‹ Histoire anonyme de la première croisade éditée et traduiteChapitre 1 sur 188 · I. — L’auteur · texte numérisé non relu

I. — L’auteur

Les Gesta Francorum et aliorum Hierosolimitanorum sont regardés avec raison par les historiens comme une des sources fondamentales de l’histoire de la première croisade. Ce récit est dû sans conteste à un témoin oculaire qui a participé lui-même aux événements qu’il raconte. Malheureusement cet écrivain, qui inaugurait cent ans avant Villehardouin le genre des « Mémoires » personnels, ne nous a pas livré son nom; ses contemporains, qui ont cité son ouvrage «t l’ont copié sans scrupule, ne Tont pas nommé davantage; les efforts qu’on a faits jusqu'ici pour l’identifier à un personnage connu sont restés vains', et nous sommes réduits, pour deviner quelque chose de sa personnalité, à recueillir dans son œuvre quelques renseignements sommaires que Lon peut déduire, soit de la forme de son récit, soit de ses préoccupations habituelles.

C’est ainsi qu’après avoir raconté d’une manière incomplète et impersonnelle les origines de la croisade, il donne tout à coup des détails abondants et précis (chap. iv) sur le départ de Bohémond et des Normands d’Italie pour Jérusalem, mentionne toutes les étapes de leur marche à travers la péninsule des Balkans et, à partir de ce moment, parle à la

I. Par exemple l’hypothèse de Riant (^rc^iVw de l’Orient latin^ t. 1, p. 145), qui l’identifie avec Alexandre, chapelain et secrétaire d’Étienne, comte de Blois.

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première personne du pluriel. 11 a donc fait partie de la bande de Bohémond, et Ton peut suivre dès lors son itinéraire jusqu’à la bataille d’Ascalon, c’est-à-dire depuis la fin de 1096 jusqu’au mois d’août 1099. Lorsque Bohémond quitte son armée à Rousa (i«r avril 1097, chap. v) pour rejoindre les autres chefs à Constantinople, l’Anonyme reste avec Tancrède, et il passe avec lui le Bosphore (chap. vu) sans pénétrer à Constantinople. On le retrouve au siège de Nicée, puis à la bataille de Dorylée et aux deux sièges d’An* tioche, toujours dans l’armée de Bohémond. Lorsqu’après la prise de Marra (i i décembre 1098, chap. xxxiii) Bohémond se sépare des autres chefs pour retourner à Antioche, l’Anonyme reste dans l’armée qui part de Marra sous le commandement du comte de Toulouse, accomplit toutes les étapes de la marche en Palestine, prend part au siège de Jérusalem et à la bataille d’Ascalon, où il termine son récit.

L’Anonyme était donc originaire de l’Italie méridionale. C’est ce que prouve l’expression de « pays d’outre-monts » par laquelle il désigne la France (chap. i); d’autre part, lorsqu’il parle des habitants de l’Italie méridionale, il n’emploie jamais le terme de < Normands » ou de « Francs », mais celui de « Longobards », qui était resté à cette époque l’expression officielle pour désigner les habitants de l’ancien thème byzantin de « Longobardie » (chap. ii, xx, xxix); enfin il est très au courant des faits et gestes de Bohémond, et il manque rarement, lorsqu’il le cite, de lui appliquer quelque épithète emphatique qui marque la vénération qu’il a pour sa personne; c’est à lui qu’il réserve le titre de dominus, « seigneur », qu’il ne donne pas aux autres chefs. Etait-il lui-même d’origine normande ou était-ce un indigène rallié à la dynastie de Tancrède de Hauteville? Il est difficile de le dire; le fait qu’il emploie le terme de « Longobard » et aussi

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certaines expressions techniques qui se rapprochent de Titalien n’est pas décisif^, car un Normand d’Italie pouvait parler ainsi. Il vaut mieux avouer notre ignorance.

Nous sommes mieux renseignés par lui-même sur sa condition. Il n’appartient pas au bas peuple qu’il confond sous le terme de « la menue gent, les pauvres ». Ce n’est pas un clerc, car en plusieurs actions, à la bataille contre Kerbôga (chap. xxix), à la procession autour de Jérusalem (chap. xxxviii), il oppose toujours les clercs et les évêques, priant pour le succès des croisés, aux groupes de combattants dont il fait partie. En dépit de sa reserve, quand il s’agit de lui-meme, il indique indirectement les actions auxquelles il a pris part personnellement. C’est ainsi qu’il est dans la troupe de Bohémond à l’escalade d’Antioche (nuit du 3 juin 1098) et qu’il est un des premiers à pénétrer dans la ville (chap. xx). De même, il a combattu dans les rangs des croisés le 28 juin 1098 à la bataille contre Kerbôga (chap. xxix) et il paraît avoir fait partie de l’expédition de Raimond Pilet pendant le séjour des croisés à Antioche (chap. xxx).

Ce n’est pas non plus un chef d’armée. Il n’est pas entré à Constantinople; il ne connaît les délibérations des chefs que par ouï-dire, mais il en est très bien informé, ce qui laisse supposer qu’il occupait dans l’armée une certaine situation. Il paraît avoir été l’un des nombreux chevaliers, possesseurs de petits fiefs, qui prirent la croix. On le voit assister à la découverte de la Sainte-Lance et même faire partie du grand conseil de guerre qui suivit cet événement (chap. xxviii). Enfin, dans ses récits de batailles, il se range toujours parmi les chevaliers et emploie l’expression : « Nous chevauchâmes » (chap. xxix).

I. F. de Saulcy, Tancrède^ dans la Bibliothèque de VEcoîe des chartes, t. IV (1842), p. 3o2-3o3.

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II représente donc la classe moyenne des chevaliers croisés, et c’est ce qui donne un si grand intérêt à son récit. En maint passage l’Anonyme exprime l’ardeur de ses sentiments religieux et de son enthousiasme pour la croisade, mais aussi de sa haine pour les infidèles, qu’il confond sous le nom de « païens » et qu’il prend naïvement pour des idolâtres. Les chrétiens tués dans un combat sont considérés par lui comme des martyrs, tandis que les Turcs mortellement atteints rendent leurs âmes au diable et à ses anges (chap. xviii). Comme ses contemporains, il trouve justes et raconte froidement les massacres les plus horribles, la décapitation des prisonniers turcs (chap. xii), la violation des sépultures musulmanes (chap. xviii), l’égorgement de la population sans défense dans les villes prises d’assaut (chap. IV, XXX, XXXI, xxxiii, xxxviii). Et, d’autre part, en vrai chevalier, il admire les beaux exploits et les grands coups d’épée; certains de ses récits de bataille ont une couleur véritablement épique et il a un tel amour de la vaillance qu’il la prise même chez les Turcs ; il va jusqu’à dire (chap. ix) que, si les Turcs étaient chrétiens, ils seraient les premiers chevaliers du monde.

Ce qui frappe surtout dans son récit, c’est sa sincérité, la naïveté avec laquelle il étale ses sentiments, ses préjugés et toutes ses préoccupations. C’est ainsi qu’en vrai combattant il connaît le prix des questions matérielles : le ravitaillement si difficile des bandes de croisés, le prix du pain, la valeur de l’argent, les moyens employés pour avoir de l’eau potable tiennent dans son récit une place de premier ordre. A l’occasion aussi, il critique les mesures prises par les chefs, il s'indigne de les voir se lier vis-à-vis de l’empereur Alexis par le serment féodal (chap. vi) et surtout il ne perd aucune occasion d’exprimer la haine et la défiance que lui inspirent les Grecs. Alexis Comnène est pour lui « le très

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LA COMPOSITION DE l’œUVRE

inique » ou « le misérable empereur », et il l’accuse, ainsi que ses dignitaires, de trahison contre le peuple chrétien.

Enfin il a le sentiment très vif de la chrétienté, communauté supérieure à toutes les races et à tous les peuples. Sa carte d’Europe est d’ailleurs sommaire et il ne distingue des Francs proprement dits, qui représentent l’ensemble des Occidentaux, que les « Longobards », les Allemands et les Français du nord [Francigenae). Tel est le chroniqueur : bien qu’il ait gardé l’anonyme, sa personnalité très accusée et très vivante perce à travers son récit; mais, comme nous allons le voir, la composition même de son œuvre nous oblige à rechercher s’il n’a pas eu un collaborateur.

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