‹ Histoire anonyme de la première croisade éditée et traduiteChapitre 119 sur 188 · LES FRANCS SERRÉS DE PRES PAR LES TURCS · texte numérisé non relu

LES FRANCS SERRÉS DE PRES PAR LES TURCS

à la mer*. Puis les Turcs survinrent et tuèrent tous ceux qu’ils trouvèrent» mirent le feu aux navires embossés dans le lit du fleuve et s’emparèrent de leurs dépouilles.

Nous qui restâmes, nous ne pouvions plus supporter le poids de leurs armes et nous établîmes entre eux et nous un mur 2 que nous gardions jour et nuit. Au même moment, nous fûmes tellement resserrés par le blocus que nous mangions nos chevaux et nos ânes^.

[24.] Un jour, nos chefs se trouvaient dans la ville haute, devant le château, pleins de tristesse et de douleur, lorsqu’un prêtre ^ parut devant eux et leur dit : « Seigneurs, écoutez, » s’il vous plaît, ce que j’ai vu dans une vision : j’étais » couché la nuit dans l’église de Sainte-Marie, mère de » Notre-Seigneur Jésus-Christ, lorsque m’apparut le Sau- » veur du monde avec sa mère et le bienheureux Pierre, » prince des Apôtres, et il se tint devant moi et me dit : < Me » reconnais-tu? » A quoi je répondis : « Non. » Aces mots, » une croix entière m’apparut sur sa tête*. De nouveau, le n Seigneur m’interrogea : « Me reconnais-tu? » — « Je ne » te reconnaîtrais pas, lui dis-je, si je ne voyais sur ta tête » une croix semblable à < celle de notre Sauveur. » — « Je n le suis, dit-il. » Aussitôt je tombai à ses pieds en le sup- » pliant humblement de nous secourir dans les calamités » qui nous opprimaient. Le Seigneur répondit : < Je vous

trouve dans Tudebode^ p. 68 ^ et V « Hist. beîli sacri », p. 201. — /. tuo CK C*.

1. Comme l’indique la phrase suivante, ils sortirent du Ut du fleuve pour gagner le large.

2. Ce mur fut construit à l’intérieur de la ville, dont les Turcs occupaient les parties hautes.

3. Cf. les lettres des princes à Urbain II {Epistulae et chartae, p. 162) et du clergé et du peuple de Lucques {Ibid.y p. 166).

4. D’après Raimond d’Aguilers (ii, p. 255, et 18, p. 286}, il s’appelait Étienne Valentin, et ce fut le ii juin qu’il révéla sa vision.

5. Cette croix n’est autre chose que celle qui orne toujours le nimbe réservé au Christ par la tradition de l’art religieux. Le prêtre voit le Christ comme il est représenté dans l’art.

Original from

l3o VISIO CUJUSDAM SACERDOTIS

» VOS habere Nicenam civitatem et conduxi vos usque® » et condolui vestre miserie quam passi fuistis in obsi- » dione Antiochie; ecce in auxilio opportuno misi vos » sanos et incolumes in civitatem et ecce multam pra- » vam dilectionem operati estis^ cum christianis et pra- » vis paganis mulieribus, unde immensus fetor ascendit » in celum*. » Tune aima Virgo et beatus Petrus ceci- » derunt ad pedes ejus*, rogantes eum et deprecanies » ut suum in hac tribulatione adjuvaret populum dixit- » que beatus Petrus « Domine, per tôt tempora tenuit » paganorum gens domum meam^, in qua multa et » ineffabilia mala fecerunt; modo vero expulsis inimi- » cis inde, Domine, letantur angeli in celis »; dixitque » mihi Dominus : « Vade ergo et die populo meo ut » revertatur ad me et ego revertar ad ilium et infra » V dies mittam ei magnum adjutorium et cotidie de- » cantet responsorium : Congregati sunt*^^ lotum cum n versu^. » Seniores, si hoc non creditis esse verum, » sinite modo me in hanc scandere turrim mittamque » me deorsum; si vero fuero incolumis, credatis hoc » esse verum, sin autem ullam lesionem fuero passus, » decollate me aut in ignem projicite me®. »

Tune Podiensis episcopus jussit ut adferrentur*^ evangelia et crux, quatinus juraret ille hoc esse verum Consiliati sunt omnes majores nostri in ilia hora ut jurareni sacramentum-'"® quod illorum nullus^ fugeret

a. usque hue C*, C*. — b. dilectionem opérantes B, C*. — c. inimici nostri C*. — d. afFerrentur A^. — e. ille si hoc ver uni esset A^. — f. super sacramentum C*; omnes sacramentum A^. — g. nullus illorum A^.

1. Sur les désordres des croisés après leur entrée dans Antioche, voir Raimond d’Aguilers, 9, p. 252, et Foucher de Chartres, I, 19,

2. On retrouve dans cette vision le motif iconographique de la « Deisis » (supplication) montrant la Vierge et le Précurseur

Original from

UNIVERSITYOF WISCONSIN

VISION d’un prêtre (il juin 1098) i3i

» ai bien aidés et je vais vous aider. J’ai permis que vous n vous empariez de Nicée et je vous ai conduits jusqu’ici. » J’ai compati à la misère que vous avez supportée pendant » le siège d’Antioche ; grâce à mon secours opportun, vous » êtes entrés dans la ville sains et saufs, et voici que vous » vous êtes livrés à de criminelles amours avec les mau- » vaises femmes chrétiennes et païennes, d’où une immense » puanteur est montée jusqu’au cieP. » Alors, la Vierge j> vénérable et le bienheureux Pierre tombèrent à ses pieds* B en le suppliant et le priant pour qu’il aidât son peuple » dans cette tribulation, et le bienheureux Pierre lui B dit : « Seigneur, la gent païenne a occupé trop long- B temps ma maison®, qui a subi de son fait des maux inex- B primables; et maintenant, Seigneur, les ennemis sont B expulsés et les anges se réjouissent dans les cîeux b ; et le B Seigneur me dit : « Va et dis à mon peuple qu’il revienne B à moi et je reviendrai à lui. D’ici à cinq jours je lui enver- B rai un grand secours et qu’il chante chaque jour le répons : « Ils se sont rassernHés, complètement avec le vers^. b Sires, B si vous ne croyez pas que cela soit vrai, permettez-moi de B monter sur cette tour et je me jetterai en bas ; si je suis sauf, B ajoutez foi à ceci, et si je subis quelque mal, décapitez-moi B ou jetez-moi au feu*, b

Alors l’évéque du Puy ordonna d’apporter les Evangiles et la croix, afin qu’il jurât la véracité de ces faits. A cette heure, nos chefs prirent la résolution de jurer par le sacrement* que nul d’entre eux, tant qu’ils seraient vivants, ne

implorant la miséricorde du Christ. Souvent saint Jean était remplacé par le patron d’une ville, saint Démétrius à Salonique, saint Marc à Venise. Or, saint Pierre étant le patron d’Antioche, sa présence ici est toute naturelle.

3. Allusion à la cathédrale d’Antioche, dédiée à saint Pierre et changée en mosquée par les Arabes.

4. Ps. 47, 4. Responsortum signifie les « répons b du chœur. Le « vers » est la doxologie : Gloria Patri et Filio...y par laquelle on termine les psaumes.

5. Exemple caractéristique des « épreuves b ou « jugements de Dieu B si usités à cette époque, dont Pierre Barthélemy sera victime plus tard et que l’évéque du Puy remplace par un serment sur la croix et l’Evangile.

6. Le « sacrement B ne peut désigner ici que l’Eucharistie. C'est

Original from

UNIVERSITYOF WISCONSIN

DE LANGEA DOMINI VISIONES

neque pro morte neque pro vita, quamdiu vivi essent. Primus dicitur* jurasse Boamundus, deinde cornes Sancti Egidii et Rotbertus Normannus ac dux Godefridus et cornes Flandrensis. Tancredus vero juravit ac promisit tali modo quia, quamdiu secum xl milites haberet, non solum ex illo bello sed etiam ab Hierosolymitano itinere non esset recessurus. Nimis autem exsultavit christiana congregatio, hoc audiens sacramentum"*.

[26.] Erat autem quidam peregrinus de nostro exercitu,cui nomen Petrus^, cui antequam civitatem intraremus, apparuit sanctus Andréas apostolus^, dicens : « Quid agis, bone vir? » Gui ille respondit : « Tu, quis es? » Dixit ei apostolus : « Ego sum Andréas apostolus. Agnoscas, fili, quia dum villam intraveris, vadens ad ecclesiam beati Pétri, ibi invenies lanceam Salvatorîs nostri Ihesu Christi* ex qua in crucis pendens patibulo vulneratus est. » Hec omnia dicens apostolus continuo recessit.

Ipse autem, timens revelare consilium apostoli, noluit indicare nostris peregrinis. Estimabat autem se visum videre*; et dixit ad eum : « Domine, quis hoc crediderit*^? » In ilia vero hora accepit eum sanctus Andréas et portavit eum usque ad locum ubi lancea erat recon-

a. audito sacramento C. — b. vidisse C*, C*. — c. crederet C*.

d'ailleurs, très clairement exprimée, l’interprétation du copiste du manuscrit de Cambridge (C*) qui a ajouté : super, « sur le sacrement i>, pour plus de clarté.

1. L’expression dicitur laisse supposer que l’Anonyme n’a pas assisté à la scène.

2. Cependant, le découragement était tel que, le soir même, Bohémond et l’évêque du Puy durent arrêter de nouvelles tenta> tives de fuite (Raimond d’Aguilers, ii, p. 256).

Original from

UNIVERSITY OF WISCONSIN

VISIONS AU SUJET DE LA LANCE DU SEIGNEUR l33

fuirait ni pour échapper à la mort ni pour sauver sa vie. On dit^ que Bohémond jura le premier, puis ce fut au tour du comte de Saint-Gilles, de Robert de Normandie, du duc Godefroi et du comte de Flandre. Tancrède jura en ces termes que, tant qu’il aurait avec lui quarante chevaliers, il ne s’écarterait pas non seulement de cette guerre, mais même de la route du Saint-Sépulcre. A la nouvelle de ce serment, toute l’armée chrétienne exulta^.

[26.] Il y avait un pèlerin de notre armée, Pierre était son nom^, à qui, avant notre entrée dans la ville, l’apôtre saint André apparut^ en lui disant : « Que fais-tu, mon brave? » — « Toi, qui es-tu? répondit-il. » L’apôtre lui dit : « Je suis l’apôtre André. Apprends, mon fils, que quand tu entreras dans la ville, si tu te rends à l’église Saint-Pierre, tu y trouveras la lance de notre Sauveur Jésus-Christ*, par laquelle il fut blessé lorsqu’il était suspendu au gibet de la croix. » Après avoir dit ces mots, l’apôtre disparut.

Cet homme, craignant de révéler le conseil de l’apôtre, s’abstint d’en faire part à nos pèlerins. Il pensait qu’il n’avait eu qu’une vision et il lui dit : « Seigneur, qui pourrait le croire? » A l’heure même, saint André le prit et le conduisit à l’endroit où la lance était cachée dans la terre.

3. Cf. la lettre du clergé et du peuple de Lucques {Epistulae et chartae, p. i66) : « Un très pauvre Provençal méprisé de tous », et Raimond d’Aguilers, lo, p. 253 : « Un pauvre paysan ». Tudebode, p. 70, et VHistoria belli sacri, p. 201, donnent son nom : Pierre Barthélemi.

4. D’après le récit de Pierre Barthélemi, saint André lui appa¬

rut cinq fois : au moment du tremblement de terre d’Àntioche (3o décembre 1097), mercredi des cendres (10 février 1098),

puis le dimanche des Rameaux (20 mars 1098), une quatrième fois lorsqu’il tenta de s’enfuir à Chypre, enfin le 10 juin 1098 (Raimond d’Âguilers, 10, p. 253-255).

5. Jean, XIX, 34. Il est bon de remarquer que les empereurs byzantins prétendaient posséder la <( sainte Lance », apportée à Constantinople après la prise de Jérusalem par les Perses. Au XI* siècle, elle était conservée dans l’église Sainte-Marie-du-Phare (Ebersolt, Sanctuaires de By:{ance^ Paris, 1921, p. 9, 24, 116).

Original from

UNIVERSITYOF WISCONSIN

i34 visionem suam petrus denuntiat

dita in terra. Iterum cum essemus ita ut superius diximus', venit sanctus Andréas rursus, dicens ei : « Quare non abstulisti lanceam de terra, ut ego tibi praecepi? Scias révéra quia quicunque hanc lanceam portaverit in bello nunquam ab hoste superabitur. »

Petrus vero continuo revelavit mysterium apostoli hominibus nostris*. Populus autem non credebat, sed prohibebat dicens : « Quomodo possumus hoc credere? » Omnino enim erant paventes et protinus mori putabant. Accessit itaque ille et juravit hoc totum veracissimum esse quoniam ei sanctus Andréas bis’ in visione apparuerat eique dixerat : « Surge, vade et die populo Dei ne timeat, sed firmiter toto corde credat in unum verum Deum eruntque ubique victuri et infra v dies mandabit eis Dominus talem rem unde leti et gavisi manebunt et, si certare voluerint, mox ut exierint unanimiter ad bellum, omnes inimici eorum vincentur et nemo stabit contra illos. » Audientes itaque quod" inimici eorum ab eis omnino essent vincendi, protinus ceperunt sese vivificare et confortabant se adinvicem dicentes : « Expergiscimini et estote ubique fortes et prudentes, quoniam in proximo erit nobis Deus in adjutorium et erit maximum refugium populo suo, quem respicit in merore manentem. »

[26.] Turci denique, qui erant seorsum in castello, undique tam mirabiliter coangustabant nos, ut quadam die incluserint très milites ex nostris in turrim que erat ante eorum castellum. Exierant namque gentiles et irruerant super illos tam acriter ut naquirent sufferre pondus eorum. Duo ex militibus exierunt de turri vulnerati et tercius per totum diem viriliter defendebat

a. quod inimici eorum ab eis omnino essent vincendi omis dans O.

Original from

Page 1