‹ Histoire anonyme de la première croisade éditée et traduiteChapitre 2 sur 188 · II. — L’œuvre · texte numérisé non relu

II. — L’œuvre

I. La composition. — La composition en effet est loin d’être uniforme et l’on y distingue nettement quatre éléments distincts :

10 La narration du chevalier anonyme, témoin oculaire des événements qu’il raconte, en forme la partie essentielle. Si l’on néglige les digressions et interpolations que nous allons signaler, on trouve dans ce texte un récit bien lié des événements, depuis le moment où Bohémond prend la croix jusqu’à la bataille d’Ascalon. Certaines parties, comme le récit de la traversée de la Bulgarie (chap. iv), de l’Asie Mineure (chap. x et xi) ou de la Palestine (chap. xxxivxxxvii) laissent l’impression d’un journal de marche, parfois même un peu sec; d’autres, au contraire (sièges de Nicée, Antioche, Jérusalem), sont des narrations composées à loisir, et l’on y trouve des lacunes et même des erreurs. Dans l’ensemble le récit est fidèle et précis ; les dates, nombreuses, sont exactes et confirmées par les autres sources.

2° A cette narration vivante et rédigée sous l’impression

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des faits se sont ajoutés des renseignements de seconde main et de valeur inégale. Tout le premier chapitre, consacré aux origines de la croisade, est composé d'après des données sommaires et incomplètes. Le voyage du pape Urbain II en France est indiqué, mais le concile de Clermont n’est même pas mentionné. Le récit de la croisade populaire (chap. ii), celui de l’arrivée de Godefroy de Bouillon à Constantinople (chap. ni) sont remplis de faits précis et ont dû être composés d’après des témoins oculaires, mais sont incomplets si on les confronte avec les renseignements dont disposent Albert d’Aix et même Anne Comnène. De même, c’est indirectement que l’Anonyme a connu les négociations des chefs avec l’empereur (chap. vi). Le premier chapitre, rempli de citations bibliques et qui a les allures d’un sermon, laisse supposer dans la rédaction l’intervention d’un clerc.

3o Le récit des événements est interrompu à plusieurs reprises par des chapitres qui forment de véritables horsd’œuvre, mettent en scène les émirs turcs, rapportent longuement leurs discours et dont le caractère romanesque et fabuleux, le style diffus, l’aspect d’amplification oratoire forment un contraste étrange avec la narration si précise, si pleine de faits de l’Anonyme. Citons le discours de Soliman aux Arabes après la bataille de Dorylée (chap. x); les détails sur les négociations entre les émirs turcs et Kerbôga pour secourir Antioche, ainsi que la lettre de Kerbôga au calife (chap. xxi); le dialogue de la mère de Kerbôga avec son fils, à qui elle prédit sa défaite, s’il attaque les chrétiens (chap. xxii) ; les lamentations de l’émir égyptien après la bataille d’Ascalon, d’une allure romantique qui fait songer à « la Bataille perdue » des Orientales (chap. xxxix). Les Turcs, que ces passages nous décrivent, sont entièrement conventionnels et légendaires : ils adorent les idoles.

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jurent par les noms de tous leurs dieux et reconnaissent le calife comme leur pape. Ces morceaux romanesques relèvent plus du folklore que de l’histoire; ils nous montrent l’idée que les chrétiens se faisaient des musulmans, et on peut les rapprocher de passages analogues de nos chansons de geste. On a peine à croire que le chevalier anonyme, qui rapporte d’ordinaire si sobrement et presque toujours en style indirect les discours qu’il attribue à ses personnages, soit l’auteur de ces exercices de rhétorique et, d’autre part, à travers l’érudition biblique de la mère de Kerbôga on devine l’intervention du même clerc qui a rédigé le premier chapitre du livre.

40 Enfin deux chapitres nous paraissent constituer des interpolations ajoutées plus tard à l’ouvrage. L’un (chap. xxvii) raconte l’entrevue du comte Etienne de Blois après sa fuite d’Antioche et reproduit de longs discours qui ne sont pas dans la manière de l’Anonyme; ce morceau paraît remonter à l’époque de la querelle entre Bohémond et Alexis (iio3- I II i) et pourrait bien être une pièce de propagande destinée à soulever les Occidentaux contre l’empire byzantin. L’autre ichap. xxxii) est une description d’Antioche intercalée bizarrement entre le récit de l’expédition de Raimond de Toulouse contre Albara et celui du siège de Marra. Ces deux morceaux rompent la suite des événements et, bien qu’ils figurent dans tous les manuscrits, on doit les considérer comme ajoutés à la rédaction primitive.

Ainsi l’analyse du texte nous révèle la collaboration d’un chevalier, à qui l’on doit le récit des faits dont il a été le témoin oculaire ou sur lesquels il a pu se procurer des renseignements précis, et d’un clerc qui a voulu enrichir ces données à sa manière par des amplifications d’un caractère oratoire, dont les thèmes lui étaient fournis par sa connaissance des Écritures et de la littérature populaire, aussi

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