CHAPITRE X
Au moment même où elle destiluait le citoyen Cluseret de ses fonctions de délégué à la guerre, la Commune rendait le décret suivant:
Article l'^ Un Comité de salut public sera immédiatement organisé.
Art. 2. Il sera composé de cinq membres nommés par la Commune, au scrutin individuel.
Art. 0. Les pouvoirs les plus étendus sur toutes les délégations et commissions sont donnés à ce Comité, qui ne sera responsable qu'à la Commune.
Les citoyens nommés membres du Comité de salut public étaient: Antoine Arnaud, Léo xMeillet, Ranvier, Félix Pyat et Charles Gérardin.
La Commune décrétait en même temps que ses
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membres ne pourraient être traduits devant aucune autre juridiction que la sienne propre.
La discussion qui, dans le sein de la Commune, précéda le vote relatif à cette création d'un Comité de salut public, fut des plus orageuses :
Régère se déclara favorable au projet. Loin d'accuser d'incurie les délégués aux différents ministères, il reconnaissait qu'ils avaient fait tout leur possible pour remplir leurs devoirs, mais aussi qu'ils étaient absorbés par les détails, et qu'en fin de compte les décrets de la Commune n'étaient pas exécutés. Viard demanda que si l'on formait le Comité, on procédât avec beaucoup de soin au choix des membres qui le composeraient. Arnold eût voulu que l'on formulât d'une façon précise le programme de ce Comité. Johannard insista pour qu'on en délimitât les attributions, et qu'on n'y fît entrer que des hommes jeunes, décidés, énergiques. Allix fit remarquer que, dans l'idée de la Commune, la nouvelle Commission executive était un véritable Comité de salut public. Il craignait qu'on ne se laissât entraîner par des mots ; le Comité de salut public cachait, selon lui, la dictature. Ostyn repoussa absolument tout Comité de salut public. C'était, disait-il, la royauté déguisée, et, si on le formait, il fallait, du
moins, qu'on délimitât bien ses pouvoirs. Vésinier dit que le Comité serait, en réalité, un comité exécutif au- dessus des commissions actuelles. On pouvait le créer sans toucher à ce qui existait. Le travail administratif absorbait tout le temps et toutes les forces des membres et des délégués des commissions. Le Comité donnerait la direction politique. Pouvait-il être un danger? non, s'il n'avait pas auprès de lui un tribunal suprême ayant le droit d'arrêter les membres de la Commune ; si cette juridiction n'était pas créée, l'écueil de la dictature serait évité, et un double but serait atteint: inviolabilité de la Commune et direction puissante donnée aux affaires. Chalain pensait que, si le mot de Comité de salut public effrayait, on pourrait l'appeler Comité directeur. Andrieu déclarait mauvais tout vote venant après une nouvelle à sensation (l'évacuation du fort d'Issy). Le nom de Comité de salut public lui importait peu ; c'était la chose qu'il redoutait. Billioray démontrait que la proposition n'était point faite par suite des nouvelles d'Issy. Le Comité de salut public, ou plutôt de direction, aurait pour mission de faire exécuter les décrets de la Commune et de contrôler ses délégués. c( C'est un retouraux idées monarchiques !» s'écriait Babick.
— Je demande qu'on ne fasse pas de pastiche révolutionnaire, dit Vaillant. L'important serait de transformer la Commune elle-même, d'en faire ce qu'était la première Commune de Paris, une assemblée de commissions travaillant ensemble, et non un parlement où chacun tient à dire son mot.
— Je ferai observer, dit Miot, que je n'ai pas attendu les nouvelles fâcheuses qui sont venues d'Issy, pour présenter ma proposition. J'insiste pour que la Commune forme un Comité de salut public et non un Comité directeur. On accuse généralement la Commune de mollesse, d'inactivité. Il faut un comité qui donne une impulsion nouvelle à la défense, et ait le courage, s'il le faut, de faire tomber les têtes des traîtres.
Le grand mot était prononcé: la véritable raison d'être du Comité de salut public aux yeux des promoteurs de la mesure, venait d'être donnée. Paris en général accueillit cette raison avec moins de frayeur que d'étonnement pour tant d'audace. Mais il était visible que, plus la Commune comprenait que sa situation était menacée, et plus son altitude et ses actes allaient se rapprocher de ceux de son aînée, la Commune de J795.
Les inquiétudes jetées dans une certaine por-
tion de la population parisienno par celte inslitulion du Comilé de salut public seiriblaienl d'ailleurs partagées jusqu'à un certain point par des membres de la Commune eux-mêmes. Ainsi, le lendemain de l'adoption de cette mesure, le citoyen Jourde, délégué aux finances, après avoir présenté un bilan extrêmement curieux* de la situation financière de la Commune, et qui consistait eu un résumé des mouvements de fonds du 20 mars au 50 avril 1871, le citoyen Jourde, disons-nous, demanda que la Commune, qu'il remerciait d'ailleurs pour la confiance qu'elle lui avait témoignée, voulût bien nommer une commission de trois membres pour vérifier le bilan qu'il venait de présenter, et, de plus, pourvoir à son remplacement. Cette démission fut d'abord repoussée, mais Jourde la maintint.
— Il faut bien le dire, puisque c'est le fond de ma pensée, vraie ou fausse, reprit-il, mais je crois que, au point de vue général du crédit et des ressources qu'il pouvait m'offrir, la situation de votre délégué aux finances n'est plus la même depuis le vote d'biersur le Comilé de salut public. Peut-être mes craintes à ce sujet ne sont-elles pas mieux
* Voir le n° 17 des Notes et Pièces justificatives.
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fondées que ne le seraient les appréhensions du monde économique au sujet du Comité et de ses conséquences. Mais, à mon point de vue, il m'est impossible d'accepter la tâche qui m'est confiée.
— Pour que le citoyen Jourde reste aux finances, ajouta Andrieu, il faut qu'on lui rende les finances possibles. Je m'explique. Le crédit vit et naît de certaines conditions. Pour cela, il faudrait que l'article o, qui accorde des pleins pouvoirs au Comité de salut public, fût supprimé. S'il en était ainsi, je suis le premier à dire à Jourde qu'il a tort, qu'il se pique sans raison. Mais ce mot: apleins pouvoirs yy est terrible, et je comprends pour ma part que, si on ne supprime pas cet article, le citoyen Jourde ne veuille pas accepter une telle responsabilité.
— Je suis fortement surpris , dit Miot , de cette espèce de crainte qui surgit à l'occasion du Comité de salut public. Ce que j'ai eu en vue, c'est de frapper la trahison. Au moment où nous laissons à la Commune tout pouvoir, il me semble que les garanties sont suffisantes et que le citoyen Jourde peut conserver ses fonctions, d'autant plus qu'il pourra toujours offrir sa démission.
— Je ne puis rien entreprendre, répliqua Jourde, je ne puis rien faire; car, incontestable-
ment, après votre décret d'hier, le délégué niix linances n'est que le commis du (lomité de salut public. C'est pour cela que je ne puis accepter les fonctions que vous m'avez confiées.
Un compromis intervint cependant. La réélection de Jourde fut mise aux voix par le président Paschal Grousset et , sur quarante-quatre votants, Jourde obtint trente-huit suffrages.
Ces curieux débats donnent une idée exacte des deux courants qui existaient dans l'assemblée de l'iïôtel de Ville, mais il était facile de comprendre déjà que, si le règne de la Commune durait encore quelque temps, la partie relativement modérée de ses membres serait inévitablement sacrifiée par l'autre. Histoire éternelle des assemblées révolutionnaires de cette nature.
Les procédés , les habitudes et jusqu'aux dénominations de 1795 semblaient être définitivment adoptés d'ailleurs par les hommes de la Commune. Rien de puéril et d'incommode comme la résurrection du calendrier républicain. Mais ce qui était beaucoup plus sérieux c'étaient la chasse aux réfractaires, les arrestations d'otages devenues de plus en plus nombreuses, les séances de la cour martiale et les condamnations qu'elle prononçait, le projet relatif à la création de cartes de sûreté
qu'il faudrait exhiber à la première réclamation de tout garde national , les réquisitions sans nombre , particulièrement de chevaux qu'il était sévèrement interdit de faire sortir de Paris; toutes les vexations, en un mot, et toutes les tyrannies qu'une capitale puisse souffrir de la part d'un groupe de factieux qu'elle reconnaît être capables de tout.
Sept journaux furent supprimés d'un seul coup ; la destruction de la chapelle expiatoire de Louis XVI fut décrétée ; les persécutions contre le clergé redoublèrent ; les églises, spoliées de tout ce qu'elles renfermaient de précieux, furent transformées en clubs et l'on vit non-seulement des hommes mais encore des femmes tenir, en chaire, les propos lesplus révoltants. Les religieuses du couvent de Picpus^ avaient été arrêtées et conduites à Saint-Lazare sous l'absurde prétexte qu'on avait découvei't dans leur communauté des traces de séquestration, des instruments de torture et jusqu'à des squelettes d'enfants. Le rôle des morts dans ces attaques systématiques dirigées contre le clergé paraissait , du reste , devoir être fort important. On avait découvert à l'église Saint-Laurent, sous l'autel de la Vierge, une sorte de caveau contenant
* Voir le n° 18 des Notes et l^ièces justificatives.
une douzaine de squelettes, que l'on disait être tous des squelettes de femme (ce qui n'a jamais été prouvé), et cette découverte rappelant à la mémoire des habitants du quartier la légende d'une disparition de jeune fille, laquelle remontait à plusieurs années , on avait bâti sur ces circonslances loule une hisloire de violences et de meurtres qu'on imputait aux prêtres qui depuis quarante ans desservaient l'église.
Tout le monde a pu lire sur les murs de Paris une affiche quasi-officielle (elle était imprimée sur })apier blanc) qui, acceptant comme prouvés tous les faits coupables que l'on attribuait ainsi aux prêtres et aux religieuses, concluait dans les termes les plus cyniques contre la religion et ses ministres. Ici, la main de l'Internationale se retrouvait encore.
Des fouilles dans les vieux ossuaires des églises se généralisaient, du reste, et sans la fin du règne de la Commune, il est difficile de dire où ces recherches repoussantes se seraient arrêtées. Nous nous souvenons personnellement d'avoir vu, non sans un profond dégoût ^ sur les marches de l'église des Petits-Pères ) des gardes nationaux dévoués à la Commune étaler et ranger de vieux ossements de moines retrouvés dans les cryptes de cette ancienne
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église, placer les crânes au bout de leurs baïonnettes et les montrer à la foule entassée devant les grilles en disant, lorsque des cheveux ou des lambeaux de capuchon adhéraient encore à ces crânes : « Vous le voyez, ce sont bien là des têtes de femmes ! » Et les propos les plus infâmes circulaient dans les groupes, grâce à la police secrète de Raoul Rigault et de Gournet.
Non, nous ne croyons véritablement pas que la génération de 1795 ait vu, dans cet ordre d'idées, des choses plus honteuses ni plus révoltantes. La haine des ministres de la religion n'a jamais été portée plus loin à aucune époque et la férocilé qu'a déployée contre eux la Commune de Paris de 1871 ne peut s'expliquer que comme conséquence d'un système socialiste et d'une idée de destruction préconçue. Certes, les fusillades de la Roquette et l'assassinat des religieux dominicains valent les massacres de l'Abbaye, et tout homme de cœur, disposé ou non à la dévotion, ne peut songer sans frémir à la mort affreuse de ces prêtres dont quelques-uns avaient su se rendre si populaires par leur inépuisable charité , de cet archevêque * vertueux et intelligent, qui avait su tenir avec fermeté
* Voir le n" 10 des Notes et Piècis jiislifRalives.
le drapeau des libertés de l'Église gallicane et qui, destiné à la pourpre du cardinal, n'a rencontré que la pourpre du martyr.
Et par quels hommes tout cela a-t-il été accompli? Ah! le contraste est grand! Et si quelque chose peut surprendre davantage que leur manque absolu de talent politique, lorsqu'on étudie ces fonctionnaires de la Commune, c'est l'insatiable appétit de jouissances brutales et matérielles qui les distingue et a peut-être été le seul mobile de leur fiévreuse ambition. Ils semblent, à la façon dont ils en usent, n'avoir recherché le pouvoir que pour posséder l'argent et les plaisirs qu'il peut procurer. Les uns, tout en faisant arrêter dans les restaurants à la mode des couples qui leur paraissent trop enclins à la licence, se livrent eux-mêmes à de crapuleuses orgies. Raoul Rigault, de sanguinaire mémoire, le meurtrier de Chaudey, file, comme Hercule, aux pieds d'une Omphale de petit théâtre dont il est follement amoureux ; d'autres, comme Billioray, entretiennent à grands frais des beautés de troisième ordre qui les trompent et les vendent; trois d'entre eux ont des mœurs que le marquis de Sade , de trop fameuse mémoire, ne désavouerait pas. L'un d'eux joue au grand seigneur en courtisant une ancienne femme
de chambre de grande maison ; Paschal Grousset, le délégué aux affaires étrangères, va passer ouvertement ses nombreux moments perdus avec une maîtresse qui exige de lui un testament à la manière antique. Moins délicats encore que tous ceux-là, il en est plusieurs qui ne comprennent le pouvoir et ses avantages qu'en présence d'une table luxueusement et surtout abondamment fournie, ou sous l'empire des excès bachiques les plus dégradants. Deux sont des repris de justice; un se fait arrêter par ses collègues parce qu'il porte un faux nom et que, sous le vrai, il a servi jadis la police impériale contre ses nouveaux amis. Aucun n'a de convictions arrêtées et sincères. Flourens , au moins, en avait! Ecoutons Tami de Jules Vallès qui va le trouver pour obtenir l'élargissement du journaliste Polo arrêté par l'artiste Pilotell :
ce Je ne veux pas me mêler de cette affaire, lui répond Vallès ; j'ai besoin de ménager Raoul Rigault qui m'accuse de tiédeur. Il faudra bientôt mettre le feu à la moitié de Paris pour ne pas devenir suspect à l'autre moitié. Quel métier ! Moi qui suis si paresseux ! Ces gens-là me rendront enragé ou lou! Séance le jour! séance la nuit! et pourquoi fa ire? L'éloge de Babœuf ou d'Anacharsis
KIoolz ! Tenez, l'armée de Versailles nous arrache heure par heure un lambeau de terrain, de muraille et d'espoir. Eh bien , nous sommes convoqués ce soir pour délibérer sur une proposition de Courbet qui menace de donner sa démission si l'on ne supprime pas Dieu par décret. . . Je voterai contre la proposition. Dieu ne me gêne pas. 11 n'y a que Jésus-Christ que je ne peux pas souffrir, comme toutes les réputations surfaites... Vous demandez comment tout cela finira? Oh! de la façon la plus simple : Cluseret ou un autre vendra une porte aux Versaillais, l'un de ces matins; l'on nous cueillera dans nos lits. Quel joli bouquet pour Cayenne ! J'espère être prévenu à temps ; ma malle est faite ; je file en Suisse ou en Belgique. Avant six mois il y aura en France un changement de gouvernement qui amènera une amnistie. Alors, je rentre. Ma popularité me fait nommer député ; je siège sur les bancs de l'opposition modérée, et, ma foi... on ne sait pas... tout est possible . . .Voyez ce qu'est devenu Picard ! » Et, à l'exception de deux ou trois peut-être, ils étaient tous de même. La lubricité, l'ambition, l'orgie, tels étaient surtout leurs mobiles et leur objectif. Les moyens ne furent pas proportionnés à cette misérable fin.
C'est bien aux hommes de la Commune de 1871 que peuvent s'appliquer ces vers de Juvénal :
Nil erit ulterius, quod nos tris moribus addat Posteritas; eadem ciipient facieiitque minores, Oinne in prœcipiti vitium stetit : iitere velis ; Totos pande sinus ^
On comprend qu'ils n'aimassent pas le grand jour, la publicité, la contradiction. Aussi, par des arrêtés successifs, tous les journaux modérés furent-ils supprimés, et il ne resta plus que les feuilles dont les noms suivent. Elles étaient, en effet, à l'exception de deux ou trois, absolument dévouées à la Commune, et leurs noms doivent être conservés dans le tableau historique de celte époque :
Le Journal officiel, — le Rappel, — le Vengeur, — le Cri du Peuple, — le Réveil du Peuple, — le Père Duchêne, — Pai'is libre, — le Tribun du Peuple, — le Salut public, — le Journal populaire, — le Bullethi du jour, — la Politique, — la Constitution, — l'Avant- Garde, — l'Estafette, — le Fédéraliste.
1 « La postérité n'ajoutera rien à la dépravation de nos mœurs; je défie nos neveux de surpasser leurs pères, le vice est à son comble : voguez à pleines voiles. » Jdyénal, satire L
Afin que leur œuvre fût complétée, avant la grande catastrophe finale, il leur fallait renverser l'hôtel de M. Thiers et la colonne d*Austerlitz. La première de ces deux mesures fut annoncée par un arrêté du Comité de salut public dont la teneur est encore présente à la mémoire de la population parisienne, chez laquelle elle produisit une vive émotion. Le décret était daté du 21 floréal an 79 :
c( Article premier. Les biens meubles des propriétés de Thiers seront saisis par les soins de l'admitration des domaines. — Art. 2. La maison de Thiers, située place Georges, sera rasée. — Art. 5. Les citoyens Fontaine, délégué aux domaines, et J. Andrieu, délégué aux services publics, sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l'exécution immédiate du présent arrêté. »
Quant au renversement de la colonne de la place Vendôme, cet acte stupide, ce crime de lèse-nation, accompli en présence d'un public officiel et d'une multitude hébétée, dans laquelle circulaient tous les agents secrets de la police communale, il fut annoncé dans les termes suivants :
(c Le décret de la Commune de Paris, qui ordonnait la démolition de la colonne Vendôme, a été exécuté hier aux acclamations d'une foule compacte, assistant, sérieuse et réfléchie, à la chute
d'un monument odieux élevé à la fausse gloire d'un monstre d'ambition. La date du 26 floréal sera glorieuse dans l'hisloire, car elle consacre notre rupture avec le militarisme, cette sanglante négation de tous les droits de l'homme... La Commune de Paris avait pour devoir d'abattre le sym» bole du despotisme : elle l'a rempli. Elle prouve ainsi qu'elle place le droit au-dessus de la force et qu'elle préfère la justice au meurtre, même quand il est triomphant. Que le monde en soit bien convaincu, les colonnes qu'elle pourra ériger ne célébreront jamais quelque brigand de l'histoire, mais elles prépareront le souvenir de quelque conquête glorieuse dans le champ de la science, du travail et de la liberté. »
Pour avoir le droit de tenir un pareil langage, dont la phraséologie vulgaire ne parvenait pas à dissimuler le vide, il aurait fallu ne pas incendier les bibliothèques et les collections scientifiques ; il aurait fallu surtout ne pas prendre devant l'histoire la responsabilité des sanglants brigandages de mai 1871.
Le décret relatif à la démolition de l'hôtel de M. Thiers, destruction brutale et inintelligente, qui, par parenthèse, avait su émouvoir le grand homme d'État et le prendre par son côté sensible.
ce décret avait, dans ses considérants ridicules, fait allusion à la proclamation que le chef du pouvoir exécutif venait de lancer, et que l'on a nommée la dernière sommation du gouvernement de Versailles. Son en-tête officiel était : « Le Gouvernement de la République française aux Parisiens. »
c( La France librement consultée par le suffrage universel, disait M. Thiers dans cette pièce extrêmement remarquable, a élu un gouvernement qui est le seul légal, le seul qui puisse commander l'obéissance, si le suffrage universel n'est pas un vain mot.
c( Ce gouvernement vous a donné les mêmes droits que ceux dont jouissent Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux ; et, à moins de mentir au principe de l'égalité, vous ne pouvez demander plus de droits que n'en ont toutes les autres villes du territoire.
« En présence de ce gouvernement, la Commune, c'est-à-dire la m.inorité qui vous opprime et qui ose se couvrir de l'infâme drapeau rouge , a la prétention d'imposer à la France ses volontés. Par ses œuvres, vous pouvez juger du régime qu'elle vous destine. Elle viole les propriétés, emprisonne les citoyens pour en faire des otages, transforme en désert vos rues et vos places publiques, où s'étalait le
commerce du monde, suspend le travail dans Paris, le paralyse dans toute la France, arrête la prospérité qui était prête à renaître, retarde l'évacuation du territoire par les Allemands et vous expose à une nouvelle attaque de leur part, qu'ils se déclarent prêts à exécuter sans merci, si nous ne venons pas nous-mêmes comprimer l'insurrection.
c( Nous avons écouté toutes les délégations qui nous ont été envoyées, et pas^une ne nous a offert une condition qui ne fût rabaissement de la souveraineté nationale devant la révolte, le sacrifice de toutes les libertés et de tous les intérêts. Nous avons répété à ces délégations que nous laisserions la vie sauve à ceux qui déposeraient les armes, que nous continuerions le subside aux ouvriers nécessiteux. Nous l'avons promis, nous le promettons encore; mais il faut que cette insurrection cesse, car elle ne peut se prolonger sans que la France y périsse.
a Le gouvernement qui vous parle aurait désiré que vous puissiez vous affranchir vous-mêmes des quelques tyrans qui se jouent de votre liberté et de votre vie. Puisque vous ne le pouvez pas, il faut bien qu'il s'en charge, et c'est pour cela qu'il a réuni une armée sous vos murs, armée qui vient,
au prix de son sang, non pas vous conquérir, mais vous délivrer.
« Jusqu'ici il s'est borné à l'attaque des ouvrages extérieurs. Le moment est venu où, pour abréger votre supplice, il doit attaquer l'enceinte ellemême. Il ne bombardera pas Paris, comme les gens de la Commune et du Comité de salut public ne manqueront pas de vous le dire. Un bombardement menace toute la ville, la rend inhabitable, et a pour but d'intimider les citoyens et de les contraindre à une capitulation. Le gouvernement ne tirera le canon que pour forcer une de vos portes, et s'efforcera de limiter, au point attaqué, les ravages de cette guerre dont il n'est pas l'auteur.
« Il sait, il aurait compris de lui-même, si vous ne vous ne lui aviez fait dire de toutes parts, qu'aussitôt que les soldats auront franchi l'enceinte, vous vous rallierez au drapeau national pour contribuer, avec notre vaillante armée, à détruire une sanguinaire et cruelle tyrannie.
c( Il dépend de vous de prévenir les désastres qui sont inséparables d'un assaut. Yous êtes cent fois plus nombreux que les sectaires de la Commune. Réunissez-vous, ouvrez-nous les portes qu'ils ferment à la loi, à l'ordre, à votre prospérité, à celle de la France. Les portes ouvertes, le canon cessera
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de se faire entendre; le calme, l'ordre, l'abondance, la paix rentreront dans vos murs ; les Allemands évacueront votre territoire, et les traces de vos maux disparaîtront rapidement.
ce Mais si vous n'agissez pas, le gouvernement sera obligé de prendre pour vous délivrer les moyens les plus prompts et les plus sûrs. Il vous le doit à vous, mais il le doit surtout à la France, parce que les maux qui pèsent sur vous pèsent sur elle; parce que le chômage qui vous ruine s'est étendu à elle et la ruine également ; parce qu'elle a le droit de se sauver , si vous ne savez pas vous sauver vous-mêmes.
« Parisiens, pensez-y mûrement : dans trèspeu de jours nous serons dans Paris. La France veut en finir avec la guerre civile. Elle le veut, elle le doit, elle le peut. Elle marche pour vous délivrer. Vous pouvez contribuer à vous sauver vous-mêmes, en rendant Tassant inutile, et en reprenant votre place dès aujourd'hui au milieu de vos frères. »
C'était bien là le langage d'un véritable homme d'État et cela reposait des élucubrations malsaines de la Commune. M. Thiers parvint à faire afficher dans Paris quelques exemplaires de cette proclamation , qui frappa vivement le public, et c'est
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pour cela que les hommes de l'Hôtel de Ville voulurent à leur tour agir sur l'imaginalion du peuple en décrétant que la maison de M. Thiers serait rasée.
Que ne décrétaient-ils aussi, comme cela se faisait au moyen âge, que l'on sèmerait de sel le sol qu'elle avait occupé? Les mêmes passions, les mêmes violences peuvent se manifester de la même sorte.
De telles colères pouvaient, du reste, être comprises sinon excusées chez les hommes de la Commune, car leurs affaires semblaient prendre une déplorable et menaçante tournure.
Nous avons vu que le fort d'Issy avait été évacué, puis réoccupé par les troupes de la Commune. Il ne devait pas résister longtemps aux attaques extérieures et aux défections intérieures qui concouraient également à sa chute.
Mais avant de la raconter ainsi que les événe^ ments qui en furent la conséquence, disons comment le nouveau délégué à la guerre, Rossel, avait réparti les différents commandements militaires de l'armée fédérée :
Le général Dombrowski devait se tenir de sa personne à Neuilly et diriger directement les opérations de la rive droite ;
Le général La] Cécilia était chargé de conduire les opérations entre la Seine et la rive gauche de la Bièvre. Il prendrait le titre de général commandant le centre ;
Le général Wroblewski conserverait le commandement de l'aile gauche;
Le général Bergeret commanderait la première brigade de réserve, et le général Eudes la deuxième brigade active de cette même réserve.
Chacun de ces généraux conserverait un quartier dans l'intérieur de la ville , savoir : le général Dombrowski, à la place Vendôme ; le général La Cécilia , à l'École Militaire ; le général Wroblewski, à l'Elysée ; le général Bergeret, au Corps- Législatif, enfin le général Eudes, à la Légiond'Honneur.
Telle fut la répartition des commandements jusqu'au moment où Dombrowski fut nommé général en chef, c'est-à-dire dans les derniers jours de la lutte.
Depuis quelques jours, l'armée régulière remarquait dans le fort d'Issy un mouvement qui faisait vaguement prévoir un dénoûment prochain et favorable. Les allées et venues des fédérés étaient incessantes. Ils semblaient cherchera s'éloigner du fort par détachement, peu nombreux et à s'engager
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flans l'unique voie qui, grâce aux approches de l'armée de Versailles, pouvait encore les conduire vers Paris. D'autres s'efforçaient de s'enfuir sans armes dans la direction des positions de l'armée, au risque, comme cela se produisit |)lusieurs fois, de recevoir de la part des leurs des balles que leur épargnaient les soldais. L'entrée des troupes dans le fort d'Issy n'était plus, on le voit, qu'une question d'heures.
Dans le but de cacher les préparatifs d'évacuation, la garnison essayait pourtant de faire encore bonne contenance. Elle envoyait de temps en temps quelques obus sur le plateau de Châtillon et les autres positions plus rapprochées des Yersaillais ; mais, pour obtenir ce mince résultat, il fallait que les artilleurs, en servant chacune des pièces non encore démontées, s'exposassent à une mort presque certaine.
Les troupes hésitaient à s'élancer dans le fort démantelé parce qu'on redoutait qu'il ne fût miné. Dans la matinée du 8 mai, cependant, l'entrée fut décidée. Un certain nombre de gardes nationaux l'occupaient encore, et il était au moins très-probable qu'ils ne pousseraient pas le dévouement aux hommes qui les payaient et les encourageaient de loin jusqu'à se hiire sauter en l'air avec le fort. Ce
fut une compagnie de la brigade Palurel qui , la première, y pénétra. La résistance des fédérés fut presque nulle. Ils étaient là quatre cents environ qui mirent aussitôt bas les armes. A onze heures, le drapeau tricolore flottait sur Issy.
Les combats livrés les jours précédents dans le village de ce nom avaient certainement favorisé et même amené ce résultat important qui rendait extrêmement critique la position du fort de Vanves, déjà si maltraité par les batteries de Châtillon et de Meudon.
Dans un but et pour un motif assez difliciles à apprécier, le délégué à la guerre, Rossel, s'empressa de faire connaître ce résultat à la population parisienne par une affiche dont la rédaction sommaire annonçait laconiquement que c< le drapeau tricolore flottait sur le fort d'issy, abandonné par la garnison, w
Cette affiche rédigée et posée sans que Rossel eût consulté aucun des membres de la Commune devait-elle servir de signal à un mouvement intérieur sourdement préparé par des gardes nationaux amis de l'ordre et qui avaient su maintenir des communications secrètes avec Versailles? On l'a dit, mais la chose n'a jamais été prouvée. Toujours est-il que le Comité de salut public
donna immédiatement l'ordre d'arrêter le délégué à la guerre. Cet ordre fut exécuté, mais il se passa alors un fait non moins er'/ aordinaire que raflîclie imprudente de Rossel. Le colonel arrêté avait été conduit à l'Hôtel de Ville. Le Comité de salut public le fit enfermer à la questure et le confia à la garde du citoyen Charles Gérardin, membre de la Commune. Cependant, vers cinq heures du soir, Avrial vint annoncer au Comité que Tex-délégué à la guerre, que l'on croyait retenu prisonnier dans un des bureaux de la questure, avait quitté l'Hôtel de Ville accompagné de son gardien, Charles Gérardin. L'étonnement et l'indignation furent grands, a Je me charge, s'écria Bergeret, de faire exécuter les ordres de la Communeen cequi concerne Rossel. » Gambon lui fit donner des pleins pouvoirs; mais ces pleins pouvoirs ne servirent à rien. Rossel , pas plus que Gérardin, contre lequel un mandat d'amener avait également été lancé , ne put être découvert. Tous deux n'avaient cependant pas quitté Paris.
Dans son journal le Vengeur, Félix Pyat traita avec un certain dédain cet incident presque ridicule dans sa gravité. « Où qu'il aille, et quoi qu'il fasse, disait-il, faute ou crime, démence ou félonie; quelles que soient même nos fautes à nousj excès de con-
fiance ou défiance, trop de faiblesse ou de rigueur, incurie ou incapacilé, il y a quelque chose au-dessus de nos défauts et d" nos mérites, de nos défaillances et de nos énergies, il y a la force des choses, force mnjeure, une sorte de gravitation fatale, qui entraîne bon gré mal gré la province dans l'orbite de Paris.
(c Le mouvement est irrésistible, doué d'une puissance et d'une précision astronomique. Nous pouvons être mdulgents. Nous sommes forts. Tous les Rossel n'y peuvent rien. A tous les Rossel passés, présents et futurs, je réponds de la Commune ce que Galilée répondait de la terre : Et pourtant elle tourne ! Nos ennemis auront beau faire, nous tromper et môme nous trahir, je mels la chose au pire; nous aurons beau les laisser faire, et après les laisser fuir, n'importe? par-dessus tout, il y a l'impuissance de Versailles. C'est notre force. Et ce n'est pas notre seule force! Outre l'impuissance de Versailles, Paris a pour lui deux cent mille gardes nationaux armés. Contre ses portes l'enfer impérial ne prévaudra! »
Mais le Comité de salut public ne prit pas la chose avec tant de séi'énité. Il j)ublia de suite cette proclamation au peuple de Paris dans laquelle il n'hésitait pas, d'ailleurs, à flétrir Rossel et son
complice. La rédaction fébrile de celle pièce montre les préoccupations toujours croissantes du Comité beaucoup moins rassuré que Félix Pyat sur l'avenir de la Commune. Ce document était signé : A. Arnaud, E. Eudes, F. Gambon, G. Ranvier.
« Citoyens , la Commune et la République viennent d'échapper h un péril mortel.
c( La trahison s'était glissée dans nos rangs. Désespérant de vaincre Paris par les armes, la réaction avait tenté de désorganiser ses forces par la corruption. Son or, jeté a pleines mains, avait trouvé jusque parmi nous des consciences à acheter.
« L'abandon du fort d'Issy, annoncé dans une affiche impie par le misérable qui l'a livré, n'était que le premier acte du drame : une insurrection monarchique à l'intérieur, coïncidant avec la livraison d'une de nos portes, devait le suivre et nous plonger au fond de l'abîme.
« Mais , celle fois encore , la victoire reste au droit.
ce Tous les fils de la trame ténébreuse dans laquelle la Révolution devait se trouver prise sont, à l'heure présente, entre nos mains.
c( La plupart des coupables sont arrélés.
c( Si leur crime est effroyable , leur châtiment
sera exemplaire. La cour martiale siège en permanence. Justice sera faite.
a La Révolution ne peut être vaincue ; elle ne lésera pas.
a Mais s'il faut montrer au monarchisme que la Commune est prête à tout plutôt que de voir le drapeau rouge brisé entre ses mains, il faut que le peuple sache bien aussi que de lui, de lui seul, de sa vigilance, de son énergie, de son union, dépend le succès définitif.
« Ce que la réaction n'a pu faire hier, demain elle va le tenter encore.
« Que tous les yeux soient ouverts sur ses agissements.
« Que tous les bras soient prêts à frapper impitoyablement les traîtres. Que toutes les forces vives de la Révolution se groupent pour l'effort suprême , et alors seulement , le triomphe est assuré. »
Le citoyen Ch. Delescluze fut immédiatement nommé délégué civil à la guerre, poste qu'il a gardé jusqu'à la fin, et, là, une terrible besogne l'attendait, car les affaires militaires de la Commune empiraient de jour en jour.