‹ Histoire authentique de la Commune de Paris en 1871; ses origines, son règne, sa chuteChapitre 4 sur 40 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

M. Thiers avait passé toute la journée au ministère des affaires étrangères. De là il avait, ainsi que les ministres, suivi avec une grande anxiété les déplorables événements de cette journée néfasle. Les estafettes se succédaient de moment en moment dans la cour du ministère.

Le chef du pouvoir exécutif, en apprenant que les gardes nationaux appartenant au parti de l'ordre n'avaient pas répondu à l'appel du gouvernement, engagea d'abord M. Picard, ministre de l'intérieur, à faire afficher la seconde proclamation que nous avons mentionnée et qui était, comme nous l'avons vu, plus explicite que la première; puis, comme les chefs du mouvement

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avaient habilement propagé des bruits de tentatives monarchiques afin d'égarer encore plus l'esprit de la milice citoyenne, M. Thiers fil publier une proclamation ainsi conçue : « On répand le bruit absurde que le gouvernement prépare un coup d'État. Le gouvernement de la République n'a et ne peut avoir d'autre but que le salut de la République. Les mesures qu'il a prises étaient indispensables au maintien de l'ordre; il a voulu et veut en finir avec un comité insurrectionnel dont les membres, presque tous inconnus à la population, ne représentent que des doctrines communistes et mettraient Paris au pillage et la France au tombeau, si la garde nationale et l'armée ne servaient pour défendre, d'un commun accord, la patrie et la République.» Cette proclamation, indépendamment de la signature de M. Thiers, portait celle des neuf ministres.

Lorsque les défections et les défaillances de l'armée furent connues, le chef du pouvoir exécutif, envisageant avec une patriotique anxiété, mais aussi avec un grand sang-froid, l'ensemble de cette situation si déplorablement tendue, émit l'avis qu'il convenait de ne point laisser les troupes disséminées dans Paris et exposées plus longtemps à ces tentatives d'embauchage pratiquées sur elles

toute la matinée. Une concentration sur un poini stratégique quelconque — l'École Militaire, par exemple — lui paraissait inliniment préférable. Les ministres partagèrent cet avis.

Depuis les succès de l'insurrection sur les hauteurs de Paris, le torrent populaire s'était, en effet, précipité vers les quartiers du centre de la ville. D'abord une colonne composée de sept à huit cents hommes, gardes nationaux, garibaldiens et soldats de la ligne, s'était dirigée vers l'Hôtel de Ville. Le palais municipal devait, en effet, être l'objectif de l'émeute, et c'était vers ce point et vers la place Vendôme, où était installé l'élat-major delà garde nationale, qu'allaient converger toutes les forces dont disposait le Comité central.

Déjà une cinquantaine de gardes nationaux venant de Ménilmontant et parcourant les groupes nombreux qui s'étaient formés sur la place de Grève, annonçaient que Montmartre et Belleville allaient descendre, que la victoire était désormais acquise aux vrais républicains, et que la Commune serait installée à l'Hôtel de Ville avant la fin de la journée.

Mais trois pièces de canon et deux mitrailleuses étaient arrivées par les quais et Tavenue Victoria, suivies d'un régiment de ligne et d'un bataillon de

chasseurs à pied. Ces troupes avaient pris position sur la place, qu'elles avaient fait évacuer ; tous les ponts, depuis la place de la Bastille jusqu'au quai Saint-Michel, étaient également gardés par de foris détachements, et des patrouilles de garde républicain»e à cheval parcouraient les rues avoisinantes ; l'Hôtel de Ville lui-même, ainsi que les bâtiments de l'Octroi et de l'Assistance publique, était occupé militairement.

Toutefois la pression extérieure de l'émeute se faisait sentir de plus en plus : le boulevard Sainf- Michel et les quais de la rive gauche, auxquels il aboutit , étaient sillonnés par les bataillons de gardes nationaux appartenant aux quartiers Saint- Jacques et Saint-Marcel. Vers quatre heures, la foule se dirigea vers la caserne Napoléon, où se trouvaient consignés, pour avoir mis la crosse en l'air, les 29% 59% 51% 54^ et lOlMjataillons de ligne, formant le 100^ de marche. La foule criait : « Vive la République! » aux soldats qui étaient aux fenêtres et répétaient ce cri en agitant leurs képis en l'air. Le commandant donna l'ordre de fermer les fenêtres, et les soldats disparurent aux yeux de la foule qui, furieuse, se rua sur la porte de la ca- "' serne, qu'elle chercha à enfoncer par tous les moyens possibles, sous le prétexte de délivrer les

soldats punis. Le vrai motif des assaillants était, une fois entrés , de trouver le chemin du souterrain qui conduisait de la caserne dans l'intérieur de l'Hôtel de Ville, et de pénétrer ainsi dans le palais municipal.

La porte allait peut-être céder sous leurs efforts réunis, lorsque la grille de l'Hôtel de Ville s'ouvrit elle-même, donnant passage à une compagnie de la garde républicaine qui, chargeant vigoureusement la foule, la dispersa dans tous les sens.

Ce fut, d'ailleurs, la dernière répression tentée dans cette journée fatale. Le gouvernement, se sentant débordé de tous côtés, envoya aux généraux l'ordre de concentration dont nous avons parlé. Vers dix heures du soir, il quilta lui-même le ministère des affaires étrangères et se transporta à l'École Militaire, où l'accompagnèrent les généraux Vinoy et d'Aurelles de Paladines.

A peu près à la même heure, les membres du Comité central de la garde nationale prenaient possession de l'Hôtel de Ville et s'y inslallaient.

Dans la nuit, il y eut des tentatives de conciliation qui, d'ailleurs, ne partaient pas du vérifable centre qui eût pu les faire aboutir, c'est-à-dire du cenire directeur de rinsurreclion el du groupe des hommes qui, en réalité, venaient de conquérir le

pouvoir qu'ils tenaient désormais entre leurs mains. Il y avait en ce moment deux courants trèsdisLincts dans l'opinion révolutionnaire parisienne : l'un provenait du groupe des députés de la Seine, maires, adjoints, aspirants aux fonctions municipales, ambitieux de toute espèce dont la plupart ne cherchaient qu'à se mettre en évidence et à profiter de l'occasion pour se faire connaître du public. Ce groupe d'hommes, auquels on pourrait historiquement donner le nom d'importants, renouvelé de la Fronde, a d'ailleurs fonctionné jusqu'à la fin de la crise et a su gêner jusqu'au bout, par ses démarches inopportunes, l'action virile du gouvernement de Versailles.

A côté de ces eunuques politiques qui n'avaient pas l'audace des résolutions tranchées et cherchaient laborieusement à plaire à tout le monde, agissaient les véritables directeurs du mouvement, les vainqueurs réels de la journée. C'était de ceuxlà seuls qu'on pouvait utilement recevoir des propositions conciliatrices. Seuls, en effet, ils avaient le pouvoir en main. Les autres ne pouvaient jouer que le rôle de la mouche du coche. Mais il faut avouer qu'ils l'ont joué consciencieusement jusqu'à la fin.

Quoi qu'il en soit, des ouvertures furent faites

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dans la nuit aux membres du gouvernement retirés à l'Ecole iMilitnire. Les concessions demandées étaient anodines. Il s'agissait de la nomination de M. Edmond Adam comnje préfet de police et de celle de M. Langlois comme général en chef de la garde nationale. On demandait en outre que M. Dorian fût appelé à la mairie de Paris et le général Billaut, membre de l'Assemblée nationale, au commandement en chef de l'armée. Ce dernier a, du reste, protesté ultérieurement à la tribune contre l'usage fait de son nom en cette circonstance et sans qu'il y fût personnellement pour rien.

Ces prétendues ouvertures amenèrent des pourparlers qui durèrent toute la nuit. Une dépêche du général Vinoy avait mandé à l'École Militaire M. Emile Labiche, secrétaire général du ministère de l'intérieur. M. Labiche, qui s'y était rendu à minuit, en repartit muni de pleins pouvoirs qui lui avaient été donnés pour accepter les concessions les plus larges en tant qu'elles seraient légitimes. Renvoyé de mairie en mairie pour trouver des gens avec lesquels il pût utilement traiter, sa nuit se passa en conversations (pii ne pouvaient et ne devaient aboutir à rien de sérieux.

Le lendemain 19, le Comité central de la garde

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nationale démasquant ses batteries, parce qu'il se sentait maître du terrain, faisait afticher les deux proclamations suivantes qui auraient suffi à ouvrir les yeux du chef du pouvoir exécutif sur l'inanité des pourparlers de la veille si, d'avance, il n'avait pas été édifié à cet égard.

La première était adressée au peuple, a Citoyens, disait-elle, le peuple de Paris a secoué le joug qu'on essayait de lui imposer. Calme, impassible dans sa force, il a attendu sans crainte comme sans provocation les fous éhontés qui voulaient toucher à la République. Cette fois nos frères de l'armée n'ont pas voulu porter la main sur l'arche sainte de nos libertés. Merci à tous, et que Paris et la France jettent ensemble les bases d'une République acclamée avec toutes ses conséquences, le seul gouvernement qui fermera pour toujours l'ère des invasions et des guerres civiles. L'état de siège est levé. Le peuple de Paris est convoqué dans ses sections pour faire ses élections communales. La sûreté de tous les citoyens est assurée par le concours de la garde nationale. »

La seconde proclamation, adressée aux gardes nationaux, s'exori mail ainsi : « Vous nous aviez chargés d'organiser la défense de Paris et de vos droits. Nous sommes convaincus d'avoir rempli

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cette mission. Aidés par votre généreux courage et votre admirable sang-froid, nous avons chassé le gouvernement qui nous trahissail. A ce moment, notre mandat est expiré et nous vous le rapportons, car nous ne prétendons pas prendre la place de ceux (}ue le souffle popnlaire vient de renverser. Préparez-vous et faites de suite vos élections communales, et donnez-nous pour récompense la seule que nous ayons jamais espérée : celle de vous voir établir la seule Républi(jue possible ; en attendant nous conservons au nom du peuple l'Hôtel de Ville. »

A ces deux proclamations était joint un déciet du Comité central ordonnant que les élections du Conseil communal de la ville de Paris auraient lieu le mercredi suivant 22 mars ; que le vole se ferait au scrutin de liste et par arrondissement, et que chaque arrondissement nommerait un conseiller par chaque vingt mille habitants ou fraction excédante de plus de dix mille.

Ces trois pièces étaient signées des noms suivants, qui se trouvaient rassemblés sous le titre collectif de a Comité central de la garde nationale » et piquaient vivement la curiosité de nombreux lecteurs groupés devant les affiches :

Assi, Billioray, Ferrât, Babick, Edouard Moreau,

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