‹ Histoire artistique du métalChapitre 109 sur 120 · CHAISE A PORTEURS, STYLE LOUIS XV · texte numérisé non relu

CHAISE A PORTEURS, STYLE LOUIS XV

ouvrages, comme il le dit lui-même, « peuvent se placer dans les plus beaux appartements des personnes les plus curieuses ».

« C'est au xvme siècle, dit A. Jacquemart, que le bronze, appliqué à l'ornementation mobilière, prend chez nous une importance capitale ; il s'agissait de le faire concourir aux décorations somptueuses des palais, et de le mettre souvent en rivalité avec l'orfèvrerie monumentale alors en usage. Est-ce aux mêmes mains que sont dus les spécimens des deux arts ? Il est permis de le supposer en les voyant sortir d'un centre unique en vertu d'une même impulsion : la réunion au Louvre, puis aux

Gobelins, de tous les artistes chargés de la confection du mobilier royal, la surintendance des travaux donnée à un même artiste, homme de haute réputation, devaient avoir pour effet d'amener une harmonie d'ensemble en rendant toutes les individualités solidaires d'une pensée unique. Aussi, s'il est possible encore de saisir quelque ressouvenir du passé dans les bronzes des époques de Henri IV et de Louis XIII, le règne de Louis XIV se présente de toutes pièces, avec ce style quelque peu gourmé, mais plein de grandeur, dominé par les formes de l'architecture contemporaine et par le génie de Lebrun. »

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LE MÉTAL DANS LES TEMPS MODERNES

A l'époque où Boulle découpait le cuivre et le mêlait si ingénieusement à l'écaillé pour la décoration des meubles, le goût de la dorure était à peu près général dans la décoration. On n'est donc pas surpris de voir le bois sculpté et doré prendre dans le mobilier une grande importance, et chercher à remplacer les applications métalliques mises à la mode par Boulle et ses successeurs. Il est à remarquer même que c'est surtout dans les meubles en bois sculpté et doré que le style a commencé à se contourner et les ornements à prendre une importance prépondérante aux dépens des grandes lignes, ce qui a formé le genre appelé rocaille. Une belle table, qui a appartenu au grand dau-

phin, fils de Louis XIV, et qui fut plus tard donnée à Necker par Louis XVI, montre bien cette période de transition. Ce superbe meuble, qui provient du château de Versailles, a été ensuite au château de Coppet, d'où il est passé en Italie : il faisait partie de la collection aujourd'hui disséminée du château de San Donato.

t Quant à Louis XV et à la Régence, ce fut, dit A. Jacquemart, une transformation absolue ; avec le mobilier intime, on vit commencer l'ère des chicorées et des rocailles, en même temps que la perfection de la ciselure ; parmi les promoteurs du genre, il faut citer Meissonnier qui, peut-être, poussa le caprice jusqu'à

CONSOLE EN MARQUETERIE, ORNÉE DE BRONZES DORÉS ET PLAQUES DE WEDGWOOD. (PALAIS ROYAL DE MADRID.)

l'exagération ; mais les artistes d'un mérite rare apparurent alors : tel Philippe Caffieri, dont les almanachs nous donnent l'adresse rue des Canettes ; issu d'une famille de sculpteurs renommés, sculpteur lui-même, il imprima à ses ouvrages un cachet de bon goût et de remarquable élégance. On peut citer parmi ses meilleurs ouvrages les meubles chargés de bronzes que nous avons déjà mentionnés : l'un dans la collection de Sir Richard Wallace, l'autre chez M. le baron Gustave de Rothschild. Pour éviter que ses travaux fussent confondus avec la masse des imitations qu'on cherchait à en faire, il les poinçonnait d'un C couronné qu'il appliqua jusque sur les objets formant sa collection : nous l'avons vu sur un magnifique bronze florentin et sur un groupe en bronze du Laocoon, aujourd'hui classé dans le cabinet de M. Charles Mannheim. Caffieri eut un rival ;

Crescent, dont les bronzes sont aussi fort remarquables, serait plus connu, si sa réputation n'eût été éclipsée par celle de son élève Gouthière. N'oublions pas Gallien, dont les recherches deM. Louis Courajod révèlent le mérite. « C'est en effet un véritable artiste, dit-il, que ce Gallien, àqui Duvaux demanda une grille; son titre modeste de « maître fondeur » ne l'a pas fait assez remarquer. Ses contemporains cependant appréciaient bien son mérite. Il modela et exécuta pour le roi différentes horloges de grand apparat et destinées à décorer certains appartements publics des palais de la couronne. C'est à lui que les intendants des menus commandèrent de dessiner, fondre et ciseler la superbe pendule de la cheminée du cabinet du conseil, à Versailles, lors de la réfection de ce salon, en 1756. Elle représentait la France gouvernée par la Sagesse, et couronnée par la Victoire, qui accorde sa protec-

LES APPLICATIONS MOBILIÈRES. iq3

tion aux Arts. Elle fut payée 6, 5oo livres à son auteur. L'admi- « C'est du fils de Philippe Caffieri, deuxième du nom, qu'il

ration qu'excita cette œuvre est constatée par le duc de Luynes est question ici, dit le baron Ch. Davilliers. Il ne se voua pas à dans ses Mémoires. » la grande sculpture et ne fut pas, comme Jean-Jacques, de

l'Académie royale. Il borna son ambition à être membre de la modeste Académie de Saint-Luc. Parfois, cependant, il lui arriva de collaborer pour ainsi dire avec son frère, en ajoutant aux

ouvrages de celui-ci la partie ornementale. Philippe Caffieri acquit de son vivant une grande réputation pour les bronzes d'ameublement; VAlmanach Dauphin de 1711 le cite parmi les

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artistes les plus connus de l'Académie de Saint-Luc, et comme « renommé pour ciseler et fondre » ; il figure aussi dans YAlmanach des Marchands, parmi les fondeurs acheveurs. » Les anciens catalogues nous montrent que ces ouvrages étaient fort recherchés. On décrit dans celui de La Live de Jully (1769), sous la rubrique Philippe Caffieri, un corps d'armoire de vingt-deux pieds de long, une grande table de bureau, une écritoire, un secrétaire et une pendule. « C'est, dit P. Rémy, un tout ensemble de la plus grande conséquence, à l'imitation des ouvrages du fameux Boulle. Ce meuble est de Philippe Caffieri, cet artiste si célèbre. » Mentionnons encore rapidement, parmi

les ouvrages de notre artiste, les bronzes qu'il fit pour Notre- Dame, bronzes « d'un travail admirable », suivant un auteur contemporain. N'oublions pas une magnifique commode appartenant à M. le marquis d'Hertford; elle est ornée de très beaux bronzes de style rocaille, et porte, sur un des rinceaux de droite : Fait par Caffieri. »

« Quant aux formes, dit Albert Jacquemart, elles prennent des licences inimaginables; tout se gonfle pour se profiler en lignes singulières ; rien de droit, de régulier ; les angles s'arrondissent ou se creusent; des sinuosités inattendues sillonnent les surfaces ; les choses ventrues, contournées, tarabiscolées, sont

seules admises, et là-dessus croissent et se développent des végétations de bronze à chicorées impossibles ; le cuivre doré d'or moulu rampe en bordures capricieuses, surgit tout à coup en poignées imprévues, se contourne en encoignures, forme des guirlandes détachées; ainsi se complète un tout bizarre, toujours spirituel et parfois élégant à force de singularité. »

Un autre meuble qui, dans le siècle de Louis XV, prend une allure extrêmement gracieuse et vraiment caractéristique de l'époque, c'est la chaise à porteurs. Le musée de Cluny en possède qui sont de toute beauté, et plusieurs grandes collections d'amateurs en montrent des types d'une rare élégance. Mais je n'en connais pas dont la forme soit plus gracieuse que celle qui faisait partie des collections de San Donato. Cette chaise, en bois sculpté, est entièrement décorée sur fond d'or, et couronnée d'un revêtement et d'une galerie en bronze doré à jour. Les panneaux extérieurs sont peints de sujets mythologiques, et l'intérieur est garni de velours rouge de Gênes.

Quoique l'époque de Louis XVI ait eu d'admirables ciseleurs

sur cuivre, le bronze doré apparaît sur les meubles d'une façon plus discrète que dans l'époque précédente. Il accompagne les porcelaines dont les plaquettes décorent les meubles, il enrichit de ses fines ciselures les parties saillantes, mais il ne couvre plus les grandes surfaces et se subordonne à l'architecture du meuble, au lieu de la commander.

Parmi les meubles qui faisaient partie de la collection de San Donato, il y avait une très belle console de Riesener, signée sous le marbre supérieur, et dont le catalogue donnait la description suivante : « Elle est supportée par quatre colonnes enguirlandées de lierre, et qui sont couronnées de chapiteaux d'ordre dorique. Elle a trois tiroirs, dont deux de côté en quart de cercle. Ces tiroirs sont enrichis de frises en bronze doré et de perles, surmontés d'une galerie losangée à jour, galerie qui règne également autour du second marbre. »

Pendant le xvmc siècle, le marbre était presque toujours accompagné de bronzes dorés qui prennent la forme de gracieux feuillages, de guirlandes ou de petits bas-reliefs allégoriques.

Plusieurs des chemine'es, dont la décoration est en partie métallique, ont pris place dans les collections publiques, et le South Kensington Muséum en possède un des types les plus intéressants dans la cheminée en marbre bleu turquoise, ornée

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de bronzes dorés, qui provient du boudoir de la marquise de Serilly.

Ces cheminées avaient pour accompagnement naturel les torchères et la pendule, où le marbre se trouvait également

mêlé avec le bronze. Le socle de la pendule était en marbre, et le métal était employé plus spécialement pour les figurines, les groupes d'enfants, les petits bas-reliefs ou les ornements qui en ornent la décoration.

Le métal était généralement employé pour les cadres de tableaux, et souvent de la manière la plus heureuse. On en fait aujourd'hui beaucoup d'imitations ; mais l'industrie contempo-

| raine fait également, et avec une perfection remarquable, de petits cadres en métal précieux qui relèvent de la bijouterie plus encore que du mobilier. C'est ainsi qu'un cadre à portrait a été honoré d'un prix d'honneur à l'exposition de l'Union centrale, en 1880. Ce cadre, dû à MM. Début et Coulon, est en or rouge poli et ciselé, mais le style du décor est emprunté à la serrurerie. Les angles sont enrichis d'émaux cloisonnés, où les feuilles vertes

LE MÉTAL DANS LES TEMPS MODERNES

et les fleurettes rouges se détachent sur un fond bleu. Les | Il faut également signaler, à propos de l'emploi du me'tal

colonnettes à canaux polis reposent sur des pieds faits d'enrou- | dans le mobilier, ces beaux tissus brodés d'or et d'argent qui lements inspirés de certaines ferrures du xve siècle. | décoraient autrefois les appartements et leur donnaient quelque-

DEVANT,» D'AUTEL EN BROCATELLE ROUGE A REHAUTS D'ARGENT ET D'OR. TRAVAIL ESPAGNOL DU XVe SIÈCLE.

fois une splendeur inouïe. Ce genre d'industrie, qui n'est plus de mise aujourd'hui que pour les étoles et les vêtements ecclésiastiques, se pratiquait alors partout et se pliait à tous les usages. Il est bon de remarquer toutefois que les plus belles pièces qui

nous soient restées comme modèles de cette fabrication autrefois si florissante, appartiennent toutes au mobilier ecclésiastique.

Les tentures recouvertes d'application de broderies d'or et d'argent donnent au mobilier de la Renaissance un caractère de

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BANDE DE VELOURS GRENAT BRODEE D ARABESQUES D OR ET D'ARGENT. XVIe SIECLE.

véritable magnificence. Ces broderies s'enroulent généralement entre elles et viennent ensuite se relier à un cartouche central dont la décoration est formée d'un vase de cornes d'abondance ou de tout autre motif du même genre.

Au xve siècle, Gènes et Florence rivalisaient pour la magni-

ficence des tissus brodés d'or et d'argent, et chacune de ces deux villes prétendait à une suprématie absolue dans ce genre de fabrication. Les dais se couvraient d'applications d'arabesques d'or, d'argent et de soie, d'une délicatesse infinie et d'un goût exquis. Quelques-unes des superbes tentures de cette époque

DEVANT D'AUTEL EN VELOURS CRAMOISI A DÉCOR DE CARTOUCHES D'oR BOUCLÉ. TRAVAIL GÉNOIS DU XVe SIÈCLE.

S TEMPS MODERNES

sont restées dans le trésor des églises; d'autres ont pris place dans nos grandes collections d'amateurs. L'Espagne nous a également laissé dans ce genre de fabrication quelques ouvrages très remarquables, qui peuvent rivaliser avec ceux de l'Italie.

La France a connu aussi ces belles tentures brodées d'or et d'argent qui sont un des caractères du mobilier italien de la Renaissance, mais elle les a appliqués surtout au mobilier religieux. Au xvi!c siècle, les devants d'autel s'enrichissent de broderies d'argent en haut-relief se détachant sur fond d'or. La mitre et les attributs épiscopaux, les pilastres à coquilles, les gerbes et les guirlandes de feuillages forment le dessin habituel de ces broderies, dont on a conservé quelques modèles d'une extrême richesse. Le goût de ces riches tissus s'est singulièrement affaibli et altéré pendant la seconde partie du xvine siècle, et il a dù s'effacer complètement devant l'invasion du style pseudo-romain, qui caractérise la fin du règne de Louis XVI.

La réaction classique de David a été fatale au mobilier qui a pris, sous le premier Empire, une raideur qu'il n'avait pas eue

jusque-là. L'emploi à peu près exclusit du bois d'acajou lui donna en outre une teinte uniforme, que rompaient assez mal les maigres palmettes en usage à cette époque. Depuis quelques années, il est vrai, nos ébénistes ont fait de grands efforts, en tournant leurs études du côté du passé, et un immense progrès a été accompli. Sous le rapport de l'exécution et du goût, les meubles exposés en 1878 par MM. Fourdinois, Beurdeley et Dasson, sont absolument irréprochables, et peuvent être comparés à ce que l'industrie française a produit de mieux dans les plus brillantes époques de son histoire, mais si les fabricants qui les exposent se croient obligés de les accompagner d'une étiquette portant une date historique, telle que : style Henri II, style Louis XVI, etc., c'est qu'ils reconnaissent eux-mêmes l'impuissance où ils sont de donner à leurs productions un style qui caractérise le temps où nous vivons. C'est là, à notre avis, le seul reproche que l'on puisse faire à la fabrication contemporaine, si parfaite d'ailleurs sous tant de rapports.

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