‹ Histoire artistique du métalChapitre 48 sur 120 · DANS LES TEMPS MODERNES LA BIJOUTERIE · texte numérisé non relu

DANS LES TEMPS MODERNES LA BIJOUTERIE

Jusqu'au xvie siècle, les artistes qui travaillaient le me'tal, soit pour des ouvrages de grande dimension, soit pour des bijoux portatifs, n'avaient pour ainsi dire pas de spécialités. Laqualifica-

PENDELOQUE DU XVe SIECLE.

tion d'orfèvre s'appliquait indistinctement à tous les artistes qui taisaient des objets de métal et Benvenuto Cellini ciselait des boutons de chape pour les évêques, en même temps qu'il fondait son Persée. Mais il est à peu près le dernier qui ait possédé cette universalité, et la division du travail, réparti en professions spéciales, qui est le caractère de l'art et de l'industrie des temps modernes, commence aussitôt après la Renaissance. Il n'est donc plus possible, quand on aborde les temps modernes, de prendre en bloc le travail des métaux, dans une période ou dans une nationalité, et nous serons obligé d'étudier l'une après l'autre chacune des professions qui relèvent du métal.

Nous commencerons par la bijouterie : un des maîtres de la profession va nous expliquer lui-même en quoi consiste le travail du bijoutier. Nous extrayons les lignes suivantes d'un rapport de M. Falise, sur l'exposition organisée par l'Union centrale des Beaux-Arts appliqués à l'industrie, en 187G.

« Si la plus grande difficulté consiste à renfermer l'idée, à

resserrer la composition dans le cadre étroit d'un bijou, les moyens d'exécution sont plus développés et plus multiples que dans la plupart des autres métiers.

« La matière est riche, c'est l'or, c'est l'argent, ce sont les pierres dans leur infinie variété ; docile à prendre toutes les formes, l'or se modèle sous le marteau, la lime et le ciselet, il se cambre sous la pince, il épouse la forme du moule, on le tourne, on l'emboutit, on le soude, on le découpe comme une dentelle, on le grave, on l'incruste, on le sertit. Il se prête donc à toutes les variations de la forme.

« Puis sa couleur chaude et rutilante est une fête pour les yeux, et cependant les pierres ou les émaux y viennent encore ajouter leurs effets chatoyants. Le coloriste y peut trouver les contrastes les plus heureux, la peinture l'orne de figures ou d'entrelacs et devient inaltérable au feu ; les nielles, les camées, les mosaïques, les sertissages de pierres fines, tout est matière à d'heureuses modifications, et cette même souplesse que nous avions dans la forme, nous la possédons encore dans l'emploi des couleurs.

« Mais ce sont là autant de professions diverses, qui, connexes à celles de l'orfèvre et du bijoutier, demandent une étude spéciale et dont un artiste habile, mais peu initié, risquerait de se mal servir. Bien peu déjà parmi nos meilleurs fabricants savent employer utilement les collaborateurs qu'ils ont chez les ciseleurs, les graveurs, les émailleurs, les peintres, les nielleurs, les fondeurs, les lapidaires, les sertisseurs, les incrusteurs, les doreurs, les reperceuses et les cent autres mains qui s'offrent à eux. Cette infinie division du travail, qui est un progrès au point de vue économique, est un embarras pour la composition, car l'inventeur qui n'est pas versé dans chacune de ces spécialités ne pourrait plus, comme autrefois Benvenuto, en parler et s'en servir tout ensemble. »

Benvenuto Cellini a en effet composé un traité très complet sur l'orfèvrerie, dans lequel il décrit tous les procédés techniques employés par les orfèvres de son temps qui étaient en même temps bijoutiers, car sous la Renaissance, ces deux professions

LE MÉTAL DANS LES TEMPS MODERNES

étaient absolument confondues et n'en faisaient qu'une. « Depuis la fin du xme siècle, dit Jules Labarte, l'orfèvrerie italienne avait suivi pas à pas les progrès de la sculpture, avec laquelle elle s'était identifiée pour ainsi dire. Les orfèvres avaient adopté des formes pures et correctes, et leur style s'était amélioré par l'étude des monuments de l'antiquité, sans qu'ils aient négligé pour cela de conserver aux pièces destinées à l'église un caractère religieux. Au xve siècle, l'orfèvrerie avait atteint le plus haut degré de perfection sous la direction des grands artistes qui s'y étaient adonnés. Le xvi* siècle ne compta pas parmi ses orfèvres des artistes de la valeur des Ghiberti, des Verrocchio, des Pollajuolo,

des Francia, et si les grands sculpteurs de cette époque consentirent à fournir des modèles à l'industrie, aucun, si ce n'est Benvenuto Cellini, ne fit de l'orfèvrerie sa profession habituelle; mais il était sorti des ateliers des orfèvres du xve siècle une foule d'artistes de talent qui perpétuèrent la tradition des maîtres. L'orfèvrerie resta intimement liée à la sculpture, durant tout le cours du xvie siècle, et elle s'attacha dans toutes ses compositions à la reproduction de la figure humaine. Le goût très prononcé pour les sujets mythologiques et poétiques de la Grèce antique, qui se produisit alors, eut une grande influence sur l'orfèvrerie Pour se reposer des grandes compositions où l'on faisait figurer

PENDELOQUES DU XVIe SIECLE.

ordinairement les personnages de l'Ancien et du Nouveau Testament ou les héros de l'histoire profane, les artistes ressuscitèrent à plaisir les monstres rêvés par les anciens. Au milieu d'une végétation tortueuse de rameaux et de feuillages, au centre d'enroulements fantastiques, ils firent revivre les Centaures, les Pans, les Sylvains, les Tritons, les Néréides, toutes ces productions fabuleuses où la nature humaine et la nature animale s'unissent de la façon la plus gracieuse. La découverte des Thermes de Titus, dont les peintures inspirèrent à Raphaël la décoration des Loges du Vatican, avait mis en vogue les compositions auxquelles on donna alors le nom de grotesques, parce que les modèles s'en étaient trouvés dans des souterrains appelés grottes, et que plus tard on désigna sous celui d'arabesques. C'était un mélange de figurines, de masques, de fleurs et de fruits, en bouquets ou en guirlandes; d'objets et de détails fort divers assemblés avec goût de manière à charmer les yeux. Les

orfèvres ne manquèrent pas d'enrichir leurs compositions de ces arabesques, qui sont ordinairement du plus gracieux effet. Le style qui se forma sous cette influence convenait parfaitement aux bijoux, qui prirent au xvie siècle des formes d'une rare élégance. Les orfèvres du xve siècle avaient fait un grand usage des émaux de basse taille dans l'ornementation de leurs travaux d'or et d'argent ; les procédés d'exécution des émaux furent penectionnés par Caradosso et par Cellini, et ils devinrent d'un emploi général. »

L'influence exercée par Benvenuto Cellini sur la bijouterie française du xvie siècle a été considérable. Les bijoux qu'il avait exécutés pour les dames de la cour, pendant le séjour qu'il fit en France, de 1540 à 1 545, furent regardés comme une grande nouveauté et très prisés dans la noblesse. Les sujets mythologiques traités dans le style italien devinrent fort à la mode, et décorèrent à qui mieux mieux les pendants, les anneaux et les

LA BIJOUTERIE

bracelets. C'est d'ailleurs une mythologie capricieuse et qui ne se pique nullement d'érudition. Dans de jolies pendeloques en or e'maillé, rehaussées de perles fines, les héros de la fable apparaissent quelquefois dans les travestissements les plus singuliers. C'est ainsi qu'on rencontre Amphion, qui, au lieu du dauphin, a pris pour monture un éléphant.

On donne le nom de pendants, ou plutôt encore d'enseignes, à un genre de bijoux, qui a été très recherché à partir du commencement de la Renaissance et qui a continué à être en vogue jusqu'à l'avènement de Henri IV. Ces bijoux, qui étaient généralement décorés d'émaux, se portaient sur le corsage

des femmes, ou bien se suspendaient à la chaîne qui s'attachait à la coiffure ou aux colliers que les hommes jetaient sur leurs vêtements. Au xvie siècle, on en voyait beaucoup sur le chapeau des hommes, à peu près comme nos cocardes : dans ce cas l'enseigne prenait assez souvent la forme d'une médaille. Souvent aussi on tailla en pierres précieuses les figures qui décoraient les enseignes, car la glyptique était fort en vogue et on ne manquait pas d'habiles graveurs. En France comme en Italie, les orfèvres se confondaient avec les bijoutiers, et il est assez probable qu'ils étaient eux-mêmes graveurs et sculpteurs. Cependant il n'est pas démontré que les grands statuaires de

la Renaissance française, les Jean Goujon, les Germain Pillon, les Jean Cousin, aient fourni eux-mêmes des dessins à l'industrie, mais on ne saurait non plus affirmer le contraire, car on est dans une incroyable pénurie de documents pour tout ce qui concerne la biographie de ces grands maîtres. Les bijoux français du xvi° siècle sont de la plus extrême rareté ; le Musée du Louvre possède cependant quelques jolies bagues et plusieurs pendeloques. Il y a aussi quelques enseignes intéressantes au cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale.

Au x\iic siècle, l'Italie s'efface à peu près complètement dans l'industrie comme dans l'art, et, en France, malgré le goût de cette époque pour la magnificence, la bijouterie n'est pas en progrès. L'accumulation d'un grand nombre de petits personnages dans le décor d'un bijou déjà fort exigu en luimême, se rencontre assez fréquemment à partir de la fin du

xvie siècle. Les pendeloques affectent tantôt la forme d'un petit navire pourvu de son équipage au complet, tantôt celle d'un léger portique formé de termes, de colonnes ou de balustres, sous lequel sont placées des figurines qui affectent quelquefois de représenter des scènes de la comédie italienne. Les éléments décoratifs que J. Berain a prodigués dans le décor des appartements et du mobilier se retrouvent également dans la bijouterie de la même époque. Ce sont partout des mascarons, des bustes de femmes cambrées sur leurs gaines terminées en pointes, des colounes grêles encadrant une divinité, des singes grimaçants, des sphinx coiffés d'un toquet avec l'aigrette sur l'oreille, et mille, autres inventions bizarres et capricieuses, qui font quelquefois bon effet sur une tapisserie, mais qui, réduits à des proportions presque microscopiques, produisent une confusion inévitable et rarement heureuse.

LE MÉTAL DANS LES TEMPS MODERNES

Un bijou qu'on voit fréquemment représenté dans la seconde partie du xvne siècle et pendant toute la première moitié du xvine, c'est une espèce de disque percé à jour, et dont le dessin consiste habituellement en feuilles d'acanthe arrondies à leur extrémité et combinées avec des entrelacs et des palmettes. Quelquefois la palmette sert de coiffure à un petit masque humain, plusieurs fois répété à la circonférence, car ces bijoux sont presque toujours d'une ornementation symétrique et rayonnante. C'est principalement dans les bijoux se rattachant à l'horlogerie que ce mode de décor a été employé.

« C'est surtout, dit Alfred Darcel, dans les émaux translucides sur relief, qu'on retrouve les fleurs naturelles souvent combinées avec des ornements composés. C'est au xvne siècle surtout que les jonchées de fleurs, ainsi que les animaux réels, écureuils, perroquets et oiseaux de toute espèce, colimaçons, etc., interviennent dans l'ornement; aussi la plupart des artistes qui ont fourni des modèles aux arts décoratifs de cette époque ont-ils eu soin de joindre à leurs compositions des études d'après nature, que les artisans employaient et combinaient à leur gré. »

Un recueil publié en 1623 par l'orfèvre G. Lesgaré contient un grand nombre de gravures représentant des modèles de la bijouterie du temps, dont les pièces originales sont d'une extrême rareté dans nos musées. On y trouve des bouquets et des guirlandes dont les feuilles, généralement très pointues, sont combinées avec des perles et des pierres précieuses. La bijouterie est pour ainsi dire noyée dans la joaillerie dont elle forme en quelque sorte la partie accessoire. Les dessins consistent presque exclusivement en nœuds et en entrelacs destinés à recevoir des diamants et autres pierres précieuses.

« Le goût des pierres précieuses et des perles, dit Albert Jacquemart, dans son Histoire du mobilier, a détrôné peu à peu celui des bijoux ciselés et l'on a vu, pour ainsi dire, le joaillier se substituer au bijoutier. Cette transformation est-elle une cause ou un effet? Les grands artistes manquaient-ils pour créer de ces œuvres qui s'imposent, ou le changement de la mode força-t-il les ciseleurs et les émailleurs à déserter les ateliers de bijouterie ? Ce qui est sûr, c'est qu'au xvne siècle, les bouquets en diamants, les ornements en perles brillaient seuls, là où s'étalaient, peu de temps avant, les colliers en lacs d'amour, en chiffres émaillés, en emblèmes héraldiques ou amoureux, qu'accompagnaient les pendants et les enseignes. »

Pendant la première moitié du xvin0 siècle, à l'époque où le style rocaille prévalait en France dans la confection des meubles et où la bijouterie prenait un caractère contourné qui frise quelquefois la bizarrerie, un mouvement analogue, mais beaucoup plus prononcé, se produisait en Allemagne et principalement en Saxe.

Toutes les fois que dans les arts industriels, la fabrication française se laisse entraîner à un goût douteux, on est sûr de voir, de l'autre côté du Rhin, surgir des tendances analogues, mais exagérées jusqu'à la caricature. Pendant trente ans, l'orfèvre Melchior Diglinger eut à Dresde un atelier, où, aidé de ses fils et de ses ouvriers, il travaillait pour le compte du roi Auguste de Saxe. C'est le représentant le plus direct et le plus connu du goût allemand de cette époque dans les objets d'or et d'argent, qu'il mettait d'ailleurs en œuvre avec un véritable talent de praticien.

« Les ouvrages principaux, conservés aujourd'hui dans une

des salles de la Grune-Gœwelbe, forment, dit M. Alfred Darcel, le plus éclatant, mais le plus bizarre assemblage de merveilles de matières et d'exécution. Ce n'est point le rococo qui domine, mais le baroque. On ne voit que perles de formes hétéroclites montées en personnages empruntés aux caprices de Callot, et formant des scènes compliquées. L'une des plus vastes est la réception d'un ambassadeur à la Cour du grand Mogol, en or émaillé, fruit de huit années de travaux. Ces œuvres ont formé une école de bijouterie qui a répandu en Europe ses boîtes de pierres dures, montées en ors de plusieurs couleurs, qui sont des modèles d'exécution. »

Dans les arts industriels aussi bien que dans les beaux-arts proprement dits, lorsque le maniérisme est allé trop loin, il se produit une réaction en sens inverse, et c'est toujours au nom des traditions de l'antiquité qu'on prétend revenir au bon goût. Le retentissement qu'eut, au xvme siècle, la découverte des villes enfouies depuis des siècles sous les laves du Vésuve, fut un aide puissant pour ceux qui, par lassitude du style contourné, attendaient et préconisaient un changement dans le goût public. Les artistes français qui faisaient le voyage d'Italie ne manquaient pas de faire à Naples un assez long séjour et en revenaient avec des préoccupations nouvelles. Le goût des bergers et des moutons enrubannés, employés alors dans la décoration des appartements, nous semble aujourd'hui s'accorder difficilement avec la sévérité de l'art antique, mais à cette époque tout ce qui avait la prétention d'être agreste semblait un retour à la simplicité. C'est

j de cette association d'idées qu'est né le style du temps de

| Louis XVI.

Le bijoutier Lempereur fut le premier qui se créa une réputation dans la bijouterie renouvelée; quelques-uns de ses ouvrages ont été gravés par son élève Pouget en 1 767.

« Les formes antiques, dit M. Alfred Darcel, même telles qu'on les comprenait alors, se montrent d'une façon très discrète dans ces bijoux de formes balancées d'ailleurs, où les ors de diverses couleurs devaient se marier aux pierres précieuses, en figurant encore les attributs des bergerades, si chères à l'époque précédente. Quelques grecques introduisent seules, parfois, leur ligne géométrique au milieu des rubans et des guirlandes de lauriers. L'émail redevint à la mode, et nous le voyons | couvrir de sa glaçure transparente et des tons les plus fins l'or guilloché des boîtes. »

Le goût de l'antiquité se développant de plus en plus, on tenta de ressusciter l'emploi des pierres gravées dans la bijouterie, mais cette tentative ne parvint jamais à dominer complètement la mode. Les femmes ont rarement le goût de l'archéologie, et si quelques-unes, cédant au courant général, affectaient dans leur parure un goût sobre et épuré, la plupart préféraient les pierreries étincelantes aux délicates gravures d'un camée. Seulement, comme les dessinateurs de bijoux étaient tous dans le même mouvement, le diamant s'associait à la palmette, et la fine ornementation grecque était tuée par les brillants joyaux qu'elle avait pour mission d'encadrer. En somme, la bijouterie ne s'est pas élevée bien haut sous la Révolution, et l'influence de David sur les arts industriels, mais principalement sur les objets de toilette, ne fut pas très heureuse. 11 y eut pourtant à cette époque quelques très beaux bijoux, qui, comme les portraits du temps en font foi, sont de simples imitations, quelquefois même des copies littérales des bijoux grecs représentés sur les vases, ou des bijoux romains découverts à Pompéi.

LA BIJOUTERIE

Quand le mouvement romantique se décida dans la littéra- I ture et dans les arts, l'industrie n'y demeura pas e'trangère, mais tous les essais de résurrection du moyen âge furent assez malheureux. Quelques ébénistes tentèrent de chercher des modèles

à peu près étrangère à ce mouvement, peut-être parce que les documents lui faisaient défaut. Mais ce mouvement, qui dans les arts ne fut qu'éphémère et qui, dans l'industrie, échoua complètement, eut pourtant un bon résultat. En appelant l'attention sur notre architecture nationale et sur tout le passé intime de notre pays, il fit retrouver des traditions perdues, revenir à [des

dans les vieux bahuts et dans les fauteuils d'évêques, mais ce système ornemental fut promptement abandonné, parce qu'il n'était pas du tout conforme à nos habitudes modernes, et qu'il cadrait assez mal avec nos appartements. La bijouterie demeura

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