CHATELAINE EN OR MAT CISELÉ SUR FOND D ' ÉMAIL ROUGE, PAR BOUCHERON
l'émail fondu. Pour les objets décorés de cette façon, il faut refaire le dessin à chaque exemplaire de la même pièce, ce qui n'existe pas avec les émaux à cloisons fondues, qui sont toujours forcément les mêmes.
C'est M. Reiber qui est à la tête des ateliers de composition et de dessin, pour la maison Christofle; les émaux cloisonnés et les bronzes incrustés sont donc en grande partie son œuvre et lui font le plus grand honneur. On ne peut rien voir de plus riche comme décoration : vases, coffrets, jardinières, garnitures de cheminées, avec des oiseaux, des animaux fantastiques, courant dans les rinceaux ; des branches d'arbres, des plantes, des
feuillages, des fleurs de glycine, d'acacia, de pêcher, se détachant sur des fonds jaunes, noirs ou bleus, forment une richesse de coloration qui ne laisse plus rien à envier aux arts de l'Orient.
Parmi les fabricants qui ont le plus contribué à l'introduction de l'émail dans l'orfèvrerie moderne et à son perfectionnement, il faut également citer M. Barbedienne et M. Boucheron. Il suffit de rappeler le faisan doré qui décorait un plat exposé il y a quelques années par M. Barbedienne, et ses belles pièces imitées ou plutôt inspirées de l'Orient, pour reconnaître que dans tous les essais qu'il a tentés jusqu'ici, M. Barbedienne a toujours su prendre place au premier rang.
Quant à M. Boucheron, quoiqu'il soit plus spécialement bijoutier, il empiète assez volontiers sur le domaine de l'orfèvrerie, et son vase, forme chope, en argent ciselé, avec ornements et fleurs réservés en émaux transparents sur or, fait assurément grand honneur à sa maison. Mais où M. Boucheron emploie l'émail d'une façon vraiment originale, c'est quand il l'associe avec les pièces précieuses dans ses bijoux.
Parmi les pièces les plus remarquables qui soient sorties des ateliers de M. Boucheron, nous signalerons une libellule dont le corps est en brillants et les yeux en rubis; les ailes, enrichies de nervures en diamants, sont faites avec des émaux transparents, c'est-à-dire des émaux sans fond et tenus seulement par de légères cloisons sur les côtés. Ces émaux sont teintés et fondus de façon à donner par la transparence l'effet des ailes de la libellule, où les couleurs se dégradent d'une manière insensible en passant d'une nuance à une autre. Les anneaux du corps sont alternés sur or et sur argent. Il y a là une nouveauté qu'il faut signaler : nos collections ne présentent aucun modèle de ce genre, et les amateurs ne manqueront pas de remarquer ce qu'il y a de séduisant dans ces riches colorations dont l'effet rappelle nos vitraux d'église. On en voit de nombreuses applications dans la vitrine de M. Boucheron, qui a employé ces émaux transparents avec un grand succès dans divers bijoux et objets d'art, notamment dans une bonbonnière qui a été fort remarquée à une de nos dernières expositions.
La crosse ornée de fleurs en émaux translucides que M. Boucheron a envoyée à l'exposition du métal organisée en 1880 par l'Union centrale des Beaux-Arts appliqués à l'industrie, forme certainement le plus joli assemblage de couleurs qu'il soit possible de rêver. Cette crosse, que décore un saint Michel terrassant le démon, a été le sujet de quelques critiques au point de vue religieux, et on a dit avec quelque raison qu'elle éveillait l'idée d'un bouquet plutôt que celle d'un bâton pastoral. Mais si elle ne présente pas dans l'aspect toute l'austérité qu'on aime à trouver dans les allures d'un évêque et qui dans les crosses du moyen âge s'allie si bien à la richesse décorative, on est obligé de convenir qu'elle est irréprochable sous le rapport de la disposition comme goût et de l'exécution comme travail. C'est un charmant bijou mondain auquel son usage particulier donne un caractère religieux.
Une invention bien originale, je dirais presque bizarre, si ce mot n'était pris dans un mauvais sens, c'est le Guignol japonais de M. Boucheron. Ce Guignol est une veilleuse en émaux translucides, au travers desquels la lumière produit des points brillants comme la lumière perçant au travers des vitraux. Cette lumière scintillante est pourtant de la plus extrême douceur et ne blesse nullement le regard. La veilleuse est elle-même une espèce
VEILLEUSE EN ÉMAUX TRANSLUCIDES. ( sju JET: GUIGNOL JAPONAIS.)
LE MÉTAL DANS LES TEMPS MODERNES
de joujou fort amusant : c'est aussi l'opinion des petits Japonais i qui regardent le spectacle sous la surveillance de leur maman. Le tout repose sur un socle enrichi de fleurs étranges et d'animaux fantastiques, comme l'imagination des Orientaux sait en inventer. Dans quelques-unes de ses pièces, M. Boucheron emploie I
l'émail comme un simple repoussoir. C'est ce que nous montre une jolie châtelaine en or ciselé qui se détache sur un fond d'émail rouge.
Les émaux peints, qui ne sont à proprement parler qu'une branche de la peinture, ne différant des autres que par les pro-