au jour solennel des récompenses, le concert commence et jSnit par deux ouvertures admirablement enlevées ; elles ont été écrites par messieurs Massé et Gautier, les prix de Rome. On les compare à une œuvre symphonique de M. Gounod, jouée le 7 octobre à l'Institut, déclarée incolore et qui ne laisse rien espérer de l'avenir du jeune musicien.

Plus accessible que son prédécesseur, bannissant toute allure de tyran, Auber est souvent en butte aux réclamations des pensionnaires.

Il sait les petites misères de leur existence ; aux jours de froid il plaint les malheureux

ténors, les barytons infortunés qui dans leurs chambres mansardées, dans leurs réduits sans feu, s'enveloppent tant bien que mal devant le piano, ou se réfugient dans la salle d'étude, la seule pièce chauffée. Il n'a pu réprimer un sourire en les voyant sortir le jeudi et le dimanche, ces grands garçons étrangement accoutrés de cols immenses, de redingotes à boutons dorés, de pantalons laissant apercevoir un coin de bas bleu.

Ils iront, sans qu'il se fâche, protester auprès d'Auber parce que le gouvernement qui leur donne deux paires de chaussures par an se refuse à les fournir de cravates.

Sans plus de colère, il accueillera le speech indigné de Merly qui voueà Tanathème le cuisinier du pensionnat et dépose — pièce h conviction — une assiette remplie d'un ragoût bizarre sur le bureau du directeur.

Pour terminer l'année, apparition des pensionnaires du Conservatoire aux obsèques de Casimir Delavigne, puis exercice le 24 décembre.

On a négligé de convoquer la presse, et pourtant jamais les élèves n'ont déployé pareil talent : ils ont, dans le premier acte de Don JucLU, fait preuve d'un éclat et d'une puissance remarquables. Madame Beaussire, mesdemoiselles Mondutaigny et Duval, messieurs Gassier, Chaix, Mathieu, soulèvent des transports ; les chœurs sont entraînés par l'exemple.

Des fragments du Chaperon rouge et le premier acte de Tartuffe complètent le programme.

Les promesses d'Auber n'étaient pas pa-

rôles vaines : la rue Bergère a secoué Tengourdissement des dernières années ; son ardeur se réveille. Comme au temps de l'Empire, on se dispute les places aux exercices, dans les concerts où paraissent les élèves.

Les voici à la séance donnée par Ponchard, chantant le finale du Mont Saint-Bernard ; à Saint-Roch, pour l'enterrement de Berton ; chez eux, avec le deuxième acte des Noces de Figaro, une scène d'Armide elles Héritiers; d'Alexandre Duval.

Joie des prix de Rome, le 19 mai 1844 : on inaugure le système souvent réclamé ; le Conservatoire annonce l'Hôtesse de Lyon, une œuvre inédite de Georges Bousquet. Le résultat est si lamentable (malgré l'appoint de Laget, prêté par l'Opéra-Comique) qu'on ne songera guère à renouveler pareille tentative, dans laquelle peut sombrer à jamais l'avenir des jeunes compositeurs. Il faut le succès de

M. Obin au premier acte du Comte Ory, et les efforts déployés dans des scènes du Mahomet de Voltaire, pour dissiper la mauvaise impression du public.

Les concours mettent en évidence les immenses progrès des classes et, malgré le règlement, il faut partager plus d'un prix. La renommée de la rue Bergère se répand d'un tel essor à travers les départements que les candidats accourent aux examens d'admission en bataillons serrés; ils seront quatrevingts pour les six places vacantes du piano.

Les attaques ne cesseront pas pour si peu, mais, M. de Kératry le remarque fort judicieusement : « On ne discute que ce qui existe, et par conséquent résiste. )> Cette pensée sufdt à rassurer les soixante-dix professeurs et les cinq cents élèves : ils coûtent 155,500 francs à l'Etat; leur existence ne semble pas un danger public.

Comme pour le protéger mieux encore contre les menées hostiles, Louis-Philippe appelle le Conservatoire à Saint-Cloud, le 25 novembre.

Les élèves, tout émus d'avance à l'idée des splendeurs d'une cour, sont un peu déconcertés par la simplicité d'une réunion de famille. Le prince de Joinville est venu s'asseoir auprès du trombone de Dieppo tandis que madame Adélaïde cause avec Habeneck ; la Reine se fait présenter les jeunes filles, leur parle avec cette bienveillance qui sut lui conquérir tant de dévouements. Seul, le duc de Nemours demeure grave, aux côtés du Roi qui, enveloppé d'un paravent, assis devant une petite table, parcourt des papiers, les annote, les signe. Qu'un motif célèbre, un écho du temps passé frappe son oreille, il s'arrête, chantonne, bat la mesure d'un geste machinal; puis ses yeux retombent sur l'amoncellement

des feuillets et la plume reprend sa course. La représentation de Raoul de Créqui terminée, les élèves du Conservatoire reçoivent un cachet de dix francs et les voitures de la Cour qui les avaient amenés à Saint-Cloud, descendent vers Paris.

L'opéra -comique de Dalayrac avait si bien charmé le royal auditoire, que la semaine suivante il reparaissait sur le programme dn château.

Le dernier exercice (décembre) offre aux mélomanes parisiens quelques-uns des morceaux applaudis par la Cour, des scènes d'Orphée et le quatrième acte d'Andromaque, avec MM'i^^ Rimblot, Worms, MM. Chéry et Dupuis.

Appelés aux concerts des Tuileries, occupés parles répétitions de la Société, les élèves du

Conservatoire, en 1(S45, n'ouvrent leur salle au public que le 25 mai, pour faire entendre le l^"" acte du Comte Ory, le 4* acte d''Horace et les Suites d'un bal masqué. Le mois suivant, précédé de Brueys et Palaprat, Fidelio, répété des semaines entières, remporte un éclatant succès.

C'est le moment choisi par Habeneck pour soulever un conflit et menacer l'école de sa démission. Le jour venu de désigner le morceau de concours des violonistes, il réclame un concerto de Viotti, appuyant sa demande sur un usage consacré par vingt-cinq ans. C'est le motif qu'invoque M. Massart pour proposer un morceau de Kreutzer, estimant qu'il serait bon de varier le répertoire. Auber renvoie la question devant le comité et, après mûre délibération, on décide que chaque professeur choisira le morceau de sa classe.

Le directeur, très souffrant, est forcé de renoncer à la présidence des jurys. Halévy, Carafa, Habeneck, désignés pour le remplacer à tour de rôle, annoncent les récompenses de MM. Crévecœur, Bazille, Hignard, Verrimst, proclament les prix de mesdemoiselles DameroD, Courtot, Grimm, Pijon, de MM. Bussine, Jourdan, Darbot, Mathieu, Blaisot, Faccessit de M. Delaunay.

Voici que le violon est pour la seconde fois un instrument de discorde. A l'issue d'une journée houleuse, le public, qui, en son âme et conscience, décernait le deuxième prix à M. Dumas, élève d'Alard, éclate en protestations bruyantes quand il entend appeler M. Champenois, delà classe Massart. Carafa veut parler à l'émeute : « Messieurs, nous ne sommes pas ici au spectacle. » Sa voix se perd dans le tumulte.

En un instant la salle est vide, et tous les

mécontents, rangés aU|pied de l'escalier d'honneur, où ils ont voulu porter Dumas en triomphe, saluent la sortie du tribunal par une symphonie de sifflets.

Les haines sont apaisées au jour de la distribution des prix ; le pubUc écoute avec recueillement un discours rayonnant de la plus pure morale, où il est déclaré que « la sagesse, chez la jeune fille destinée au théâtre, n'est pas seulement une vertu, mais une nécessité. » Un chœur du Christ aux Oliviers^ une scène des Voitures versées, chantée par mademoiselle Dameron et M. Bassine, l'octuor, écrit par Prumier fils pour la harpe et les instruments à vent, sont parmi les morceaux les plus applaudis du concert.

M. Guizot, recevant l'ambassadeur marocain en janvier 184G, ne trouve rien de mieux

à lui offrir dans les savons du ministère des affaires étrangères, qu'un choix de symphonies. Les sociétaires et les élèves du Conservatoire se distinguent dans cette soirée.

On a tant abusé du Comte Ory dans les exercices, qu'Auber redoute, pour la séance de mars, une nouvelle intervention du page Isolier. Sur son conseil, la fête sera réduite aux proportions d'un concert : quinze jours après, le théâtre prend sa revanche : des fragments de Moïse accompagnent les Fausses Infidélités, remarquablement rendues par Chéry, Taillade, Larochelle, mesdemoiselles Marchai et Lemerle.

Puisqu'ils ont su charmer l'envoyé du Maroc, les élèves du Conservatoire sont désignés d'avance pour enchanter les oreilles d'Ibrahim Pacha, et M. de Salvandy appelle le jeune orchestre à la fête du ministère.

Les succès remportés par l'école dans les

cérémonies officielles, ne lont pas augmenter sa subvention. Plus d'une fois, durant l'hiver, le combustible a failli manquer, et pourtant la seule mise en scène de l'exercice de mai émerveille les spectateurs les plus difficiles. Changements à vue, charmants décors, costumes chatoyants, rien ne manque à la représentation de Zémire et Azor. Mademoiselle Lemercier, (engagée à l'Opéra-Comique,) y parait pour la dernière fois auprès de ses camarades.

Un détail invraisemblable des concours de 1846 : jury et public ont été d'accord. Sans protestations, MM. Montaubry, Grignon, Barbot, Battaille, Gueymard, Maury, Rose, Cerclier, NoUet, mesdemoiselles Poinsot, Grimm, Courtot, Mercier, ont été récompensés et des acclamations unanimes ont salué le premier prix d'Henri Wieniawski, un violoniste de onze ans, élève de M. Massart.

Les journaux ne sont pas désarmés par ces résultats brillants. Pour les uns, nul artiste d'avenir n'est sorti du Conservatoire ; les autres déclarent que les sujets remarquables n'ont pas manqué, mais qu'ils se seraient tout aussi bien formés loin de l'école.

Troisième visiteur venu d'Orient, troisième convocation des élèves, qui vont chanter plusieurs chœurs à Saint-Cloud, en l'honneur du bey de Tunis.

Docile au mouvement qui multiplie les représentations au bénéfice des inondés de la Loire, Auber faisait répéter un superbe programme qui mettrait en relief les classes diverses du Conservatoire, quand soudain les études sont suspendues. On a craint les manifestations enthousiastes ou hostiles d'un public payant, qui inspireraient aux jeunes musiciens orgueil immodéré ou découragement profond. Et la rue Bergère ne donne

172 HISTOIRE ANEGDOTIQUE

d'autre piogramme musical que celui de la distribution des prix, retardée d'un mois par ces alternatives.

Ernani et i due Foscari ont, dans le cours de l'année, affirmé la naissante renommée de Verdi.

De la variété dans les programmes des exercices ! c'est le mot d'ordre pour 1847. Une représentation complète de Cendrillon prépare le public à la séance mémorable du 6 juin.

Les larmes coulent ce jour-là au troisième acte des Enfants d'Edouard : mademoiselle Favart est un travesti idéal, madame Crosnier joue le rôle de la reine en actrice éprouvée, Gibeau etBeauvallet complètent brillamment la distribution. Au drame de Casimir Delavigne succèdent des fragments importants du

Siège de Corinthe. Mademoiselle Poinsot, MM. Evrard, Barbot, Balanqué et Gueymard (un simple pâtre, il y a deux ans encore) font assaut de verve et de flamme. Tous les élèves du chant, enrôlés dans les chœurs, enlèvent la Bénédiction des Drapeaux et la Scène du conseil. « Ces choristes par circonstance, écrit un journal, ont le bâton de maréchal dans leur giberne. » L'orchestre d'Habeneck n'est pas oublié dans le bulletin de victoire.

Les ensembles du Conservatoire se signalent de nouveau (juin) en exécutant les chants religieux et historiques couronnés au concours institué pour enrichir le répertoire des orphéons.

Mademoiselle Félix Miolan remporte à Tu-

nanimité le premier prix de chant. Dans la

France musicale, Escudier déplore que la

faiblesse de ses moyens lui ferme à jamais

le théâtre; mais elle sera une charmante can-

tatrice de salon. Exeequo avec elle, mademoiselle Rouaux; au second rang, mesdemoiselles Duez et Poinsot. — Dans les classes des hommes, Battaille et Barbot reçoivent la récompense suprême; après eux, Gueymard et Reynard, Balanqué et Meillet. Mademoiselle Decroix est parmi les accessits d'opéracomique, et il s'en faut d'un suffrage que M. Carvalho figure à ses côtés. — Comédie : !«' prix, Larochelle ; 2®, mademoiselle Favart; accessits, MM. Passerat etThiron. — Orgue : M. Bazille. Cor : M. Mohr.

MM. Deffes et Crèvecœur, prix de Rome de l'année, partagent la joie de leurs aînés quand l'Opéra National, dirigé par Adolphe Adam, ouvre ses portes en novembre. C'est la représentation assurée pour tous, et le succès de Gastilbelza est d'un heureux présage pour le théâtre.

A deux reprises, Paris a fêté mademoiselle

Alboni : à l'Opéra d'abord, où elle a paru dans quelques concerts, puis au Théâtre-Italien, où son début dans Semiramide a été l'événement musical de la saison. On ne lui reproche que les fines moustaches dont elle a agrémenté les lèvres d'Arsace.

Jérusalem est une nouvelle victoire pour Verdi ; Haydée mettra un laurier de plus à la couronne d'Auber.

C'est une véritable oraison funèbre que prononce M. de Kératry en distribuant les prix : le basson se meurt, représenté par un seul concurrent ; la tragédie agonise.

Emu par cette prophétie, le Charivari brode quelques variations sur le thème de la Bonne Vieille : « La tragédie n'est plus, mais on parlera de sa gloire sous le chaume bien longtemps; l'humble toit, dans cinquante ans, ne connaîtra plus d'autre histoire. Là, les villageois viendront dire à quelque bonne

vieille : « Vous l'avez connue, grand-mère? vous l'avez connue? »

Le 24 février 1848, dans un pavillon de la rue de Lille, tandis que s'écroule le trône de Louis-Philippe, un petit garçon, indifférent au bruit de la fusillade, remercie avec des baisers, sa mère qui, pour la première fois, lui a ouvert un piano, a posé ses doigts sur le clavier. Le nom de cet apprenti-musicien : Massenet.

... « Tout ce qu'a fait Louis-Philippe a été de supprimer la chapelle de Charles X. » C'est l'unique adieu jeté au roi par un journal de musique.

L'Opéra devient le thécàlre de la Nation ; la Comédie-Française se place sous le vocable de la République et fait chanter la Marseil-

[aise par Brindeau, en attendant que Rachel la déclame, enveloppée des plis du drapeau ; les airs patriotiques servent d'entr'actes aux vaudevilles. — Une légère retouche à la façade du faubourg Poissonnière, et le Conservatoire, devenu national, sera jugé digne de toute 'la sollicitude du gouvernement provisoire.

En mars, Ledru-Rollin, ministre de l'Intérieur, convoque directeur et professeurs et les charge de nommer une commission qui étudiera diverses améliorations proposées. Halévy, Le Couppey, Panseron, Levasseur, Samson, Benoist, Girard, Bazin, Provost composent l'aréopage présidé par Auber, tandis qu'une autre assemblée bouleversera les règlements de l'école de Rome.

Les griefs sont nombreux contre la rue Bergère. D'abord, sa moralité est fort suspectée par des esprits sérieux qui réclament le

changement des professeurs, l'institution de nombreux surveillants ; pour obtenir un établissement où la mère puisse sans danger conduire sa fille, il serait à désirer que chaque élève travaillât dans une cellule.

A côté de ces puritains féroces, des âmes plus libérales demandent simplement qu'on ne continue pas à museler le génie, immortel par son essence même; le Conservatoire a besoin de développements, il faut lui multiplier les subsides, mais diminuer certains traitements.

Pour bien établir la fraternité qui régnera désormais entre les artistes, le gouvernement provisoire décide que la grande salle sera donnée gratuitement à tout musicien qui en fera la demande.

Au premier rang des cérémonies étranges que voit défiler 1848, brille la fête donnée, le 2 avril, dans la cour de l'Opéra, M. l'abbé Morel, curé de Saint-Roch, arrive croix en

tête, au milieu de son clergé. Il est reçu par Ledru-Rollin, Caussidière, Duponchel, en garde national à cheval. — Le but de cette rencontre? Bénir l'arbre de la liberté planté par l'Académie du musique.

Aux paroles du prêtre, le ministre de Tintérieur répond en galants termes. La réunion est des plus cordiales, et on apprend avec joie que le Prophète sera donné l'année suivante.

Le soir, réprésentation gratuite ; la Muette de Portici^ suivie de ^a Marseillaise mise en action. Une scène de pantomime soulignera chaque couplet : c'est la résurrection d'une tentative faite en 1791, l'exhumation d'une antique partition de Gossec, retrouvée sur les quais par Le Borne. Echec complet.

Réformer partout et quand même ! c'est le mot d'ordre de l'année, la marotte des jour-

naux grands ou petits ; on vogue en pleine utopie, nul ne peut parler simplement de choses simples. « Une vraie république, s'exclame la France musicale, déteste les minauderies dans le chant comme dans la société ; vous ressemblez, à l'heure actuelle, à Louis Philippe la veille de son départ ! » — Le Conservatoire a sa place dans les modifications rêvées par le journal, écho de plus d'un mécontent; les 12,000 francs de traitement directorial seront rognés d'un sixième, les élèves de composition auront une loge attitrée dans les théâtres subventionnés, comme ils l'ont déjà au troisième Théâtre-Lyrique ; enfin les membres du jury seront priés, aux jours de concours, d'être présents dès le début de la séance.

Par décret du 30 avril, le Gouvernement provisoire, considérant que « le Conservatoire, par sa destination, se rattache étroite-

ment au théâtre, dont il est pour ainsi dire le seuil, arrête qu'il figurera désormais dans les attributions de la librairie et du théâtre. »

Jalouse d'imiter son aînée, la République veut frapper le monde par l'éclat de ses fêtes. Le Champ de Mars voit célébrer le triomphe de la Concorde; réunis sur une estrade, le Conservatoire et le Gymnase militaire essaient en vain de faire entendre des morceaux de circonstance.

Tous les musiciens français sont appelés au concours qui mettra en lumière les meilleurs chants nationnaux. Huit cents ouvrages sont présentés et le jury se réunit deux mois et demi durant. Déclarées hors ligne les compositions de MM. Ermel, Elwart et Crest-Fanlander; parmi les concurrents favorisés d'une médaille de bronze, on remarque Ambroise Thomas {V Harmonie des peuples); madame

Viardot (/a Jeune République) ; Oscar Com-

Jl

mettant, (la Marche des Travailleurs); Victor Massé, (l'Hymne à la Fraternité); Duprato (une Nuit républicaine) ; Varney, (le Chant de la blouse); Isidore Huot et Victor Lefebvre, élèves du Conservatoire, obtiennent la même récompense.

La subvention de l'école est en péril, attaquée par les réformateurs auxquels on objecte en vain que le chiffre en a déjà diminué depuis r Empire qui accordait 200,000 francs, la Restauration dont le subside montait à 175,000 francs, — aujourd'hui 150,000. Pour apaiser leurs adversaires, les élèves se surpassent aux concours. Lambert Thiboust remporte un premier prix de comédie : Wieniawski deuxième se signale dans la classe de Zimmermann; Portéhaut, Altès, Chéri, frère de l'exquise comédienne du Gymnase, et Garcin, son cousin, brillent parmi les violonnistes. Le chant met en vedette mademoi-

selle Lefebvre, Ribes et Balanqué. Meillet, qui a renoncé au droit et suit depuis quinze mois seulement la carrière musicale, remporte les prix d'opéra et d'opéra-comique, auprès de mademoiselle Meyer ; un accessit récompense M. Carvalho.

Trois Conservatoriens, mademoiselle Grimm, MM. Bussine et Bataille, interprètent la cantate de Jules Duprato, dont une escapade a, un moment, compromis le prix de Rome.

C'était au lendemain des journées de juin; pénétrée de son importance, la garde nationale faisait les cent pas devant les monuments et sa vigilance s'étendait même à Plnstitut où étaient enfermés les concurrents : Duprato, Hignard, Bazille, Mathias, Chariot et Renaud.

La nuit est tombée; aux ciselures du Louvre, aux façades du quai un clair de lune étincelant accroche ses rayons. — Ln factionnaire, pâle de terreur, se précipite dans le

184 HISTOIRE ANEGDOTIQUE

poste, d'un geste tragique désigne la coupole. Allant et venant dans la lueur du ciel, des ombres gigantesques s'enlèvent sur le mur de la bibliothèque ; elles se penchent, elles se relèvent, elles semblent se désigner divers points de Paris. Plus de doute ! Le Palais est aux mains de l'émeute.

On réveille M. Pingard, des battues s'organisent; mais partout les grilles sont solidement fermées, les verrous à leur place, nulle trace d'effraction et les ombres ont disparu.

Un hasard révèle, le lendemain, les noms des fantastiques équilibristes : pour se délasser d'une longue journée de travail, les candidats à Rome avaient imaginé cette escalade. — La garde nationale respire, mais l'Institut suffoque d'indignation; il va décider que nul prix ne sera accordé en 1848, quand Adam, en quelques mots pleins d'esprit et de sourires, obtient la grâce des écervelés.

Un groupe de musiciens, parmi lesquels Massé, Membrée, Lalo, Delioux, signent un projet d'association nationale qui exécuterait et éditerait tout ouvrage reconnu digne de Tart par un jury élu. Pour mener l'œuvre à bonne fin, on réclamerait la part à laquelle on a droit sur les 200,000 francs votés par l'Assemblée à titre d'encouragement aux beaux-arts.

Le 24 septembre, grande fête dans les jardins de l'Elysée, « redevenu propriété de tous », au bénéfice de la Caisse de secours des Artistes musiciens. Entrée, 1 franc ; fête foraine, concert gigantesque : 300 instrumentistes, 900 choristes. Le Conservatoire, dirigé par Batiste, est à la tête de cette armée.

Quelques jours plus tard, dans la chapelle de Versailles, les lauréats de l'année chantent

la messe d'Adam ; l'orgue est tenu par M. Ambroise Thomas.

Ces manifestations variées n'empêchent pas l'Assemblée de discuter une forte diminution du budget des Beaux-Arts. Une protestation circule à travers Paris, se couvre de signatures : Léo Lespès, Adam, E. de Mirecourt, Francis Wey, Berlioz, Auguste Vitu, Prumier, Gonzalès, Bayard, Duprez, Ciceri, Léon Cogniet, etc. — Victor Hugo s'en fait le champion à la tribune, et les crédits restent intacts.

A la distribution des prix, M. Dufaure, ministre de l'intérieur, se fait représenter par M. Charles Blanc, qui, peu soucieux de l'actualité, a pris pour thème de son discours : « le rôle de la musique à Sparte. »

Dans lès derniers jours de l'année, le Prince- Président fait louer à l'Opéra, à la Comédie- Française et à rOpéra-Comique l'ancienne loffe du duc d'Orléans.

Inauguré par le succès éclatant du Caïd (3 janvier), l'an 1849 est marqué, un mois plus tard, par la résurrection des exercices. La Pie voleuse, qui semble faire partie du matériel de l'école, a été montée en quatorze jours par Moreau-Sainti.

La séance suivante sera moins bien accueillie. Si Thiron et mademoiselle Fix ont été applaudis dans les Folies amoureuses, les fragments d'Orphée laissent une impression lamentable, que le troisième exercice fera heureusement oublier. Le DéjDit amoureux (mademoiselle Cobientz), le Calife de Bagdad (mesdemoiselles Lefebvre et Lemaire, MM. Riqufer et Ribes) encadrés dans de charmants décors, rehaussés de costumes joliment dessinés, réconcilient le Conservatoire avec son public ordinaire.

Les élèves ont souvent quitté le territoire de la rue Bergère durant l'hiver; on les a entendus chez le Prince-Président, aux obsèques d'Habeneck, même dans les ateliers Chaix, où ils ont organisé un concert devant la statue de Guienberg.

Le Prophète à l'Opéra, à l'Opéra-Comique le Toréador, le succès croissant de Rose Chéri au Gymnase, les représentations de mademoiselle Aline Duval au théâtre Montansier, l'existence éphémère de l'opéra-bouffe français installé dans la salle Beaumarchais, les essais littéraires de mademoiselle Augustine Brohan avec un proverbe : Compter sans son hôte, joué au concert de M. Samary, ces événements petits et grands se succèdent jusqu'à l'ouverture des concours.

MM. Silas et Saint-Saëns se révèlent brillants organistes ; Bizet et Delibes remportent les prix de solfège ; Wieniawski et Thurner sont proclamés ex sequo après la séance de piano. Un accessit de chant récompense mademoiselle Wertheimber, MM. Bussine et Depassio.

Classe d'opéra : dans une scène du Prophète, mademoiselle Nantier est interrompue par les acclamations, puis la salle entière se tourne vers Meyerbeer, qu'elle associe à ce triomphe. Même manifestation à l'adresse d'Halévy, après la scène des cartes de Charles VI.

Le concours de comédie fait sortir du rang mesdemoiselles Fix, Bilhaut, Savary, Coblentz, MM. Morin et Lambert Thiboust.

La carrière dramatique du futur auteur de

la Corde sensible fut courte mais non dénuée

de fantaisie. Un soir qu'à l'Odéon il jouait

Sganarelle, les classiques de la salie faillirent s'évanouir à cette réplique inattendue : « mais depuis la République nous avons changé tout cela ! »

Pétitions, doléances, observations, avis sont recueillis par M. Dufaure dans la visite qu'il fait au Conservatoire le 2 septembre. De nouvelles réparations sont jugées nécessaires et retardent la rentrée des classes.

Cent soixante-treize prix et accessits sont proclamés le 2 décembre; M. Charles Blanc annonce un supplément de crédits, parle des réformes projetées, fait espérer le rétablissement du pensionnat pour les femmes.

Dans la salle de l'Opéra, les adieux de Duprez. Au deuxième acte de la Juioe, mesdemoiselles Miolan et Castellan entourent leur maître ; madame Viardot lui donne la réplique dans des fragments d'Othello. La scène des tombeaux de Lucie^ un Tigre du Bengalef

Geneviève et le ballet de Gustave complètent le programme.

1850. — La discorde est au camp des musiciens; de la rue Bergère est partie l'étincelle qui allume la guerre.

La comtesse Rossi, qui fut mademoiselle Sontag, tant acclamée, tant fêtée, va reparaître devant le public parisien après un silence de vingt ans ; M. Lumley, son imprésario, demande la grande salle du Conservatoire pour six représentations italiennes, dites concerts costumés, et M. Ferdinand Barrot l'accorde, au grand scandale de la Société des concerts.

Réuni d'urgence, le Comité signe une protestation au nom de tous les membres, professeurs ou élèves de l'École. On crie au sacrilège, à la violation des droits, au

renversement des traditions. Le ministre répond que la salle ne sera prise qu'aux jours vacants, qu'il s'agit d'une question d'art, que le « patronage du gouvernement ne saurait aller jusqu'à respecter, comme un monopole, ce qui était dans l'origine une concession gracieuse de souverains. »

Battus sur ce point, les partisans de la rue Bergère s'en prennent à madame Sontag. On a dit qu'elle chanterait en italien, en allemand, en anglais, en français? Le beau prodige! Ne se souvient-on plus déjà que la Malibran, certain jour, se fit entendre en sept langues différentes, joua de deux instruments, improvisa une romance, et couronna ces exercices variés par une promenade à cheval dans Hyde Park? La séance du 19 mars voit l'opéra-comique écrasé par la comédie, Au sortir du Conservatoire, nul ne parle des deux actes d'Othello ; un seul nom est sur toutes les lèvres : Made-

leine Brohan, la Sylvia du Jeu de Vamour et du hasard. « Elle a quatorze ou quinze ans à peine; elle est jolie à dire d'experts, jolie sans contradiction comme la Suzanne de Figaro, riante, verdissante, pleine de gaîté, d'esprit. »

La musique a bientôt sa revanche avec Joseph, chanté par mademoiselle Tillemont, Riquier, Merly et Sujol.

Des noms, souvent relus depuis, sont au palmarès de 1850 : Lecocq, Planté, âgé de onze ans et trois mois, Jules Cohen. Le violon a, comme le piano, son petit prodige, Paul Julien, léger de dix printemps. Chant et comédie : Chapuis, Merly, mademoiselle Wertheimber, Metrême, mesdemoiselles Brohan, Périga, Jouassain, Théric.

Redingote bleue, la lyre d'or brodée au collet, des lyres encore sur les boutons, vête-

ment coquet pour un collégien, mais sous lequel basses et tragédiens avaient étrange tournure, tel était, au Conservatoire, Puniforme des pensionnaires.

Désireux de se présenter au public en plus galant appareil, deux concurrents réunissent leurs économies de l'année et font emplette d'un habit. Très applaudi, le premier rentre précipitamment dans la coulisse, et reprenant Tuniforme détesté, abandonne frac et le reste à son camarade. — Celui-là est moins heureux et, son air fini, désespéré de la froideur de la salle, s'élance hors du Conservatoire, laissant son compagnon effaré et anéanti de« vant la fuite du costume de gala. — C'est ainsi qu'on explique, dans les couloirs, comment un des lauréats du chant ne répondit pas, ce jour-là, à l'appel de son nom.

Tandis qu'on signale les nouvelles étoiles, des gloires du temps jadis disparaissent.

Mortes mesdames Gavaudan, Boulanger, Saint-Aubin ; enterrée, aux sons du Salutaris de Gossec, madame Branchu, une des premières élèves de Garât.

A la distribution des prix, présidée par M. Baroche, la liste des lauréats semble si longue qu'un nouveau règlement, édicté dès le 22 novembre, défend de doubler les récompenses. Seul, le premier prix pourra être partagé, si le jury est unanime à le décider; en cas de partage des voix, il sera attribué au concurrent le plus âgé.

Décorés par décret du Prince-Président, Albert Grisar et Alard.

Plus d'un apprenti comédien, en se ren lant à la classe aux jours d'hiver de 1851, fait halte devant les affiches du Gymnase : Geoffroy, Lafontaine, Lesueur, Dupuis, Dressant, Numa

y sont réunis auprès de Rose Chéri et de Mélanie, de mademoiselle Luther et d'Anna Chéri ; la petite Céline Montaland attire Paris au théâtre Montansier (Palais-Royal). On annonce les débuts prochains de mademoiselle Alboni à l'Opéra, dans Zerline, qu'Auber termine pour elle; mademoiselle Sophie Cruvelli va entrer aux Italiens. Ponchard, resté sur la brèche depuis 1812, prépare sa représentation de retraite : il sera une dernière fois le George Brown de la Dame Blanche.

Dans cette même année, M. Gounod donnera Sapho à l'Opéra et M. Ambroise Thomas, successeur de Spontini à l'Institut, enrichira rOpéra-Comique avec Raymond ou le secret de la Reine.

La presse commence à murmurer contre le sempiternel répertoire de la rue Bergère et pourtant la salle semble insuffisante à conte-

nir les spectateurs accourus en foule à l'exercice de mars.

Deux actes de Don Juan, conduits par Girard, font valoir Bussine jeune et Merly, mesdemoiselles Chambard et Tillemond. Dans VEpreuve, auprès de mesdemoiselles Valérie et Savary, première apparition de M. Gilles de Saint-Germain.

Un roman, l'entrée du jeune comédien au Conservatoire. — Dans la librairie où il était chargé des écritures, la vision du théâtre le hantait, ses héros les plus glorieux avaient noms Talma, Brunet, Potier. Aussi l'emploi des heures de loisir variait peu : il lisait les pièces anciennes ou modernes, à tort et à travers apprenait des rôles et ne voyait pas de plaisir plus délicieux qu'une soirée passée dans la claque du Théâtre- Français.

Lamentations, prières, supplications s'étaient, hélas ! heurtées à des refus énergiques

et nombreux ; désespérant d'attendrir ses parents, le jeune homme s'isolait dans une douleur muette qui finit par les toucher.

Un soir, à l'heure du dîner, le père lui apprend qu'il vient de le faire inscrire au Conservatoire, qu'il n'a que quelques jours pour préparer son audition. Effarement; lutte terrible entre la joie de toucher à la réalisation du rêve, lacraintede le voirs'évanouir àjamais. Tout en continuant ses écritures, Saint-Germain repasse les innombrables rôles dont fourmille sa mémoire, sans réussir à fixer son choix. Et l'heure de l'audition est arrivée, et ayant, sous je ne sais quel prétexte, obtenu une journée de congé, il pénètre pour la première fois dans le sanctuaire de la rue Bergère, tenant à la main son acte de naissance qu'il vient, en chemin, d'aller prendre à la mairie.

Le voilà, comme un somnambule, qui gra-

vit la petite scène; il voit devant lui mademoiselle Georges, entre Auber et M. Doucet; il s'anime, il joue; il est admis dans la classe de Provost, où ses progrès seront tels qu'au bout de la première année, une pension de 600 francs lui sera accordée.

A l'exercice suivant, une partie des Noces du Figaro (mademoiselle Larcéna) et des fragments d'Orphée. Sous les traits de l'époux d'Eurydice, mademoiselle Wertheimber est jugée remarquable, rappelée, applaudie furieusement. Aussi reparaît-elle dans la séance de mai, ayant pour partenaire mademoiselle Boubert (l'Amour). Le Tableau parlant complète le programme, avec le Dépit amoureux.

Nous retrouvons tous ces jeunes artistes aux jours solennels des concours. En tête des classes d'opéra-comique, mademoiselle Tille-

mont et M. Bussine; l*"" accessit : M. Faure ; la séance d'opéra est un succès incontestable pour mademoiselle Wertheimber. Mademoiselle Périga et M. Charles Lemaître défendent le drapeau de la tragédie. Mesdemoiselles Savary et Valérie, MM. Lesago et Gilles de Saint-Germain reçoivent les suffrages du jury de comédie.

Pour permettre aux voix de se reposer, les concours de chant, d'opéra-comique et d'opéra ont été mêlés à ceux des instruments ; auprès de MM. Colin, Boutmy, Ferrand, Llorenz, Garcin, de mademoiselle Jaurès, nous trouvons M. Bonnehée, mesdemoiselles AVertheimber, Loustauneau, Chambard, Boulard et Geismar. M. Saint-Saëns a le prix d'orgue, M. Lecoeq remporte un accessit de contrepoint et M. Bizet arrive le second parmi les pianistes récompensés.

Prix de Rome de 1851 : M. Delehelle, dont

les interprètes ont été mademoiselle Miolan, Merlv et Boulo.

Les critiques l'emportent ; Auber se résigne à varier le programme des exercices, tout en bannissant impitoyablement ses œuvres de la scène du Conservatoire.

Voici, en 1852, les Folies amoureuses, précédées d'une ouverture de M. Jonas, et Jean de Paris MM. Sapin, Bonnehée, Faure; mesdemoiselles Larcena et Boulart}.

L'orchestre des élèves, sous la direction de M. Massart, est en progrès constants ; il fait merveille dans VIrato (mademoiselle Girard) ; son entrain est plus remarqué encore à la séance du 18 juin. Joconde est un double succès pour M. Sapin, « né acteur, chanteur charmant »; M. Faure parait dans un rôle sacrifié. Avec les Précieuses ridicules^ la musique ne

perd pas complètement ses droits; des applaudissements prolongés prouvent à M. Gilles de Saint-Germain combien on apprécie son goût et son adresse dans la chanson impromptu : « Oh! oh! je n'y prenais pas garde. »

Peu d'inconnus d'aujourd'hui parmi les lauréats : nomination dans la classe de contrepoint, M. Jules Cohen. Prix de piano : Bizet et Savary ; accessit : Ketierer. Les meilleurs violonistes s'appellent Lancien et Viault ; M. Lamoureux figure aussi au palmarès.

Chant : pas de 1^"^ prix pour les femmes ; le second est accordé à mademoiselle Boulart, qui a, dans Actéon, partagé le succès de M. Faure (l^"" prix). A citer encore dans les classes d'opéra et d'opéra-comique MM Faure, déjà couronné, Beckers, Bonnehée, Sapin, mademoiselle Geismar.

La tragédie ne brille pas d'un vif éclat, et n'obtient qu'un second accessit, en la per-

sonne de M. Vonoven. En revanche, la comédie remporte quatre premiers prix : mesdemoiselles Valérie et Arrène, MM. Lesage et Gilles de Saint-Germain qui, outre sa scène de concours, a donné la réplique aux élèves de trois classes; 2^ prix : mademoiselle Emilie Dubois; accessits: mesdemoiselles Feraudy et Rousselle.

Au jour de la distribution, l'Ecole est redevenue « Conservatoire Impérial de musique et de déclamation »; M. Romieu, directeur des Beaux- Arts, attache le ruban rouge à la boutonnière de Le Borne, le maître d'Aimé Maillart, le musicien érudit dont les élèves s'appellent Duprato, Savard, Franck, Poisot.

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