COLLIER COLLERETTE EN BRILLANTS, PAR BOUCHERON
dans sa partie inférieure par une magnifique perle blanche en forme de poire,
Ce qui caractérise avant tout Boucheron, c'est le don qu'il semble avoir de comprendre les besoins, les aspirations, le goût de son époque et de les incarner. Il est avant tout le joaillier de notre temps. Qu'il demande ses modèles à la Renaissance, aux Byzantins ou même aux peuples de l'extrême Orient, les produits sortis de chez lui n'en auront pas moins un cachet particulier éminemment parisien, appartenant au Paris du jour. Partout,
aussi bien dans ses émaux à jour que dans ses bijoux d'acier ciselé, dans ses médaillons de cristal incrusté, dans ses parures les plus diverses, on retrouve les qualités principales de Boucheron : l'élégance et la légèreté.
Les joyaux en diamants que M. Falize avait exposés en 1878 n'étaient pas fort nombreux. En effet la joaillerie n'entre que d'une manière accessoire dans sa fabrication. Mais si les diamants ne sont pas jetés à profusion dans ses bijoux, la manière dont il en use montre toujours l'ingéniosité et le goût épuré qui
distinguent ses ouvrages. Nous citerons par exemple une branche de mûrier, c'est-à-dire une touffe de feuilles en diamants dont l'éclat est très bien combine avec le mouvement de la feuille, il s'en échappe deux ou trois fruits taillés dans le grenat. Nous aimons particulièrement le bouquet d'amandiers et de mimosas, pour son aspect vraiment printanier. La fleur de l'amandier, que les gelées d'avril dessèchent si vite, a des pétales d'une fraîcheur charmante dont le centre rose est d'une adorable délicatesse de ton : on se demande comment la joaillerie, éclatante par essence, peut trouver ces teintes adoucies. Mais M. Kalize, qui connaît
mieux que personne toutes les ressources de l'émail, les a employées avec infiniment de goût, pour corriger ce que ;le diamant pouvait avoir de trop incisif. Ces fleurs, qui, dans l'amandier, comme dans le pommier et le pêcher, sont plus précoces que la feuille, ressortent directement sur le bois robuste de la branche, dont les bourgeons naissants ne sont pas encore épanouis, et sont d'une vérité qui ferait illusion. Le mimosa, qui se mêle dans ce bouquet avec l'amandier, est une plante dont la tige sèche et cassante porte des fleurs assez semblables à ces grelots d'étoffe dont sont bordées certaines broderies espagnoles.
COLLIER DE FLEURS EN PIERRES DE COULEUR ET BRILLANTS. (MODÈLE DE S ARA H BERNHA.RDT.)
elles sont très bien imitées avec de l'or mat. C'est ainsi que la joaillerie, qui semble une industrie tout urbaine, peut puiser parfois ses inspirations les plus heureuses dans le goût de la campagne et l'observation de la nature champêtre, et vraiment il n'est pas possible de rêver un bouquet plus printanier.
Nous ne quitterons pas M. Falize sans avoir signalé un objet d'un caractère tout différent, un peigne de style japonais. Celui-ci est une fantaisie toute nouvelle : deux monstres en diamant, un dragon et une espèce de phénix sont préposés à la garde d'un énorme diamant placé entre eux. Ces deux animaux fantastiques ne seraient assurément pas de nature à effrayer un voleur; mais ils n'en font pas moins bonne contenance et se détachent en ronde bosse sur un fond d'une grande légèreté que
forme une dentelle d'argent noirci. Malgré l'étrangeté de sa conception première, ce joli objet séduit encore plus qu'il n'étonne, c'est du japonais, mais du japonais assaisonné au goût parisien.
M. Falize parle ainsi de la joaillerie dans un rapport qu'il a fait en 187G sur l'Exposition centrale : « Autant l'orfèvre et le bijoutier trouvent auprès d'eux d'aides et de collaborateurs empressés à les servir, autant reste abandonné le joaillier; plus d'émail, plus de ciselure, pas d'incrustation ni de gravure. Les peintres ne peuvent rien pour lui, il est seul dans son atelier devant un éblouissement de pierres taillées, et c'est avec ces diamants qu'il doit construire des parures toujours nouvelles.
« Les outils sont la pince, la lime, le foret et le marteau; la matière : l'or ou l'argent. Mais cette matière doit être peu
L'ORFÈVRERI E.
apparente; elle n'est que le moyen de sertir ou d'enchâsser la pierre; clic ne doit jouer qu'un rôle secondaire.
« On repousse le métal, on le découpe, on le façonne, on le perce de trous, qu'il faut disposer d'une manière symétrique et agréable à l'œil.
« On polit ensuite, et c'est dans cette surface ajourée qu'on sertit les diamants, les émeraudes, les rubis ou les saphirs ; mais les diamants surtout, car le diamant est la base et. pour ainsi dire, le seul prétexte à la joaillerie; mais son éclat, sa richesse, sa beauté constituent les premiers obstacles à son emploi. Sa transparence et ses facettes irradiées repoussent toute apparence de solidité.
« Le diamant a des effets imprévus ; il déjoue le modelé de la forme, il trompe les yeux, il s'enflamme d'une lumière qui le tait saillir mal à propos ou reste transparent, et fait trou dans la masse.
« Vues à quelque distance, toutes les pierres se confondent dans un seul rayonnement, c'est un fouillis de lumière qui n'a plus ni plans, ni formes, ni contours.
<i On conçoit, après ce que je viens dire, les difficultés d'un tel état, d'autant que si les moyens d'exécution sont peu varies, les motifs d'inspiration sont plus rares aussi.
« C'est parmi les fleurs que le joaillier choisit généralement ses modèles, et il en est certaines qui ont été copiées un nombre incalculable de fois; l'églantine, la pervenche, la marguerite sont les types les plus aimés, mais aussi les plus vulgarisés, et l'habileté du dessinateur et de l'ouvrier consiste à rendre le modelé des pétales, le mouvement de la fleur, et à pousser très loin la copie de la nature.
« C'est à la recherche d'une expression nouvelle que se lancent tous les joailliers aujourd'hui; les uns empruntent au bijou ses formes ornées, et traduisent avec le diamant, des palmettes, des rinceaux, des enlacements ou des grecques. D'autres préfèrent les figures géométriques; mais la plupart, restant dans le domaine de la plante, cherchent dans les contours variés des feuilles un nouvel élément de succès. ■>
Italie, — Nous avons vu déjà que dès le xve siècle l'Italie | avait atteint les plus hauts sommets de l'art moderne et que l'orfèvrerie avait été durant cette période la profession par excellence, celle dans laquelle se sont formés tous les maîtres qui, dans la peinture comme dans la sculpture, ont illustré l'école I italienne sous la Renaissance. L'universalité dans les études et par conséquent dans la production avait été le caractère de l'art, qui ne commença qu'au siècle suivant à se renfermer dans des spécialités. 11 est bien peu d'artistes fameux sous la Renaissance auquel on n'ait pu attribuer, sans trop d'invraisemblance, quelque ouvrage se rattachant à l'industrie par son usage, mais prenant un caractère d'art par la manière dont il avait été conçu et exécuté. L'authenticité de l'attribution est loin d'être démontrée pour la plupart de ces pièces dont nos amateurs se montrent ! aujourd'hui si avides, mais la facilité même ave: laquelle on place un nom illustre sur leur étiquette prouve l'alliance intime qui existait entre l'art proprement dit et ses applications les plus directes aux industries usuelles.
La Lombardie est, plus qu'aucune partie de l'Italie, riche en orfèvrerie du xvie siècle. Parmi les pièces d'orfèvrerie religieuse que l'on signale plus particulièrement à l'attention des étrangers, nous citerons une aiguière en vermeil, dans l'église de Santa Maria presso San Celso, à Milan, et le superbe plateau qui l'accompagne. On doit citer aussi une très belle croix enrichie d'émaux, conservée à l'Ospedale Maggiore de Milan, et dont la décoration est particulièrement remarquable.
Au reste, les collections privées de la Lombardie ne sont guère moins riches en objets d'art de tout genre, que les édifices religieux et municipaux, et les expositions rétrospectives qui ont eu lieu à Milan, ces dernières années, ont révélé aux amateurs une foule de pièces intéressantes qui étaient demeurées jusqu'ici ignorées du public, au moins en France. C'est notamment dans les petits objets usuels, tels que les bonbonnières et les
coffrets que l'on voit avec quelle délicatesse les orfèvres italiens de la Renaissance traitaient le filigrane d'argent. Les objets du genre de ceux dont nous parlons ont rarement les honneurs d'une collection publique, mais ils n'en sont pas moins intéressants par leur caractère intime et ils montrent certainement un des côtés les plus charma its de l'orfèvrerie italienne du xvie siècle.
BONBONNIÈRE DU XVIe SIÈCLE, EN FILIGRANE D' ARGENT, REHAUSSÉE d' ÉMAUX.