L. Boursier, Collet, Chardon, Roux, P. Henry
Nous donnons ici une curieuse lettre datée de Paris, le 21 avril 1871, et adressée au Daily Telegraph, de Londres. Nous n'avons pas besoin de dire que c'est une sor.le de plaidoyer en faveur de Gluseret :
« Ce matin, je me suis vu de nouveau introduit dans la chambre tendue de satin bleu foncé. J'ai eu une nouvelle entrevue avec le délégué à la guerre. Quand j'ai, à une heure matinale, traversé la Seine, le ciel était orageux, le vent soufflait avec violence le long des Champs-Elysées et à travers la place de la Concorde. On entendait au loin les détonations d'une grosse artilleiie. Au coin de la rue de Rivoli, environ cent ouvriers étaient employés à la construction d'une barricade qui sera vraiment formidable ; les petites vagues de la Seine se heurtent avec bruit contre le pont. Sur la berge douze tambours battent avec fureur pour s'exercer, tandis qu"à quelques pas un nombre égal de clairons s'exercent aussi sur des instruments horriblement discordants... Le vent emporte mon chapeau et m'oblige à me rapprocher de la barricade. J'apprends alors que cet ouvrage de défense est fort sérieux, qu'il a été savamment construit et qu'il en coûtera cher à qui l'attaquera. Toutefois, je n'ai guère de temps pour les discussions militaires ; je dois avancer vite
si je veux obtenir mon entrevue avec le général Cluseret, avant que les anticlianabres du ministre soient remplies de solliciteurs.
« A l'entrée du ministère de la guerre, je me vis arrêté par une des sentinelles, un garçon de seize ans à peine. Ayant prouvé à cet enfant que j'avais le droit de passer, il me permit d'entrer. .. Dans l'antichambre était V huissier de service et une personne qui attendait. L'huiss-er me demande avec civilité : « Voulez-vous voir monsieur le ministre? ))
« Je pensais : Assurément ceci ne peut être un signe des temps. La dernière fois, on m'avait dit tout uniment : — Voulez-vous voir le citoyen Cluseret?
« Je donnai ma carte, avec laquelle l'huissier disparut. On me pria aussitôt de passer dans la chambre voisine, où je trouvai le colonel Rossel, le chef d'état-major, qui paraît être un travailleur infatigable. 11 alla informer le général Cluseret que j'étais là. Quelques secondes plus tard, je me retrouvai dans la chambre de satin bleu. Elle présentait le même aspect qu'à ma dernière visite. Le lit n'était point fait, le chapeau de feutre était sur la commode ; sur la cheminée, l'on voyait un revolver. Le général étnit assis devant le secrétaire, un journal anglais à la main, le Daily Telegrapli du 14. Il nie dit, en m'offrant un siège :
« — Je suis content que vous soyez venu. Je ne suis point un voleur. »
« Je me dis intérieurement : — Je n'ai jamais écrit que vous aviez volé. Que diable va suivre cette singulière ouverture ?
« Le (( délégué à la guerre )) continua :
« — J'ai lu avec peine une assertion dans le journal que vous représentez. Je n'ai pas besoin de donner les mots précis, mais l'article formule des choses dures sur le présent
ministre de la guerre de la Commune. Je ne suis point un voleur, poursuivit -il. Je vous le prouverai ; je prouverai également la fausseté des allégations du capitaine Poupelter, ou de quiconque peut se cacher sous ce nom. Voici les rapports officiels sur mes services ; les voici tels qu'ils ont été trouvés au ministère de la guerre. »
Ici, le général me tendit un gros paquet de documents.
Il continua : « Il n'est pas vrai que j'aie été forcé de quitter l'armée ; loin de là, j'ai été forcé de répéter ma demande de congé en plusieurs occasions, avant qu'on acceptât ma démission. Examinez ces papiers et édifiez-vous vous-même sur les calomnies inventées à Versailles. »
D'après les documents officiels, il paraît que le présent ministre de la guerre est entré comme élève à l'École de Saint-Cyr le 18 avril 1841. Il fut nommé sous-lieutenant le l^' avril 1845, lieutenant le 18 janvier 1848 ; mis à la retraite pour ses opinions politiques le 51 mars 1850; renommé lieutenant au 4^ régiment de chasseurs à pied le 6 février 1855, nommé capitaine le 29 juin 1855, passa avec le même grade au 8*^ bataillon le 27 avril 1856, se retira le 17 juillet 1858. Il fut deux fois blessé en Crimée, et se vit nommé chevalier de la Légion d'honneur le 28 juillet 1858. Après avoir quitté l'armée, M. Cluseret servit en Italie comme aide de camp durant la campagne garibaldienne ; plus tard, il devint chef de la légion française. Il fut de nouveau blessé.
Le général Cluseret a également servi durant la guerre d'Amérique, en qualité de chef d'état-major du général Mac Clellan. Ce qui prouve qu'il jouissait dans l'armée française d'une bonne réputation, c'est le fait que l'année même oii il donna sa démission, il ait été proposé pour la croix, distinction rare pour un capitaine.
L'un des documents émanés du ministère de la guerre porte la date du 11 mars 1856 ; il est signé du maréchal
Forey, et parle de M. Cluseret comme d'un officier de talent, agréable, d'un « joli physique, » mais à qui on peut reprocher d'avoir trop de prétention, se croyant au-dessus du travail, et conséquemment le négligeant.
Quand j'eus examiné les papiers du ministre de la guerre, le général reprit :
« On a essayé de me noircir au sujet du mouvement fénian. Si vous le voulez bien, examinez mainlenanl mon dossier de la préfecture de police. »
J'examinai, en effet, ce dossier qu'on fit venir ; il était volumineux. J'y remarquai, entre autres, tous les articles écrits par le général.
Afin de vous donner une idée du système de police qniaété si longtemps pratiqué ici, je passerai rapidement en revue quelques-uns des papiers dont se compose le dossier.
Le lieutenant Giuserel fut mis en disponibilité le 31 mars 1850. Le 9 du mois suivant, une lettre fut envoyée del'étatmajor de la première division de l'armée au préfet de police. Cette lettre, en constatant le fait du retrait d'emploi, recommandait de surveiller l'officier désigné, imbu d'opinions très-exaltées, et d'envoyer au quartier général tous les renseignements le concernant.
Le 17 avril, on trouve un rapport constatant que M. Cluseret est d'une famille lionorable, que son père est mort trois années auparavant des suites de ses blessures, à Lille, que sa mère possède une fortune suffisante, que la conduite du jeune officier, qui, depuis son retour à Paris, a résidé avec elle, est bonne, que la mère et le fils sont partis pour Suresnes, où cette dame a une petite maison ; que dans les cabarets de l'endroit les gens parlent ouvertement de Cluseret et déclarent que le gouvernement est à blâmer pour avoir ruiné l'avenir du jeune homme. Toutefois, le lieutenant évite toute démonstration populaire.
Le 19 mai, le préfet de police reçoit une nouvelle lettre du ministère de la guerre par rapport à M. Gluseret ; elle parle des idôes exallées de celui-ci, de sa liaison avec le rédacteur d'un journal socialiste de Gaen, et recommande de surveiller de près le jeune homme, qui a 27 ans.
Le 26 mai, Lagrange, le célèbre chef de la police politique, fait son rapport. Il est favorable. Le lieutenant a des habitudes régulières, fréquente des personnes de distinction, aimées de sa famille, n'est en relations avec aucun des démagogues de la capitale. Le rapport se termine ainsi : « En conséquence, nous levons la surveillance. »
Toutefois, il y a, le 8 septembre, une autre lettre constatant que le lieutenant Gluseret est depuis six mois à Paris, s'occupe de peinture, vit avec la plus grande économie et manque souvent du nécessaire ; mais sa conduite est régulière et il évite la politique.
En 1851, je trouve un rapport de la police municipale déclarant que Gluseret est un jeune orgueilleux, professant des opinions progressives, myis non dangereuses.
En août 1852, sa conduite est signalée comme régulière ; il s'occupe toujours de peinture. 11 est dit qu'à Suresnes, en décembre, il a répandu l'alarme que la journée du 3 n'était point finie, que 100,000 hommes marchaient sur Paris pour chasser le dictateur, et qu'il n'avait aucun désir d'entrer dans l'armée, mais qu'il offrirait ses services au pape ou au bey de Tunis, comme officier français.
Le 27 décembre 1861, une enquête est ordonnée touchant Gustave-Paul Gluseret, colonel dans l'armée garibaldienne. En voici le résultat : Né le 15 juin 1823, a servi en Afrique en 1854, 56, 57, 58, et en Grimée en 1855; — était avec Garibaldi en 1859. Ses associés sont des hommes d'opinions avancées ; il sert leuro haines contre l'empire.
11 y a un télégramme daté de Londres, 27 mars 1862 :
« Colonel Gluseret , attendu à Twickenliam ; attribue grande importance. » Nous apprenons par des rapports de police qu'en 1864, Cluserct, au service de l'Amérique, n'avait point modifié ses opinions. La même année, le généial Fréniont lance un journal destiné à soutenir l'Union et les institutions libérales sans distinction de caste ni de couleur et le place sous la direction unique du général Gluseret.
En février 1867, les rapports le montrent à Londres enrôlant des volontaires pour l'Amérique. Le 6 mars, il est dit que Gluseret est venu en Angleterre avec une double mission, à lui confiée par M. Seward, en vue d'établir une entente entre la Reform League et les Trades-Unions , afin d'amener une révolutinu, nominalement pour le parti républicain, mais en réalité au détriment de l'Angleterre.
On a dit que M. Seward l'a autorisé à promettre de l'aide en vaisseaux, armes et hommes. 11 a été mis en communication avec le signer Mazzini, MM. Peters Taylor, Grenier, Odger, et par celui-ci avec M. Bright. On le signale comme ayant été explicite avec Odger et Cremer, mais extrêmement prudent avec Taylor et Bright. Plus tard, le général Gluseret a été chargé , par la direction centrale des fénians de New- Yoik, de faire une répétition de l'affaire Hyde Park et de provoquer un conflit...
Le 5 août 1867, le ministre français écrit de Washingion au ministre des affaires étrangères à Paris qu'il a fait à New- York des recherches et que le résultat est qu'il ne peut croire à la vérité des projets attribués à Gluseret. Tels sont les points les plus saillants des dossiers, dans lesquels je n'ai rien trouvé qui coriobore les assertions qui circulent à Versailles et que rapporte votre correspondant de cette ville.
Avant de quitter le délégué de la guerre, je lui demanda ce qu'il pensait de la suppression de certains journaux. Il me répondit :
« Je ne suis pas partisan de ces mesures répressives. J'ai donné des instructions pour que toute personne faisant des réquisitions ou des arrestations sans ordres signés de moi ou du préfet de police soit immédiatement arrêtée. Je ne veux pas être responsable des mesures arbitraires prises actuellement. J'ai déjà offert ma démission, mais la Commune ne Taccepte pas. Néanmoins, si ses actes illégaux continuent, je me démettrai de mes fonctions. Ils peuvent me tuer s'ils veulent, mais je ne veux pas les suivre sur ce terrain. Qu'on me laisse du temps et Paris pourra se gouverner luimême. »
Je ne fais pas injure au général en relatant ses opinions, qui parlent d'elles-mêmes.