‹ Histoire authentique de la Commune de Paris en 1871; ses origines, son règne, sa chuteChapitre 3 sur 40 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Pour nous, qui n'avons pas quitté Paris depuis la conclusion de Tarmistice et qui, par conséquent, avons pu tout voir de nos propres yeux, un fait apparaît bien évident : c'est que le premier moment de renaissance, après les angoisses et les privations du siège, fut pour Paris un moment de grand espoir. Il y avait déjà un mouvement de reprise dans les affaires qui était du meilleur augure ; on savait que, poussé par une sorte de curiosité sympathique, l'étranger se disposait à se rendre à Paris pour y contempler les traces toutes récentes de la lutte, pour visiter les ruines, glorieuses celles-là, que la guerre avait faites autour de la capitale assiégée. Les beaux jours de l'exposition de 1867

allaient -ils donc se renouveler à notre profit? Toutefois, il faut bien le dire, une inquiétude vague paralysait, dans une certaine mesure, ce premier élan de renaissance. Une parlie de la garde nationale, la plus dangereuse, la plus redoutée, celle qui pendant le siège n'avait pas craint, en présence de l'étranger, sous ses yeux, sous ses bombes, de chercher à renverser par des coups de main le gouvernement de la Défense nationale, cette portion haineuse et fiévreuse de la milice citoyenne n'avait point rendu les armes, et, sommée de le faire, avait répondu par un refus formel aux injonctions de l'autorité. Ses canons, placés à Montmartre dans une position dominante et singulièrement menaçante, étaient braqués sur Paris.

L'Assemblée nationale siégeait encore à Bordeaux pendant que l'on préparait à Versailles la salle de ses séances. Quelques membres du gouvernement, entre autres M. ïhiers, étaient accourus à Paris et cherchaient à remettre de l'ordre, du calme dans la cité si éprouvée. L'ordre, la stabilité, la confiance étaient, en effet, les premières et impérieuses nécessités du moment. L'illustre chef du pouvoir exécutif faisait tous ses efforts, efforts intelligents et patriotiques, pour arriver à

ce résultat de racheter financièrement la France, de relever moralement et physiquement sa capitale. Comme toujours, il se préoccupait beaucoup de l'opinion publique et prêtait complaisamment l'oreille aux mille bruils qui pouvaient le diriger, le fixer dans l'exacte appréciation des sentiments, des besoins, des aspirations des masses. Les mauvaises tendances d'une certaine portion de la garde nationale lui donnaient fort à réfléchir, absorbaient même la majeure partie de son attention ; dès le début de cette grave affaire, il en avait aisément reconnu les dangers.

A cette époque, deux des plus riches industriels de Paris rencontraient sous les arcades du Palais- Royal le général Clément Thomas, dont la fin déploiable ne devait pas tarder, hélas ! à ajouter une page si honteuse à l'histoire sanglante de nos révolutions. Ces deux notables connaissaient Clément Thomas de longue date; ils lui dépeignirent la situation véritable du Paris industriel et commercial. Ils insistèrent particulièrement sur ce point que, pour redonner promptement aux affaires une impulsion vigoureuse, il importait de calmer le plus rapidement possible les frayeurs causées par l'attitude de la garde nationale que l'on commençait déjà à nommer la garde nationale dissi-

dente, et surtout par la présence, sur les hauteurs de Monimartre, de ces pièces de canon pointées sur les boulevards et l'Hôtel de Ville.

L'entretien fut long. Les deux interlocuteurs de Clément Thomas parlaient au nom de tout le commerce de Paris ou, du moins, en exprimaient et reproduisaient parfaitement les craintes et les espérances. Le vieil ami des deux Cavaignac fut extrêmement frappé de ce qu'ils lui dirent; il le répéta à des officiers supérieurs qui eux-mêmes rapportèrent ses paroles aux généraux qui étaient en communications permanentes avec le chef du pouvoir exécutif. C'était précisément abonder dans le sens de M. Thiers, et tout ce qui revenait ainsi aux oreilles de l'illustre vieillard ne pouvait que corroborer son vif désir et ses intentions d'en finir le plus promptement possible avec une situation anormale, périlleuse au premier chef et, par conséquent, des plus alarmantes. Mais quels moyens emploierait-on pour atteindre ce but, et 5 quel mode d'action devait-on accorder la préférence?

Et, puisque nous avons parlé de Clément Thomas, disons encore un mot de ce vieux républicain sacrifié l'un des premiers sur l'autel de la République.

Ce n'a point été une grande figure historique

que Clément Thomas, mais une personnali lé loyale, honnête, convaincue. Il appartenait, on le sait, à la coterie de l'ancien NationaL Sous- officier de cuirassiers compromis dans un complot républicain sous le règne de Louis-Philippe, il avait reparu sur la scène en 1848 et avait été, après les événements du 15 mai, nommé commandant général de la garde nationale de Paris en remplacement de M. de Courtais, ce singulier personnage dont l'inconcevable ambition était, sans doute, déjouer dans cette journée le triste rôle d'Henriot.

La ferme attitude de Clément Thomas à la suite du 15 mai avait d'abord séduit et rassuré l'opinion ; puis cette popularité éphémère s'était perdue à lasuile de la discussion soulevée dans le sein de l'Assemblée Constituante par la proposition du colonel Rey, tendant à rétablir l'effigie de Napoléon P' sur la croix de la Légion d'honneur, a Je m'étonnerais, avait dit Clément Thomas, que l'on vînt ici, devant une assemblée républicaine, se déclarer partisan de ce qui, en réalité, n'est qu'un hochet de la vanité. »

Il fallait connaître bien peu le caractère et l'esprit français pour prononcer un semblable mot, mais, dans tous les cas, ce mot affirmait singulièrement les opinions de l'orateur, et, du

reste, Clément Thomas ne perdait pas une occasion de témoigner liautement son attachement à la cause républicaine, sa seule religion politique. Très-hostile à la candidature de Louis -Napoléon Bonaparte à la présidence de la République, il avait, à diverses reprises, manifesté sa répulsion pour les prétentions du neveu de l'Empereur et, lorsque, le J 5 juin 1848, un orage s'éleva dans l'Assemblée à la lecture de la lettre de Louis- Napoléon, lettre dans laquelle, tout en refusant le mandat de représentant que l'élection venait de lui décerner, le prétendant impérial ajoutait : « Si le peuple m'imposait des devoirs je saurais les remplir, » Clément Thomas s'écria : « Citoyens, celte discussion doit, à mon sens, être poursuivie et menée à fin aujourd'hui même (il s'agissait de faire prononcer par l'Assemblée une sorte de mise h.ors la loi contre Louis Bonaparte); si les renseignements qui me sont parvenus sont exacts, peut-être est-ce une bataille que vous aurez demain. Êtes-vous prêts pour une discussion ou pour une bataille? Déclarez au moins que tout citoyen qui oserait prendre les armes pour soutenir la cause d'un despote serait traître à la patrie, w

L'Assemblée renvoya la discussion au lende-

main et la bataille n'eut pas lieu ; mais Clément Thomas avait agi et parlé en républicain sincère.

Durant tout le second Em|)ire, il se tint à l'écart et ne reparut qu'après le 4 septembre 1870 pour offrir son épée au gouvernement de la Défense nationale pendant le siège de Paris. Il fut alors nommé général dans la garde nationale et si, au 51 octobre, il mena rudement l'émeute socialiste qui faisait si bien les affaires de l'ennemi, jamais il n'a manqué aux vrais principes de république honnête, politique, pratique, la seule qui puisse avoir en ce pays-ci quelques chances de durée, principes qui avaient été ceux de toute sa vie.

Et voilà l'homme que de prétendus républicains ont traité de réactionnaire! voilà l'homme (|ui est tombé l'un des premiers victime des misérables qui ont mis la France à deux doigts de sa perte !

Reprenons notre récit :

Le nombre des engins de guerre dont pouvait disposer la ligue démagogique était réellement formidable. En voici le détail d'après des documents certains :

Aux buttes Montjnartrc, il y avait 91 pièces nouveau modèle; 76 mitrailleuses et 4 pièces de 1*2. Aux buttes Chuumont, on ne com])lait pas moins

de 52 pièces, modèle ancien et nouveau, dont deux obusiers. A la Chapelle, se trouvaient 12 canons et 8 mitrailleuses; à Clichy, 10 bouches à feu; à Belleville, 16 mitrailleuses et 6 pièces transformées ; à Ménilmonlant, '22 mitrailleuses, 8 pièces de 12 et 6 pièces de 7.

Enfin, la salle dite de la Marseillaise renfermait 51 pièces, ancien modèle, calibre de 12 et de 16, provenant des remparts, et la place des Vosges, 12 mitrailleuses et 18 pièces de canon.

La conspiration latente qui, depuis cinq mois, couvait au sein de la garde nationale parisienne et le laisser-aller qui suit souvent de grands événements militaires peuvent seuls expliquer une pareille agglomération d'artillerie entre les mains des dissidents, qui bientôt devaient s'appeler les fédérés.

Ils comprenaieni bien leurs forces, du reste, et commençaient à parler haut. Le général d'Aurelles de Paladines ayant élé appelé au commandement en chef des gardes nationales de la Seine, le citoyen E. Duval, membre du Comité de la fédération de la garde nationale, comité qui n'était qu'une émanation de la grande association secrète, n'avait pas craint de faire afficher la déclaration suivante : a 11 importe de préciser notre pro-

gramme. Le voici : V La République est au-dessus du droit des majorités; en conséquence, nul n'a le droit de la mettre en discussion ; 2'' nous voulons que nos chefs supérieurs, général, état-major, soient pris dans la garde nationale et choisis par elle. La garde nationale ne doit dépendre que d'elle-même. Nous voulons que le pouvoir militaire soit subordonné au pouvoir civil... Citoyens, on parle de pillage d'armes et de munitions : calomnie i On nous amène des canons et nous les entourons de nos faisceaux pour empêcher qu'on les tourne contre nous. C'est notre droit. Oui, nous voulons être forts pour empêcher l'effusion du sang en vertu de cet axiome : « Pour avoir la c( paix, il faut cire prêt à la guerre, » car tant que le gouvernement armera, nous devons rester en armes nous-mêmes. »

De son côté, le général Cluseret adressait de Bordeaux aux gardes nationaux de la Seine une sorte de manifeste dans lequel il leur disait : a Le général d'Aurelles de Paladines est, après Gambetta et ïrochu, l'homme le plus coupable envers la France. C'est lui qui a livré l'armée de la Loire à l'ennemi... Il devrait passer devant un conseil de guerre, et c'est lui que M. Thiers choisit pour mettre à votre tête. Et de quel droit cette

nouvelle insulte ? où csl le mandat de M. Thiers, où est celui de l'Assemblée qui lui a conféré ses pouvoirs? Élue par des paysans pour un objet déterminé, traiter de la honte de la France aux frais des villes, elle a accompli son triste mandat. Mainlenant, elle n'est plus rien qu'un groupe de factieux, du jour où elle refuse de se dissoudre. La source de tout pouvoir et le seul pouvoir à Paris, c'est vous, gardes nationaux de la Seine, vous, le peuple avancé. Faites-vous respecter en arrêtant et mettant en accusation l'homme coupable qui après avoir aidé à faire le coup d'Etat, trahit une seconde fois la France en livrant l'armée de la Loire. Puis aftirmez votre autoiité ainsi que le principe de la souveraineté populaire en nommant vous-mêmes votre chef. Il n'y a pas un honnête homme en France qui puisse servir sous les ordres d'un Paladines. Deux décembi^iseurs à la tête des forces armées de la capitale, c'est trop. »

Assurément ce langage était significatif et ne prêtait point à Téquivoque. La conspiration était llagrante. Non-seulement le gouvernement devait se tenir sur ses gardes, mais il devait agir. Seulement, comment son action se produirait-elle?

Nous avons souvent, depuis les événenienis du 18 mars, entendu des gens de très-bonne foi re-

gretler que le gouvernement ait cru, à celte époque, qu'il y avait quelque cJiose à faire, a On a, disentils, provoqué maladroilement une collision. La garde nationale dissidente se serait, à la longue, fatiguée de garder ses canons ; elle les aurait rendus et, certainement, cela aurait fini tout seul. »

C'est là une erreur profonde que les événements subséquents ont dû dissiper, d'ailleurs. Il y avait une sourde et puissante conjuration qui comprenait que l'heure du triomphe avait sonné pour elle et n'aurait jamais, sous aucun prétexte, consenti à perdre une aussi belle occasion.

Les ressources militaires du gouvernement, sans être très-considérables, étaient suffisantes si l'esprit et le moral des troupes eussent été plus affermis. Les mobiles des départements ayant regagné leurs foyers ou étant sur le point de le faire, les forces gouvernementales se composaient de la garde républicaine, ancien corps des gendarmes de la garde impériale, troupe d'élite sur laquelle on pouvait compter; des gardiens de la paix publique parmi lesquels se trouvait un certain nombre d'anciens sergents de ville, enfin des quatre divisions qui devaient former la garnison de Paris. Ces derniers corps, qui avaient fait partie de l'armée

de Chanzy et de celle de Faidherbe, logeaient, en grande partie, sous la tente et étaient disséminés sur plusieurs points de Paris : dans le palais de l'Industrie, au\ Champs-Elysées, dans les différentes avenues qui aboutissent à l'Arc de Triomphe de l'Étoile, à l'École Militaire et au Champ de Mars. Ces divisions, qui n'étaient pas au complet, présentaient, quant à l'aspect extérieur des hommes, des traces de fatigue et de délabrement. On comprenait qu'elles n'étaient pas encore remises des épreuves d'une rude campagne d'hiver.

Pour ol)vier, autant que possible, au désordre moral et politique toujours croissant de la population parisienne, qui aurait dû, au contraire, dans l'intérêt de la reprise du travail et des affaires, se concentrer sérieusement en elle-même et prendre des résolutions viriles et pratiques, le général en chef Vinoy, qui, pendant l'état de siège, exerçait les pouvoirs nécessaires au maintien de l'ordre et de la police, avait suspendu la publication des journaux, le Vengeur^ le Cri du peuple, le Mot d'ordre, le Père Duchêne, la Caricature, la Bouche de fer ; il avait décrété en même temps que la publication de tous nouveaux journaux et écrits périodiques, traitant de matières politiques et d'économie sociale, serait interdite jusqu'à la levée de

l'état de siège par l'Assemblée nationale. Cette mesure était sage ; les journaux supprimés n'étaient tous que des armes de guerre entre les mains de l'association qui cherchait à envelopper et étreindre Paris. Cependant, indépendamment des protestations ordinaires de la presse, cette mesure fut assez mal accueilhe par l'aveugle bourgeoisie de Paris. Quelques-uns de ces journaux l'amusaient; comme les entants, elle ne voulait pas qu'on lui enlevât ses jouets.

Cependant, après la translation et l'installation de l'Assemblée nationale à Versailles, M. Thiers, le général Le Flô, ministre de la guerre, et plusieurs autres membres du gouvernement, étaient venus à Paris dont la situation les inquiétait à bon droit. M. Thiers avait demandé au général Valentin, récemment appelé au poste de préfet de police, tous les renseignements qu'on pouvait avoir sur les individus qui composaient le Comité central et les sociétés secrètes, qui paraissaient organiser le mouvement que l'on redoutait. L'autorité ne tarda pas à s'émouvoir d'une tentative infructueuse faite auprès du commandant du parc d'artillerie de la place des Vosges. On avait prétendu que cet officier était disposé à se retirer, laissant à qui de droit la garde des canons et mitrailleuses réunis

sur ce point. On envoya cinquante attelages dirigés par un officier de l'artillerie de la garde nationale, auquel on ordonna de conduire les canons au boulevard Wagram. Mais le commandant déclara que, s'il avait eu un] instant l'idée d'abandonner à l'artillerie de la garde nationale le soin des pièces qui lui avaient été confiées, le moment ne lui semblait pas venu d'exécuter ce dessein et que, d'ailleurs, il ne pouvait rien faire sans avoir préalablement demandé l'avis du Comité central. Dans la nuit, des gardes nationaux du 155^ et 139^ bataillon, s'attelant douze par douze aux canons de la place des Vosges, les conduisirent, en traversant le faubourg Saint-Antoine, à Belleville et sur les buttes Cbaumont.

Dès que l'on connut à Montmartre la tentative faite par le gouyernement, les chefs des dissidents qui gardaient les canons réunis sur cet important point stratégique, prirent des mesures pour éviter une surprise, et, sans interrompre la circulation, surveillèrent tous les promeneurs avec un soin et une attention extrêmes.

Les conseils des ministres se succédaient. Dans celui qui fut tenu le 17 mars, au ministère des affaires étrangères et qui dura de onze heures à cinq heures de l'après-midi, conseil auquel assis-

lèrent les généraux Vinoy, Valcntin et d'Aurelles de Paladines, la reprise des canons de xMonlmarlre el, des biiltes Chaiimont fut décidée. Dans la soirée, un nouveau conseil fut tenu par les diverses auiorités militaires. Le principe de l'enlèvement des pièces qui garnissaient les hauteurs de Montmartre étant une fois admis, il s'agissait de s'entendre sur les moyens qu'on adopterait pour arriver à ce résullat sans effusion de sang, si la chose était possible. On résolut de s'emparer des canons par surprise.

De cinq à six heures du matin, le 18 mars, le rappel fut battu dans tous les quartiers de Paris. Mallieureusement , les bataillons sur lesquels on pouvait compter le plus, au point de vue de l'ordre j)ublic, montrèrent une grande indifférence. La garde nationale de Paris était fatiguée du siège que la ville venait de subir. Elle était assez disposée à laisser le gouvernement agir avec le seul concours de l'armée, et puis, elle ne savait pas bien exactement quel était le service qu'on lui demandait en celle circonstance. Une proclamation, signée du chef du pouvoir exécutif et de tous les ministres, avait pourtant été affichée de bonne heure. Cette proclamation annonçait que, dans riiitérét de Paris lui-même, le gouvernement était

résolu à agir, que les canons dérobés à l'État allaient être rétablis dans les arsenaux et que, pour exécuter cet acte urgent de justice et de bon sens, on faisait appel aux bons citoyens afin qu'ils vinssent en aide à la force publique au lieu de lui résister, (c Parisiens, disait en finissant cette longue proclamation, nous vous tenons ce langage parce que nous estimons votre bon sens, votre sagesse, votre patriotisme ; mais, cet avertissement donné, vous nous approuverez de recourir à la force, car il faut à tout prix, et sans un jour de retard, que l'ordre, condition de votre bien-être, renaisse entier, immédiat, inaltérable. »

Nous trouvons, pour notre propre compte, que la rédaction de ce dernier paragraphe manquait absolument de clarté. Cela voulait-il dire : Dans le cas où vous ne voudriez pas agir avec nous, nous sommes décidés, cet avertissement donné, à agir sans votre concours? Alors la garde nationale fatiguée pouvait se dire à elle-même : Que le gouvernement agisse ! nous l'approuvons au fond ; mais il peut se passer de nous.

Il est vrai qu'une seconde proclamation, signée par M. Picard, ministre de l'intérieur et s'adressant directement aux gardes nationaux, leur disait en substance : a Devez-vous abandonner Paris à la

sédition? Le gouvernement a voulu que vos armes vous fussent laissées. Saisissez-les avec resolution pour rétablir le régime des lois, sauver la République de l'anarcbic qui serait sa perte. Groupezvous autour de vos chefs : c'est le seul moyen d'échapper à la ruine et à la domination de l'étran-

ger. »

Quoi qu'il en soit, on peut dire que les hommes d'ordre, appartenant à la milice citoyenne (et ils étaient nombreux), montrèrent une singulière mollesse dans cette malheureuse journée du iS mars 1871.

A trois heures du matin, les hauteurs de Montmartre et de Belleville avaient été cernées par les troupes. De ce côté, les opérations militaires devaient être dirigées par les généraux Susbielle, Lecomte et Paturel. Le général Faron devait se porter sur la place de la mairie à Belleville; le général Wolf occupait celle de la Bastille. Le général Henrion gardait la Cité, et le général Bocher l'esplanade des Invalides. Quant au général en chef Vinoy, il devait surveiller l'ensemble des mouvements, sans se porter sur un point particulier.

Tout marcha bien d'abord; les troupes chargées de l'enlèvement des canons et qui, dans la

nuit, avaient pris leurs positions derrière les buttes, avaient ordre de n'avancer qu'à la pointe du jour. Elles gravirent silencieusement les hauteurs, et sur lous les points la surprise fut complète; les quelques gardes nationaux dissidents qui, ce matinlà, étaient préposes à la garde des pièces, pris à l'improviste , et brusquement enveloppés, n'avaient pu opposer aucune résistance sérieuse. A dix heures, le capilaine d'état-major chargé de conduire l'opération sur les buttes avait déjà réussi à faire descendre dix-sept pièces de canon sur la place des Abbesses, à Montmartre. Mais, alors, il eût fallu pouvoir les enlever de suite d'un quartier qui commençait à s'agiler, et par une fatalité singulière, on n'avait pas sous la main la quantité d'avant-lrains et de chevaux d'attelage qui eût été nécessaire pour arriver à ce résultat.

Pour comble de malheur, les troupes qui occu- [laient la chaussée de Clignancourtet le boulevard Rochechouart étaient circonvenues par la foule et les gardes nationaux ; elles s'étaient trouvées, en quelque sorte, noyées dans le flot populaire. On 'jriait: a Vive la ligne!... Vivent nos fières!...)) Ébranlés, débordés, des soldats du 88% et quelques chasseurs à pied avaient levé la ciosse en

l'air. On fraternisait, la voix des officiers n'était plus écoutée; ces derniers étaient même menacés ; des clameurs retentissaient de toute part. Abandonné de ses soldats, le général Lecomte, au milieu de cet affreux désordre, se voyait insulté, arrêté et conduit provisoirement au Château-Rouge.

Cependant, revenus de leur première surprise, les gardes nationaux de Montmartre étaient accourus de tous les côtés, cherchant à reprendre leurs canons. Des coups defeu retentissaient; des pierres étaient lancées; des fantassins désarmés, ou tenant la crosse en l'air, se montraient confondus avec le peuple; le ['52'' bataillon de la garde nationale, qui venait de prendre possession de plusieurs postes gardés par la ligne, ainsi que de deux mitrailleuses, descendait le boulevard en criant : ccYive la ligne î . . . Vive la République ! ...» ne perdant passon sang-froid, et comprenant la gravité de la situation, le général Susbielle, à la tête de son éfatmajor, suivi de gardes républicains à cheval, et d'un escadron de chasseurs , s'était replié sur la place Pigalle, qui était fermée de tous côtés par un double cordon de gardes républicains à pied. Le flot de gardes nationaux, de peuple et de soldats, gagnés à l'émeute, s'avançait menaçant de tout submerger. La foule se pressait a s'étouffer

sur les trottoirs et à l'entrée de la rue Rochechoiiart. Le général s'avança et fut accueilli par des cris hostiles ; il donna l'ordre à des chasseurs à cheval de dissiper cette foule tumultueuse, mais les chevaux saisis à la bride durent reculer. Alors l'officier qui commandait le détachement fit mettre le sabre à la main, il cria : « En avant ! » Les chasseurs qui voyaient devant eux leurs camarades de l'infanterie tenant la crosse en l'air, eurent un moment d'hésitation. Cependant au second cri : a En avant! » ils s'ébranlèrent et suivirent leur chef qui avait poussé son cheval dans la foule. Mais alors les fusils de la garde nationale s'abaissèrent, des coups de feu retentirent, l'officier de chasseurs tomba ; un capitaine de la garde républicaine tomba également ; le général Paturel reçut une blessure au visage, deux aides de camp et quelques soldats furent atteints ; plusieurs chevaux lancés au galop, se heurtant contre le trottoir, roulèrent à terre avec leurs cavaliers.

Dans ce désordre indescriptible, et profitant d'un moment d'indécision de la garde nationale, le général Susbielle opéra un mouvement de retraite qui devenait indispensable. Le coup était manqué, en effet; la tentative faite aux buttes Chaumont,

n'avait aussi qu'imparfaitement réussi, et la situation empirait d'instant en instant. Compromettre les troupes restées encore fidèles au drapeau, en présence des honteuses défections dont le spectacle leur était offert, eût été une imprudente maladresse. On se retira dans le meilleur ordre possible, et les généraux s'efforcèrent de ramener leurs colonnes intactes dans leurs quartiers respectifs où ils attendraient de nouvelles instructions du gouvernement. Ce résultat, tout négatif qu'il fût, n'était pas même facile à obtenir dans les circonstances données.

A partir de ce moment, le terrain appartint complètement à l'émeute; de nombreuses barricades s'élevèrent; un bataillon de la garde nationale dissidente vint prendre position au coin de la rue Lepic, et posa des factionnaires chargés de surveiller toutes les rues qui montent vers Montmartre. Le Comité central, qui siégeait dans la rue des Rosiers, cerné le matin, avait repris, avec sa liberté d'action, la direction générale du mouvement. A deux heures, plusieurs points importants de Paris appartenaient aux dissidents ; trente-deux barricades fermaient les rues comprises entre les buttes Chaumont et la Chapelle; il s'en élevait de très- importantes dans celles qui aboutissent à

Montmartre et à Clichy; la barrière d'Enfer était

occupée par la garde nationale de Montrouge.

Arrêté au moment où une partie des troupes qu'il commandait avait mis la crosse en l'air, le général Lecomte avait, d'abord, comme nous l'avons dit, été conduit au Château-Rouge. Là on avait commencé par lui faire signer une déclaration suivant laquelle il s'engageait à ne pas tirer son épée contre Paris, puis un ordre à ses troupes qui étaient encore demeurées à leur poste pour qu'elles rentrassent à leur casernement; bientôt il avait été conduit rue des Rosiers, et sommairement interrogé par un tribunal improvisé. Fort-peu de temps après. Clément Thomas, qui, très-désireux et impatient de connaître le résultat de l'expédition matinale dont il était informé, avait commis l'imprudence de s'avancer, vêtu en bourgeois, jusqu'à Montmartre, y avait été facilement reconnu par des gardes nationaux et des mobiles. Il se voyait également arrêté, traîné au Château-Rouge, puis rapidement enlevé pour être conduit à cette fatale maison delà rue des Rosiers, où, comme son compagnon d'infortune, il allait subir une apparence d'interrogatoire. La maison qui portait le n'^ 6 était, ainsi que ses alentours, remplie de gardes nationaux, de soldats de la

li<4no, de i^^aribaldiens cl do mobiles de la Seine. L'iiilerrogaloJre subi j)ar les deux inforUiniîs généraux fui aussi court qu'injurieux, cl, après un simulacre de jugemenl, on les enlraîiia dans le jardin. Yainemenl un officier garibaldien dcmanda-l-il en cemomonl que Clément Thomas fui jugé par une cour marliale et qu'on se conlenlàt de le maintenir en état d'ari'estalion, des cris de cannibales élouffèrent sa voix. Clément Thomas cl Lecom le furent bi"ulalement poussés contre un mur. On leur avait lié les mains; leurs assassins furent de misérables soldais et des gardes nationaux, parmi lesquels se trouvaient deux mobiles. Dix hommes environ firent feu sur le général Lecomte, dont l'altilude fut toujours pleine de dignité et de courage. Le général fui lue i-aide par une balle qui ralleignit à la lèle. Quant au malheureux Clément Thomas, son exécution avait précédé celle du général. Il ne fut que blessé par les premières décharges. « Lâches ! » criait-il à ses bourreaux. Plusieurs coups de feu l'achevèrent. Quelle mort pour ce républicain sincère, et quelles ne durent pas être les tortures morales de ses derniers instants !

Ce drame affreux se passait à quatre heures et demie. A qiialre heures, avaient été conduits rue

des Rosiers deux jeunes officiers de marine faits prisonniers en haut de la rue des Martyrs. C'étaient MM. de Montebello et Dou ville de Maillefeu. Ils furent épargnés; mais, en les relâchant à six heures du soir, on eut soin de leur indiquer, en quelque sorte, le langage qu'ils devaient tenir à propos de cette horrible catastrophe, et les membres présents du Comité affectèrent de protester devant eux de leur impuissance à contenir les meurtriers des deux généraux. Plus tard le Journal officiel de la Commune devait être plus franc en insérant une proclamation dans laquelle ce meuitre était pleinement approuvé.

Un officier d'ordonnance du ministre de la guerre, M. le capitaine Bcugnot, chargé par le général Le Flô d'explorer les quartiers de Belleville et de Montmartre, et renversé de son cheval, à neuf heures du malin, au haut du boulevard Magenta, avait été également conduit d'abord au Château-Rouge, où se trouvaient cinq officiers, sans compter le général Lecomte, puis à la petite maison à deux étages de la rue des Rosiers. Il a assisté aux scènes affreuses qui se passèrent dans la salle étroite et obscure du rez-de-chaussée de cette maison, et il a raconté — curieux témoignage historique — que, lorsque le châssis de la fenêtre de

LA COMMUiNE DE PARIS. 39

celle salle se brisa sous les effoiis du dehors et livra passage aux plus furieux, les premiers qui mirent la main sur le général Lecomte furent un caporal du 5^ bataillon de chasseurs à pied, un soldat du 88* de ligne, et deux gardes mobiles dont l'un, lui mettant le poing sur la li<^ure, lui criait : a Tu m'as donné une fois trente jours de prison ; c'est moi qui te tirerai le premier coup de fusil. » Quant au malheureux Clément Thomas, c'était une proie désignée d'avance à la fureur des gardes nationaux de Montmartre et de Believille, à cause de la jusle sévérité dont il avait fait preuve pendant le siège.

Le capitaine Beugnot et les officiers dont nous avons parlé, au nombre desquels se trouvait le capitaine Franck, du 18^ bataillon des chasseurs à pied de marche, lequel avait voulu accompagner le général Lecomte, cherchant à le dégager jusqu'au dernier moment, le capitaine Beugnot, disons-nous, eut l'heureuse chance d'être rendu, ainsi qu'eux, à la liberté. Peut-être les meneurs révolutionnaires avaient-ils trouvé trop sanglant le ])rologue de ce sombre drame.

Mais quel épilogue il devait avoir !

Page 1