‹ Histoire authentique de la Commune de Paris en 1871; ses origines, son règne, sa chuteChapitre 10 sur 40 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

En apprenant ces désastres, le premier mouvement de la Commune fut le découragement, mais le second fut la fureur.

A partir de ce moment, les mesures les plus rigoureuses et les plus tyranniques furent adoptées par elle. Elle chercha à masquer sa faiblesse en se faisant craindre. Mais d'abord elle voulut dissimuler la vérité en publiant des dépêches du genre de celle-ci : a Bergeret et Flourens ont fait leur jonction ; ils marchent sur Versailles. Succès certain.» Et d'autres qui accusaient l'armée régulière d'atrocités inventées à plaisir. Elle éprouvait aussi le besoin de changer de généraux , et, n'ayant pu obtenir le concours de Garibaldi, qui

avait répondu par le refus le plus adroit aux instances qui lui étaient faites*, elle fut trop heureuse de se jeter entre les bras de Cluseret, auquel elle confia le ministère de la guerre. Une lettre signée de deux membres de la commission executive, Delescluze et Félix Pyat, annonçait cette décision aux généraux Bergeret, Eudes et DuvaP. Une proclamation au peuple de Paris, dans laquelle on lui déclarait qu'on ne doutait pas de la victoire % parut également à la Commune être dans les besoins de la situation. Elle allait être promptement suivie d'une autre proclamation adressée aux départements. La province avait, en effet, besoin des encouragements les plus vifs, car la Commune y reperdait chaque jour un peu du terrain qu'elle y avait conquis d'abord. Ainsi, à Lyon et à Marseille, grâce à la fermeté des généraux et à la fidélité des troupes, l'ordre avait été rétabli après des luttes relativement peu importantes. A Sainl-Étienne, au Creuzot, le calme était revenu sans collision. A Toulouse, la soumission avait été instantanée depuis que le préfet, M. de Kératry, y était rentré. A Narbonne, à Per-

* Voir le n» 6 des Notes et Pièces justificatives. 2 Voir le n° 7 des Notes et Pièces justificatives. ^ Voir le n" 8 des Notes et Pièces justificatives.

pignan, l'autorité était également restée maîtresse (lu terrain et de la situation.

Vinrent les mesures d'intimidation et de colère. On décréta que MM. Thiers, Favre, Picard, Dufaure, Simon et Polbuau étaient mis en accusation, et que leurs biens seraient placés sous le séquestre jusqu'à ce qu'ils eussent comparu « devant la justice du peuple^ »

Puis paraissait au Journal officiel un décret qui a dû faire tressaillir d'aise les mânes de Piobespierre et de Saint-Just, et aux termes duquel toute personne prévenue de complicité avec le gouvernement de Versailles serait immédiatement mise en accusation et incarcérée. Un jury d'accusation était institué dans les vingt-quatre beures, pour connaître des crimes qui lui seraient déférés, et tous les accusés retenus par son verdict deviendraient les otages du peuple de Paris. En outre, toute exécution d'un prisonnier de guerre ou d'im prisonnier de la Commune entraînerait sur-bcbamp l'exécution d'un nombre triple des otages ainsi retenus, et qui seraient désignés par le sort. Les considérants de ce décret étaient dignes de sa teneur^

^ Voir le n° 9 des Notes et Pièces justificatives. - Voir le n° 10 des Notes et Pièces justifi ;ntives.

Il fallait donc des otages; Raoul Rigault se chargea d'en trouver. Mgr Darboy, archevêque de Paris, fut arrêté sous l'inculpation de complot contre la sûreté de l'État, avec l'abbé Lagarde, son vicaire général. Il en fut de même pour l'abbé Groze, le vénérable aumônier des prisons, ainsi que pour le P. Olivain, supérieur, l'économe, tous les professeurs, employés et domestiques du collège des jésuites. En même temps on se présentait, à deux heures du matin, au presbytère du curé de la Madeleine, maison attenant à l'église de l'Assomption. Les gardes nationaux, sur le point d'enfoncer la porte à coups de fusil, se la virent ouvrir. Ils s'emparèrent de M. Deguerry, l'excellent curé de la Madeleine, que l'on fit monter dans une voiture au milieu des cris et des malédictions d'une foule de pauvres femmes attirées par le bruit malgré l'heure matinale, et qui vivaient de la charité du pasteur. Elles ne devaient plus le revoir, hélas! Les gardes nationaux n'avaient pas manqué, comme à l'archevêché, de procéder à l'enlèvement des ornements du culte, de l'argenterie et du linge.

Ce n'étaient pas, tant s'en faut, les dernières victimes prises au sein du clergé, contre lequel commençait une véritable persécution. Bien dil'fé-

rents en cela des hommes de 1848, qui avaient vécu avec le clergé en bonne intelligence, les membres de la Commune ont renouvelé contre les prêtres les atrocités de 1793. La chose était toute simple : l'Internationale n'admet pas de cultes par la raison qu'elle n'admet pas de Dieu.

Aussi parut un décret par lequel, considérant que le premier des principes de la République était la liberté, que la liberté de conscience était la première des libertés, et qu'en fait « le clergé avait été le complice des crimes de la monarchie, » l'Eglise était désormais séparée de l'Etat ; le budget des cultes demeurait supprimé, et les biens appartenant aux congrégations religieuses, meubles et immeubles, étaient déclarés propriétés nationales.

Les arrestations civiles avaient été plus nombreuses encore que celles faites dans le clergé, mais elles portaient sur des personnalités plus obscures. Ainsi, en dehors de M. le président Bonjean, ancien sénateur, de M. Gustave Ghaudey, journaliste connu, du banquier Jecker et de quelques- fonctionnaires élevés de l'ancienne police, les gens emprisonnés par la Gommune et retenus comme otages, quand ils n'étaient pas immédiatement fusillés, c'étaient d'anciens sergents

de ville, ou des gendarmes accusés du crime irrémissible d'avoir défendu l'ordre et les lois.

Les persécutions commencèrent aussi contre les journaux qui ne défendaient pas les principes de la Commune. Les gens de l'Hôtel de Ville n'aimaient pas à entendre \a vérité. Trois des principaux journaux de Paris furent supprimés ; tous les autres devaient ultérieurement subir le même sort. Les élections nécessitées par les démissions de seize membres de la Commune et les options exercées par les citoyens A. Arnoult, Varlin, Delescluze, Theisz et Blanqui, élus dans plusieurs arrondissements, avaient d'abord été fixées au 5 avril ; mais, en considération des difficultés nombreuses de la situation, elles furent indéfiniment ajournées — mesure indiquée par la prudence.

En attendant, la Commune légiférait : elle décrétait que le maximum de traitement des employés aux divers services communaux était fixé à 6,000 francs par an. Elle supprimait le titre et les fonctions de général en chef. Elle instituait une Commission d'initiative pour tout ce qui avai'' rapport au travail et à l'échange. Elle interdisait la vente des tabacs sur la voie publique. Elle décidait que, de dix-sept à quarante ans, le service dans les compagnies de guerre serait obligatoire

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pour les gardes nationaux, mariés ou non ; puis, sur de nombreuses réclamations, elle renonçait au chiffre de dix-sept ans pour adopter celui de dixneuf.

Enfin, par l'organe du citoyen Paschal Grousset, délégué aux relations extérieures, elle faisait connaître en ces termes son existence aux puissances étrangères : « Le soussigné, membre de la Commune de Paris, délégué aux relations extérieures, a l'honneur de vous notifier officiellement la constitution du gouvernement communal de Paris. Il vous prie d'en porter la connaissance à votre gouvernement et saisit cette occasion de vous exprimer le désir de la Commune de resserrer les liens fraternels qui unissent le peuple de Paris au peuple que vous représentez. »

En outre, le citoyen Paschal Grousset avait expédié au commandant en chef du o^ corps d'armée prussien la très-curieuse dépêche suivante, que l'on n'a connue que parce que le général de Fabrice la fit parvenir au gouvernement de Versailles : «Général, le délégué de la Commune aux relations extérieures a l'honneur de vous adresser les observations suivantes : la ville de Paris est intéressée, au même titre que le reste de la France, à l'observation des conventions de paix conclues

avec la Prusse ; elle a donc le devoir de connaîlre comment le traité s'exécute. Je vous prierai, en conséquence, de vouloir bien me faire savoir notamment si le gouvernement de Versailles a fait un premier versement de cinq cenis millions et si, par suite de ce versement, les chefs de l'armée allemande ont arrêté la date de l'évacuation de la partie du territoire du département de la Seine et aussi des forts qui font partie intégrante du territoire de la commune de Paris. Je vous serai obligé, général, de vouloir bien me renseigner à cet égard. » Le général prussien ne fit aucune réponse à cette fallacieuse communication qui, dans un autre ordre d'idées, pouvait aller de pair avec l'envoi à la Monnaie de toute l'argenterie trouvée au ministère des affaires étrangères \

Cluseret, l'ancien ofticier français devenu général américain et ambitieux cosmopolite, cachant ses vues sous une apparente simplicité, devait tout d'abord plaire aux hommes de la Commune. Il débuta par leur adresser un rapport assez détaillé sur la situation militaire % qu'il résumait ainsi : (c En somme, notre position est celle de gens qui, forts de leurs droits, attendent patiemment qu'on

* Voir le n" Il des Notes et Pièces justificatives. - Voir le 11° 12 des Notes et Pièces justificatives.

vienne les attaquer, se contentant de se défendre... L'ennemi se fatiguera avant nous ; il ne restera alors de sa folle et criminelle tentative que les veuves et les orphelins, le souvenir et le mépris pour une action atroce. »

La Commune de Paris s'empressa d'adopter les veuves et les enfants de tous les citoyens a morts pour la défense des droits du peuple; » elle décréta, en outre, qu'une pension de 600 francs serait accordée à la femme, mariée ou non, du garde national tué en combattant, après enquête qui établirait ses droits et ses besoins. Chacun des enfants, reconnus ou non, recevrait jusqu'à l'âge de dix-huit ans une pension annuelle de 565 francs payable par douzièmes. Les ascendants, père, mère, frères et sœurs de tout citoyen mort pour les droits de Paris, et qui prouveraient que le défunt était pour eux un soutien nécessaire, pouvaient être admis à recevoir une pension proportionnelle à leurs besoins, dans les limites de cent à huit cents francs.

Ce décret avait pour but de créer des soldats dévoués à la Commune, et ce but fut à peu près atteint.

Mais Cluseret voulait, dans ses bataillons, introduire tout à la fois la simplicité et la discipline. 11

adressa donc à la garde nationale une proclamalion ^ par laquelle il se plaignait de ce que la manie ridicule du galon, des broderies et des aiguillettes commençait à se faire jour dans les rangs de la milice des travailleurs. Il allait bientôt obtenir de la Commune un décret très-sévère^ instituant un conseil de guerre dans chaque légion et un conseil disciplinaire par bataillon, par la raison qu'il ne pouvait y avoir de force militaire sans ordre, et qu'il était urgent, en face de la gravité des circonstances, en présence des tentatives sourdes des ennemis de la République, d'établir une discipline rigoureuse, capable de donner à la garde nationale une cohésion qui la rendrait invincible.

Cluseret avait accepté le concours du Polonais Dombrowski, d'abord chef de la 12^ légion, puis nommé commandant de la place de Paris en remplacement du citoyen Bergeret, appelé à d'autres fonctions. Ce Jaroslaw (et non Ladislas) Dombrowski, dont la nomination avait jetié une certaine inquiétude dans la garde nationale, de laquelle il était complètement inconnu, était né à Gracovie, avait d'abord servi dans l'armée russe et

* Voir le n° 13 des Notes et Pièces justificalives. - Voir le n" 14 des Notes et Pièces justificatives.

fait la guerre du Caucase ; puis ayant pris pari, en qualité de colonel, à l'insurreclion polonaise de i865, avait dû s'exiler de son pays. C'était un ami du socialiste russe Herzen. Impliqué deux fois dans des procès pour crime de fabrication de faux billets de banque russes, il avait été acquitté. Mais, s'il ne fabriquait pas de billets de banque, on n'en pouvait pas dire autant des faux passe-ports et des faux certificats dont il avait la lucrative spécialité et dans lesquels il attestait que certains de ses compatriotes, qu'il gratifiait de grades imaginaires, avaient pris une part active à l'insurrection, alors qu'ils y étaient demeurés absolument étrangers. Ces certificats avaient pour objet de faire obtenir des subsides aux pétitionnaires réfugiés. Dans la force de l'âge (il avait quarante-cinq ans), il était brave, mais sans scrupule, et pendant le siège de Paris, soupçonné d'entretenir des intelligences avec les Prussiens, il avait été arrêté plusieurs fois. Singulier choix fait par la Commune, mais dicté peut-être par la nécessité et dont, par le fait, elle n*eut pas à se repentir, quoique, en fin de compte, « le vieux Mac-Mahon » n'ait pas pu être vaincu par « le jeune Dombrowski. »

Cet aventurier, qui avait réuni auprès de lui plusieurs de ses compatriotes, devint bientôt gêné-

rai, avec plus de litres, d'ailleurs, que ceux qui l'entouraient. Disons, à ce propos, qu'il ne paraît pas que les deux décrets de la Commune supprimant, le premier le grade de général en chef, le second celui de simple général, aient jamais été pris au sérieux. Comme bien d'autres, ils restèrent lettre morte. Ajoutons qu'on peut déplorer qu'un grand nombre de ces décrets n'aient pas eu le même sort.

A la date du 12 avril, on lisait avec stupeur dans le Journal officiel : « La Commune de Paris, considérant que la colonne impériale de la place Vendôme est un monument de barbarie, un symbole de force brute et de fausse gloire, une affirmation du militarisme, une négation du droit international, une insulte permanente des vainqueurs aux vaincus, un attentat perpétuel à l'un des trois grands principes de la République française, la fraternité, décrète : — La colonne de la place Vendôme sera démolie. »

Et ce décret a été malheureusement exécuté ; il l'a été à la vue, pour ainsi dire, des Prussiens dont il ne pouvait que flatter les passions ; il l'a été après des retards qui ont pu faire espérer un instant que la Commune reculerait devant cette œuvre de destruction honteuse et stupide.

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Mais Courbet était là, ce misérable peintre, soidisant réaliste, dont le travail, grossièrement prétentieux, ne peut soutenir la comparaison avec les vieux et vrais réalistes flamands ou hollandais ; réputation surfaite par une coterie et que ne comprendra pas, à coup sûr, la génération qui nous suit. Il était là, hâtant de ses vœux et de ses conseils insensés la chute du monument qui pouvait encore nous consoler des revers présents par le souvenir de nos gloires passées. Étrange attentat à l'honneur et à la dignité d'un grand peuple !

Courbet avait été nommé membre de la Commune lors des élections complémentaires faites le 16 avril, et, en même temps que lui, avaient été élus à une majorité dérisoire les citoyens Cluseret, Vésinier, Andrieu,Pothier, Serrailler, Durand, Johannard, Rogeard, Pillot, Sicard, Briosne, Philippe, Lonclas, Dupont, Longuet, Arnol, Menotti Garibaldi, Yiard et Trinquet.

La Commune grandissait en nombre, mais non en talents. Aussi adroit que son père, Menotti Garibaldi déclina l'honneur qu'on lui faisait en cette circonstance et n'accepta pas le siège qu'on lui offrait à l'Hôtel de Ville.

La Commune décida encore que, comme il importait de connaître les actes de la dictature du

us LA COMMUNE DE PARIS.

4 septembre et, en particulier, ceux qui avaient amené la capitulation de Paris, une commission d'enquête serait instituée pour rechercher et classer les papiers, dépêches et documents de toute nature tombés entre les mains du peuple à la suite de la révolution du 18 n.ars, dans le but de réunir tous les éléments nécessaires pour établir la part de responsabilité qui incombait à chacun de ceux qui avaient participé aux actes du gouvernement du 4 septembre.

Puis, chose plus grave, elle avait accordé aux instances de Raoul Rigault l'institution de la célèbre cour martiale S qui devait si bien servir ses haines et son tempérament sanguinaire. Les peines qui pouvaient être appliquées par la cour martiale étaient : la morl, les travaux forcés, la réclusion, la détention, la dégradation civique, la dégradation militaire, la destitution, l'emprisonnement et l'amende. Tout individu condamné à la peine de mort par la cour martiale était fusillé.

La fusillade semblait être, en effet, même h part les décisions de la cour m.artiale si redoutée, et avec raison, des gardes nationaux, l'instrument des modernes vengeances politiques. Le peuple,

* Voir le n» 15 des Notes et Pièces justficatives.

tout à fait en dehors de l'impulsion de la Commune, venait, dans un moment de puéril enthousiasme, de brûler sur le boulevard Voltaire, aux pieds de la slatue du grand sceptique, ce qu'on nomme, en termes officiels, les bois de justice^ c'est-à-dire la guillotine. Eh bien, on a pu dire que c'était un pas fait en arrière. La guillotine, la peine de mort étant donnée, valait cerles mieux que le fusil au point de vue des souffrances de la victime !

En outre, et quoiqu'on ne dût guère en faire usage, le citoyen Eugène Protol, délégué à la justice, cherchait à reconstiluer des tribunaux. On nommait des greffiers et des huissiers ; on nommai l aussi desjuges de paix et des notaires. On décrélait lejugement par les pairs, l'élection des magistrats ; on instituait un jury d'accusation. Les jurés en seraient pris parmi les délégués de la garde nationale, élus à la date de la promulgalion du décret. Ce jury d'accusation devait se composer de quatre sections, comprenant cliacune douze jurés, tirés au sort en séance publique de la Commune de Paris. Les fonctions d'accusaleur pul)lic seraient remplies par un procureur de la Commune, assisté de quatre substituts nommés directement par la Commune. Le terrible Raoul Rigault, après avoir

présidé la cour martiale, allait bientôt occuper les

fonctions de procureur général.

En attendant, les arrestations se multipliaient. Des prêtres et des religieuses étaient incarcérés tous les jours. On spoliait les églises. On enlevait dans les maisons des frères de la Doctrine chrétienne, dans les couvents et jusque dans les établissements fondés par les petites sœurs des pauvres, toutes les sommes d'argent, même les plus minimes, que l'on pouvait y découvrir. Des taxes communales étaient établies sur les chemins de fer et l'on avait extorqué de nouveaux millions à la Banque de France.

En revanche, on affectait de s'occuper des intérêts moraux et physiques du peuple. On faisait de la fausse philanthropie en supprimant le travail de nuit dans les boulangeries, décret qui, par parenthèse, contribua beaucoup à indisposer la population contre la Commune. On supprimait le système des amendes dans les administrations publiques ou privées. On interdisait la prostitution, sans donner du travail aux malheureuses qui s'y livrent. On désorganisait le mont-de-piété, cette précieuse ressource du pauvre, sous prétexte que le prêt sur gage avec intérêt était immoral. Il est vrai que la Commune décrétait que les objets mo-

biliers, effets d'habillement, lingeiie, instruments de travail, pourraient être de suite et gratuitement retirés jusqu'à concurrence de la somme de vingt francs; c< et les anneaux de mariage! » s'écriait sentimentalement le citoyen Arthur Arnould.

Aussi le langage des journaux qui n'étaient pas inféodés au gouvernement de l'Hôtel de Ville pouvait se résumer ainsi : La Commune a supprimé la plupart des feuilles qui lui étaient hostiles (elle finit par les supprimer toutes, ce qui simplifiait la question) ; elle a opéré des arrestations nombreuses, beaucoup réquisitionné, pris des otages, visité des hôtels de réactionnaires, livré des combats dans lesquels une foule de gens ont perdu la vie, si ce n'est par sa faute, au moins par sa volonté. Yoilcà jusqu'ici ce que la Commune a fait de plus clair. Mais l'on est bien forcé d'avouer que tout cela ne constitue pas, à proprement parler, un programme politique, et que les citoyens immolés sur l'autel de la patrie, par ordre de la Commune, sont en droit de se demander quelle est, au juste, la cause qu'ils défendent, et dans quel but ils se font tuer avec un entrain qui est presque de l'héroïsme.

La situation se trouvait parfaitement et très-nettement résumée ainsi. Telles étaient les réflexions

qu'on échangeait dans tous les centres intelligents.

Ce qui n'empêchait pas des citoyennes, qui osaient apposer leur signature au bas des adresses laudatives qu'elles envoyaient à l'Hôtel de Ville, de prodiguer leurs ridicules encouragements aux hommes de la Commune, auxquels elles distribuaient des brevets de grandeur et d'immortalité; les membres bruyants et remuants de la Ligue de l'Union républicaine de multiplier, en vue d'une conciliation désormais impossible, leurs allées et venues de Paris à Versailles et de Versailles à Paris ; les francs-maçons, enlin, déposant leur masque, de se jeter dans l'arène des partis et de s'y montrer à visage découvert.

Ils avaient commencé par lancer un manifeste adressé aux membres de la Commune comme au gouvernement de Versailles, manifeste dans lequel ils les adjuraient, au nom de l'humanité et de la fraternité, d'arrêter l'effusion du sang : a Nous ne venons pas vous dicter un programme, disaient-ils en terminant, nous nous en rapportons à votre sagesse; nous vous disons sim[)lemen-t : Arrêtez l'effusion de ce sang précieux qui coule des deux côlés et posez les bases d'une paix délinitive qui soit l'aurore d'un avenir nouveau. Voilà ce que nous vous demandons énergiquement, et, si

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notre voix n'était pas entendue, nous disons ici que l'humanité et la patrie l'exigent et l'imposent. »

Ce manifeste n'ayant pas produit l'elfet qu'ils en attendaient, les francs-maçons décidèrent, fort imprudemment et malencontreusement, à notre avis, qu'ils feraient une manifestation publique, sorte d'exhibition théâtrale sur le résultat de laquelle ils se croyaient en droit de beaucoup compter . En conséquence, toutes les loges des trois rites : le Grand-Orient, le rite Ecossais et le Misraïni, se réunissaient dans la cour du Louvre et sur la place du Carrousel, pour, de là, se diriger sur l'Hôtel de Ville. Des gardes nationaux occupaient la rue de Rivoli et la place du Palais-Royal, contenant avec peine la curiosité de cette population parisienne pour qui tout est spectacle. A onze heures, étaient réunies les loges (bien loin d'èlre au coraplef, d'ailleurs), entourant leurs bannières et précédées de quelques-uns de leurs dignitaires, ornés de ce qu'on appelle les insignes de la franc-maçonnerie, oripeaux bons pour le huis-clos, mais qui n'auraient jamais dû, à cause du ridicule et des n*marques populaires, être ainsi exposés au grand jour.

Six membres de la Commune, également parés de leurs écharpe^ rouges à fianges d'or, vimcnl,

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précédant un bataillon de fédérés, chercher les francs-maçons pour les conduire à l'Hôtel de Ville. Le cortège se forma. Il pouvait y avoir environ huit mille maçons et soixante bannières, dont la première, tenue par un artilleur (singulière ironie du hasard), portait, écrits en lettres d'or, les mots : (c Aimez-vous les uns les autres. » Une dépu talion de toutes les loges pénétra dans la cour de l'Hôtel de Ville. Cette députation fut reçue par tous les membres de la Commune au son des clairons et des tambours. Il y eut échange de discours, comme cela se passe en pareil cas. Un membre de la Commune orna même une des bannières de son écharpe écarlate aux grands applaudissements des assistants.

La délégation franc-maçonnique sortit ensuite de l'Hôtel de Ville, et le cortège, reprenant sa marche, se dirigea vers la place de la Bastille, dont la colonne symbolique fut saluée par de nouveaux discours. Puis on descendit les boulevards pour se rendre à Neuiliy. La manifestation, prévenue que de temps à autre des obus tombaient dans le quartier des Champs-Elysées, s'élait divisée en plusieurs groupes dont chacun avait pris une des avenues qui aboutissent à l'arc de triomphe de l'Étoile. Heureusement, les vénérables de

chaque loge avaient pris les devants et planté les bannières maçonniques sur toute la ligne des fortifications, entre la porte des Ternes et la porte Dauphine. On n'eut point d'accident h déplorer; les batteries des fédérés et celles de Versailles demeurèrent silencieuses. Une délégation des maçons se dirigea vers les avant-postes de l'armée régulière, et obtint d'envoyer à Versailles un certain nombre de ses membres, dans le but de faire auprès du gouvernement légal une nouvelle tentative de conciliation. Cette tentative, pas plus que les précédentes, ne pouvait aboutir, du reste, dans les circonstances données et dans les termes où on la posait.

Le lendemain, le canon retentissait de nouveau depuis le Point-du-Jour jusqu'à Clichy. Les bannières de la franc-maçonnerie étaient transpercées par les éclats d'obus. Les délégués qui, dans une réunion tenue avenue de Wagram, avaient déclaré que si les Versaillais ne respectaient pas ces emblèmes de paix et de conciliation, ils s'engageaient à prendre les armes pour défendre la cause des franchises communales, n'avaient plus qu'à adopter ce parti extrême. Ils avaient, en dépit des volontés des chefs suprêmes de leur ordre, compromis inutilement et pour longtemps cette insti-

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tution surannée à laquelle on peut surtout adresser ce trop juste re])roche qu*en plein dix-nenvième siècle, lorsqu'on veut faire le bien, lorsqu'on a des intentions loyales, il n'est pas besoin de se cacber.

CHAPITI'.E X

Nous allons esquisser à grands traits les événements militaires qui, se produisant parallèlement alors, n'allaient pas tarder à dominer les événements poliiiques.

Après les premières défaites qni avaient forcé les troupes de la Commune à se renfermer dans l'enceinte de Paris, au lieu de prendre l'offensive et de marcher sur Versailles, comme elles l'avaient cru et espéré d'abord, un temps d'arrêt s'était produit dans les attaques de l'armée de Versailles, et ce temps d'arrêt, la Commune en avait profité pour faire croire à ses succès et publier des bulletins de victoire, dont la population parisieniie n'a

point perdu le souvenir. Les choses étaient pourtant assez faciles à expliquer.

Le chef du pouvoir exécutif n'avait pas supposé d'abord qu'il eût affaire à un nombre d'insurgés aussi considérable qu'il l'était en réalité, grâce à la terreur que commençait à inspirer la Commune, et aussi à la présence d'un groupe d'étrangers plus important qu'on ne l'aurait supposé d'abord. Le gouvernement de Versailles, désireux de ménager le plus possible le sang du soldat, et préférant ne frapper que des coups certains, avait dû, d'après les conseils des généraux, en venir à ridée d'un investissement et d'un siège dans toutes les règles de l'art militaire. Un assaut, dans les conditions données, était impossible en effet, et, eût-il été possible, demandait un nombre de troupes beaucoup plus considérable que les quarante mille hommes dont on pouvait disposer alors. Il fallait reconstituer toute une armée, chefs et soldats, et, pour parvenir à ce but, il était malheureusement nécessaire de s'adresser aux Prussiens et de leur demander de revenir sur les stipulations acceptées, en autorisant la présence d'un corps plus considérable sur ce côté-ci de la Loire ; déplorable mais inévitable démarche à laquelle il fallut bien se résoudre.

L'autorisation fut accordée par nos anciens adversaires, dont les intérêts matériels se trouvaient en jeu, d'ailleurs, et dont les intérêts politiques étaient identiques à ceux du gouvernement de Versailles.

C'était un grand point. Le retour des troupes prisonnières en Allemagne allait compléter, dans les conditions financières stipulées à l'avance, le résultat que M. Thiers, avec sa prévoyance éclairée , recherchait avec tant d'empressement et d'ardeur.

L'armée active de Versailles , placée sous le commandement en chef du maréchal de Mac- Mahon, duc de Magenta, ne fut, dans le principe, composée que de trois corps d'infanterie avec leurs annexes d'artillerie et de génie, et d'un quatrième corps composé de cavalerie. Plus tard et au retour des troupes prisonnières, elle fut portée à un effectif plus considérable, et ce fut avec ces forces nécessaires au succès qu'on put frapper ces derniers coups sous lesquels succomba la formidable insurrection parisienne.

Indépendamment de cette armée active, commandée par le maréchal de Mac-Mahon, une armée de réserve était spécialement chargée de garder le lieu où résiderait l'xVssemblée nationale. Cette dernière, placée sous le commandement du

général Yinoy, récemment nommé grand chancelier de la Légion d'honneur, devait êlre composée de trois divisions.

A la suite des premières journées de lutte que nous avons racontées, les dispositions respectives étaient celles-ci: les troupes régulières occupaient le plateau de Châtillon, la terrasse de Meudon, les redoutes de Breteuil et de Montretout, le Mont- Valérien, les hauteurs de Courhevoie, et tendaient, suivant le plan adopté, à gagner du terrain du côté d'Asnières, tandis qu'à l'extrémité opposée du demi-cercle dansies limites duquel elles manœuvraient, leur cavalerie tenait les plaines situées en face de l'Hay, Thiais et Chevilly, eL finalement fut disposée sur trois lignes de profondeur : La première à Juvisy, à Longjumeau et à Palaiseau ; la seconde à Athis, Mons et Villeneuve Saint- Georges, de telle sorte que les communications avec la province fussent à la fois coupées de ce côté, comme elles l'étaient de l'autre, aux partisans de la Commune.

Les fédérés occupaient les forts d'Issy, de Yanves, de Monirouge, le plateau des Hautes-Bruyères, les forts de Bicétre et d'ivry. Leur ligne de comhat se reliait par Vincennes à la zone neutralisée ou occupée par les Prussiens.

LA COMMUN!-: DE PARIS. 14i

Possesseurs de l'enceinte continue, ils occupaient, de l'autre côté, en avant des fortiiicalions, Neuilly, Levallois-Perret, elles berges delà Seine, jusqu'à la hauteur d'Asnières.

Pour l'amnée régulière, l'intérêt était de se rapprocher peu à peu de l'enceinte, de s'emparer successivement des forts de Vanves, d'Issy et de Montrouge, des hauleurs de Gourbevoie, des positions de Neuilly et d'Asnières, et enfin, après avoir rejeté les fédérés en dedans de l'enceinte fortifiée de Paris, d'en faire les approches suivant les règles de l'art, et de donner sur plusieurs points un assaut décisif que supporteraient difficilement les défenseurs fatigués de la Commune.

Toutefois, ce dernier plan, qui devait entraîner des lenteurs et exigeait un chiffre de troupes plus considérable que celui dont on pouvait disposer dans le principe, ne fut adopté que lorsqu'une première expérience eut prouvé que, grâce au nombre plus grand qu'on ne l'avait supposé des ennemis que l'on avait à combattre, un coup de main était absolument impossible.

On s'aperçut bientôt aussi à Versailles que les diversions intérieures de la garde nationale fidèle, mouvements que des officiers bien intentionnés de cette garde avaient fait espérer dans leurs cor-

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respondances, ne pourraient très-probablement pas se réaliser ou ne se produiraient que lorsque, les troupes ayant franchi l'enceinte, elles seraient, quoique précieuses encore, d'une utilité infiniment moins grande.

Une tentative sur les deux ponts de Neuilly et d'Asnières fut d'abord résolue et devait avoir pour objet de tâter les fédérés et de reconnaître jusqu'à quel point pouvait aller leur solidité. Ces deux ponts sont d'ailleurs les seules voies ouvertes sur Paris de ce côté, et il eût été fort utile d'y établir des places d'armes qui assurassent aux troupes la possession de cette entrée de la ville. Le régiment de gendarmerie à pied si bravement commandé par le colonel Gremelin reçut l'ordre de se porter sur la caserne de Courbevoie, et d'en déloger trois ou quatre cents fédérés qui y étaient installés. Le mouvement fut appuyé par de l'artillerie; les gendarmes s'emparèrent de la caserne et rejetèrent derrière la barricade élevée à la tête du pont les gardes nationaux qui alors ouvrirent un teu de mousqueterie très-violent. Ils furent appuyés par les canons qui armaient la seconde barricade et enfilaient la grande route de Courbevoie. Le Mont-Valérien s'en mêla. Après une rude canonnade, les gendarmes se lancèrent

à l'assnut de la barricnrie, et les fédérés se replièrent derrière celle de la porte Maillot. Des renforts nombreux leur arrivaient. Us conservèrent la position d'Asnières, rompirent le pont de bateaux qui y conduisait, et déployèrent des masses considérables entre Levallois et les ber<?es de la Seine. Les brigades Besson et de Galiffet furent engagées dans cette journée. Le lendemain, la lutte recommença. Toute la nuit, des bataillons de garde nationale et des convois de munitions avaient été envoyés à la porte Maillot. On plaçait des pièces de 12 sur le rempart, mais le Mont- Valérien gênait beaucoup ce travail, et le colonel Locknès qui y commandait ne perdait pas une occasion d'inquiéter les fédérés. Il s'agissait pour les troupes de Versailles de s'emparer de la seconde barricade, celle de la rive droite, c'est-àdire d'emporter la tête du pont sur Paris, et les premières maisons de Neuilly, à droite et à gauche de la route. Au point du jour, les éclaireurs fédérés vinrent signaler l'absence complète des troupes à la barricade et sur le pont. Un détachement de gardes nationaux sortit de l'enceinte [)Our réoccuper ces positions; mais les troupes régulières étaient postées dans les maisons de Courbevoie. Elles en sortirent, et des mitrailleuses fu-

144 LA CO.»lMUNb: DE PARIS,

rent démasquées. Les fédérés se retirèrent en désordre; toutefois des renforts nombreux leur arrivaient et douze pièces de canon tonnaient sur les remparts, tandis qu'une nombreuse artillerie leur répondait du côté des Versaillais. La mêlée fut vive aux alentours du pont ; un caisson y sauta ; le général Besson y fut tué, le général Pechot gravement blessé, ainsi que son aide de camp. Le général Montaudon, lui aussi légèrement atteint, avait divisé ses forces en deux colonnes, pour s'emparer des maisons d'angle, côté de Puteaux et côté de Courbevoie. Il y réussit et termina le combat fort tard, en occupant le pont de Neuilly, la barricade et une partie de l'avenue de Courbevoie: les pertes des deux côtés étaient assez sensibles.

A partir de ce moment, la lutte sur ce point se concentra longtemps et fut en quelque sorte slationnaire. Mais malgré les efforts des fédérés, les troupes régulières surent se maintenir, non sans difficulté, dans les maisons de Neuilly, où elles s'étaient logées. Elles avancèrent même peu à peu à travers tous les obstacles qu'on leur opposait. Dans tous les cas, l'essentiel était qu'elles conservassent ce point important qui forçait les fédérés à une surveillance incessante.

Mais, du côte d'Asnières, il fallait nécessairement gagner du terrain.

Il y avait entre Courbevoie et Asnières une assez vaste construction moderne, jadis appelée villa Orsini, du nom de son propriétaire, célèbre maintenant sous le nom de château de Bécon. M. Thicrs devait la connaître d'autant mieux qu'en 1855 il l'avait habitée durant une saison, et s'y était retiré pour y travailler à son Histoire du Consulat et de rEinpire. Ce château de Bécon servait d'avant-postc et d'observatoire aux bataillons fédérés qui occupaient Asnières; ils en avaient crénelé les murs, et de plus ils avaient élevé une barricade sur la route, entre cette habitation et Courbevoie.

On voulait enlever cette position; on tenta une surprise de nuit, et la garnison de Courbevoie s'avança sur la route jusqu'à la barricade, suivie d'une compagnie du génie. Les fédérés étaient sur le qui-vive ; ils donnèrent l'alarme ; mais l'armée régulière persista dans son entreprise, et les soldats du génie eurent assez promptement écarté les obstacles. Malheureusement on ignorait à quel point les bâtiments du château et les murs du parc avaient été fortifiés; les gardes nationaux s'y retranchèrent et ouvrirent un feu très-violent et très-

meuiiricr, auquel il était impossible de repondre avec succès, car ils tiraient à couvert. Bientôl les troupes régulières qui perdaient du monde et avaient eu dès le début un clief de bataillon mis hors de combat, virent qu'une lutte plus longue était inutile et se retirèrent, sauf à prendre bientôt leur revanche.

La revanche fut ])rise, en effet : après avoir occupé Bois-Colombes, Colombes et Gennevilliers, on résolut, comme complément indispensable d'opération, d'attaquer de nouveau le château de Bécon et de l'enlever. Il fallait, du reste, que ce fut une attaque directe et de vive force, le peu d'espace compris entre l'habitation et la Seine empêchant de tourner la position. Ce fut au Sô'' régiment de ligne, commandé par le colonel Davout \ duc d'Auerstaedt, que fut confié le soin de cette attaque. Le parc et le château furent enlevés de la façon la plus énergique et la plus brillante, fait d'armes qui fit un très-grand honneur au jeune colonel , neveu du célèbre maréchal Davout, prince d'Eckmuhl.

1 Et non pas Davoust comme on récrit trop souvent. Le fils du prince d'Eckmuhl, duc d'Auerstaedt, étant mort, on a obtenu que ce second litre passât sur la tète du colonel Davout. Notre oncle, le comte de Beaumont, général do division sous le premier lemjiire, avait épousé la sœur du maréchal.

La possession du château de Bécon assurait en quelque sorte la prise d'Asnières, et la prise d'Asnières elle-même élait un fail capital dans Tensemhle des opérations contre Paris. La division Montaudon, désormais maîtresse de la route de Courbevoie, prit une vigoureuse initiative, et, se portant en avant, attaqua le village d'Asnières par le côté situé à gauche du chemin de fer venant de Paris. Les fédérés, habitués à la guerre des rues, s'y défendirent d'abord pied à pied, e^, de maison en maison. Cependant une portion d'entre eux, se souvenant que le pont était leur plus sûr moyen de retraite, et voyant qu'il élait menacé, se précipitèrent vers la Seine, tandis que d'autres, plus hardis, espérant d'ailleurs qu'ils pourraient assez aisément se replier, quand ils le voudraient, par les îles situées en face de Saint-Ouen, se retranchèrent dans la partie droite d'Asnières, et prolongèrent bravement une lutte qui devait être et fut en effet très-meurtrière. La position, qu'ils cherchèrent plusieurs fois à reprendre, demeura toutefois entre les mains de l'armée régulière. Elle lui assurait de ce côté un avantage que ne purent jamais lui faire perdre les engagements presque quotidiens qui, durant un mois, se produisirent depuis Neuilly jusqu'à la gare d'Asnières.

us LA COMMUNE DE PARIS.

Parlons maintenant des opérations militaires engagées au sud de Paris.

Mais d'abord, indiquons comment les forces destinées à la défense de la Commune avaient été réparties par le général Cluseret, lors de son arrivée au ministère de la guerre.

Il avait naturellement décidé que la défense extérieure serait confiée aux bataillons de guerre, tandis que le service intérieur serait fait par la garde nationale sédentaire.

Les forces chargées de la défense extérieure devaient être divisées en deux grands commandements :

Le premier, s'étendant de Saint-Ouen au Pointdu-Jour, serait confié au général Dombrowski.

Le sec md, allant du Point-du-Jour à Bercy, serait nltribué au général Wroblewski .

Chacun de ces commandements devait être subdivisé en trois.

La première subdivision du premier commandement comprendrait Saint-Ouen et Clichy jusqu'à la route d'Asnières.

La deuxième subdivision, Levallois-Perret et Neuilly, jusqu'à la porte Dauphine.

La troisième subdivision, comprendrait la Muette et s'étendrait jusqu'au^'Point-du-Jour.

Quant au deuxième commandement, sa première subdivision comprendrait les forts d'Issy et de Vanves.

La deuxième, les forts de Montrouge et de Bicêtre.

La troisième, le fort d'Ivry et l'espace compris entre Villejuif et la Seine.

Le quartier général du premier commandement serait placé au château de la Muette, et celui du second a Gentilly.

Toutes les communications relatives au service seraient adressées au délégué à la guerre, par Tenlremise des généraux commandant en chef, les communications faites directement ne devant pas être prises en considération.

Enfin, les commandants en chef devaient établir immédiatement, à leurs quartiers généraux, un conseil de guerre en permanence et un service de prévôté.

On voit que toutes ces dispositions étaient sérieuses et présentaient un véritable caractère de prévoyance.

Les forts d'Issy, de Vanves et de Montrouge furent réparés et solidement armés, ainsi que les Hautes-Bruyères, où on entassa des munitions. Lors de la prise du plateau de Châtillon par les

troupes régulières, on avait également trouvé des munitions en quantité considérable, destinées à servir onze pièces de canon et une mitrailleuse qui furent conduites à Versailles.

Les fédérés tentèrent d'abord de reprendre Ghâtillon : deux colonnes sorties d'Issy et de Vanves, se reliant à une troisième colonne passant entre les deux forts et se dirigeant sur Clamart, essayèrent vainement d'arriver jusque sur les hauteurs occupées par les Versaillais. Après avoir inutilement brûlé beaucoup de poudre, les gardes nationaux furent repoussés par le 74^ de marche.

Les forts d'Issy et de Vanves se bornèrent alors pendant plusieurs jours à des canonnades furieuses contre Clamart etChâtillon, spectacle dont allaient jouir les Parisiens du haut du Trocadéro. Il y eut des jours où ces deux forts n'envoyèrent pas moins de six mille projectiles environ, durant l'espace de trois heures. C'était insensé.

Au Point-du-Jour, on avait également installé une batterie de grosses pièces de marine, et des canonnières prenaient position pour ouvrir le feu sur les points occupés par l'armée régulière.

Il va sans dire que, de leur côté, les troupes de Versailles ne demeuraient pas inactives, et que leurs redoutes de Meudon, de Breteuil, de Chàtil-

Ion, conlre-baltaient avec ardeur, mais avec sagacité, les ouvrages de l'ennemi. Meudon était servi par l'armée de terre ; Breteuil, avec ses pièces de oO, par des canonniers marins. A Châtillon, les pièces étaient enlerrées comme jadis celles des Prussiens, et les batteries de cette importante position se trouvaient absolument à l'abri des projectiles.

Les combats d'artillerie se succédèrent pendant vingt jours, logiques, raisonnables, et bien dirigés du côté de l'armée régulière ; violents, désordonnés de la part des fédérés. Le fort d'Issy était le principal objectif des troupes de Versailles. En multipliant leurs attaques, elles cherchèrent à éparpiller celles de l'ennemi. Celui-ci amenait quelquefois, par le chemin de fer de ceinture, des locomotives blindées qui incommodaient beaucoup la batterie de Breteuil. Il avait voulu armer les bastions deVincennes; mais un officier prussien, s'étant présenté à la porte de Charenton, avait rappelé qu'aux termes des préliminaires de paix, Yincennes devait demeurer désarmé, et la Commune s'était empressée d'obéir à cette injonction. Elle avait voulu aussi établir au Trocadéro une batterie, destinée à envoyer des projectiles sur le Mont-A^alérien. Cette batterie, ayant provoqué de

violentes ripostes de la part de son formidable adversaire, avait vu très-promptement éteindre ses feux, mal dirigés d'ailleurs, et qui inquiétaient surtout Suresnes.

Tout se faisait, du côté de l'armée régulière, lentement, trop lentement même au gré de certaines impatiences, mais prudemment et sûrement.

Quelques officiers généraux avaient demandé que des colonnes d'assaut fussent lancées sur les forts déjà démantelés. Mais, à quoi aurait servi celte effusion de sang, puisqu'avec un peu de patience on pouvait atteindre le but en ménageant la vie du soldat?

Cependant le fort d'Issy était littéralement écrasé par les feux de Cbâtillon et de Meudon. Le Moulin-de-Pierre, la batterie de la Sablière et les Moulineaux croisaient les leurs avec ceux de ces positions redoutables sur Issy et sur Vanves.

Un jour arriva où, après avoir essuyé de la part des Versaillais une canonnade épouvantable (les batteries de position avaient été renforcées par des batteries volantes installées près de Fleury et du bas Glamart), les défenseurs du fort d'Issy perdirent toute confiance en eux-mêmes. Durant la journée, deux colonnes de troupes régulières s'é-

taient avancées, l'une dans la direction de la gare de Clamart, l'autre vers la partie des Monlineaux qu'occupaient encore les fédérés. Sur ce point, la lutte avait été acharnée, sanglante. .\près un combat de deux heures, les maisons, reliées entre elles par des bai^ricades, avaient été enlevées par les Versaillais, et les fédérés s'étaient repliés en désordre vers le fort par la tranchée joignant les Moulineaux au parc d'issy. A minuit, les troupes réguhères occupaient les Moulineaux, une partie du parc d'issy et la gare de Clamarl. Elles étaient à 200 mètres du fort, et bientôt des épaulements en terre les garantissaient suffisamment de ses atteintes.

A l'intérieur, le commandant Mégy, ainsi qu'un autre officier supérieur, ayant disparu, les gardes nationaux découragés ne savaient quel parti adopter. Des chefs subalternes ayant voulu prendre le commandement et ordonner quelques travaux de réparation, les ouvriers du génie se mutinèrent, et la petite garnison composée d'environ quatre cents hommes, y compris les artilleurs, le génie et quelques marins, commença à faire sans bruit ses préparatifs de départ. Les marins enclouèrent les pièces, la porte du nord fut ouverte et tous, se dissimulant le mieux possible pour éviter les obus,

rentrèrent dans Paris absolument démoralisés, couverts de boue, et les habits en lambeaux.

Cet incident, dès que la Commune en fut informée, lui causa un très-grand trouble. Ce désastre était-il dû à la trahison ou à l'incapacité? Des munitions et des approvisionnements de toute espèce garnissaient encore le fort d'Issy. Ne pourrait-on pas le réoccuper ?

En attendant, le général Cluseret fut immédiatement révoqué de ses fonctions, et son arrestation, ordonnée par la Commission executive, fut approuvée par la Commune. La note suivante était en même temps insérée au Journal officiel : a L'incurie et la négligence du délégué à la guerre ayant failli compromettre notre possession du fort d'Issy, la Commission executive a cru de son devoir de proposer l'arrestation du citoyen Cluseret à la Commune, qui l'a décrétée. La Commune a pris d'ailleurs toutes ses mesures pour retenir en son pouvoir le fort d'Issy. » Ajoutons que Cluseret, quelle que fût sa part de responsabilité dans cette affaire, avait contre lui les chefs polonais qui, très-indépendants de leur nature, supportaient mal son commandement et l'accusaient volontiers de trahison.

Le citoyen Rossel était chargé, à titre provi-

soire, des fonctions de délègue à la guerre, et voici la lettre modeste par laquelle il acceptait ces fonctions : a Citoyens membres de la Commission executive, j'ai l'honneur de vous accuser réception de l'ordre par lequel vous me chargez, à litre provisoire, des fonctions de délégué à la guerre. J'accepte ces difficiles fonctions, mais j'ai besoin de voire concours le plus entier, le plus absolu, pour ne pas succomber sous le poids des circonstances.»

Le citoyen Rossel, qui avait vingt-huit ans, était nn ancien élève de l'École polytechnique. Entré dans l'arme du génie, il avait faitparlie de l'armée de Melz et de celle de la Loire, où il avait élé fort remarqué par Gambetla, non-seulement a cause de ses mérites militaires, mais naturellement aussi à cause de son exaltation politique. Au 18 mars, il avait embrassé avec ardeur la cause de la Commune, qui l'avait adjoint au général Cluseret comme chef d'élat-major. C'était un homme pale, blond, raide, énergique, affectant, comme Cluserel, de porter des vêtements civils et se servant de lunettes comme le général Dombrowski.

Dirigeant par le fait, depuis le 9 avril, les opérations engagées du côté du sud, Rossel était parfaitement au courant de la situation en prenant les fonctions dont il était investi. 11 était, du reste,

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l'ami de Cluseret, et, tout ambitieux qu'il fût, n'avait pu voir sans regret l'arrestation de ce dernier. Cette arrestation n'était généralement pas prise au sérieux, d'ailleurs. On avait vu incarcérer également Assi, Brunel, Lullier et Bergeret; Lullier s'était évadé, mais demeurait libre ; les autres avaient été relâchés. Il en serait de même sous peu de Cluseret, transféré à la Conciergerie ^

Sachant que le fort d'Issy était miné, et que de puissantes batteries, installées récemment sur les bastions deVaugirard, pouvaient aisément réduire en poudre ce qui resterait encore du fort, les Versaillais n'avaient pas voulu s'y installer tout d'abord. A quatre heures, le colonel Rossel reçut, en même temps que sa nomination, l'ordre de calmer la panique en réoccupant Issy. Il chargea aussitôt le colonel Razoua, gouverneur de l'Ecole Militaire, de rassembler plusieurs bataillons casernes au Champ de Mars, et de les diriger sur Issy. Au bout d'une demi-heure, cinq bataillons étaient en effet sous les armes et gagnaient la porte de Vaugirard, accompagnés d'une douzaine de pièces de canon et de nombreux convois de munitions envoyés de l'Hôtel de Ville. Deux heures après, Rossel avait réoccupé le fort d'Issy.

* Voir le n" 16 des Notes et Pièces justificatives.

Mais c'était pour peu de jours. Les deux positions qui, avec le fort de Montrouge, couvraient Paris du côté du sud, Vanves et Issy, étaient trop sérieusement menacées pour pouvoir lutter bien longtemps.

Maîtresses d'Asnières d'un côté, bien près d'occuper Vanves, Issy et Montrouge de l'autre, les troupes régulières qui étaient sur le point de pénétrer dans le bois de Boulogne et de le balayer jusqu'aux remparts, après avoir franchi la Seine sur des ponts de bateaux, ces troupes, dont la discipline et l'entrain ne laissaient rien à désirer, en dépit des calomnies intéressées de la Commune, tenaient déjà suspendue sur sa tête l'épée vengeresse de la France et de la civilisation !

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