I. Voir l’index au mot : ravitaillement
UNIVERSITY OF WISCONSIN
VALEUR DU TÉMOIGNAGE
le prix des denrées, surtout celui du pain, et il note même la valeur des deniers occidentaux en sous d’or byzantins, ainsi que les spéculations des mercantis arméniens sur la nourriture des croisés pendant le siège d’Antioche (chap. xiv).
Et, de même, à travers son récit, nous saisissons nettement l’état moral et religieux des croisés, leur enthousiasme pour la délivrance du Saint-Sépulcre, leur abattement devant les dures réalités de la guerre et leurs sursauts de courage dès qu’un événement favorable vient les réconforter. Il nous dépeint aussi leur fanatisme à l’égard des infidèles, leur horrible cruauté dans les batailles ou après la prise d’assaut d’une ville, leur amour du pillage, les calculs et les jalousies des chefs, les souffrances des simples chevaliers et surtout de la « menue gent » qui suit l’armée. Enfin, on peut tirer de son livre des données précieuses sur les méthodes de combat, sur l’armement des chevaliers, sur les procédés employés pour l’attaque des villes et sur les machines de siège qui constituaient l’artillerie de cette époque. En un mot, c’est toute la société féodale de la fin du xie siècle que ce livre fait vraiment revivre à nos yeux.
7. La langue et le style. — Une pareille précision, un si grand nombre de détails pittoresques donnent à ce texte une valeur littéraire d’autant plus marquée qu’elle n’a été nullement recherchée par son auteur. Si l’on excepte les morceaux de bravoure que l’on doit attribuer à l’intervention d’un clerc, le style de l’Anonyme est d’une extrême simplicité, et c’est par là surtout qu’il choquait les Guibert de Nogent, les Baudrî de Bourgueil, qui n’y retrouvaient pas les éléments oratoires et les fleurs de rhétorique auxquels leur éducation les avait habitués. Par bonheur, cette éducation faisait défaut à notre chevalier, et il s’est contenté d’écrire probablement comme il parlait, sans rechercher
Original from
UNIVERSITY OF WISCONSIN
XX LA LANGUE ET LE STYLE DE l’aüTEUR
aucun effet, sans faire de citations bibliques ou d’allusions aux auteurs classiques ^
Cette simplicité même et cette naïveté ne vont pas d’ailleurs sans inconvénients. Le chevalier, peu instruit, disposait d’un vocabulaire assez pauvre et, quand il décrit une bataille ou quand il donne des détails sur le ravitaillement des croisés, les mêmes formules stéréotypées reviennent jusqu’à la satiété. Les adversaires que les croisés ont en face d’eux sont toujours « les Turcs, Arabes, Sarrasins, Angulans, Azymites, dont on ignore le nombre ». Ils cherchent à entourer les croisés « en lançant des flèches, en combattant à l’aide de javelots et de lances ». Les prisonniers faits par les Turcs sont toujours « emmenés dans le Khorassan, à Antioche, à Alep », ou menacés « de subir une sentence capitale ». Il en résulte une grande monotonie, atténuée heureusement par des détails naïfs et pittoresques.
La langue de l’Anonyme est très éloignée du latin classique et se rapproche des langues nationales de l'Occident, italien ou français, sans qu’on puisse préciser davantage. Sa phrase a un caractère nettement analytique et elle est en général assez coune, bien que parfois encombrée d’incidentes amenées par des participes présents, des conjonctions ou des pronoms relatifs. Sa syntaxe surtout n’a plus aucun caractère classique. Il ignore la proposition infinitive, qu’il remplace par la conjonction quod avec le subjonctif*. Il fait très peu usage des particules, qui donnent plus de vigueur à la phrase, ou il les emploie à contresens; une de
1. Nous en exceptons, bien entendu, les chapitres que nous avons attribués à la collaboration d’un clerc et où l’on trouve justement toute cette fausse ormementation.
2. « Audientes denique Turci quod Petrus Heremita et Gunalterius sine habere fuissent in Cyvito » (chap. ii).
Original from
UNIVERSITY OF WISCONSIN
LA LANGUE ET LE STYLE DE l’aUTEUR
celles qui reparaissent le plus fréquemment est denique, qui a toujours le sens de « ensuite ». D’une manière générale, il prend avec la grammaire classique les libertés les plus grandes, substituant le gérondif ou l’infinitif au participe présent*, le datif à ad avec l’accusatif* et se tenant toujours le plus près possible de la langue vulgaire qu’il parlait et dont son latin est un décalque plus qu’une traduction.
Conformément au même principe, son vocabulaire est éloigné du latin classique. Ses néologismes sont innombrables, et il emploie toujours, ce qui est précieux pour nous, les mots techniques usités à son époque : burgus (faubourg), papilio (pavillon), saumarius (sommier), casale (pièce de terre), etc. L’orthographe des noms propres est généralement défectueuse. Les noms turcs sont déformés d’une manière bizarre : Firouz devient Pirus, Kerbôga se change en Curbaranty mais c’est là un fait général dans les chroniques de cette époque. Nous voyons de même apparaître dans notre texte les formes, si savoureuses parfois, données par les croisés à la toponymie syrienne : Camela (la Chamelle) pour Émèse, Sagitta (Sagette) pour Sidon, Lichia (la Liche) pour Laodicée.