QUATRIÈME RÉCIT
[La marche des croisés sur Antioche
(jUlLLET-20 OCTOBRE IO97)]
[10.] Après que les Turcs, ennemis de Dieu et de la sainte Chrétienté, eurent été entièrement vaincus et se furent enfuis pendant quatre jours et quatre nuits, il arriva que Soliman, leur chef^, fils de Soliman l’Ancien, s’étant enfui de Nicée, rencontra dix mille Arabes, qui lui dirent : « O infortuné et plus infortuné que tous les peuples! Pourquoi fuis-tu épouvanté? » Soliman leur répondit : « Parce que naguère, ayant vaincu tous les Francs, je les croyais déjà enchaînés en captivité, et, pendant que je voulais les lier tour à tour les uns aux autres, regardant en arrière, je vis qu'ils formaient un peuple tellement innombrable que, si vous ou tout autre eussiez été présent, il vous eût semblé voir toutes les montagnes, les collines, les vallées, les plaines couvertes de leur multitude 3. Et nous, à leur vue, nous poursuivîmes subitement notre chemin, poussés par une telle frayeur que ce fut à peine que nous parvînmes à nous tirer de leurs mains; et, si vous voulez croire mes paroles, vous vous tirerez de là, car, s’ils pouvaient seulement connaître votre présence, pas un de vous n’échapperait vivant. »
2. Soliman II (Kilidsch Ârslan), sultan seldjoucide, avait succédé à son père Soliman 1*' en io%. C’était lui qui commandait les lûrcs à la bataille de Dorylée.
3. Le passage reproduit les termes mêmes qui ont servi à décrire la puissance de l’armée turque avant la bataille de Dorylée. Voir plus haut, p. 46. Sur le caractère et la valeur de ce morceau, voir l’Introduction, p. vi.
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54 DE CRUCESIGNATORUM PER ANATOLIAM INCOMMODIS
At illi audientes talia, retrorsum verterunt et se expanderunt per universam Romaniam*.
Tune veniebamus nos persequentes iniquissimos Turcos cotidie fugientes ante nos*. At illi, venientes ad cuncta castra sive urbes, fingentes etdeludentes habitatores terrarum illarum, dicebani : « Nos devicimus christianos omnes et superavimus illos ita, ut nullus eorum jam unquam** erigere se ante* nos; tantum permittite nos intus intrare. » Qui intrantes spoliabant ecclesias et domos et alia omnia et ducebant equos*^ secum et asinos et mulos, aurum et argentum et ea*' que reperire poterant. Adhuc quoque filios christianorum secum tollebant et ardebant ac devasiabant omnia convenienta sive utilia, fugientes et paventes valde ante faciem nostram. Nos itaque persequebamur eos per deserta^ et inaquosam et inhabitabilem terram, ex qua vix vivi evasimus vel exivimus*. Famés vero et sitis undique coortabant nos, nichilque-^ penitus nobis erat ad edendum, nisi forte vellentes et fricantes spicas manibus nostris^, tali cibo quam miserrime vivebamus. Illic fuit mortua maxima pars nostrorum equorum^, eo quod multi ex nostris militibus* remanserunt pedites
a. jam unquam omtj dans ^4*. — b. se contra ^4*, C. — c. equos omis dans C. — d. omnia X*, C. — e. desertam
A*, ®, C. — f. nihilque A^, fi, C. — g. equitum A^y A^y C*, C® et Tudebode, p. 2g. — h. eorum A, fi, C*, C®. Ce texte paraît corrompu dans la plupart des manuscrits. Seule la leçon de C>, que nous avons préférée et que reproduit V « Hist. belli sacri », p. iS4y est claire. Celle de A i4® ; Illic fuit mortua maxima pars equitum eo quod multi eorum remanserunt pedites, n’a pas de sens. Hagen^ meyery qui a adopté ce texte (p. 2 1 1 )y suppose que, dans la pensée de V Anonyme, mortua signifie non la mort de la plus grande partie des chevaliers, ce qui eût arrêté la croisade, mais la disparition de la cavalerie redevenue infanterie par suite de la mort des chevaux. C’est faire sur mortua un jeu de mots, qui est un simple
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MARCHE PÉNIBLE EN ASIE MINEURE (juÜlet-aOÛt IO97) 55
A ces mots, ils tournèrent bride et se répandirent par toute la Romanie*.
Et nous, nous ne cessions de poursuivre ces Turcs très iniques qui fuyaient chaque jour devant nous^. Et quand ils parvenaient à une place forte ou à une ville, ils se jouaient des habitants du pays et les trompaient en leur disant : « Nous avons vaincu tous les chrétiens et notre victoire a été telle que nul d’entre eux n’osera jamais plus s’élever devant nous. Laissez-nous seulement entrer. » Une fois entrés, ils dépouillaient les églises, les demeures et tout le reste; ils emmenaient avec eux chevaux, ânes, mulets, or et argent et tout ce qu’ils pouvaient trouver. Ils enlevaient encore avec eux des fils de chrétiens et incendiaient ou dévastaient tout ce qui pouvait être utile, en fuyant toujours et tremblant devant notre face. Et nous les poursuivions à travers des déserts et une terre dépourvue d’eau et inhabitable, d’où nous eûmes du mal à sortir vivants^. La faim et la soif nous pressaient de toute part et nous n’avions presque plus rien à manger, sauf les épines que nous arrachions et frottions dans nos mains * : voilà de quels mets nous vivions misérablement. Là mourut la plus grande partie de nos che-
contresens. La lecture de B : lllic fuit mortua maxima pars nostrorum equorum, eo quod multi eorum remanserunt pedites, ne peut se soutenir que si Von suppose qu’eoTum désigne les chevaliers, mais rien ne l'indique.
I. Cest-à-dire en Asie Mineure. Sur le sens du mot Romanie, voir ch. U, p. 9.
3. Ce fut seulement après un repos de deux jours que les croisés commencèrent à poursuivre les Turcs (Foucher de Chartres,
3. Aucune source n’indique exactement la route suivie par les croisés entre Dorylée et Iconium, mais il ressort des renseignements de notre Anonyme qu’ils ont traversé les plateaux désertiques de Lycaonie, à l’est de l’Emir Dagh, en plein mois de juillet, dans un pays où la température moyenne de l’été atteint vingt-six degrés et où il n’y a, en fait d’eaux, que des marécages et des étangs salés
4. Probablement les cactus, aloès et autres plantes épineuses, seule végétation des déserts d’Anatolie.
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56 TANCREDUS BALDUINUSQUE AB EXERCITU DISCEDUNT
et pro penuria equorum erant nobis boves loco caballorum et pro nimia necessitate succedebant nobis capri et multones ac canes ad portandum.
Interea cepiraus intrare in terram optimam plenam corporalibus alimentis et deliciis omnibusque bonis ac deinceps appropinquavimus Iconio^ Habitatores vero terre illius* suadebant et admonebant nos nobiscum ferre utres plenos aqua, quia illic in itinere diei unius est maxima penuria aque. Nos vero ita fecimus donec pervenimus ad quoddam flumen ibique hospitati sumus per II dies; et ceperunt autem cursores nostri ante ire^ donec pervenerunt ad Erachiam^, in qua eratTurcorum nimia congregatio exspectans et insidians quomodo posset Christi militibus® nocere*. Quos Turcos Dei omnipententis milites invenientes, audacter invaserunt; superati itaque sunt inimici nostri in die illa^ tamque celeriter fugiebant quam sagitta fugit emissa ictu valido corde^'et areu*. Nostri igitur intraverunt statimin civitatem ibique mansimus per iv dies^
Illic divisit se ab aliis Tancredus Marchisi filius et Balduinus cornes-^, frater ducis Godefridi, simulque intraverunt vallem de Botrenthrot*. Divisit quoque se Tancredus etvenit Tarsum^® cum suis militibus. Exierunt denique Turci de urbe et venerunt obviam eis at-
a. milites A*, B. — h. nocere et contristare B. — c. superati itaque sunt in ilia die inimici nostri A^. — d. chordae A^y. B; corda A^, C. — e. arcus A^, B. — /. cornes egregius B. — g. Tharsum A^, C; Tarsum solummodo B.
!. Iconium (Konieh), au centre du plateau d’Anatolie, à 1187 mètres d’altitude, prise par les Turcs en 1084, mais, d’après^ Guillaume de Tyr {Historiens occidentaux, t. I, p. 18), évacuée par eux devant les croisés.