‹ Histoire anonyme de la première croisade éditée et traduiteChapitre 5 sur 188 · LES SUBDIVISIONS DE L'OUVRAGE · texte numérisé non relu

LES SUBDIVISIONS DE L'OUVRAGE

les premiers mots écrits en capitales dans le manuscrit 641, des alinéas avec des blancs dans le manuscrit 572 correspondent à chacune de ces subdivisions ^ Enfin V Histoire du voyage à Jérusalem de Tudebode, dont le texte présente avec celui des Gesta des rapports intimes, sur lesquels nous aurons à nous expliquer, est divisée en seize « thèmes » ou récits, dont les sept premiers coïncident exactement avec les subdivisions des Gesta et se terminent par les mêmes doxologies ou mentions chronologiques.

Il faut en conclure que ces subdivisions sont bien celles de la rédaction primitive. Chacune d’elles formait à l’origine un tout et avait été rédigée séparément; la doxologie ou la mention chronologique indique le point où le narrateur s’était arrêté. Le fait que ces divisions sont inégales et ne se présentent pas dans un ordre logique ne donne que plus de vraisemblance à cette hypothèse. Le premier récit (chap. Mv) se termine à la bataille du Vardar, qui est loin d’être un fait décisif. Le deuxième récit va jusqu’à la prise de Nicée (chap. v-viii). Le troisième (chap. ix) ne comprend que la bataille de Dorylée, le quatrième (chap. x-xi) la marche des croisés jusqu’à Antioche. Le siège d’Antioche est partagé inégalement entre le cinquième (chap. xn-xiii), le sixième (chap. xiv xvn), le septième (chap, xvin), le huitième

I. Le manuscrit 641 renferme neuf divisions, mais il englobe à tort les neuf premiers chapitres dans le premier récit. La doxologie qui termine le chapitre iv indique une subdivision qui se trouve dans les autres manuscrits. Nous avons cru devoir la rétablir et admettre la division de l’ouvrage en dix récits. Par contre, le manuscrit 572 admet une onzième division après le chapitre XXXI, suivi de la description d’Ântioche (chapitre xxxii), que nous regardons comme une interpolation, les premiers mots du chapitre xxxiii continuant exactement la suite des idées exprimées à la fin du chapitre xxxi. Nous avons donc négligé cette coupure que rien ne justifie.

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récit (chap. xix-xx). L’attaque d'Antioche par Kerbôga cons* titue le neuvième récit (chap. xxi-xxix), et tous les événements qui ont suivi la délivrance d’Antioche jusqu’à la victoire d’Ascalon (chap. xxx-xxxix), du 29 juin 1098 au 12 août 1099, sont bloqués dans le dixième récit.

Rien ne montre mieux que ces divisions inégales le caractère spontané et irrégulier de la rédaction. Chacun de ces récits a dû être rédigé séparément, et la doxologie qui termine quelques-uns d’entre eux porte la marque du clerc qui a collaboré à l’ouvrage. Dans la préface de son édition de la Chanson d'Antiochef Paulin Paris voyait dans les « thèmes » de Tudebode des sortes de lettres ou de communiqués envoyés parles croisés en Occident à des intervalles divers. Si jolie que soit cette hypothèse, il faut y renoncer : les thèmes de Tudebode, pas plus que les récits de l’Anonyme, n’ont la forme épistolaire. Ce sont seulement des morceaux rédigés au jour le jour et en pleine action : c’est ce qui fait leur valeur.

4. L’originalité de l’œuvre. — Mais il est temps de préciser les rapports qui unissent ces deux textes. Bien que la discussion soit close aujourd’hui, il faut rappeler pour mémoire que notre Anonyme a été souvent regardé comme le plagiaire de Tudebode, prêtre de Civray en Poitou, qui prit part lui aussi à la croisade et rédigea, entre 1 102 et 1 1 1 1 , une Histoire du voyage à Jérusaleniy dont le texte coïncide presque continuellement avec celui des Gesta Francorum, mais contient aussi des emprunts à la chronique de Raimond d’Aguilers et un certain nombre de renseignements particuliers à l’auteur. Il est clair que Tudebode est le plagiaire. Comme l’ont fait remarquer SybeD et F. de Saulcy*,

1. Sybel, Geschichte des ersten Kreus^^^uges^ éd. de 1881, p. 23*46.

2. F. de Saulcy, Tancrède^ dans la Bibliothèque de VEcole des chartesy t. IV (1842), p. 3o2-3o3.

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il paraît difficile de croire que, si l’Anonyme avait copié Tudebode, il eût laissé de côté systématiquement les passages empruntés à Raimond d’Aguilers. La querelle, née au XVII* siècle, lorsque André Duchesne publia en 1641 le manuscrit de Tudebode découvert par Besly^, a été tranchée au xix* siècle en faveur de l’Anonyme, qui est bien l’auteur original. La tradition manuscrite des deux ouvrages est en général distincte; cependant, comme nous allons le montrer, il y a des exemples de contamination des deux textes. C’est donc à tort que les éditeurs du Recueil des historiens des croisades ont publié le texte de l’Anonyme sous le titre de « Tudebode abrégé ». Il arrive au contraire que, dans certains chapitres, la narration des Gesta est plus complète que celle de Tudebode. Par exemple, le chapitre XI de l’Anonyme correspond au chapitre i du thème II de Tudebode qui, après avoir raconté les négociations de Bohémond avec le curopalate envoyé par l’empereur, passe directement à l’arrivée des Normands à Rousa, oubliant ainsi l’épisode si curieux où l’on voit Bohémond empêcher son armée d’attaquer une ville, puis le passage des croisés à Serrés, enfin les négociations avec deux autres curopalates. Tudebode n’a donc fait ici que résumer le texte de l’Anonyme en négligeant des faits intéressants.

I. André Duchesne, Scriptores rerum Francicarum^ t. IV, p. 773- 8i5. L’originalité de Tudebode a été soutenue au xix* siècle par Wilken, Michaud, P. Paris (préface de l’édition de la Chanson d'AntiochCf 1848) et les éditeurs du Recueil des historiens des Croisades {Historiens occidentaux^ t. III, p. I2i-i63). Sybel, en 1841, F. de Saulcy, en 1842 (pp. cit.), ont bien établi que l’Anonyme est l’original et Tudebode le plagiaire. Leurs arguments ont été développés par Thurot, Études critiques sur les historiens de la première croisade, dans la Revue historique, t. ï (1876), p. 67, et Hagenmeyer, Anonymi Gesta Francorum. Heidelberg, 18^ (préface à l’édition des Gesta Francorum).

Première croisade, 2

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